LA VIGNE ABANDONNÉE
Eloi, Eloi, lammasabacthani?
Le peuple, autrefois, croulait sur les dalles, quand ces mots hébreux étaient lus dans révangéliaire plein d'enluminures, à l'office du deuxième jour de la Semaine douloureuse.
On avait autant de chagrin qu'on en pût avoir^ parce que tous les hommes, alors, étaient des enfants et que plus les hommes étaient forts, plus ils se faisaient semblables à de tout petits enfants.
On mourait, véritablement, de savoir que Jésus était abandonné par son adorable Père, sur sa Croix et dans ses Langueurs.
Les Langueurs de Dieu I La Déréliction de Dieul c'était cela, surtout, qui crevait le cœur I . . .
Mais, que nous voici loin de ces temps abécédaires,^ et combien raisonnables et savants ne sommes-nous pas devenus, depuis qu'on cessa de pleurer d'amour,, sous un firmament expliqué !
Le pinceau pâle des projections électriques précise,, désormais, l'Ignominie du Sauveur des Ames.
Ce rayon livide éclaire ce Soleil éteint qui ne donnait plus de lumière, et dont la place même était si
profondément oubliée que ceux qui pleurent avaient renoncé à le chercher.
Le voilà bien I le pauvre Dieu qui n'en peut plus d'être abandonné, qui n'en peut plus de toi:Oours mourir, et qui meurt, décidément, de l'Opprobre scientifique, sans avoir été secouru I
Les bêtes immondes peuvent s'approcher. Elles seront moins outrageantes que cette bla&rde phosidiorescence de pourrissoir, qui les encourage.
Ego sum Rbsurrectio et Vita. Est-ce bien là votre Parole, Seigneur?
Voilà que vos derniers amis, et les pauvres même, sont en fuite. Votre Calvaire, à la fin, devient trop affireux, et, si les gens qui sont en poussière pouvaient revivre, ne pensez-vous pas qu'ils s'éloigneraient, eux aussi, de votre Personne, en jetant des cris ?
Autrefois, Rédempteur souflTrant, vous étiez le Père des pauvres. Vous vous appeliez leur Tête, et ils s'appelaient vos Membres, parce qu'ils espéraient votre Gloire.
Mais cela, vraiment, c'est trop, et si vous continuez à languir, seulement un siècle de plus, il faudra bien qu'on vous nomme le Père des Morts.
Quelqu'un parait cependant. Quelqu'un qui est tout en pleurs.
Ce n'est pas la Mère. Ce n'est pas l'Evangéliste. Ce n'est pas non plus rAmoureuse d'or, la Fiancée magnifique, cette Madeleine des incendies, dont les larmes sont aussi « dures » que les cristaux de l'Enfer.
Ce n'est ni un Martyr, ni une Vierge, ni un Confesseur. Et c'est encore moins, à coup sûr, un de ces Innocents trucidés qui jouent, depuis deux mille ans, avec leurs palmes et leurs couronnes, sous l'Autel dos Cieux.
Celui-là, c'est un Etranger, parmi tous les étrangers. C'est un Inconnu solitaire qui n'attend personne et que personne n'attend.
Serait-ce Lui que Jésus a tant appelé dans sa Langueur? le Libérateur mystérieux qui doit le décrucifler ?
Mais alors, bon Dieu 1 qu'il a mis de temps à venir I
Ah I sans doute, quand le Christianisme était tout à &it sublime, et que le Sang brûlant de Jésus-Christ coulait dans les veines de ses premiers Saints, comme un impétueux métal en fusion qui galoperait dans des aqueducs de bronze ; — quand les petits enfants et les flUes impubères empruntaient « la voix des cataractes » pour chanter ; — quand une armée de lions affables et tout un empire de bourreaux étaient en présence ; — quand les Chrétiens se promenaient parmi les tortures, ainsi qu'en un jardin délicieux, et que le bruit de leurs tourments faisaient suer d'horreur les
murailles des villes d'Asie ; — oui, sans doute, en ce temps-là, il ne pouvait être question de déclouer le Sauveur du monde.
Les siècles, donc, vinrent se coucher timidement au pied de la Croix. Et lorsque TEglise eut enfin posé les pieds de son trône sur les quatre coins de la terre, le Moyen Age, crénelé de basiliques, n'espéra pas mieux que de souffrir.
Il fallait l'échéance actuelle et le cyclone de turpitudes qui souffla du Protestantisme.
Mais, encore une fois, qu'il est tard I Et qu'il parait misérable, ce Libérateur supposé, cet Elie des éclaboussures et de la racaille, qui se manifeste en pleurs, à l'instant lugubre de la Fin des fins.
Si c'est là le Consolateur, on le voit tellement audessous du malheur même, que la Misère épouvantable du Christ ressemble aussitôt, par comparaison, à de la magnificence.
Après tout, il a sa Croix, le Seigneur qui meurt. Il a son Eglise, — maintenant accoutrée d'injures, il est vrai.
Il a eu des adorateurs qui se firent écorcher vivants pour l'amour de lui. Un grand nombre d'autres, à force de le regarder, ont obtenu, pour eux-mêmes, la stigmatisation de ses Plaies...
C'est le Salomon des ignominies, et runivers a beau ne plus en vouloir, l'univers triste et galeux est plein de sa Face.
L'autre n'a rien, absolument rien. Pas même le regard d'un désespéré, pas même l'attention des bêtes venimeuses qui grouillent, désormais, sur le Gtolgotha.
Eh bien 1 tant mieux 1 Suroe, illuminare, Jérusalem ! Pour délivrer le Roi des pauvres, il fallait, peutêtre. Quelqu'un qui fût plus pauvre que lui, et qui arrivât... trop tard.
C'est l'Ouvrier de la dernière seconde de la dernière heure.
C'est celui qui crut que le Jour ne pouvait jamais finir et qui vient, même après cette abominable vermine qui craignait d'arriver trop tôt.
Si le Maître de la Vigne rémunère autant les ouvriers de la « onzième heure » que les travailleurs qui ont porté le poids du jour, que sera-ce de cet impossible compagnon qui se présente, lorsqu'on a cessé de payer les mercenaires, lorsque tout le monde est parti et que les puits de la Nuit se sont ouverts ?. . .
Il faudra bien lui donner la Vigne elle-même, la Vigne pâle et abandonnée, la pauvre VIGNE du Seigneur qui meurt.
9. — Nouvelle lettre de cet invocateur du hasard à qui j*ai répondu avant-hier. 11 se dit anarchiste
et littérateur, mais dans quelle langue, et en arborant quelle caroncule de dindon ! J'ai voulu savoir si j'avais affaire à un imbécile. Je suis fixé. C'est un parfait imbécile.
11. — Histoire romaine. La critique moderne, Niebuhr en tète, a déclaré, contre l'autorité de Tite-Live, que les premiers temps de Rome, tels que les raconte le vieil historien, doivent être appelés époque mythique^ et notre Michelet s'est fait le vulgarisateur de cette doctrine.
Si tous ces savants se trompaient, cependant, et que Tite-Live eût raison !
Tout ce monde antique est, d'ailleurs, effroyable. Quel mystère que le silence de Dieu chez les Gentils, pendant tant de siècles !
22. — Toujours écrire pour ce Gil ignoble ! Fatigue et dégoût allant jusqu'au désespoir.
25. — Interview de Zola publiée, ce matin, par le même Gil y où cette brute se dit un lion.
AVRIL
3. — On me communique un article de la Tribune de Chicago : Shocking Story carrent on the Parisian boulevards. Il parait que les marchands de cochon salé ont pris au sérieux et tiennent, désormais, pour document historique, une sorte de facétie, parue dans le Gil Blas, le 19 janvier dernier, sous ce titre : Celui qui avait vendu la Tête de Napoléon /^. J'imaginais un voyou parisien qui aurait, en 1870, livré cette Relique à l'Empereur Guillaume, ravi de Tacquisition. Faible épigramme qui a produit Teffet d'une révélation foudroyante sur les hommes graves de TlUinois. Quel succès 1
5. — Hier soir, Laurent Tailhade, dînant chez Foyot avec sa maîtresse, a reçu une jolie bombe. Quelques journalistes, maltraités par lui, expriment leur joie.
7. — De Groux, beaucoup plus liseur de journaux que moi, vient me parler de la vilenie des cochons de plume, tombant tous ensemble sur Tailhade, dont le cas est grave et qui peut en mourir. On le déteste et on se réjouit partout de la détresse de ce malheureux, dont le crime est d'avoir écrit, contre ses contemporains, quelques vers inspirés par mon humble prose. Peu à peu, — allumé par de Groux, qui me représente, avec énergie, que je n*ai pas le droit de me désintéresser d'un homme contre qui tout le monde se déchaîne, — je me décide à faire une chronique pour le défendre ou le venger, bien que je sois à peu près sûr d'y perdre mon pain. (1)
8. — Dépêche inutile m'annonçant une lettre vaine qui n'arrive pas. Tel est le train de cet imbécile monde.
Réponse à une protestante qui veut m'embarquer: — Je me refuse à toute discussion, et je n'en ai nul besoin, puisque je ne crois qu'à V obéissance. Jésus m'a commandé d'obéir au Pape et cela me suffit.
(1) Cette journée m'a coûté la mort de deux de mes enfants et plus de deux ans de misère diabolique, pour ne rien dire des outrages de la presse entière tournée contre moi, — outrages que J'ai toujours considérés comme très-précieux.
9. — Très-belle lettre de Rachilde, m'envoyant le récit détaillé d'une soirée fameuse où Tailhade assuma définitivement Texécration des journalistes, par lesquels il est, aujourd'hui, si lâchement insulté.
Bon document pour ma chronique dangereuse.
10. — Livraison au Gil Blas de L'Hallali du Poète. Tel est le titre du monitoire. Epigraphe : Oh ! les cochons ! les cochons I les cochons I L'administrateur Âlbiot déclare le péril, mais ne refuse pas mon gingembre et me promet la rescousse de son aileron. Me voilà propre.
11. — Signature^ avec Léopold Lacour et André H., du mirobolant et juteux contrat qui assure l'opulence rothschildienne à chacun de nous, en cas de succès de la plus invraisemblable entreprise des temps modernes...
13. — L'Hallali du Poète a paru hier. Le puant VénérableyEdmond Lepelietier,s'estimant offensé, m'envoie, le soir, deux goujats subtils qui s'arrangent, naturellement y pour ne pas me trouver chez moi. Grand dommage ! il m'eût été agréable de les recevoir comme il convenait (1).
(1) Voir le récit complet de cette affaire dans ma brochure, Léon Bloy devant les Cochons, publiée deux mois plus tard. (Paris, Ohamuel, éditeur).
Sur Tannonce matinale d'une visite de ces paladinSy j'avais envoyé, vers midi, cette dépèche au Gil Blas :
«* Je n'ai encore vu venir personne, et mes affaires ne me permettent pas d'être, toute la journée, à la disposition des témoins du premier venu. Le Duel, selon moi, est une saleté ridicule, inventée par des saltimbanques. Je le remplace volontiers par des coups de pied dans le derrière... des autres.
f> LÉON BLOY. yf
Tout s'explique.
14. — Le Gil commence la publication de Lourdes. Atroce ennui de cette cacade.
15. — Léopold Lacour vient me dire qu'au Gil tout va mal pour moi. Le refus de me battre nécessitant, selon les rites du journalisme, un déploiement héroïque de mon rédacteur en chef, une indignation générale m'expulserait du lupanar. Lacour, ayant vu ces canailles, hier soir, s'est chargé de venir me demander, au moins, une réponse nette et définitive. Il a eu beau dire que cette réponse était connue, d'avance, depuis dix ans, on la veut écrite et signée.
Plein de lassitude et de dégoût, j'écris que je ne puis faire le lendemain ce que je n'ai pu faire la veille. — Que monsieur Lepelletier m'attaque
214 LE ITENDIÀNT INGRAT
personnellement, tant qu'il voudra, mon mépris le protège !... Tel a été mon dernier mot.
16. — Bienheureuse et profitable journée ! Je cesse d'appartenir à la rédaction du Gil. Je suis lâché, une fois de plus, aussi crapuleusement que possible, à Toccasion d'un des articles les plus nobles que j'aie écrits.
Le goujatisme pétulant d'Albiot et la venimeuse idiotie de Desfossés, — les deux administrateurs qui m'exécutenty — ont infiniment dépassé mes secrets espoirs. Albiot, partagé entre la peur de gifles soudaines et la crainte plus noble de mécontenter le gâteux qu'il utilise, prend le parti, — après s'être retranché derrière un bureau, — de me renier complètement. Cet incx)ntestable voyou parle même de la Charité chrétienne (!!!) qui m'interdit les injures. Desfossés, lui, n'a que des gloussements de goitreux exaspéré.
Puisqu'il fallait, pour le bien de ma pauvre âme, que je perdisse un si sale pain, pouvais-je espérer un réconfort plus efficace que le spectacle d'une aussi somptueuse ignominie ?
Cris de joie, transports d'allégresse dans ma maison! Carillon des cœurs! Qu'on mette la table du joyeux festin de la Misère !