‹ Le meneur de louves; [par] RachildeChapitre 2 sur 8 · I.K MENEUR r>E l.OUVliS S"] l · texte numérisé non relu

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par leur fureur contre Tabbesse et en attendant que Maccon, le comte de Poitiers, procurât des soldats par ordre de Ghildebert aux gens de Basine, il pourrait se passer des choses terribles. Chrodielde DO pardonnerait jamais à Basine de lui avoir volé son favori et Basine devinait bien sa rage.

On verrouilla donc toutes les portes de la rue, bouchant les moindres ouvertures du côté de la basilique.

A la tombée du jour, Harog rentra seul, ayant laissé là-haut le saint évêque consolant les vieilles nonnes gardiennes de leur couvent saccagé.

C'était un soir de tendresse. Après la paix du cœur viendrait peut-être le repos du corps! Ces horribles tueries cesseraient faute de combattants. Marovée, qui s'exaltait dans sa mission de pasteur épargnant ses brebis les plus galeuses, retardait la collision de Tarmée de Maccon avec celle de ces bandits sans autre expérience de la guerre que les surprises tentées à la faveur' de la nuit. Il espérait en finir noblement par la grâce, le pardon de tout pour tous.

— Il ne connaît pas Tâme de Chrodielde, pensait Harog.

Le crépuscule enveloppait le jardin de Radegunde. Les églantiers en fleurs répandaient leur

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encens dans l'espace et les colombes amoureuses roucoulaient. La nuit dissimulait-elle encore un piège, serait-elle encore meurtrière malgré l'enivrante douceur du printemps qui peu à peu s'emparait de toutes les âmes de ces hommes farouches pour y faire s'épanouir la corolle embaumée de la foi?

Harog, ayant quitté la tombe de Ragnaetle passage obscur qui reliait le monastère à la maison romaine, se trouvait tout à coup transporté comme dans un éden, une gloire paradisiaque. Les dons de la terre clamaient la bonté du ciel. C'était bien cela qu'il fallait comprendre à l'ombre de la Grande Pierre. Un dieu, foyer d'intelligence, pouvait-il s'être laissé étouffer par les branches de la croix, les bras d'un végétal, sans que sa volonté d'amour pour les hommes farouches prît part à sa fin, lui inspirât l'ineffable volupté du sacrifice?

Dans une faible clarté tombant des terrasses, une femme vêtue de blanc, Basine, descendait vers lui.

— Bien-aimée, fit-il joignant les mains, je suis plus calme depuis que notre pauvre Ragna repose en terre sainte. La terre est si cruelle quand elle n'est pas bénie.

Elle sourit, eut un geste de joie, car elle le voyait moins sombre.

— Boson-le-Boucher est des nôtres, fit-elle mystérieusement, posant ses mains sur les épaules de son ami. Un moment j'ai eu peur de cet homme jaune pour notre abbesse, mais il a avoué son péché lui aussi. Ah! mon Harog-, nul ne résistera, nul ne peut résister à ton exemple ! Je me sens inférieure en ta présence. Une fille de roi ne vaut point le berger...

Harog- la regardait, ébloui. Pourquoi lui semblait-elle nouvellement épanouie comme ces fleurs d'églantiers, ces roses de Pâques? Elle était la même et bien plus belle. La cire de l'ange insensible fondait dans la chair de la femme ravie. Certaine, à présent, qu'il ne la désirait plus sensuellement, qu'il ne manquerait jamais à son vœu de chasteté, elle n'en n'avait plus la terreur. N'étaitil pas tout proche de la lumière?... Elle l'adorerait comme elle n'avait jamais su adorer Dieu.

— Te souviens-tu qu'une nuit, au monastère, je t'ai dit : j'ai rêvé de toi, petit berger tueur de loups? Tu m'enveloppais toute d'un manteau écarlate...

— Je me souviens, répondit sourdement le jeune homme, dont les traits se durcirent, et ce manteau écarlate c'étaient mes bras teints de sang... Comment n'as-tu point l'horreur du meurtrier que je suis?

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— J^avais Thorreur de l'homme et j"aimais le sang! Je n'aurai pas le dég"oût du prêtre, Harog. Nous fuirons le monde pour nous consacrer à Dieu. Nous fonderons notre monastère en pleine forêt ! C'est mon vœu le plus cher. Fortunat aimait Radegunde, j'en suis certaine, et Dieu ne défend pas l'amour pur...

— Dieu ne défend pas l'impossible, veux-tu dire? murmura le pauvre garçon, sentant la jeune fille s'abandonner à ses épaules, lui pesant de tout son poids voluptueux de chevrette capricieuse.

— Tu m'aimes ? interrogea-t-elle ingénument, cherchant sa bouche. Nous pouvons nous aimer, Harog, mon frère, puisque l'Eglise a permis à Injuriosus etàScolastica de vivre ensemble leur amour, l'époux aussi chaste que l'épouse.

Elle dominait Harog de sa taille flexible d'angegarçon auréolé d'or parce qu'elle se tenait debout sur une marche de la terrasse, et se penchant elle lui baisait le visage lentement, tantôt le front, tantôt les joues, comme un enfant qui goûte au mets dont il n'a pas encore voulu. Les fleurs des églantiers auraient eu plus de brutalité à s'effeuiller sur lui!... mais, peu à peu, ses yeux, d'un vert infini semblable à celui de la mer, bleuirent insensiblement, ses yeux de femme flambèrent et leur azur se troubla

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jusqu'à la menace de l'orage. Crispant ses mains, elle lui faisait pénétrer ses ongles dans le cou sans le savoir.

Elle répéta:

— Dieu n'a pas défendu Timpossible. ..

Harog eut un regard désespéré vers le ciel, assombri, à présent, comme les prunelles de la jeune fille.

— Ayez pitié. Seigneur Jésus, et ne m'induisez plus en tentation.

Proférant ces mots, il entendit sa chienne pousser un hurlement plaintif.

— Méréra sent l'ennemi, dit Basine se redressant.

Méréra n'eut pas le temps de sauter à la gorge de cet ennemi qui rampait derrière eux depuis le crépuscule, et Boson-le-Boucher put planter son couteau aisément entre les deux épaules de l'involontaire meurtrier de Ragna.

— Moi, fit l'homme jaune riant d'un rire cynique, j'y vois très bien la nuit et c'est bien le tueur de loups que je voulais tuer!

Boson le-Boucher ne pardonnait. point au jeune chef de l'avoir pris pour un gardeur de porcs, lui, qui désirait passer pour Agrius, le Romain.

Ameutés par les cris déchirants de Basine, les

chiens fidèles firent justice de Tassassin durant que les colombes fuyaient éperdument aux quatre coins de la ville, mais Harog expirait...

Basine, presque folle, quitta le soir même la demeure de Radegunde, se séparant de Leubovère, abandonnant la cause del'abbesse et la sienne pour prendre au hasard un chemin en forêt, suivie de Méréra, hurlant à la mort.

... Ainsi mourut Harog, fils de la nuit impure, berger, chasseur, sorcier, tueur de loups et meneur de louves, le premier des chevaliers français, alors que, réconcilié avec FEglisCj ayant demandé pardon à Dieu et aux hommes, il priait secrètement Celui qui peut tout de ne pas Tinduire encore en mauvaise tentation vis-à-vis de sa damç.

On envoya donc à Maccon, alors comte de Poitiers, un ordre dans lequel on lui enjoignait de réprimer cette sédition par la force, s^il éprouvait de la résistance. A cette nouvelle^ Chrodielde commande à ses sicaires de se tenir en armes devant la porte de l'oratoire, afln que, prêts à résister au magistrat, ils puissent, si celui-ci voulait user de violence, repousser la force par la force. Le comte fat donc obligé de s'avancer en armes et de réduire les uns en les frappant à coups de barres, quelques autres à coups de traits, et d'user de l'épée envers les plus opiniâtres. A cette vue, Chrodielde, prenant la croix du Seigneur, dont elle avait jusquelà méprisé la puissance, sort au-devant du comte en disant : « Gardez-vous d'user de violence envers moi, je vous prie, qui suis reine, fille d'un roi et cousine d'un autre roi; gardez-vous de le faire, de peur que vienne le temps où je me vengerai de

VOUS. » Mais le peuple, s' embarrassant peu de ce qu^ elle disait, se précipita, comme nous l avons dit, sur ceux qui faisaient résistance, les entraîna garrottés hors du monastère, et, après quon les eut attachés à des poteaux, frappés cruellement, coupé aux uns les cheveux, aux autres les mains, à d^ autres le nez et les oreilles, la sédition étouffée s'apaisa, (Grégoire de Tours, Hist. ceci, des Francs, X, xv.)

Dan& ce même synode (Metz)^ Badine, fille de Chilpéric^ privée de la communion en même temps que Chrodielde, demanda pardon en se prosternant sur le sol aux pieds des évêques et promit de rentrer au monastère dans des sentiments d'affection pour Vabbesse et sans s'écarter en rien de la règle. Chrodielde, au contraire, protesta que, tant que Vabbesse Leubouère resterait dans ce monastère, jamais elle n'y resterait. Mais, le roi ayant prié qu'on leur pardonnât à toutes les deux, elles furent reçues à la communion et renvoyées à Poitiers. Basine,pour quelle rentrât, comme nous lavons dit, dans le monastère, et Chrodielde pour quelle habitât une campagne que le roi lui avait donnée. (Grégoire de Tours, Hist. eccl. des Francs, X, xx.)

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