HISTOIRE D ABDOLONYME
l^Es Svdoniens s'étant soumis h Alexandre le grand, ce prince chargea Ephestion de leur donner pour Roi celui d'entre eux qu'il jugerait le plus digne d'un si haut rang. Ce favori était logé chez deux jeunes frères des plus considérables du pays, auxquels il offrit le sceptre*, mais ils le refusèrent, apportaitl pour raison que, par les lois de l'État, nul ne pouvait monter sur le trône qu'il ne fût du sang royal. Ephestion ^ admirant cette grandeur d'âme, qui méprisait ce que les autres cherchent par le fer et par le feu: « Conti- » nuez, leur dil-il, fle penser ainsi, vous qui les i)-preniiers avez compris combien il est plus glo- » rreux de refuser un royaume que de le possé;^ « der5 mais au moins donnez-moi quelqu'un de M la race royale, qui se souvienne, quand il sera 5) Roi, que vous lui avez mis la couronne sur la tête ». Ces deux frères, voyant que plusieurs, dévorés d'ambition, aspiraient à ce haut rang, ^et que pour y parvenir ils faisaient servilement
MOR\LrSTE ET BIETNFAISANT- l^l
-1s cour au favori d'AlcxaniIro , dorlarererit qu'ils ne connaissaient personne plus diurne du diadème qu'un certain Abdolonyme, descendu, quoique de loin, de la tijje royale^ mais si pauvre, qu'il était contraint, pour vivre, de cultiver par un travail journalier un jardin hors de la ville. Sa probité l'avait réduit, cemme bien d'autres, à cette pauvreté, liniquement occupé de son travail, il n'entendait pas le bruit des armes qui avaient ébranlé toute l'Asie. Les deux frères aussitôt l'étant allé chercher avec les habits roj aux, le trouvèrent qui arrachait les mauvaises herbes lie son japdin. Ils le saluèrent Roi^ cl l'un d'eux portant la parole: » Il s'ag;it,lui » dit-il, de chanfjerces vieux haillons avec l'ha- ))'bit que je vous apporte. Quittez cet extérieur ■» vil et bas dans lequel vous avez vieilli 5 prenez » un coeur de roi: mais portez cl conservez sur )) le trône cette vertu qui vous en a rendu dig-ue; » et, quand vous y serez-monté^ devenu le sou- >) veraiii arbitre de la vie et de la mort de tous » vos citoyens, {jardez vous bien d'oublier létal ^) dans lequel vous avez été choisi w. Il semblait à Abdolonyme que c'était un song^e; et ne comprenant rien à tous ces discours, il leur demanda s'ils n'avaient pas honte de se moquer ainsi ■de lui.^ Mais comme il tardait trop à leur gré^ ils le revêtent eux-mêmes, et lui jettent sur les
épaules une robe de pourpre toute brillante d'or: et après lui avoir fait mille serments qu'ils parlaient avec sincérité, ils le conduisirent au palais. Incontinent la renommée porta cette nouvelle dans toute la ville: le plus grand nombre eu fut ravi de joie*, quelques-uns en murmurèrent, priïîcipalcnienl les ricbes, qui, pleins de mépris pour la bassesse de sa fortune précédente, ne purent s'empêcher d'en marquer leur mécontentement dans la cour du Prince. Alexandre commanda qu'on le fîtveniriet après l'avoir long-temps considéré, il lui dit: « Ton air ne » dément point ce que l'on dit de ton origine-, » mais je voudrais bien savoir avec quelle pa- » tience tu as porté ta misère ?... Plaise aux Dieux, » répondit-il^ f[ue je puisse porter cette couronne » avec autant de joie et de force! Ces bras ont » fourni à tous mes désirs-, et tandis que je n'ai » rien eu, rien ne m'a manqué ».
Cette réponse fit concevoir au roi une grande opinion de sa vertn; et pour lui prouver son estime, il le combla de présents magnifiques, et ajouta à ses états une des contrées voisines. ( M. RolUn. )
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SOLON ET CRESUS,
Le pliilosoplie Soloii s'étant rendu à SafJcs, à la sollicitation de Crésus, roi de Lydie, qui témoignait un empressement extraordinaire pour le voir, on le présenta d'abord à ce prince, qui Tattendait assis sur son troue , et qui s'était exprès revêtu de ce qu il avait de plus précieux, Solon ne parut point étonné à la vue de tant de magnificence. Crésus lui dit: Mon liôlc, je connais ta sagesse par réputation; je sais que tu as beaucoup voyagé; mais as-tu jamais vu personne vêtu si magnifiquement que moi? Oui, répondit Solon, les faisans, les coqs et les paons ont quelque chose de plus magnifique, puisque tout ce qu'ils ont d'éclatant leur vient de la nature, sans qu'ils se donnent aucun soin pour se parer. Une réponse si imprévue surprit fort Crésus. Il commanda à ses gens que l'on ouvrît lous ses trésors, et qu'on déployât de\ ant Solon ;out ce qu'il y a%ait de meubles précieux dans son palais. Il le fit venir une seconde fois devant lui. Avez-vous jamais vu, lui dit-il, un homme plus heureux que moi? Oui, répondit Solon: c'est Tellus, citoyen d'Athènes, qui a vécu en houuête homme dans une république bien policée: il
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a laissé deux enfants avec un bien raisonnable ^pour les faire subsister, et enfin il a eu le bonheur de mourir les armes à la main, en rem- ,portant une victoire pour sa patrie. Les Athéniens lui ont dressé un tombeau dans le lieu même où il avait perdu la vie, et lui ont rendu de grands honneurs.
Crcsus ne fut pas moins étonné que la première fois. Il crut que Solon était un insensé. Eh bien, continua-t-il, quel est le plus heureux des hommes, après Tellus? 11 y a eu autrefois deux frères, répondit-il, dont l'un s'appelait Cléobis et l'autre Byton: ils étaient si robustes, qu'ils sont toujours sortis victorieux de toutes sortes de combats. Ils s'aimaient parfaitement l'un Vautre. Un jour de fête, la Prêtresse de Junon, leur mère, pour qui ils avaient beaucoup de tendresse, devait aller nécessairement faire un sacrifice au Temple; on tardait trop à amener ses bœufs: Cléobis et Cyton s'attelèrent à son char, et la traînèrent jusqu'au lieu où elle voulait aller. Tout le peuple leur donna mille bénédictions. Toutes les mères ravies en admiration, félicitèrent ce Ile-ci d'avoir mis au monde de tels enfants. Pénétrée des plus vifs sentiments de joie et de reconnaissance, elle pria instamment la déesse de vouloir accorder a ses fils pour récompense ce qu'il y «vait de
MORALTStfe ET BIENFAISANT. ly
încillcur pour les liommcs. Elle fut cxaucdè. Après le sacrifiée, ils s'endormirent, dans le Temple même, d'un doux sommeil, et y terminèrent leur vie par une mort tranquille. Crësus ne put s'empèclier de faire paraître sa colère. Comment, répliqua-t-il, tu ne me mets donc point au nombre des heureux ? 0 roi des Lydiens! répondit Solon, vous possédez de grandes richesses , et vous êtes maître de quantité de peuples^mais la vie est sujette à de si grands changements, qu'on ne saurait décider de la félicité d'un homme qui n'est pas encore au bout de sa carrière.
LE JEt'NE CYRUS.
OuAKD Cyrtis eut atteint l'âge de douze an^, sa mère, Mandane, le méfia en Médie chez iffetyâge son grand-père, à qui tout le bien qu'il entendait dire de ce jeune prince avait donné une grande envie de le voir. Il trouva dans cette cour des mœurs bien différentes de celles dé son pays. Le faste, le luxe, la magnificence y régnaient partout. 11 charmait son grand-pcrè par des saillies pleines d'esprit et de vivacité, et gagnait tous les cœurs par ses manières nobles et engageantes.
l6 LE MENTOR VERTUEUX,
Astyajje voulant faire perdre à son petit-fils l'envie de retourner en son pays, fit prépartr un repas somptueux, dans lequel tout fut proili{juë, soit pour la quantité, soit pour la délicatesse et la qualité des mets. Cyrus rejjardait avec des yeux assez indifférents tout ce fastueux appareil; et comme Asiyafje en paraissait surpris: Les Perses, dit-il, au lieu de tant de détours e! de circuits pour apaiser la faim, prennent un chemin bien j lus court pour arriver au môme but: un peu de pain et de cresson les y conduisent. Son grand-père lui ayant permis de disposer à son gré de tous les mets qu'on avait servis, il les distribua sur-le-cliamp aux officiers du roij qui se trouvèrent présents: à l'un, parce qu'il lui apprenait à monter à cheval; à l'autre, parce qu'il servait bien Astyage; à un autre, parce qu'il prenait grand soin de sa mère. Sacas, échanson d'Astyage, fut le seul à qui il ne donna rien. Cet officier, outre sa charge déchanson, avait celle d'introduire chez le roi ceux qui devaient être admis à son audience; et comme il ne lui était pas possible d'accorder cette faveur à Cyrus aussi souvent qu'il la lui demandait, il eut le malheur de déplaire à ce jeune prince, qui lui en marqua dans cette occasion son ressentiment. Astyage témoignant quelque peine qu'un éùt fuit cet affront à un officier pour
(lui il avait une consitlératlon parliculièrej et qui la méritait par l'adresse merveilleuse avec laquelle il lui servait à boire: Ne faut-il que cela, mon père, reprit Cyrus , pour mériter vos bonnes grâces? je les aurai bientôt gagnées*, car je me fais fort de vous servir mieux que lui. Aussitôt on équipe le petit Cyrus en échanson. Il s'avance gravement d'un air sérieux, la serviette sur l'épaule, et tenant la coupe délicatement des trois doigts. Il la présenta au roi avec une dextérité et une g. ace qui charmèrent Astyage et Mandane. Quand cela fut fait, il se jeta au C4JU de son grand-père, et en le baisant, il s'é-» cria , plein de joie. O'i Sacas! pauvre Sacas! te voilà perdu; j'aurai ta charge. Astyage lui témoigna beaucoup d'amitié. Je suis très-content, mon fils, lui dit-il; on ne peu! pas mieux servir. Vous avez cependant oublié une cérémonie qui est essentielle-, c'est de faire l'essai. En effet, leehanson avait coutume de verser de la liqueur dans la main gauche, et d'en goûter avant que de présenter la coupe au prince. Ce n'est point du tout par oubli, reprit Cyrus, que j'en use ainsi. Et pourquoi donc? dit Astyage. C'est que j'ai appréhendé que cette liqueur ne fut du poison. Du poison? et comment cela? Oui, mou père, car il n'y a pas long-temps que dans un grand repas que vous donniez aux grands scij^r.eurs de
voire cour, je m'aperçus qu'après qu'on eul uil peu bu (le celte liqueur, la tête tourna à tous li s convives. On^'criait, on chantait, on parlait à tort et à travers. Vous paraissiez avoir oublié que vêus étiez roi , et eux, qu'ils étaient vos sujets: enfin, quand vous vouliez vous mettre à danser, vous ne' pouviez vous soutenir. Comment, reprit Astya{je, n'arrive-t-il pas la même chose à votre père? jamais, répondit Cyrus.Eh! quoidoncPquand il a bu, il cesse d'avoir soifj et voilà loul ce qui lui en arrive.