ÉDITIONS THÉOSOPHIQUES
i. Rue Marguerin, 14 e
LE
Message de Giordano Bruno au Monde moderne
Compte-rendu sténographiqne.
Plus de trois siècles se sont écoulés depuis que Giordano Bruno, le Nolain,a pris la parole dans la Sorbonne de Paris ; non pas certes, dans cette magnifique salle où nous nous trouvons réunis ce soir, mais, néanmoins, c’est toujours la même Sorbonne que celle où il a pris la parole à cette époque déjà reculée, pour exposer ses théories sur l’univers illimité, sur la vie universelle, sur l’immortalité, ou plutôt, sur l’éternité de l’âme et sur la vie héroïque qui mène à la perfection humaine.
Reportons-nous pour quelques instants à ce xvi° siècle. Nous sommes en 1582.Bruno, échappé des mainsde l’Inquisition qui menaçait de l’arracher de son monastère, à la suite d’une brochure assez hardie où il flétrissait, avec une ironie mordante, les vices des moines, et dans laquelle il s’élevait contre quelques-uns des dogmes de l’Eglise, Bruno avait quitté les environs de Naples pour se rendre à Rome. Le pape ne lui avait pas fait très bon accueil et Bruno, poursuivi par la haine de ses ennemis, s’était réfugié à Noli, petite ville du sud de l’Italie, d’où il avait passé à Genève. Mais le calvinisme ne lui était pas plus favorable que le
pape et il se brouilla bientôt avec Bèze successeur de balvin-voyant la prison qui s’ouvrait devant lui, ^ franchit les murailles de la ville dont les portes lui étaient fermées, et partit pour Lyon, ensuite pour Toulouse, et arriva enfin
a DésLTx^e répandre son enseignement, il demanda au Recteur de la Sorbonne la permission d’ouvrir un coursiermission qui lui fut accordée. Le succès de son enseignement fut si considérable que la Sorbonne lui offrit une chaire de professeur. Mais une difficulté se présentait : tous les professeurs de Sorbonne étaient obligés d’assister a la messe, ob gation impérieuse en un temps ou I on vous abordait dans les rues de la ville en vous criant : La messe ou la mort. Or Bruno 11 e voulait pas y assister. Il ne se trouvait pas d’accord avec Henri IV qui dit plus tard : « Pans vaut bien une messe » Avide de la vérité dans les actes, aussi bien que “ans ks paroles, il était intransigeant sur cette question î ne voulait pas courber le genou là ou le coeur
n’éprouvait pas d’adoration. Comment lui permettre de par-
taTcëüe chaire de la Sorbe,ne? il falla.t donc av,ser et trouver un moyen, d’autant plus que le roi Henri 111 affectionnait le jeune Italien et que la foule des etudiants,peu soumise à l’autorité, voulait absolument assister en masse a ses leçons? Sa parole enflammée, son éloquence fougueuse, son ironie tantôt gaie, tantôt mordante, son persiflage riant et quelquefois amer, son attirance magnétique cnchantaien
j T,r»l^rÆ^it de créer pour loi une chaire extraordinaire, en dehors de toutes les conditions alors imposées aux docteurs de Sorbonne. En fait, 011 le nomma professeur extraordinaire et on lui accorda la permission d e seigner le système de Raymond Lulle, système de logique et de mnémotechnique assez innocent, en apparence, ma s qui ouvrit des horizons immenses à Giordano Bruno pour qui la parole était la matérialisation de la pensee, pour qu l’idée dans le monde intelligible devena t la pensee dan s le monde de l’intelligence et l’objet dans le monde de la <
tière, pour qui Fidée était créatrice, tandis que la parole, Fobjet, ne sont que ses créatures: même Dieu, quand II a voulu créer un univers, s’est manifesté en Verbe.
Avant d'aller plus loin, voyons ce qu’était ce Giordano Bruno, idole des étudiants parisiens et le favori, pour quelques mois, d’un roi fanatique et faible.
Il naquit dans le voisinage de Naples, dans la petite ville de Noli. Cette ville, qui jouissait autrefois d’une grande importance, avait été fondée par l’antique nation des Tyriens; sa population hardie et guerrière avait, par deux fois, fait reculer les troupes d’Annibal ; mais elle était tombée plus tard au pouvoir des Goths et des Sarrasins, et, lorsque naquit Giordano Bruno, son fils le plus illustre, elle était presque en ruines — mais sur ces ruines flottait toujours l'ombre magistrale de Pythagore. Elle était un berceau de la philosophie grecque, des idées de l’école d’Alexandrie, de la doctrine néo-platonicienne lesquelles s’ôtaient toujours maintenues dans l'Italie méridionale.
C’est sous l’égide de cette philosophie grecque que Filippo Bruno, qui prendra plus tard le nom de Giordano, naquit, entouré des savants qui étaient des amants de l’idéalisme superbe de la Grèce antique.
Son père était un homme froid, fort,bien équilibré, parfois même sévère, comme le montre cette anecdote rapportée par notre philosophe. Un soir, au cours d’un souper, un des convives, joyeux, s’écriait : «Jamais je ne me suis trouvé si gai qu'en ce moment ». — «Jamais, grommela durement le père de Giordano Bruno, tu ne t’es trouvé si bête qu'en ce moment. »
Sa mère était une femme douce, pieuse, dont le désir le plus ardent était de voir son fils entrer dans les ordres.
De ces deux êtres si différents, si opposés en toutes choses naquit cet homme de feu, ce chevalier errant de la science, l’âme toujours en flammes, esprit subtil et orgueilleux, orateur inspiré, écrivain qui écrit comme il parle, submergé parfois sous le flot d’une éloquence effrénée, d’une facilité fatale; celui que Hegel appelle « la comète qui brille
à travers l’Europe » et dont Beuson dira encore plus tard : « Cet éclat d'une vie embrasée. »
Les vœux de la mère furent exaucés. Le jeune Bruno, âgé de quinze ans, tout pénétré déjà des idées de Pythagore,de Plotin et de Proclus, entra dans un couvent de dominicains. Les moines, charmés de son talent précoce, lui donnèrent le nom de Giordano, celui du successeur de saint Dominique ; et il fit les premiers pas sur le chemin qui devait plus tard le conduire au bûcher dans le Champ des Fleurs, à Rome.
Ah ! pauvre mère ! elle était à ce moment comme une poule domestique qui a couvé un œuf d'aigle et qui, tout ébahie, regarde le jeune aiglon s’élever dans les nues alors qu'elle s’attendait à voir un poussin gratter le sable ; elle avait voulu faire un prêtre, elle trouvait un homme de science ; elle avait cru donner le jour à un saint, elle avait enfanté un héros, un martyr. Mais la destinée fut belle pour le héros, sinon pour la mère. « La lueur du bûcher où Bruno monta le 17 février 1600 », dit très bien Bartholemess un de ses historiens, « se confond avec l'aurore de la science actuelle.»Rien n’était plus juste. Les flammes du bûcher où son corps vivant était dévoré, devinrent les premiers rayons du soleil de la liberté de la pensée dont jouit l'Europe d'aujourd’hui.
Pour comprendre Bruno, pour comprendre la passion, l'ardeur avec lesquelles il prêchait la science, il convient de jeter un coup d'œil sur l’Europe de ce temps.
Dans le royaume de la pensée, les nations étaient dominées par la cosmologie des juifs, par la science d'Aristote ; Aristote était le fils adoptif du Christianisme, il tyrannisait également Rome et Genève. La terre était immobile, le soleil errait dans les nues; la terre était le centre de l’univers. Sur cette terre, un dieu avait agonisé ; pour le genre humain, tout avait été créé, le soleil, la lune, les étoiles ; au delà des étoiles fixées, immuables, dans la voûte azurée du ciel, on trouvait le trône de Dieu, le royaume des saints et des anges ; en haut, le ciel avec ses félicités ; en bas, l’enfer avec ses tourments. L’univers était petit, limité, borné
par des horizons visibles. Et, douze ans avant la naissance de Bruno, Copernic, déjà mourant, avait donné au monde son livre révolutionnaire.
- Nous qui, depuis notre enfance, vivons dans un univers illimité, nous ne pouvons nous imaginer la frayeur, le bouleversement des idées lorsque notre terre fut ainsi lancée, tel un globe roulant, dans le vide des espaces illimités ; l'homme était anéanti par le spectacle de cette nature devenue du jour au lendemain gigantesque, écrasante ; terrifié, tel un enfant qui dans le crépuscule du soir a aperçu quelque ombre menaçante, il se réfugiait dans le sein de sa mère, l'Eglise,pour cacher son trouble et calmer ses craintes.
C’est dans notre Europe encore dominée par Aristote, bouleversée déjà cependant par Copernic, que se jeta Bruno, plein des idées de Pythagore renforcé par la doctrine de Copernic, car tous deux enseignaient le mouvement de la terre, la stabilité des étoiles, et Copernic avait vraiment revivifié la science la plus ancienne, celle qu’Aristote avait bannie.
Ces idées, innées en Bruno, à la suite d'une longue série de vies où il avait connu l’âme incarnée en Pythagore, éclatèrent avec un élan irrésistible en lui quand il ouvrit le livre de Copernic. A ce moment, commençait une crise terrible pour la science et pour la religion, et qui faillit être fatale à l’une ou à l’autre. Ces idées nouvelles menaçaient l'humanité d’une chute épouvantable. « Eh quoi ! » s’écriaiton de tous côtés, « l’homme qui était le roi de la création, n'est plus qu’un être chétif, insignifiant, un atome, un grain de sable dans le désert d'un univers sans bornes ! » La dignité, la morale, la grandeur de l'âme humaine étaient détruites par cette science nouvelle. Tout tombait en ruines autour d'une église étonnée. C’était par une vraie intuition, avec des moyens atroces, que le christianisme s’opposait à cette science nouvelle.
Giordano Bruno, au contraire, envisageait le problème, posé au xvi e siècle, des relations entre Dieu, l’univers illimité et l’homme, d'une façon tout à fait différente. « Eh quoi !
s’écria-t-il à son tour, plein d’un élan joyeux et triomphant, la terre roule avec ses habitants dans des espaces illimités ! les globes sont innombrables ! la vie s’incarne partout en formes ! donc la vie est universelle et partout elle crée des êtres vivants ; cette vie universelle, infinie, c’est l’Etre universel qu’on a appelé Dieu. Partout, partout, des mondes! partout, partout, des êtres vivants ! la mort peut dissiper seulement les corps, elle ne peut toucher à la vie. Donc le corps n’est valable que quand il est l’instrument d’une vie noble, aimante, héroïque, digne d’être une parcelle d’une vie universelle et divine ! Donc, la peur, le mensonge, les bassesses, voilà les flétrissures de la vie ; alors le déshonneur est pire que la mort puisque le déshonneur souille la vie et que la mort ne brise que les corps.
Voilà donc la nouvelle base morale que Giordano Bruno offrit au christianisme : l’immanence de Dieu, c’est-à-dire la vie universelle animant chaque corps ; l’éternité de l’âme puisqu’elle est, dans sa nature, identique à la vie universelle ; et, basée sur ces deux faits naturels, scientifiques, la vie héroïque, le culte du vrai et du beau, telle est la seule vie digne de la vie éternelle habitant un corps.
Telle est la thèse que Giordano Bruno soutenait dans tous les pays cultivés de l’Europe, dans toutes les universités qui lui ouvraient leurs portes, dans tous les foyers de la pensée. Voilà la thèse qui lui donnait son feu, son éloquence, son ardeur, parce que, pour lui, la science n’était pas une connaissance aride, stérile, mais une religion inspirée et féconde. 11 aimait la science, il prêchait la science avec une fougue, un enthousiasme et un feu indescriptibles ; il était l’apôtre de la science, il fut le martyr de la science, parce que la science c’était l’occultisme, c’est-à-dire l’étude des pensées divines incarnées dans les objets. Ainsi, en observant les objets, on peut lire le langage de la nature et y apprendre les pensées de Dieu.
Mais le Christianisme se refusait à accepter cette thèse. S’il l’avait pu accepter, jamais n’aurait éclaté la guerre acharnée qui a duré jusqu’à nos jours entre la science et la
religion. Pauvre orateur ! aveG tes paroles brûlantes, tu ne pouvais pas allumer les cœurs durs et froids comme la pierre ; tu n’as allumé que ton propre bûcher dont les flammes ont réduit en cendres ton corps, cendres que 1 Eglise jeta alors au vent, afin, dit un ironiste, afin qu aucune parcelle n’en subsiste sur la terre et qu’il aille chercher dans le vide les terres peuplées dont il a parlé.
Mais ses paroles retentissent à travers les âges ; « Savoir mourir dans un siècle, c’est vivre dans les siècles futurs » ; la thèse rejetée par le xvi 9 siècle, le xx° siècle la réclame; le message de Bruno, étouffé par la fumée du bûcher, c est le message dont le monde actuel a besoin. Ses livres figurent à l’Index expurgatoire, mais ses idées se répandent aujourd’hui dans l’Europe et elles se nomment la Théosophie.
Pour étudier ce message, je prendrai les paroles mêmes de Giordano Bruno afin que vous ne croyiez pas que je dénature sa pensée.
Bruno était un auteur fécond, qui a écrit et en latin et en italiennes œuvres les plus importantes furent écrites dans sa langue maternelle ; peut-être ne fut-ce pas un de ses moindres défauts aux yeux de l’Eglise que de traiter ses idées philosophiques dans sa langue maternelle et pour le peuple ; car la philosophie, quand elle est hérésie, doit emprunter le voile du latin et ne pas s’exposer au grand jour de la rue, dans la langue que le peuple peut comprendre. Giordano Bruno, lui, parlait sa langue maternelle pour répandre ses idées dans le cœur du peuple.
Trois de ses ouvrages surtout nous intéressent ce soir: ce sont ceux que Bruno appelle « Les colonnes de mon système » « Les bases de Ventier édifice de notre philosophie ». Les deux premiers, vraiment philosophiques, ont pour titre : Délia causa , prmcipio et uno , et Dell ’ infmito , universo e mundi . C’est dans ces ouvrages que se trouve l’exposé complet de la doctrine de ce grand philosophe. Le troisième donne l’application de cette doctrine à la vie et a pour titre Gli heroici furori et décrit son idéal.
Voici comment s’exprime Giordano Bruno:
« Si la terre n’est pas immobile, au centre du monde, alors l’univers n’a ni centre ni bornes, alors l’infini est déjà réalisé dans la création visible, dans l’immensité des espaces célestes ; alors enfin, l’ensemble indéterminé des êtres forme une unité illimitée produite et soutenue par l’Unité primitive, par la cause des causes. » C’est-à-dire, en termes moins philosophiques: cette unité de vie est la base de l’humanité, des ctres, et l’immanence de Dieu est la base de la solidarité des hommes.
Le développement de ces idées, quelquefois obscur dans le texte, l’est encore davantage dans les traductions où l’on n’a pas toujours saisi le sens de l’auteur ; mais la conception primitive, radicale, en est claire : Une existence illimitée, intelligente, la conscience universelle ; cette existence est tout, tout sans exception; tout existe en elle, non seulement les actualités, c’est-à-dire l’univers qui est, mais encore toutes les possibilités réalisées ou non, tous les univers du passé et de l’avenir. Cette existence contient tout, tout sort d’elle, tout retourne en elle et Bruno disait en citant un verset du nouveau Testament : « On a bien dit que c’est en Lui que nous vivons, que nous agissons, que nous sommes »... On ne l’a pas moins envoyé au bûcher pour athéisme.
Cette existence se manifeste en trois hvpostases ou modes. La première est la pensée. Cette pensée est la substance de l’univers. « L’acte de la divine pensée, dit Giordano Bruno, est la substance des choses » ; elle est la base de toutes les existences particulières.
La philosophie de Giordano Bruno se rattache, en somme, à la doctrine du Vedanta, pour laquelle l’univers n’est qu’une forme pensée de Dieu, et toutes choses hors de la réalité, c’est-à-dire : Dieu, sont passagères.
Donc : la pensée qui est la substance. Dans cette substance, deux éléments : l’esprit et la matière.
Le premier de ces éléments, l’esprit, est l’élément positif, formatif, principe de forme ; il fait tout. Le second élément, la matière, est l’élément négatif, passif, qui devient tout.
Ces deux éléments de la philosophie de Giordano Bruno rappellent encore une philosophie hindoue, celle du Sankhya, mais avec une différence importante.
Dans la philosophie de Bruno, l’esprit et la matière sont toujours liés ensemble et l’univers existe de ces deux éléments ; tous deux sont toujours ensemble et forment la nature qui est l’ombre de Dieu. Dans le Sânkhya , au contraire, l’esprit joue un rôle important, bien sûr ! puisque sans lui rien n’existerait, mais l’esprit s’approche de la matière, comme un aimant s’approche des particules de fer. L esprit reflété dans la matière est la force, mais l’esprit demeure toujours à part, comme « témoin », comme « spectateur », et l’énergie et la matière créent ensemble tous les objets.
Peut-être reconnaîtrez-vous là bien des idées de Hœckel, le grand biologiste allemand qui est vraiment, quoique inconsciemment,un disciple de cette philosophie du Sankhya et qui pense que la force et la matière ensemble peuvent créer Lunivers.
Pour Bruno, l’esprit est toujours là, non pas comme témoin mais comme acteur ; or, l’esprit est, comme je l’ai dit, le principe de la forme, il est toujours formatif. « Ln seul esprit, dit Bruno, pénètre tous les corps et il n’y a pas un seul corps, si minime qu’il soit, qui ne puisse contenir une partie de la substance divine et vivifiante. » « Rien ne peut exister, ajoute-t-il, en dehors de cet ambiant divin. »
Le second élément, la matière, est passif ; considérée en sa totalité la matière est une ; elle est la monade primitive en laquelle l’esprit engendre des corps innombrables ; et chaque monade contient en soi toutes les possibilités de l’évolution. Bruno dit qu’il faut regarder la matière comme étant une , aussi bien que l’esprit, et voici comme ilia conçoit.
« D’un tronc d’arbre, dit-il, l’art tire des meubles précieux, l’ornement d’un palais magnifique. La nature nous montre des métamorphoses analogues. Ce qui est semence d’abord, devient herbe, puis épi, ensuite pain,chyle, sang, semence, embryon, homme, cadavre, puis de nouveau, terre, pierre ou quelque autre corps et ainsi de suite. Nous rencontrons
donc ici quelque chose qui se change en tous ces objets, mais qui demeure cependant toujours le même. Toutes les formes naturelles sortent de la matière et y reviennent ; il semble que rien ne soit constant ni digne du titre de « principe », si ce n’est la matière. » Ce qui est, ce qui existe, ce que tous les êtres ont en commun, c’est la matière; cette matière est done un être, une unité qui produit tous les corps : « Connaître cette unité, c’est le but de toute philosophie, de toute connaissance de la nature. »
Si l’on ajoute à cela une autre phrase : « Les corps sont les vrais objets de conscience », on peut trouver dans Giordano Bruno deux définitions très habiles de la science et de la philosophie. La science, c’est l’observation des objets par le moyen des sens ; la philosophie c’est la connaissance de l’unité au-dessus de ces objets.Quand on connaît cette unité on est vraiment philosophe.
Or l’élément positif, l’esprit, l’intelligence, agit dans la matière du dedans et elle n’agit pas du dehors : elle est l’intelligence des existences particulières, Tâine de chaque objet. Voilà encore, pour Bruno, un principe important. L’esprit universel s’individualise dans l’âme ; il est vraiment l’âme dans tous les corps. Ainsi, il dit que l’âme est la cause de l’harmonie des corps et non le résultat de cette harmonie.
Voilà toute la différence entre le matérialisme et l’idéalisme.
Le matérialisme prétend que les arrangements des particules de la matière sont les choses les plus importantes et que la vie, la pensée, proviennent de ces arrangements de la matière ; l’idéalisme prétend que la vie est le principe formatif, que ce sont ses efforts pour s’exprimer, se manifester, qui arrangent les particules de matière et forment les organes des corps afin qu’ils puissent servir le mieux possible aux fonctions de la vie.
Voilà l’immense différence entre les deux systèmes : dans l’un la matière produit tout ; dans l’autre, la vie gouverne la matière et l’organise afin de s’en servir.
Et Giordano Bruno dit que le perfectionnement de l'àme
est le but de tout progrès parce que la vie de Famé c’est la vie de Thomme. Le péché,pour lui,est négatif,il est l’absence du bien, le bien imparfait;la mort,est une chose tout à fait négligeable car le corps change tous les jours. « Ceux qui ont peur de la mort sont des sots, car le corps meurt tous les jours et il se renouvelle. »
Pour lui, les deux éléments sont éternels : la matière qui produit une succession de corps; l’esprit qui s'individualise dans Pâme ; l’âme se développe par la réincarnation dans des corps qui deviennent toujours plus complexes et plus parfaits. Alors, ajoute-t-il,« peut-on avoir peur de la mort? » Giordano Bruno, afin de démontrer la base morale de la philosophie explique ensuite la constitution de l’homme.
L’homme consiste en trois parties qui sont comme les trois hypostases de Dieu dans l’univers. L’homme pense : alors il partage la substance divine qui est la pensée ; la pensée, c’est la partie supérieure de l’homme, c’est le germe de la divinité qui existe en lui. L’âme qui est l’esprit, l’élément positif, individualisé, s’attache, par ses pouvoirs supérieurs, à la pensée, à l’intellect,et, par ses pouvoirs inférieurs, s’attache au corps qui est sa créature.Enfin la troisième partie est le corps composé de matière.
Pour résumer la doctrine de Bruno, les trois éléments constituant l’homme sont : la pensée, le plus haut de tous; l’âme, entre la pensée et le corps; le corps composé de la matière. « Le corps est dans l’âme, dit-il, l’âme n’est pas dans le corps ; l’âme est dans l’intellect ou la pensée. » Pour Bruno, Y esprit est la vie universelle, qui s’individualise comme âme, « l’âme est dans l’intellect et l’intellect est Dieu ou est dans Dieu», comme dit Plotin.
Ainsi pour Bruno, la forme primitive de l’homme c’est la divinité ; si l’homme a conscience de sa divinité, alors il peut reconquérir la forme primitive et s’élever jusqu’aux cieux. « C’esL-par la connaissance de leur propre noblesse, dit-il, que les hommes peuvent reconquérir leur forme divine. » L’Eglise disait à l’homme :Tu es mauvais,corrompu ; pour te sauver, il te faut la grâce de Dieu ; Bruno dit à l’homme :
lu es divin et tu dois t élever jusqu’à la manifestation de ce Dieu qui est toujours dans le cœur de l’homme.
Il ajoute encore que le corps est comme un vaisseau ; le capitaine est la volonté ; le gouvernail est la raison. Mais quelquefois le capitaine dort, et les matelots — les désirs, les appétits du corps — saisissent le gouvernail et le navire sombre.
Dans ces conditions, comment persuader l’âme qu’il est noble et louable de s’élever jusqu’à l’intellect et de mener la vie héroïque? Gomment inciter l’homme à s’élever audessus de l’animal, à réaliser sa divinité puisqu’il est attiré de tous côtés par les objets, par les attraits des sens.
Bruno répond : Par l’amour du beau et du vrai.
L’âme qui aime les objets des sens se rattache par cet amour au corps ; mais l’âme qui aime la beauté aime la bonté et la vérité s’attache ainsi au Dieu inné.
Ainsi, Giordano Bruno n’a pas de menaces dans sa doctrine. Il veut attirer les hommes, il ne veut pas les effrayer ; pour lui, pas d’enfer, sauf la dégradation de l’âme. L’âme, dit-il, peut se rabaisser aussi bien que s’élever ; « on peut voir par les prédilections de 1 âme si elle monte vers les êtres divins ou si, au contraire, elle descend vers les animaux ; l’âme humaine ne peut devenir l’âme d’un animal que lorsqu’elle a cessé d’être humaine. L’amour vole à la terre, attiré par les plaisirs bas ; il vole en haut quand il est fixé sur les plaisirs nobles. » Le mental qui aspire à s’élever, entre dans le Soi, ayant la certitude que Dieu est près de lui, présent en lui, encore plus présent que l’homme en lui-même, puisqu’il est l’âme des âmes, la vie des vies,
1 essence des essences. Tout ce que vous voyez autour de vous n’est pas plus divin que vous ne l’êtes vous-mêmes.
Voilà donc ce que dit Bruno aux hommes : « par l'amour fixé sur la beauté et la bonté divines, le mental devient enchanté et devient le héros enthousiaste. » On perd le goût des objets plus bas lorsqu’on a vu la beauté réelle et permanente. « Le héros passionné s’élève en contemplant les genres divers de la beauté et de la bonté divines ; avec les
ailes de l'intellect et de la volonté raisonnée, il s'élève jusqu’à la divinité, laissant en arrière les corps de nature inférieure. »
Giordano Bruno décrit alors ce qu'il entend par le héros : « Il est présent dans le corps d'une telle façon que la meilleure partie de lui-même est en dehors ; il se rattache par un sacrement indissoluble aux choses divines, de même qu'il, n’éprouve ni amour ni haine pour celles qui sont passagères. 11 se sait maître de son corps ; il sait qu'il ne doit pas en être l'esclave, car le corps, pour lui, c’est la prison où sa liberté porte des fers qui le retiennent, des chaînes qui lui lient les mains, des liens qui lui serrent les pieds, des voiles qui lui aveuglent les yeux ; il ne veut pas être esclave, prisonnier, captif, enchaîné, paresseux, stupide, aveugle ; car le corps qu'il rejette ne peut le tyranniser. Ainsi l’esprit domine le corps et la matière est assujettie à Dieu et à la nature, ainsi il devient fort contre le destin, magnanime envers les injures, courageux en face de la pauvreté, de la maladie, de la persécution. » Voilà l'idéal de la vie héroïque comme Bruno le comprit.
Une objection se dresse : tout le monde ne peut pas être héroïque; comment élever ceux qui ne peuvent escalader ces cimes lointaines ?
« Il suffit, répondit-il, que chacun fasse tout son possible car la nature héroïque révèle sa dignité même en tombant ou en échouant dignement dans une entreprise noble, plus qu’en remportant une victoire complète dans une entreprise moins grande et moins noble. »
Le message de Giordano Bruno que j’ai essayé d’exposer s’adresse non seulement aux individus mais aussi auxnations, car il y a une âme de la nation comme il y a une âme de l'individu ; pour l'une comme pour l’autre, la pensée est l'instrument de progrès, pour toutes les deux la recherche d’un idéal noble, élevé, transforme la vie en une vie grande et héroïque.
Mais pour les nations comme pour les individus, il faut choisir entre l’animal et Dieu. L’âme peut faire ce qu’elle veut; elle peut descendre dans la boue, dans la fange d’où
elle est sortie ; nous pouvons redevenir des sauvages, voire même des animaux ; ou bien nous pouvons, petit à petit, monter vers ces cimes magnifiques où se manifeste le dieu inné au monde; nous pouvons atteindre, chercher à atteindre les hauteurs où Y on respire un air délicieux, ou bien . nous pouvons nous étouffer dans les caves au-dessous de la terre: notre destinée est entre nos mains selon que nous serons le maître ou l’esclave de notre corps.
Ce corps est un instrument magnifique, splendide, mais à une condition, c’est qu’il soit l’instrument et non le maître. Choisissez donc. Soyez le maître ou soyez l’esclave. Choisissez non seulement pour vous, mais aussi pour votre nation. La France est idéaliste, au fond du cœur. Pendant de longues années elle a professé, en apparence, des idées matérialistes, mais elle commence à s’éveiller de ce songe; elle commence à comprendre que la beauté est vraiment divine, que l’art doit aspirer à cette beauté et non se vautrer dans la fange, et que le but des individus comme des nations est de toujours s’élever et non de se rabaisser. Je vous le répète, choisissez entre les deux voies qui s’offrent à vous : mais souvenez-vous seulement que le choix une fois fait, vous devez accepter le résultat qui en est la conséquence inéluctable.
Annie Besant.
Annie BESANT
Les Messagers de la Loge Blanehe
Prix : O fr. 30