‹ Le mendiant ingrat:Chapitre 53 sur 109 · A Taiihade, hôpital de la Charité · texte numérisé non relu

A Taiihade, hôpital de la Charité

« Mon cher Taiihade, Je viens de lire, dans le Journal, rinterview de Jules Huret, curieux d'informer le public de « Tétai d'âme d'un bombardé ».

f» Ma stupeur est infinie. Cet esclave a-t-il été infidèle? Sinon, comment avez-vous pu vous y prendre pour ne pas me nommer, moi, le seul qui vous ai défendu et à quel prix I — vous ayant sacrifié sponta-

némeut mon pain et celui des miens — alors que je suis, à cause de vous, noyé d'immondices par cette même presse qui vous outragea?

n Cela, Tailhade, ce serait terrible. Avez-vous. pensé que votre témoignage, en ce moment où tout le monde m'abandonne comme un lépreux, pouvait m'ètre infiniment utile et précieux, et faudra-t-il que dans la brochure que je prépare, je vous mentionne parmi ceux qui m'ont lâché à cause de Laurent Tailhade?

n Non, n'est-ce pas ? Ce serait trop abominable. Huret est une salope, n'est-ce pas ? c'est bien entendu, et je compte lire, demain, dans le Journal^ une véhémente rectification.

» Votre ami, Léon Bloy. »•

28. — Réponse de Tailhade, qui avoue n'avoir pas parlé de moi et m'en demande pardon, protestant que « ni son cœur ni sa volonté n'y sont pour rien». (!) Il me promet je ne sais quelle apologie conférencière, à l'entrée de l'hiver prochain. Allons! c'est un de ces hommes dont il faut ouvrir les yeux, avec un couteau d'écaillère. Nouvelle lettre :

« Mon cher Tailhade, Vous me demandez pardon^ avant même que j'aie eu le temps de me sentir vraiment offensé. Hier, je n'avais eu que du chagrin, un chagrin atroce. Le Journal me tomba sous les yeux, en un moment où j'essayais de me reposer, quelquoa

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instants, des abominables courses, des démarches de réprouvé, auxquelles me condamne, depuis plusieurs jours, mon expulsion du Gil Glas. Songez, mon ami, que, non seulement j'ai perdu ma seule ressource, mais que Je suis couvert d'une épaisse ignominie, étant privé de tout moyen de me défendre et nul n'ayant, jusqu'ici, parlé pour moi.

n II faut connaître les ignobles manigances du journalisme, pour savoir combien fut un simulacre, ce duel cafard, dont on prétend m'avilir. L'interview de Huret, dans le Journal, feuille lue immensément, était une occasion unique et qui ne se représentera plus.

» Lorsque le titre m'apparut, j'eus peine à retenir un cri de joie, du fond de ma détresse. — Enfin ! me dis-je, voilà donc un peu de justice I Ahl je ne doutais pas de votre énergie...

*• Ma déception fut inexprimable. Votre silence, n'en doutez pas, a comblé mes ennemis, qui sont aussi les vôtres, d'une allégresse proportionnée à mon deuil. Us peuvent triompher, maintenant : — Ce Bloy est tellement abject que celui-là môme pour lequel il s'est immolé, le renie. Que diriez-vous si, ce matin, quelque chroniqueur exprimait cette pensée gracieuse ?

» De Qroux, que j'ai vu, le soir, était atterré, n'en revenant pas, croyant tomber dans un goufll*e. Que pouvions-nous faire, sinon de nous attacher fortement à l'idée que le reporter avait été infidèle et vous déshonorait ainsi à plaisir?

n Vous m'écrivez qu'il ne Ta pas été. .. Alors, quoi ?

Vous ajoutez que « votre cœur n'a été pour rien dans cette omission ». Tailhade, votre politesse est dure comme Tenfer I

»» Ah! si j'avais été à votre place, moncœurne m'aurait pas permis de me taire. Il aurait jailli hors de moi! Je n'aurais pas parlé du pauvre écrivain ayant accepté pour moi les pires souffrances. J'aurais hurlé son nom maudit, je l'aurais gueulé, je l'aurais craché vingt fois, comme des caillots de mon sang, à la face du pleutre qui serait venu s'enquérir de mon « état d'âme », et j'aurais exigé sa transcription très-fidèle, sous peine de mort !

« Maintenant, je vous le demande, à quoi peuvent me servir une apologie qui viendra trop tard et qu'on s'empressera d'étouffer, ou une conférence très-ultérieure dont nul ne fera mention?

» Huret ayant été exact, il n'y a pas heu de rectifier quoi que ce soit, au Journal. Il n'y aurait absolument qu'une chose à faire, mais, sur le champ. Profiter de la situation d'homme <* actuel » qui est la vôtre, depuis un mois, pour obtenir l'insertion, dans un quotidien à fort tirage, d'un article spécial, où vous feriez pour le blessé Léon Bloy ce que j'ai fait pour le blessé Laurent Tailhade. Il vous serait fecile d'expUquer que vous n'avez pas voulu déflorer cette apologie, en l'exposant à la transcription dubitable d'un interviewer. Telle est, je le répète, la seule chose à faire, et à faire tout de suite. Mais, la ferezvous?

» Votre ami, Léon Bloy. »

De Groux m'apporte, ce soir, une trentaine de francs, qu'il s'est procurés, je veux le croire, en assassinant quelqu'un.

Nouvelle réponse de Tailhade, plus misérable encore que là précédente. — Ah! quand il faut porter les chiens à la chasse !... gémissait, habituellement, une vieille parente qui m'a élevé. L'indignation de de Groux est à son comble. Si, dans huit jours, Tailhade n'a pas fait ce que je réclame, je l'exécute à la fin de ma brochure.

Léon Bloy devant les Cochons! Il sera le plus beau de tous.

MAI

1" — Il nous reste à peine vingt francs, pour attendre le jugement dernier.

4. — Lignes d'Henry de Groux pour être publiées dans les Portraits du prochain Siècle.

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