OBTENUS ENFIN A LA LUMIÈRE, AVEC LE MÉDIUM EN VUE
Il restait, pour arriver à une entière conviction, à essayer d'obtenir les phénomènes importants de l'obscurité, sans cependant perdre de vue le médium. Puisque l'obscurité est, à ce qu'il semble, assez favorable à leur manifestation, il fallait laisser l'obscurité aux phénomènes et maintenir la lumière pour
(1) « On trouvera, dans Is livre de M. Crookes (p. 172 et suiv.), un fait à peu près analogue : en présence de plusieurs personnes, et de M. Crookes lui-même, une tige d'herbe de Chine traversa une table. . . » (Note du D' A. Coste, dans son ouvrage, où le même passage est cité.)
nous et le médium. Pour cela, voici comment nous procédâmes dans la séance du 6 octobre : une portion d'une chambre fut séparée de l'autre par une tenture, pour qu'elle restât dans lobscurité, et le médium fut placé, assis sur une chaise, devant l'ouverture de la tenture, ayant le dos dans la partie obscure; les bras, les mains, le visage et les pieds dans la partie éclairée de la chambre.
Derrière la tenture, on plaça une petite chaise avec une sonnette, à un demi-mètre à peu près de la chaise du médium, et sur une autre chaise plus éloignée, ou plaça un vase plein d'argile humide, parfaitement uni à la surface. Dans la partie éclairée , nous fimes cercle autour de la table, qui fut placée devant le médium. Les mains de celui-ci furent toujours tenues par ses voisins, MM. Schiaparelli et Du Prel. La chambre était éclairée par une lanterne à verres rouges, placée sur une autre table. C'était la première fois que le médium était soumis à ces conditions.
Bientôt les phénomènes commencèrent. Alors, à la lumière d*une bougie sans verres rouges, nous vîmes la tenture se gonfler vers nous; les voisins du médium, opposant leurs mains à la tenture, sentirent une résistance ; la chaise de l'un d'eux fut tirée avec violence, puis cinq coups y furent frappés, ce qui signifiait que Ton demandait moins de lumière. Alors nous allumâmes à la place la lanterne rouge, en la protégeant, en outre, en partie avec un écran ; mais peu après nous pûmes enlever cet objet, et auparavant, la lanterne fui placée sur notre table, devant le médium. Les bords de Torifice de la tenture furent fixés aux angles de la table, et, à la demande du médium, repliés au-dessous de sa tète et fixés avec des épingles : alors, sur la tcte du médium, quelque chose commença à apparaître à plusieurs reprises. M. Aksakof se leva, mit la main dans la fente de la tenture, au-dessus de la tète du médium, et annonça bientôt que des doigts le touchaient à plusieurs reprises, puis sa main fut attirée à travers la tenture ; enfin il sentit que quelque chose venait lui repousser la main ; c'était la petite chaise ; il la tint, puis la chaise fut de nouveau reprise, et tomba à terre. Tous les assistants mirent la main dans V ouverture et sentirent le contact des mains. Dans le fond noir de cette ouverture, au-dessus de la tête du médium, les lueurs bleuâtres habituelles apparurent plusieurs fois; M. Schiaparelli fut touché fortement, à travers la tenture, sur le dos et au côté ; sa tête fut recouverte et attirée dans la partie obscure, tandis que, do la main gauche, il tenait toujours la droite du médium et, de la main droite, la gauche de Finzi.
Dans celte position, il se sentit toucher par des doigts nus et chauds, vit des lueurs décrivant des courbes dans lair, et éclairant un peu la main ou le corps dont ils dépendaient. Puis il
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reprit sa place, et alors une main commença à apparaître à l'ouverture, sans être retirée aussi rapidement, et, par conséquent, plus distinctement. Le médium n'ayant encore jamais vu cela, leva la tète pour regarder, et aussitôt la main lui toucha le visage. M. Du Prel, sans lâcher la main du médium, passa la tête dans l'ouverture, au-dessus de la tête dn médium, et aussitôt il se sentit touché fortement en différentes parties et par plusieurs doigts. Entre les deux têtes, la main se montra encore.
M. Du Prel reprit sa place, et M. Aksakof présenta un crayon dans l'ouverture; le crayon fut attiré par la main, et ne tomba pas ; puis, un peu après, il fut lancé à travers la fente, sur la table. Une fois apparut un poing fermé sur la tète du médium ; puis après, la mam ouverte se fît voir lentement, tenant les doigts écartés.
Il est impossible de compter le nombre de fois que cette main apparut et fut touchée par Tun de nous ; il suffit de dire qu'aucun doute n'était plus possible : c'était oéritablement une main humaine et vivante que noua voyions et touchions, pendant qu'en même temps le ouste et les bras du médium demeuraient visibles et que ses mains étaient tenues par ses deux voisins. A la fin de la séance, M. Du Prel passa le premier dans la partie obscure, et nous annonça une empreinte dans Targile; en effet, nous constatâmes que celle-ci était déformée par une profonde éraflure de cinq doigts appartenant à la main droite (ce qui expliqua ce fait, qu'un morceau d'argile avait été jeté sur la table, à travers l'orifice de la tenture, vers la fin de la séance), preuve permanente que nous n'avions pas été hallucinés.
Ces faits se répétèrent plusieurs fois, sous la même forme ou sous une forme très peu différente, dans les soirées des 9, 13, 15, 17 et 18 octobre.
Conclusion
Ainsi donc, tous les phénomènes merveilleux que nous avons observés dans Ijobscurité complète ou presque complète, nous les avons obtenus aussi sans perdre de vue le médium, même un instant. En cela, la séance du 6 octobre fut pour nous la constatation évidente et absolue de la justesse de nos observations antérieures dans l'obscurité; ce fut la preuve incontestable que, pour expliquer les phénomènes de la complète obscurité, il n'est pas absolument nécessaire de supposer une supercherie du médium, ni une illusion de notre part; ce fut pour nous la preuve que ces phénomènes peuvent résulter d'une cause iden-
tique à celle qui les produit quand le médium est visible, avec une lumière suffisante pour contrôler sa position et ses mouvements.
En publiant ce court et incomplet compte rendu de nos expériences, nous avons aussi le devoir de dire que nos convictions sont les suivantes :
1^ Que, dans les circonstances données, aucun des phénomènes obtenus à la lumière plus ou moins intense, n'aurait pu être produit à Taide d'un artifice quelconque;
2° Que la môme opinion peut être affirmée en grande partie pour les phénomènes de l'obscurité complète. Pour un certain nombre de ceux-ci, nous pouvons bien reconnaître, à l'extrême rigueur^ la possibilité de les imiter au moyen de quelque adroit artifice du médium; toutefois, d'après ce* que nous avons dit, il est évident que cette hypothèse serait non seulement improbable, mais encore inutile dans le cas actuel, puisque, même en l'admettant, l'ensemble des faits nettement prouvés ne s'en trouverait nullement atteint.
Nous reconnaissons d'ailleurs que, au point de vue de la science exacte, nos expériences laissent encore à désirer ; elles ont été entreprises sans que nous puissions savoir ce dont nous avions besoin, et les divers appareils que nous avons employés ont dû être préparés et improvisés par les soins de MM. Finzi, Gerosa et Ermacora.
Toutefois, ce que nous avons vu et constaté suffit, à nos yeux, pour prouver que ces phénomènes sont bien dignes de l'attention des savants.
Nous considérons comme notre devoir d'exprimer publiquement notre reconnaissance pour M. D. Ercole Chiaia, qui a poursuivi pendant de longues années, avec tant de zèle et de patience, en dépit des clameurs et des dénigrements, le développement de la faculté médianimique de ce sujet remarquable, en appelant sur lui l'attention des hommes d'étude, et n'ayant en vue qu'un seul but : le triomphe d'une vérité impopulaire.
Alexandre Aksakof, directeur du journal les Etudes
psychiques, à Leipzig ; conseiller d'Etat de S. M.
rÉmpereur de Russie.
Giovanni Schiaparelli , directeur de l'Observatoire
astronomique de Milan.
Carl Du Prel, docteur en philosophie de Munich. Angelo Brofferio, professeur de philosophie.
GiusEPPE Gerosa, professeur de physique à l'Ecole
royale supérieure d*agriculture de Portici.
G.-B. Ermacora, docteur en physique.
Giorgio Finzi, docteur en physique.
A une partie de nos séances ont assisté quelques autres personnes, parmi lesquelles nous mentionnerons :
MM. Charles Richet, professeur à la Faculté de médecine de Paris, directeur de la Reoue Scientifique (5 séances).
Cesare Lombroso, professeur à la Faculté de médecine de Turin (2 séances).
M. le professeur Charles Richet ne s'est pas borné à apporter son témoignage à Tappui du Rapport qui précède, il y a joint une relation personnelle très détaillée, et accompagnée de figures explicatives, publiée dans le même numéro (janvier-février 1893) des Annales des sciences psychiques. Je me contenterai de présenter à mes lecteurs les conclusions par lesquelles se termine ce document, que je n*hésite pas à qualifier d*extraordinairement grave :
« Et maintenant, se demande M. Richet, que peut-on conclure? Car il ne suffit pas d'énumérer des expériences; il faut dégager ou essayer de dégager le résultat final qu'elles apportent.
» Si, comme ce n'est pas tout à fait le cas, nous avions obtenu un résultat tout absolument décisif, je n'aurais pas hésité un instant à dire hautement mon opinion. La défaveur publique ne m'inquiète guère, et ce ne serait pas la première fois que je me serais trouvé en désaccord avec la majorité, voire même la presque unanimité de mes confrères; les doutes que je ne crains pas d'avouer sont donc des doutes réels, non des doutes de timidité, ou d'hésitation de ma pensée.
» Certes, s'il s'agissait de prouver quelque fait simple et naturel, à peu près évident apriori, ou ne contredisant pas les données scientifiques vulgaires, je m'estimerais pleinement satisfait : les preuves seraient largement suffisantes; et il me paraîtrait presque inutile de continuer, tant les faits accumulés dans ces séances paraissent éclatants et conclusifs; mais il s'agit de démontrer des phénomènes vraiment absurdes, contraires à tout ce que les hommes, le vulgaire ou les savants, ont admis depuis quelques milliers d'années. C'est un bouleversement radical de toute la pensée humaine, de toute l'expérience humaine; c'est un monde nouveau ouvert à nous, et, par conséquent, il n'est pas possible d'être trop réservé dans l'affirmation de ces étranges et stupéfiants phénomènes. . . .
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» Pour ma part, je n'admets pas du tout qu'Eusapia trompe de propos délibéré; et je crois que, si elle trompe, c'est sans le savoir elle-même... car il y a, dans la production de ces phénomènes, même s'ils ne sont pas sincères, une part d'inconscience qui est certainement très grande. . .
» Quant à l'opinion des personnes qui ont suivi Eusapia pendant longtemps, elle serait d'un grand poids s'il s'agissait de phénomènes vulgaires et ordinaires; mais les faits dont il s'agit sont trop surprenants pour que la croyance d'une personne non habituée à l'expérimentation , détermine ma propre croyance. Je suis bien certain de la bonne foi de M. Chiaia et des autres hommes distingués qui ont pendant des mois et des années observé Eusapia ; mais leur perspicacité ne m'est pas démontrée, et je puis parler ainsi sans les froisser; car je me défie de ma propre perspicacité ...»
Pour ce qui est des expériences elles-mêmes :
« Il faut, avant tout, poursuit M. le professeur Riebet, écarter l'hypothèse d'un compère. . . et s'il y a une supercherie, c'est Eusapia seule qui la commet, sans être aidée par personne, et sans que personne s'en doute. De plus , si cette supercherie existe, elle se fait sans appareil, par des moyens très simples, presque enfantins. Eusapia... n'a aucun objet dans sa poche ou ses vêtements.
» Reste alors la seule hypothèse possible , c'est qu'Eusapia trompe, en remuant les objets avec ses pieds, ou avec ses mains, après avoir réussi à dé^ger ses mains ou ses pieds des mains et des pieds de ceux qui sont chargés de la surveiller.
» Si ce n*est pas cela qui est rexpUcalion, la réalité des phénomènes donnés par elle me paraît tout à fait certaine. Eh bien ! je l'avoue, cette explication par des mouvements de ses pieds et de ses mains est peu satisfaisante. Dans quelques expériences. . ., celle par exemple de la chaise qui est venue derrière le rideau se placer sur le bras de M. Finzi, en demi-lumière... je ne vois pas du tout comment la main d'Eusapia a pu se dégager, et comment, s'étant dégagée, cette main a pu accomplir le mouvement en question. Je me déclare donc incapable de comprendre.
» Mais, d'autre part, il s'agit de faits si absurdes, qu'il ne faut pas se satisfaire à trop bon compte. Les preuves que je donne seraient bien suffisantes pour une expérience de chimie. Elles ne suffisent pas pour une expérience de spiritisme. . . .
» En définitive : Quelque absurde et inepte que soient les expéHences faites par Eusapia^ il me parait bien difficile d'attribuer les phénomènes produits à une supercherie soit consciente, soit inconsciente, ou à une série de supercheries.
Toutefois, la preuve formelle, irrécusable^ que ce n'est pas une fraude de la part d'Eusapia et une illusion de notre part, cette preuve formelle fait défaut.
» Il faut donc chercher de nouoeau une preuve irrécusable. »
Charles Richet.
Le D'' Albert Costes, qui cite ce même passage dans son beau livre Les Phénomènes psychiques QcculteSy le fait suivre des réflexions ci-après^ auxquelles je déclare m*associer de tout cœur :
t On a pu s'en convaincre^ il serait diflScile d'être, plus que M. Richet, pénétré du véritable esprit scientifique, de i?e montrer d'une exigence plus scrupuleuse en fait de méthode et de preuves. Pareilles qualités intellectuelles, jointes à un philonéisme aussi éclairé qu'ardent, nous sont de sûres garanties que la cause de la Psychologie occulte ne saurait être en de meilleures mains. Avec une telle intellectualité, l'écueil — s'il pouvait y en avoir un — serait précisément, par un ironique retour, une suspicion trop tenace, une exigence poussée trop loin en fait de preuves. . . »
Plaçons ici une remarque qui se recommande spécialement à Tattention des théoriciens du phénomène occulte, si multiple, si divers. C'est que les explications rivales proposées par eux ne s'excluent pas absolument les unes les autres, à les bien considérer , et qu'au contraire elles peuvent toutes être plus ou moins valables , mais à la condition bien expresse qu'on les appliquera uniquement, et dans la juste mesure, aux cas spéciaux de leur compétence respective.
Pour remplir jusqu'au bout le programme de ce chapitre, il serait nécessaire de faire connaître les origines de Toccultospiritisme et les différentes phases de son évolution jusqu'à ce jour ; de donner un aperçu de ses doctrines diverses, de montrer celles qui l'unissent et celles qui le divisent, de marquer notamment les nuances plus ou moins tranchées qui séparent entre eux les Occultistes et les Spirites, et les différences
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secondaires qui scindent à leur tour chacun de ces deux groupes principaux. Ce travail, heureusement pour fauteur, que le temps presse, a été fait, et bien fait, par d'autres; au lieu de les copier, et de les gâter peut-être, je vais me borner à leur adresser mes lecteurs.
Sous le titre Le Spiritualisme contemporain^ M. Pierre Janet a donné, dans la Reoue Philosophique (1892, I, 413) un exposé critique du sujet, qui me parait suffisamment complet, et qui en tout cas est fort intéressant et fort instructif. Nous pouvons en dire autant du dernier livre de M. Eugène Nus, A la recherche des destinées (1 vol. gr. in-18, Paris), dans lequel Taimable écrivain a mis tout son esprit, tout son cœur et tout son bon sens, ce qui est beaucoup dire, certes ! J*ai déjà cilé la thèse de M. le D' Albert Costes, Les Phénomènes psychiques occultes, état actuel de la question^ un coup d'essai qui est un coup de maître. Dans une étude intitulée Le nouveau mysticisme (in Ret)ue Philosophique , 1890, U, 494), une analyse profonde de Tétat psychologique actuel de la société, M. Paulhan a trouvé l'occasion de caractériser le rôle du spiritisme dans la grande crise des mœurs, des croyances et des institutions sociales qui semble s'ouvrir.
Une mine de renseignements sur la question, sorte de répertoire officiel du spiritisme, est Le Compte rendu du Congrès spiriie et spiritualiste international de 1889 , tenu à Paris du 9 au 16 septembre (1 vol. gr. in-8°, Paris 1890, Librairie spirite). En outre des nombreux discours où les diverses opinions occultistes et spiriles ont été exposées et controversées, le volume nous offre de longues listes d'ouvrages français et étrangers traitant du spiritisme et de ses congénères. Il nous énumère en même temps les périodiques, en nombre surprenant, publiés sur le même sujet dans tous les pays d'Europe et d'Amérique.
Aux ouvrages traitant des mêmes matières d'après la méthode de Texpérimentation exacte et du doute philosophique, et déjà mentionnés dans cet écrit, bien d'autres mériteraient sans doute. d'être ajoutés. Faute de les connaître tous, je me
conlente de rappeler les nombreux travaux spéciaux de M. le professeur Charles Richet, le livre du D^ Paul Gibier, aidenaturaliste au Muséum d'histoire naturelle, Spiritisme ou Fakirisme occidental (1 vol. in-18, Paris, 1886), et les ouvrages du D' Encausse, chef de clinique à Thôpital de la Charité, sous le pseudonyme célèbre de Papus.
O bons Spirites, je voudrais avoir votre foi et votre espérance. Alors, ce livre terminé, et la tâche de ma vie touchant à sa fin, ce n'est pas sans quelque plaisir que j'entreverrais le moment de changer d'air pour tout à fait. — Eh quoi! l'atmosphère morale que nous avons le bonheur de respirer ici-bas n'est-elle pas pure et suave^ embaumée de tous les parfums de la vertu, et illuminée de toutes les lumières de la raison ? — Affaire d'appréciation. Pour moi, avec un transport sincère je m'unirais à ce cri d'un ancien (quoique un peu ambitieux dans la forme peut-être) :
prœclarum diem, quum ad illud divinutn animorum conciliutn cœtumque proficiscar, quumque ex hacturba et colluvie excédant.
CiCER. T>e senect.