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ANNEXE II

Analyse éthologique du style de Stendhal, d’après un passage de la Chartreuse de Parme.

Ce passage est pris dans le chapitre xv. C’est la méditation passionnée de la duchesse après l'arrestation de Fabrice. Il s’étend depuis les mots : « En rentrant chez elle, après la soirée du comte Zurla… » jusqu’à : « Deux fois après la soirée du ministre Zurla..» ;

Émotivité très forte. — Elle est naturelle dans la situation de la duchesse ; mais la duchesse ne l’exprimerait pas si naturellement si Stendhal ne pouvait l’imaginer. Superlativisme verbal : la duchesse crie ; emploi répété des mots les plus forts : (désespoir, éperdûment, outrage, vengeance, aveuglement, infâme, fatal, cloaque, tigre, repaire, torturait, insensée, accablement, yeux égarés, exécrable, etc.). Abus des interjections.

Mobilité extrême des sentiments. — Une autre qu’une héroïne de Stendhal pourrait exprimer des sentiments aussi forts, sans que les sentiments soient si changeants. Voici un passage où ils se succèdent à chaque phrase :

Sentiment d’humiliation,

se renverse en sentiment d’orgueil crainte pour Fabrice,

convergence des deux dans le besoin de vengeance,

elle s’égalise au prince par le pouvoir de nuire,

retour à la crainte pour Fabrice, regret, contraste entre le présent

Suis-je assez humiliée !… On m'’outrage, et bien plus, on expose la vie de Fabrice ; et je ne me vengerais pas ! Halte-là!

mon prince, vous me tuez, soit, vous en avez le pouvoir ; mais ensuite, moi, j'aurai votre vie.

Hélas ! pauvre Fabrice, à quoi cela te servira-t-il ? Quelle différence avec ce jour où je

voulus quitter Parme ! et pourtant alors je me croyais malheureuse! quel aveuglement!..

et le passé,

condamnation d’une peine ancienne, condamnation d'elle-même.

Transformation extrêmement rapide des sentiments en idées. — Ces sentiments ne sont jamais l’objet d’une analyse substituant leur considération à la préparation d’une action. Toujours

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ils engendrent soit le souvenir d’un fait observé ou imaginé, soit l’idée d’un moyen d'action. En d’autres termes, l’affectivité se change toujours et très vite en imagination perceptive et en intentions intellectuelles (elle voit Fabrice pendu, elle voit le prince faisant couper la tête de Fabrice; va-t-elle séduire Rassi ? Ne peut-elle enlever Fabrice et se réfugier avec lui à Paris ?) Calculs d’argent. Importance majeure de l'imagination pratique.

Caractère essentiellement pratique de l'intelligence. — Comment elle réalisera sa fortune, qu'est-ce que Fabrice fera à Paris, ce que Rassi peut faire contre elle. Vision précise des caractères : « L’incommensurable lâcheté du marquis del Dongo » ; « Le comte « n’est point méchant, il n’est que faible »; portrait de Fabio Conti, les Farnèse.

Absence complète d'intérêt pour la loi et les sentiments impliquant son respect. — Sentiments de guerre : les seules tendances inspirant les paroles sont des tendances personnelles. Aucun scrupule à mentir et à tromper. Seule méthode : provoquer les sentiments utiles. Aucune préoccupation de la vérité tout se prouve ; en justice, il suffit d’avoir de faux témoins. Diplomatie : projet de brouille « ostensible » avec le comte. La seule loi, c’est le monde devant lequel il faut faire figure. Pas d’autre limite à l'hypocrisie, que ce quilèse l’amour pour Fabrice.

Expression de ces propriétés par le style. — Avec le superlativisme qui traduit l’émotivité, la brièveté des phrases traduit la primarité (nombre de mots dans chacune des phrases d’une page : 8, 11, 3, 15, 14, 9, 27,16, 9, 3, 6, 2, 4, 15, 3, 7, 7, 11, 16, 6). Cette page ne contient que cinq subordonnées, le reste n’est que propositions principales ou expressions exclamatives. La brusquerie des mouvements successifs de la conscience révèle l’étroitesse du champ de conscience. Les phrases se juxtaposent au lieu de se relier.

De ces indications on peut conclure que l’essence du primaire stendhalien, c’est l’intrication étroite de la mobilité des sentiments avec la mobilité de l'intelligence. Elle engendre des diplomates passionnés, chez lesquels la sincérité du sentiment inspire la duplicité de l’intelligence. Il faut sans doute les situer à mi-chemin des nerveux et des sanguins, en insistant sur leur

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surprimarité et sur leur clarté intellectuelle. Comme il a été dit des sanguins, ils sont d’autant plus redoutables par leur manque de véracité qu'ils sont plus mobiles. Chacune des fins successives, ardemment désirées, qu'aucun sentiment de la loi n’inhibe, justifie ses moyens. Leur éthologie s’exprime par le machiavélisme.

Ouvraces uTiLisés (1)

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(4) Nous ne prétendons pas faire ici une bibliographie du mensonge. Sans parler de son immensité, la plupart des travaux de la littérature spéciale, faute de préoccupations ou de précision éthologiques, confondent des mensonges d’éthologie très différente : nous en avons donné un exemple à propos des mendiants thésauriseurs (p. 286). On trouvera une bibliographie des travaux relatifs au témoignage et à l’altération de la vérité, parmi les ouvrages en langue française, in Gorphe, La Critique du témoignage, pp. 400-426. Nous n'’indiquons donc ici que les principaux ouvrages cités ou directement utilisés par nous.

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passions considérées dans leurs rapports avec les maladies, les lois et la religion, Paris, Béchet, 1841.

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G. Hevmans. — Le Siècle futur de la Po n in Revue du mois, 10 nov. 1912.

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Vu, le 6 Mars 1930,

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