SCENE XI
LA DUTHÉ
Une grande maladresse !...
CLORIDON.
Hein ?...
LA DUTHÉ
Oui, une grande maladresse ! Voilà ce que c’est que d’avoir dit si mal : « Je t’aime l » dans la maison d’un homme qui le dit si bien.
CLORIDON.
Allons, je pars sans vous... car on ne peut lutter contre M. Gervais...
GERVAIS
Si vous voulez dire que personne ne peut l’aimer autant que moi... vous avez raison.
CLORIDON.
En vérité ?...
GERVAIS
Vous, par exemple... combien y a-t-il eu de femmes pour vous?
CLORIDON, avec fatuité.
Oh! oh!
GERVAIS, passant près de Cioridou (1).
Peut-être pas tant que ça... mais, enfin, il y en a eu beaucoup. Pour moi, il n’y en a jamais eu qu’une, Madeleine.
LA DUTHÉ
Madeleine... c’est moi...
GERVAIS
Depuis le premier jour où j’ai eu cette tète-là devant les yeux, elle y est toujours restée... 11 y a quatre ans de cela... j’étais soldat, ma compagnie traversait un village, et dans un jardin, par-dessus la haie, une jeune tille nous regardait passer... Une voix aigre cria : « Madeleine ! »
LA DUTHÉ
Madeleine... c’était moi!..
(t) Clor. Ger. la Dut.
GERVAIS
La jeune fille disparut, mais j’avais eu le temps de la voir... Il y a six mois, j’étais à Paris, je n’étais plus soldat, j’étais menuisier... je in’en vais à l’Opéra, tout en haut... pour mes douze sous... Je vois d’abord sauter derrière les quinquets une quarantaine de petites femmes... je diable m’emporte si j’aurais pu distinguer une seule figure... et puis, voilà qu’après il en entre une toute seule... Ah ! je l’ai l}jen reconnue tout de suite, celle-là!... Je me lève, et je me mets à crier : « Madeleine ! Madeleine !... »
la puTpÉ.
Madeleine... c’était toujours moi.
GERVAIS
Elle s’arrête, elle lève la tète.. . je crie encore une fois : « Madeleine 1 » Toute la salle crie : « A la por|e ! » et deux suisses me saisissent par les bras, m’enlèvent et me jettent dans un corps de garde... « C’est Madeleine, disaisje... je suis bien sûr que c’est Madeleine I... — Taisez-vous donc, me dit le sergent, il n’y a pas de Madeleine à l’Opéra!... » Le lendemain, je rentre chez moi; un domestique tout galonné d’or m'y attendait... « C’esl vous, me dit-il, qui avez fait du tapage à l’Opéra... prenez vos outils, et suivez-moi. » Je ne comprenais pas trop... Enfin, je pris mes outils, et je le suivis... j’arrive... un bel hôtel, ma foi!... j’entre dans un salon magnifique... il y avait là deux personnes... D’abord, je u’eri vis qu’une, et je m’écriai...