‹ Le mendiant ingrat:Chapitre 49 sur 109 · A mon ami, le lieutenant · texte numérisé non relu

A mon ami, le lieutenant

« ... Il faut prier. Tout le reste est vain et stupide. Il faut prier pour endurer Thorreur de ce monde, il faut prier pour être pur, il faut prier pour obtenir la force à*attendre.

1» Il n'y a ni désespoir, ni tristesse amère pour rhomme qui prie beaucoup. C'est moi qui vous le dis. Si vous saviez combien j'en ai le droit et avec quelle autorité je vous parle I

» Vous connaissez les misères banales de la vie, mais vous ignorez la vraie Douleur. Vous n'avez pas reçu le vrai coup qui perce le cœur. Peut-être ne le recevrez-vous jamais, car très-peu le reçoivent, quoique beaucoup prétendent l'avoir reçu.

» Le nombre est infini des hommes-enfants qui croient souffrir sans mesure, et qui soufQrent, en réalité, fort peu. Le nombre est infini de ceux qui s'imaginent posséder la Foi, et dont la foi ne soulèverait pas un grain de poussière. Pour ce qui est de l'Espérance et de l'Amour, quels mots ont éïâ"^^ prostitués ? ^^

» La Foi, l'Espérance, la CJharité, et la Douleur qui ^^ est leur substrat, sont des diamants, et les diamants sont rares, vous l'avez appris. Ils coûtent fort cher, ne l'oubliez pas.

f> Ceux-là coûtent la Prière qui est, elle-même, un inestimable joyau qu'il est nécessaire de conquérir. C'est rudimentaire et formidable.

n II s'agit de prier simplement, bêtement, mais avec un vouloir puissant. Il est indispensable de prier longtemps, patiemment, sans écouter le dégoût ni la fatigue, jusqu'à ce que l'émotion vienne et qu'on sente comme un tison dans le cœur. Alors, on peut aller en paix et subir n'importe quoi...

t Vous me dites que vous ne voyez que ma « main » , dans quelques-uns de mes contes, et que, dans les autres, vous voyez mon « cœur »».

» Vous me lisez donc mal, cher ami. Je mets mon cœur dans tout ce que J'écris. Mais j'écris pour un journal frivole où je ne peux pas toi^jours m'exprimer ouvertement. Je suis» au contraire, forcé de m'envelopper.

» Relisez, par exemple, La Taie d'Argent ou Une Recruej et, avec un peu d'attention, vousy trouverez

du pain pour vous. Je mets quelque chose de mon fonds dans chacun de ces récits qui sont assez souvent, croyez-le, des allégories.

« J'ai l'air de parler à la foule pour l'amuser. En réalité, je parle à quelques âmes d*exception qui discernent ma pensée et l'aperçoivent sous son voile. Vous devriez être de ceux-là, mon cher André. L'apparente farce que le Oil a publiée, hier : On n'est pas parfait, est sortie d'une communion fervente où J'avais demandé la Lumière, au nom de la Couronne douloureuse de Jésus-Christ.

n Votre LÉON Bloy. »

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