CHAPITRE IV
Nous sommes partis des faits quantitatifs, fournis par l’en quête de G. Heymans et E. Wiersma : ils nous ont suggéré l'hypothèse générale que le mensonge improvisé résulte de l’activation d’une tendance forte par elle-même et renforcée par un coefficient élevé d’émotivité générale, que ne viennent compenser ni d’autres tendances manifestées, à cause du rétrécissement ordinaire ou momentané du champ de conscience, ni d’autres tendances subconscientes, à cause de la primarité du sujet. Cette hypothèse vient de nous paraître intelligible à partir des propriétés fondamentales que cette statistique nous permet de considérer.
Il nous semble, à cause du grand nombre de faits et d'idées, que cette hypothèse permet de relier les uns avec les autres, que, si elle ne constitue qu’une première approximation de la réalité psychologique du phénomène, elle doit contenir un noyau de vérité. Car, d’une part, il serait extrêmement surprenant que, si les chiffres utilisés de la statistique n’étaient que fortuits, il fût possible d’en extraire, avec un minimum de corrections elles-mêmes appuyées, une conception cohérente ; d’autre part, la déduction en matière psychologique est une introspection intellectualisée ; qu’elle soit possible, c’est une preuve de plus, puisque les faits y sont, non plus vus du dehors, mais du dedans.
Nous sommes donc autorisé à poursuivre une hypothèse dont la solidité, comme celle de toute conception scientifique doit croître avec la systématicité. Mais dans cette systématicité même, on peut trouver un argument contre elle : il faut donc l’examiner avant d’aller plus loin. Comme nous l’avons annoncé dès le début (p. 3), pour empêcher qu’une appréhension du
lecteur ne le détournât de sympathiser avec cette recherché, ilest concevable que la systématicité des résultats provienne, non de leur objectivité, mais de ce que les répondants de l'enquête auraient, dans l’établissement de leurs réponses, obéi à une représentation commune, un préjugé collectif, qui les aurait amenés, à l'insu d'eux-mêmes, à ne considérer comme menteurs qu’une catégorie prédéterminée de personnes mamifestant à des degrés différents un caractère autre que la mendacité et faussement pris comme la signifiant. De semblables préjugés peuvent être conçus & priori: si je croyais par exemple que tous les hommes grands sont forts, je pourrais attribuer sans le vérifier la force à tout homme grand ; si bien qu’'ultérieurement un savant pourrait de mes réponses conclure qu’objectivement tous les hommes grands sont forts. Ils peuvent aussi être constatés : beau- : coup de Français s’attendent à ce que les Anglais soient flegmatiques et des voyageurs étrangers qui ont été assaillis, à leur arrivée dans certaines villes d’Italie, par des enfants ou des porteurs de bagages trop pressants, peuvent eninduire des jugements défavorables sur la population de ces villes. [n’y a pas de peuple, de classe, de métier, qui n’entretienne de semblables préjugés sur chacun des autres. Ne se pourrait-il encore ici qu’un préjugé commun eût dicté leur réponse aux médecins hollandais sollicités par l’enquête de G. Heymans et E. Wiersma ?
Le préjugé est-il sexuel? Les répondants auraient-ils jugé sévèrement l’autre sexe, et cette prévention aurait-elle pesé sur les résultats ? Certainement non. La grande majorité des répondants étaient des hommes (147 femmes). S'ils avaient eu un préjugé favorable pour leur sexe, ils eussent dû déprécier la véracité féminine. Voyons donc les chiffres. Ces 2.372 observateurs ont attribué la véracité à 62,6 % des 1.310 hommes et à 65,2 % des 1.209 femmes. Donc aucun préjugé antiféminin. De même, d’après les 147 questionnaires remplis par des femmes, la moyenne masculine atteint 67,6 et la moyenne féminine, 59,5. Aussi, dans son livre sur la Psychologie des Femmes, G. Heymans conclut en faveur de la véracité féminine. Il faut done, sans plus de recherche, écarter la présomption qu’un préjugé sexuel soit intervenu dans létablissement des chiffres.
Le préjugé est-il national? Les organisateurs de l’enquête, les répondants et les personnes observées étaient en grande majorité hollandais. Certes, 1l serait souhaitable que d’autres enquêtes de même nature fussent faites dans d’autres pays pour révéler, et par suite, permettre d’écarter complètement l'influence des conditions de nationalité. Mais ce vœu ne porte pas attemte à la valeur de l’enquête faite, puisque la matière de la documentation y était nationalement homogène. J’ajouterai que sur la grande majorité des points, les résultats de l'enquête statistique ont été corroborés par ceux d’une enquête biographique qui a porté sur des personnages de nationalités et d’époques différentes.
S'agit-il enfin d'un préjugé psychologique ? Dans ce cas, la portée de la critique diminue beaucoup, car si cette dernière présomption était vraie, il en résulterait seulement qu’une condition tenant aux répondants serait venue collaborer avec des conditions objectives pour produire le phénomène étudié ; mais la régularité des chiffres n’en serait pas atteinte. Nous découvririons une vérité d’interpsychologie au lieu d’une vérité de psychologie ; mais le résultat n’en serait pas moins objectif. Il est certain que toute notre science subit des conditions qui tiennent plus ou moins profondément à la nature du savant qui la fait. Toutes ces conditions ne sont pas transcendantales, certaines sont assurément psychologiques, puisque tout le monde n’est pas apte à faire de la science et que tous les hommes aptes à faire la science ne sont pas aptes à d’autres actions. Mais ce conditionnement éthologique, s’il limite, ne supprime pas la valeur de la science, puisque celle-ci ne porte et ne peut porter que sur des relations. Il est éternellement vrai qu’un esprit, admettant tous les postulats de la géométrie euclidienne, démontrera que la surface d’une sphère est égale à 4xR? ; dans une psychologie moins rudimentaire, 1l serait éternellement vrai qu'un observateur donné jugerait vérace ou menteur un homme de caractère déterminé réagissant par telle parole à telles conditions. La seule question est donc de chercher si nous pouvons ou non, dans le cas présent, faire abstraction de l’observateur, en l'espèce, le répondant, comme d’une condition constante.
Quel serait le préjugé psychologique qui pourrait intervenir, non pour supprimer, encore une fois, mais pour compliquer l’objectivité des résultats ? On peut craindre que les répondants n’aient subi la pression d’une représentation collective qui attribuerait la mendacité à certain type de hâbleurs imaginatifs et exubérants. Parmi les Hollandais, 1l semble y avoir beaucoup de passionnés et de flegmatiques, d’après l’enquête même de G. Heymans et E. Wiersma ; ils doivent se retrouver en grand nombre parmi les médecins auxquels les organisateurs de l'enquête se sont adressés. D’après leur caractère même, à
forte inhibition, ces observateurs doivent mésestimer ce type
que les gens du Nord appellent quelquefois méridional, comme si la latitude méridionale n’était pas compatible avec des natures psychologiques très différentes. Au lieu d’observer si en fait telle ou telle personne ment plus ou moins, les médecins sollicités auraient répondu qu’elle ment ordinairement quand cette personne offrait le type ; à peu près comme Daudet a construit le personnage de Delobelle dans Fromont jeune et Risler aîné, sans se demander si tous les traits qu’il lui attribuait pouvaient objectivement se juxtaposer dans une personne réelle.
Que cette présomption soit vraisemblable, c’est ce que nous montrerons, puisque nous croirons devoir lui reconnaître un aspect de vérité ; nous devons donc l’examiner avec soin. Elle se heurte d’abord à un fait général : les répondants sont des médecins qui, par culture, sont formés à la recherche objective et par profession, habitués au diagnostic. Mais enfin, dans cette réponse, est enveloppé un appel déguisé à l'autorité qui comme tel, peut exciter une méfiance justifiée. Il y a une réponse plus décisive à faire à la critique qui, à raison de ce préjugé supposé, voudrait discréditer les résultats fournis par l’enquête sur la véracité : la statistique attribue une véracité inférieure à la moyenne à des gens qui ne correspondent en rien au type du hâbleur exubérant. Les amorphes sont calmes, posés, par suite du double fait que leur émotivité et leur activité sont réduites. Tandis que les nerveux, pour le calme (question 1), tombent au niveau de 24,1, bien au-dessous de la moyenne qui est de 55,8, les amorphes s'élèvent à 65,3, à côté des sanguins qui se
tiennent à 64,2. Non seulement les sanguins sont aussi calmes que les amorphes, mais comme eux encore, ils sont « froids et objectifs » (question 10) : puisque pour cette dernière propriété (M = 40,6), les nerveux n’atteignent qu’à 12,1 ; les colériques n'atteignent qu’à 10,9 ; les passionnés n’atteignent qu’à 29,6 ; mais les amorphes arrivent à 62,2 et les sanguins arrivent à 53,7.
Si donc les observateurs avaient docilement réagi à l’apparence des personnes qu’ils avaient choisies pour les étudier en attribuant la mendacité aux plus agitées, amorphes et sanguins devraient avoir été présentés par eux comme véraces : or, les uns et les autres ont, d’après les répondants, une véracité inférieure à la moyenne, tandis que les passionnés sont classés nettement au-dessus d’elle.
Les répondants ne peuvent donc être accusés d’avoir réservu la mendacité pour les émotifs-primaires ; ils ne peuvent noplus être accusés de la leur avoir attribuée sans examen, puisé qu’ils reconnaissent encore 32,8 % de nerveux, soit 1 sur 35 et 40,5 % de colériques, soit les 2/5, pour complètement digne; de foi.
Que reste-t-1l de la critique présumée ? Ce fait seulement qu’ils ont, en conformité avec le préjugé commun, tenu les nerveux et les colériques pour les moins véraces des hommes. Mais de ce fait, deux interprétations sont possibles ; suivant la première, l’objectivité aurait été déformée par assimilation à un préjugé ; suivant l’autre, le préjugé serait conforme à l’objectivité. De ces deux interprétations, la seconde me paraît la vraie. Car aussi bien, il n’y a pas de préjugé si on entend par là une croyance sans raison. Quand un préjugé est individuel il peut dépendre de conditions spéciales à l'individu ou d’événements accidentels de son existence, Mais un préjugé commun doit dépendre de conditions communes. Il ne s’oppose donc à la vérité que comme l’explicite à l’implicite : la vérité d’une loi, particulièrement, est constituée par la connaissance claire d’un terme et de ceux dont il dépend ; le préjugé ne dégage pas ceux-ci. Au savant à les dégager, et de même qu’un médecin, familier avec beaucoup de cas d’une même maladie, pressent, dans certains traits communs à tous ces cas, une loi à découvrir, l’expérience commune pressent certaines vérités que la psycho-
logie doit dégager. Qu'il y ait donc un préjugé contre la véracité des émotifs primaires, ce n’est pas un argument contre la conception que nous avons esquissée et Les chiffres qui la suggèrent, mais un argument pour elle. :
A quoi sans doute on objectera encore que si le sens commun est surtout frappé de la mendacité des EP, et si les répondants s’accordent avec lui, on peut douter de la vale de Popimon sur laquelle ils s’unissent, en observant que ceux qui paraissent mentir le plus ne sont pas toujours ceux qui mentent le plus. On alléguera qu’un hypocrite, qui combine un mensonge savant en vue d’un résultat important, est plus coupable qu’un de ces étourdis ou de ces poètes, qui se font une réputation de menteurs en confondant ordinairement le réel et l'imaginaire.
À cette objection, il faut d’abord faire une réponse, qui, pour ne pas toucher à l’essentiel, n’en est pas moins indispensable, à savoir que la mendacité des EP n’est pas toujours si bénigne par les résultats, si innocente par l’intention, qu’elle paraît. Le mépris de la vérité est toujours grave; il peut être, chez un
émotif primaire, inspiré par un égoïsme haïssable, c’est-à-dire tel que celui qui commet un mensonge, le haïrait chez autrui. Il y a des méchants séduisants, des erimimels légers. Cette réponse accessoire introduit dans le débat principal : ce qui est acceptable dans l’objection présentée, c’est qu’à cause de l’ambiguïté de l'expression mentir le nlus, il ne faut pas transformer la vérité objective des chifires donnés et des conclusions déduites en une appréciation morale. Mentir le plus confond en effet un sens quantitatif et un sens éthique: « plus souvent» ou « plus gravement ». Comme le mensonge ne comporte pas de « dimensions », pour parler comme Bentham, la quantité ne peut en être qu'arithmétique. Ce que les observateurs saisissent et ce que la statistique exprime, c’est la fréquence du mensonge. Elle ne peut en aucune manière exprimer la gravité des mensonges fréquents ou rares. Un homme pourrait ne mentir qu’une fois dans sa vie et que ce mensonge fût à la fois si habilement combiné et si criminel que ce mensonge contint plus d’immoralité que toutes les faussetés débitées par une de ces têtes faibles, qui mentent vingt fois par heure. C’est le sentiment commun. Un honnête bourgeois apparaît tout à coup comme un
escroc ; un comptable insoupçonné, comme un faussaire qui a systématiquement truqué ses écritures. Ceux qui vivaient avec lui sont surpris du contraste entre ce que l’événement révèle et ce que semblait être le criminel. C’est à cause de ce contraste que l’opinion devient violente contre lui, car, chaque fois que nous avons l'impression que le monde au milieu duquel nous vivons est comme miné, l'inquiétude nous prend, à la même manière dont elle prend Hamlet ; et nous nous demandons si tout ce à quoi nous avons accordé jusque-là notre confiance n'est pas aussi fragile.
Mais cette observation que les mensonges les plus graves ne sont peut-être pas ceux des EP ne va pas à l'encontre de ce qui vient d’être établi. À mesure que nous passons du mensonge improvisé par entraînement au mensonge par duplicité, de l’un et de l’autre au mensonge organisé, il doit se faire une réduction du nombre des mensonges. Le mensonge plus affectif est désiré par le menteur à cause de la satisfaction immédiate qu’il donne à une tendance forte. Comme on dit couramment, ce menteur ment « pour mentir », il ment «par plaisir ». Le mensonge plus réfléchi sera accompagné d’une représentation des effets, et, comme il ne peut pas ne pas apparaître au menteur qui calcule que ces effets ne sont pas toujours avantageux, sa réflexion même l’amènera à mentir à bon escient et en vue d’un bon rendement, et par suite à localiser son mensonge où il est utile de mentir. Le mensonge deviendra instrumental et, comme un instrument, ne sera employé que s’il peut servir. Il devra être moins fréquent.
Il n’y a donc aucune raison de penser que les chiffres utilisés soient les effets d’un préjugé sans objectivité, et il n’y a pas à chercher comment ce concours de mesures et de faits, qui vérifie la raison même, peut être sans raison. Tout ce qui reste de l’objection, c’est cette constatation juste que l’étude du mensonge n’est pas épuisée par une comparaison quantitative. Prendre un concept par la quantité, c’est le prendre par l’extension. Que la science doive commencer par là, cela ne veut pas dire qu’elle doive s’y tenir. La méthode expérimentale nous invite à poursuivre. En déduisant de la doi de V ses conséquences, nous passerons de la statistique du mensonge à sa morpho-
St
logie, de sa fréquence à ses modalités. Ce passage pourra se faire en deux temps : nous marquerons quelques conséquences générales des idées déjà appliquées à la véracité ; puis nous chercherons les espèces particulières de mensonge dont les divers caractères sont capables. Dans cette revue, nous procéderons toujours du plus au moins improvisé.