‹ Le mentor vertueux, moraliste et bienfaisantChapitre 10 sur 53 · LA FILLE DE CATON · texte numérisé non relu

LA FILLE DE CATON

BrutuSj chef des conspirateurs contre César, ou plutôt contre l'oppresseur de la liberté romaine, se trouvant à la tète d'une si hasardeuse entreprise, et voyant attaché à sa personne et à sa conduite, le sort de tout ce qu'il y avait de plus hrillant et de plus illustre dans Rome par la vertu et par la naissance, se possédait assez pour conserver pendant lejoureten public un air de calme et de tranquillité qui ne donnait lieu à aucun soupçon: mais chez lui et pendant la nuit, il n'était plus le même, et sa femme Porcia, fille deCaton, s'aperçut qu'il avait l'esprit agité de quelque grand dessein, de quelque souci cuisant qu'il affectait de lui cacher. Elle aimait tendrement son mari, et voulait partager avec lui le poids de son inquiétude", mais avant que de lui demander aucun éclaircissement, elle résolut de faire sur elle-même une épreuve des plus singulières, et d'essayer jusqu'où elle pourrait porter la constance. Elle prend un petit couteau, de ceux dont on se servait pour couper et polir les ongles, et ayant fait sortir de sa chambre toutes ses femmes, elle se l'enfonce profondément dans la cuisse; le sang coule en abondanccj et les

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douleurs violentes sont bientôt suivies de la fièvrc" Brulus, plein de trouble et d'alarmes ne savait que penser. Alors Porcia dans le temps qu'elle souffrait le plus lui tintée discours: « Brut us, je suis fdle de Caton, et je vous ai été donnée non pas pour partager simplement votre lit et votre table comme une maîtresse, mais pour entrer en société de tout ce qui peut vous être agréable ou fâcheux. Votre conduite à mon égard est irréprochable: mais moi, que ferai-je pour vous, et par où vous prouverai-je ma reconnaissance de vos bons procédés, si je ne vous aide à porter une inquiétude secrète et des soins qui demandent de la fidélité? Je sais que les femmes ne passent pas communément pour être bien capables de garder un secret; mais, Brutus, la bonne éducation et une société vertueuse peuvent beaucoup sur les mœurs ef sur le caractère: et qui peut à plus juste titre se glorifier de ces avantages que la fille de Caton et la femme deBrutus? J'y comptais pourtant moins par le passé; mais maintenant je viens de me convaincre que la douleur même ne triomphe pas de mon courage. En finissant de parler, elle lui montra la blessure qu'elle s'était faite et lui rendit compte de son motif et de tout ce qu'elle avait pensé. Brutus étonné, ravi en admiration, leva les mains au ciel ^ demandant aux Dieux de pouvoir, en réussissant

dans son entreprise, parvenir à être le digne époux de Poreia. Il lui fil pari ensuite de tout le projet de la conspiration, et il n'eut pas lieu de se repentir de la coniîanoe (ju'il prit en elle et qu'elle avait si bien méritée.

CLEMENCE D AUGLSTF.

Auguste, ce prince cruel et vindicatif avant 1 époque où il se vit le maître du monde, se distingua par sa douceur et par son humanité lorsqu'il fut parvenu à l'empire. Tandis qu'il séjournait dans les Gaules, on vint lui donner avis que L. Cinna, personnage de peu de mérite et d'un génie borné , tramait une conjuration contre lui. On lui dit où, quand , et de quelle manière la chose devait s'exécuter : c'était un des complices qui l'en informait. Auguste résolu de se venger du perfide^ indiqua pour le lendemain un conseil de ses amis. Il passa une nuit fort agitée et fort inquiète, pensant qu il s'agissait de condamner un jeune homme qui d'ailleurs était sans reproche, un jeune homme delà plus haute noblesse^ et petit-fils du grand Pompée. Il ne pouvait plus se déterminer à ordonner la mort d'un seul homme, lui qui avait autrefois dicté, en soupant avec Marc-^An-

loine,rëdilde proscription. Poussant des soupirs, il parlait seul avec lui-même, et expj'imait vivement les différentes pensées qui se conibatlaieut dans son esprit: « Quoi, disait-il, je laisserai )) mon assassin libre et tranquillcj et l'inquié- » tude restera pour moi? Après que tant deguer- » res civiles ont respecté mes jours, après que )) j'ai échappé aux périls de tant de combats sur » terre et sur mer, un traître veut m'immoler » au pied des autels, et je ne lui ferai pas su- » birla peine qu'il mérite! » Car il devait être attaqué pendant qu'il offrirait un sacrifice. Il s'arrélaitj et après quelques moments de silence, il élevait de nouveau la voix pour se faire son procès à lui-même avec plus de sévérité qu'à Cinna. Il continuait de s'apostropher ainsi: « Si ta » mort est l'objet des vœux de tant de citoyens, )) es-tu digne de vivre? Quand finiront les sup- » plices? quand cesseras-tu de verser du sanfy? )) Ta tête est exposée en butte aux coups de la » jeune noblesse qui compte s'immortaliser en » t'égorgeant. Non, la vie n'est pas d'un assez » grand prix, si pour t'empêcher de périr, il faut )) que tant d'autres périssent ». Sa femme Livie, qui entendait tous ces discours, l'interrompit enfin. « Voulez-vous, lui dit-elle, écouter les con- » seils d'une femme? Imitez les médecins, qui, » lorsque les remèdes accoutumés ne réussis-

)) sent point, en essayent de leurs contraii- os. Jusqu'ici vous n'avez rien gagné par la sévérité; » Li'pidus a succédé à Salvidienus, Murena à Le- » pidusj Cépion à Murena, Egnatius à Cépion, )) pour ne point parler de tant d'autres que vous » avez fait repentir de leur audace. Essayez » maintenant la clémence; pardonnez à Cin- ))na;ilest découvert, il ne peut plus vous nuire: » et la grâce que vous lui accorderez peut vous » procurer beaucoup de gloire. « Augusle^ charmé d'avoir trouvé quelqu'un qui approuvait le parti de la douceur, vers lequel il penchait déjà lui-même, remercia tendrement son épouse, contremauda sur-le-champ ses amis, et ayant appelé Cinna seulj il fit sortir tout le monde de son appartement, lui ordonna de s'asseoir, et lui parla en ces termes; « J'exige avant tout que )) vous ni'écoutiez sans m'interrompre; que vous » me laissiez achever ce que j'ai à dire sans vous M récrier: lorsque j'aurai fini, vous aurez toute » liljerté de répondre. Je tous ai trouvé, Cinna, 1 dans le camp de mes adversaires; vous n'étiez » pas seulement devenu mon ennemi, mais vous » étiez né pour l'être. Dans de telles circonstances, » je vous ai accordé la vie, je vous ai rendu )) tout votre patrimoine. Vous êtes aujourd'hui » si riche, et dans une situation si florissante, M que les vainqueurs portent envie à la condition

» du vaincu: je vous ai accordé le sacerdoce que » vous m'avez demandé, en faisant un passe- » droit à plusieurs autrçs dont les pères avaient )) servi dans mon armée. Après que je vous ai » comblé de tant de bienfaits, vous avez formé le )) projet dem'assassiner! » Acemot,Cinna s'etant écrié qu'une telle fureur était bien loin de sa pensée: « \ous ne me tenez point parole, reprit '» Auguste, nous étions convenus que vous ne )) m'interrompriez point: oui, je vous le répète, >j vous voulez m' assassiner «. Il lui exposa ensuite toutes les circonslances, toutes les mesures prises^ il lui nomma le lieu et les complices^ et en particulier celui qui devait porter le premier coup. En voyant alors que Cinua était consterné tt gardait un morno silence, non plus en vertu de la convention j mais par remords de conscience et par terreur, il ajouta: « Par quels » motifs avez- vous conçu un pareil dessein? )) Est-ce pour régner à ma place? Assurément 1) le peuple Romaiu est bien à plaindre si je suis » le seul obstacle qui vous empêche de devenii' » Empereur: à peine pouvez-voiis gouverner » votre maison. Dernièrement un affranchi vous » a écrasé par son crédit dans une affaire particu- •» lière qui vous intéressait. Tout vous est difïi- » cile, excepté de conjurer contre votre prince et » votre bienfaiteur. Voyons, examinons: suis-je

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. le seul qui arrête le suecès de vos projets am- ') bilieuxi* Pensez-vous réduire à supporter votre » domination un Paulus, un Fabius Maximus^ )) les Cossus, les Servilius^ et tant d'autres no- )) blés qui ne séparent point d'un vain titre, et )) qui rendent à leurs ancêtres l'bonneur qu'ils en » reçoivent? » Auguste continua de parler sur ce ton pendant plus de deiix beures, alon^jeant exprès la durée de la seule vengeance qu'il prétendait exercer sur le coupable. Il finit on lui disant: )) Ciuna, je vous ai autrefois donné la vie » comme à mon ennemi, je vous la donne main- » tenant comme à mon assassin. Commençons 1) aujourd'hui à être sincèrement amis. Efforçons- )) nous de rendgjB douteux, si en vous pardonnant » j'aurai montré plifs de générosité que vous ne )> ferez voir de reconnaissance. » Il donna ensuite à Cinna le consulat pour Vannée suivante, en se plaignant de ce qu'il n'osait pas le lui demander lui-même. Depuis ce temps, Auguste n'eut qu'àse féliciter de sa clémence. Cinna lui fut toujours fort attaché et très-fidèle; il le lit son légataire universel, et il n'y eut plus dans la suite de conspiration contre Auguste. ( Par M. De Poneal)

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