‹ Le Messie d'après les prophètesChapitre 4 sur 10 · CHAPITRE IIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE IIL

ÉSAÏE, FILS d'AMOS. MIGHÉE. (PÉRIODE ASSYRIENNE).

§1. Nous arrivons au livre prophétique le plus important, celui qui porte le nom d'Ésaïe, fils d'Ainos. Ce livre, à proprement parler, est une anthologie. Sur les 66 chapitres dont il se compose, une quarantaine appartiennent à d'autres auteurs que celui qui a fourni son nom au recueil. La seconde partie, de 40 à 66, nous occupera plus tard. Dans la première partie on peut éliminer avec assez de certitude ceux des morceaux qui montrent, par des allusions à des faits postérieurs, qu'ils ne proviennent pas d'Esaïe. Il est toutefois bien difficile de déterminer exactement ce qui lui appartient, et encore plus d'introduire dans ses

prophéties l'ordre chronologique. Nous nous bornerons aux passages qui sont de lui le plus manifestement, et nous en traduirons plusieurs en entier, parce qu'ils développent longuement les idées et les espérances dont nous retraçons l'histoire.

ÉsAÏE, fils d'Amos, habitant de Jérusalem, commença à prophétiser l'année de la mort d'Osias, l'an 759 selon une chronologie, 747 selon une autre, et continua sous les règnes de Jotham, d'Achaz et d'Ezéchias, c'est-à-dire pendant toute la seconde moitié du huitième siècle. Osias avait laissé à son fds Jotham le royanme de Juda paisible et florissant. Celui-ci le maintint dans l'état où son père le lui avait légué. Cependant la conscience du prophète n'était pas satisfaite. Cette prospérité ne lui paraît pas reposer sur une base solide; les péchés de la nation sont graves; aussi prévoit-il, malgré de si belles apparences, un avenir de châtiment et de misères. Syriens et Assyriens dévasteront le pays, le dépeupleront. Ceux qui seront épargnés, instruits enfin par de si grandes catastrophes, s'attacheront de tout leur cœur à Jéhovah. Ils auront eu le privilège de ne pas quitter la ville sainte : ils seront comme la souche restée en terre, la racine invisible de laquelle un rejeton sorlira, qui formera de nouveau un grand arbre. Mais avant d'en arriver là, il faut qu'une destruction complète passe sur le pays. Tel est le sens de la prophétie qui est la première en date, la vocation d'Ésaïe.

YI, 9. «Va et dis à ce peuple: Vous entendrez, mais vous ne comprendrez pas etc. — El je dis: Jusqu'à quand, Seigneur? — Et il dit: Jusqu'à ce que les villes s'écroulent, vides d'habitants, et les maisons, vides de gens, et que le pays soit réduit en désert. Je-

. hovah éloignera tout homme, et la solitude sera grande dans l'intérieur du pays. Et quand il n'y en aurait plus qu'un dixième, ce dixième sera encore livré à la destruction. Mais de même que le térébinthe et le chêne, quand on les abat, laissent une racine, ce qui restera du peuple sera une sainte semence !...»

Cette époque de ruine ne tardera pas; car si Esaïe la prévoyait déjà sous le règne vigoureux de Jotham, que sera-ce sous son faible successeur? Le jeune et fol Achaz en effet, présomptueux dans la prospérité, lâche devant le péril, n'inspire aucune crainte aux rois d'Ephraïm et de Syrie, qui se concertent pour anéantir la maison de David, et placer sur le trône de Juda une de leurs créatures. A l'approche des armées ennemies, Achaz se trouble. Il ne voit d'autre moyen de salut que d'appeler à son secours les Assyriens. Esaïe tente inutilement de lui rendre courage, de le dissuader de son humiliant et dangereux dessein; il lui annonce la ruine prochaine des deux princes et des deux peuples devant lesquels il tremble : Éphraïm et la Syrie se sont en vain coalisés pour se défendre contre l'envahissement des Assyriens ; c'est en vain que dans le même but ils cherchent à augmenter leurs forces en y joignant celles de la Judée qu'ils attaquent. L'Assyrie est déjà trop puissante et s'étend trop rapidement pour qu'ils lui résistent longtemps encore. Elle les engloutira bientôt. C'est elle qui est à craindre. Sans qu'on l'appelle, elle saura bien réduire à son obéissance les ennemis qui attaquent Juda. Voilà la bonne nouvelle qu'Esaïe fait entendre au roi. Mais il la fait suivre d'une menace. Juda lui-même ne peut manquer de succomber sous les coups des Assyriens et des Egyptiens, soit réunis, s. ^

soit divisés. Le royaume sera dévasté et mis en friche. Les quelques habitants qui y demeureront n'auront plus d'autre nourriture que le lait des animaux qu'ils feront brouter au milieu des ruines, et le miel sauvage. Cette délivrance et cette catastrophe, amenées par les mêmes mains, se suivront de si près que le même enfant à qui l'on aura pu donner à sa naissance le nom Dieuest-avec-noiis , en signe de la défaite des deux alliés , sera témoin, et assez promptement, de la grande misère qui doit survenir: lui aussi en sera réduit au lait et au miel sauvage. Cet enfant peut être le premier venu, et sa mère, une des femmes présentes au discours d'Ésaïe; elle peut être aussi la femme du prophète, soit la mère de ses deux autres fils, qui portent également des noms symboliques, soit une seconde femme; elle peut enfin être une des femmes de la maison royale, et l'enfant peut, dans la pensée d'Ésaïe, désigner le Messie. Quoi qu'il en soit, le sens est le même: la dispersion et la ruine des deux armées coalisées, puis l'attaque et la ruine de Juda par les Assyriens, cette délivrance et ce désastre, tout cela aura lieu successivement dans le court intervalle qui sépare la naissance prochaine de l'enfant du moment où il saura distinguer le bien et le mal. Après ces explications préalables d'un texte qu'on a obscurci comme à plaisir, écoutons le prophète lui-même:

VII, 10. (( Jéhovah continua de parler à Achaz et lui ' dit: Demande donc un signe à Jéhovah ton Dieu; demande-le, d'en bas ou d'en haiit^! Achaz répondit: Je ne demanderai rien, je ne veux pas tenter Jéhovah!

' C'est-à-dire un miracle qui se voie dans le ciel, ou qui ait lieu sur la terre.

I Alors le prophète dil: Écoulez donc, maison de David! j est-ce trop peu pour vous de fatiguer les hommes, que ; vous fatiguiez aussi mon Dieu ''^ C'est pourquoi le Sei- ; gneur lui-même va vous donner un signe: voici, la jeune femme ^ est enceinte, et elle enfantera un fils et I elle l'appellera Dieu-est-avec-nous. Du lait caillé et du j miel sauvage seront sa nourriture vers le temps où il saura rejeter le mal et choisir le bien. Car avant que l'enfant sache rejeter le mal et choisir le bien, le pays dont les deux rois te jettent dans l'épouvante sera tout abandonné! Puis Jéhovah enverra sur toi et sur ton peuple et sur la maison de ton père des jours comme il n'en j est point venu depuis le temps où Ephraïm s'est séparé I de Juda : ce sera le roi d'Assyrie !... Et il arrivera en ce temps-là que Jéhovah appellera en sifflant les moustiques qui sont à l'extrémité des fleuves de l'Egypte, et les abeilles du pays d'Assur^, et ils viendront, et ils se poseront sur les plaines escarpées , dans les fentes des rochers, sur toutes les haies et sur tous les buissons... Et il arrivera en ce temps-là que quiconque aura une génisse et deux brebis pourra manger du lait caillé, à cause de la grande quantité de .lait* ; car c'est de lait caillé et de miel que se nourriront ceux qui seront restés dans le pays. Et il arrivera dans ce temps-là que tout terrain où se trouvent actuellement mille pieds de vigne de la valeur de mille

1 Le jeune roi faisait des mécontents parmi ses sujets, et fatiguait Dieu par son incrédulité et sa légèreté,

2 LeSmot (HÏÏ'PP} ^^ma signifie Jeune fille nubile, jeune femme : Voy. Prov. XXX, 19. Cantique des Cant. VI, 8.

3 Les innombrables armées d'Egypte et d'Assyrie.

* 11 restera si peu d'habitants en Judée, qu'avec peu d'animaux, il y aura encore trop de lait, quoique le lait et le miel doivent faire alors presque toute la nourriture, tant la misère sera grande.

pièces d'argent, ne sera plus couvert que de ronces et d'épines; on n'y arrivera qu'avec flèches et arcs, car il n'y aura que ronces et buissons d'épines dans le pays entier!...))

Mais ce n'est pas là le dernier plan du tableau. Après la ruine vient le relèvement. C'est la pensée sur laquelle Ésaïe insiste et revient sans cesse ; c'est même sous l'invocation de cette espérance que le livre tout entier est placé; elle en est la note dominante. Toutes ces épreuves doivent servir à améliorer le peuple et à préparer l'âge de la perfection et du bonheur.

I, 24. «Voici l'oracle du Seigneur, de Jéhovah des armées, du héros d'Israël: 0 je me satisferai sur mes adversaires, je me vengerai sur mes ennemis! je tournerai ma main contre toi; je ferai fondre comme du savon tes scories, j'écarterai tout ton plomb. Je rendrai tes juges comme ils étaient autrefois, et tes conseillers comme jadis. Après cela, tu seras appelé ville de justice, cité fidèle!... Il arrivera à la fin des temps que la montagne de la maison de Jéhovah sera placée sur le sommet des montagnes, sera élevée au-dessus des hauteurs, et que tous les peuples y accourront. Des nations nombreuses y viendront et diront: Allons, montons à la montagne de Jéhovah, à la maison du Dieu de Jacob, pour qu'il nous enseigne ses voies et que nous marchions dans ses sentiers! — Car c'est de Sion que sortira la Loi, et la parole de Jéhovah viendra de Jérusalem. Il jugera entre les nations et sera l'arbitre de peuples nombreux. Ils forgeront avec leurs épées des socs de charrue, et avec leurs lances des faucilles. Un peuple ne lèvera plus l'épée contre l'autre, et l'on ne fera plus l'apprentissage de la guerre !))

On voit à quelle hauteur s'élève le premier et du premier coup le fils d'Amos, l'aigle de la prophétie. Il aura des descriptions plus animées, des promesses plus glorieuses, il peindra l'âge messianique sous de plus riches couleurs, mais nulle part il ne fera une part plus belle aux destinées religieuses de l'humanité. Ce qu'il connaît Je plus grand et de meilleur, la loi, dont la nation est si fière, il veut le donner en partage à tous les peuples. La domination qu'il promet aux Israélites sera une domination spirituelle. Jéhovah ne sera plus seulement le punisseur, mais l'arbitre pacifique de peuples nombreux. Ce langage était nouveau. Plus tard, probablement vers la fin de sa longue carrière, il revient encore, et avec de touchants détails, sur cette généreuse intuition. C'est au chap. XIX, dans sa prophétie sur l'Egypte. Il la représente souffrant de la tyrannie, de la guerre civile, de la sécheresse; les chefs sont impuissants, le peuple est dans l'épouvante. ((Ils sont, dit-il, comme des femmes; ils frémissent et ils tremblent sous la main de Jéhovah. » Mais ils finiront par comprendre que tous les maux sont envoyés de Jéhovah, et que par conséquent c'est auprès de lui qu'il faut chercher la guérison.

(( En ce jour-là, il y aura cinq villes sur la terre d'Egypte qui parleront la langue de Canaan * ; l'une d'elles s'appellera ville de délivrance'^. En ce jour là un autel

^ Cinq veut probablement dire quelques. Plusieurs villes où se trouvent peut-être déjà des Hébreux exilés^, commenceront à parler la langue religieuse d'Israël, et entraîneront tout le pays dans leur foi à Jéhovah.

2 D'après l'étymologie arabe (Hitzig) ou : ville de destruction. Les LXX et certains manuscrits changent le Meyn en Samedi : ville du Soleil, illustre, brillante. (Peut-être une allusion à ow, Héliopolis ou s'élevait un temple magnifique consacré au Soleil.)

sera dressé à Jéhovah au milieu du pays d'Egypte, et à sa frontière on élèvera une colonne consacrée à Jéhovah. Ce sera un signe et un monument en l'honneur de Jéhovah des armées dans le pays d'Egypte, parce qu'ils auront supplié Jéhovah à cause de leurs oppresseurs, et qu'il leur aura envoyé un sauveur et un défenseur pour les délivrer*. Ainsi Jéhovah se fera connaître à l'Egypte : les Égyptiens connaîtront Jéhovah dans ce temps; ils. lui offriront des sacrifices et des présents ; ils lui feront des vœux et les tiendront. C'est Jéhovah qui frappe l'Egypte, qui la frappe et qui la guérit. Ils se tourneront vers Jéhovah : il les exaucera et les guérira ! — En ce même temps il y aura une route de l'Egypte en Assyrie , et l'Assyrien ira en Egypte , et l'Égyptien ira en Assyrie, et les Égyptiens avec les Assyriens serviront Dieu. — En ce même temps Israël s'adjoindra en tiers à l'Egypte et à l'Assyrie, et il y aura une bénédiction au sein de leur pays, bénédiction que donnera Jéhovah des armées, disant: Béni soit mon peuple, Mitzraïm (l'Egypte), — et l'œuvre de mes mains, Assur, — et mon héritage, Israël ! — i>

Si nous avons dit du passage précédent que nul prophète avant Ésaïe ne s'était élevé si haut, nous pouvons dire de celui-ci que nul prophète après lui n'a atteint cette profondeur. Je ne connais rien dans l'Ancien Testament de plus émouvant, de plus humble, de plus évangélique que ces quelques paroles à peine remarquées. Ce juif qui a passé toute sa vie à maudire l'Egypte et l'Assyrie, qui est si fier des privilèges de sa race, qui regarde de si haut le reste du monde, qui a

* C'est probablement le Messie, le roi d'Israël, qui interviendra de sa main puissante chez les peuples voisins.

tant souffert des insolences de ses deux puissants voisins, qu'on a élevé dans la haine de l'Egypte, qui exprime lui-même avec tant de passion les fureurs de la vengeance, tout à coup saisi de compassion, d'amour, pour l'ennemi national qu'il voit souffrir, il oublie, il pardonne, il renonce non-seulement à ses haines, mais à ses privilèges , et il confond Egyptiens, Israélites et Assyriens dans une fraternelle étreinte! Israël cesse d'être le peuple spécial de Jéhovah ; les noms dont les fils de Jacob étaient le plus orgueilleux, Ésaïe n'hésite pas à en décorer Mitzraïm et Assur: l'Egypte est le peuple de Jéhovah , l'Assyrie est l'œuvre de ses mains !

Cette domination spirituelle des Hébreux (qui s'élargit jusqu'à devenir la communion religieuse des peuples) n'est pas le seul développement nouveau qu'Ésaïe ait introduit dans les espérances messianiques. C'est lui qui a le premier annoncé un Messie, un chef spécial, prédestiné, sous la conduite duquel le peuple de Jéhovah doit marcher à la gloire. Pour ne pas augmenter ni diminuer la portée des paroles du prophète, il importe de les citer au complet.

VIII, 23. (( Ce qui est maintenant opprimé ne restera pas toujours dans les ténèbres. Comme d'abord Jéhovah a maudit la terre de Zabulon et la terre de Nephtali, ensuite il les glorifiera, le chemin qui longe la mer, l'autre côté du Jourdain, le district des nations *. Le

* La Galilée des Gentils, ainsi appelée à cause des nombreux étrangers qui s'y étaient établis. Le prophète veut dire que les provinces qui ont été les plus exposées au ravages de l'ennemi, l'extrême Nord de la Palestine, le rivage de la mer, la Galilée, dont les habitants ont été emmenés en captivité par Tiglath-Pilésar, les tribus de l'autre côté du Jourdain, dépeuplées par Phul, verront enfin luire

peuple qui marche dans les ténèbres voit une grande lumière; ceux qui sont assis dans le pays d'ombre mortelle, sur eux resplendit la lumière. Tu agrandis le peuple, tu augmentes sa joie; ils se réjouissent devant toi comme on se réjouit au temps de la moisson, comme tressaillent ceux qui se partagent le butin. Car tu brises le joug de son fardeau, le bâton qui frappe ses épaules, la verge de son oppresseur, comme au jour de Midian...\ Car un enfant nous est né; un fils nous est donné ; le pouvoir est sur ses épaules; on l'appellera merveille, conseiller, dieu fort'^ père du butin, prince de paix. Il doit étendre la domination et donner une prospérité ininterrompue sur le trône de David et dans son royaume, qu'il consolidera et fortifiera par le droit et par la justice. C'est le zèle de Jéhovah des armées qui fera ces choses !»

A cette doctrine du Messie, Ésaïe ajoute celle du Reste, qu'il a rendue populaire par le nom de son fils aîné Schear-iaschoub. L'idée s'en trouve déjà chez Osée. Notre prophète la joint intimement à l'attente du Messie. Les Assyriens décimeront le peuple hébreu ; mais un petit reste sera épargné, et c'est à la tête de ce Reste, franchement rallié au vrai Dieu, que le Messie se mettra pour chasser l'ennemi et rendre à la Judée son an-

de meilleurs jours au temps du Messie, et que leurs maux seront réparés.

2 La défaite des Assyriens sera aussi complète au temps du Messie que le fut celle des Madianites au temps de Gédéon (Juges VII).

* Ce nom de El, Elohim, est donné à des rois, des princes ou des juges, Ps. LXXXII (cf. Jean X, 34). 11 exprime surtout l'idée de force, de puissance. Dans Ézéchiel XXXI, 11 , il est donné à Nabuchodonosor ou Cyaxare, El Goïm , prince ou dieu des nations.

cien éclat, auquel s'ajouteront une puissance et une prospérité nouvelles.

((Il arrivera en ce temps-là que le Reste d'Israël, que les échappés de la maison de Jacob cesseront de s'appuyer sur celui qui les frappe ^ mais ils s'appuieront fidèlement sur Jéhovah, le saint d'Israël. Un Reste se convertira, un Reste de Jacob se convertira au Dieu fort. Quand même ton peuple, ô Israël, serait comme le sable de la mer, un Reste seulement se convertira . car la destruction est résolue!... — C'est pourquoi, ainsi dit le Seigneur, Jéhovah des armées : o mon peuple qui habites Sion, ne redoute pas l'Assyrien. Il t'a frappé avec la verge, et il a levé sur toi son bâton à la façon de l'Egypte... Encore un peu de temps, et la fureur aura une fin, et ma colère s'allumera pour les exterminer... Il sortira un rameau du tronc d'Isaï, et un rejeton naîtra de ses racines. L'esprit de Jéhovah reposera sur lui, esprit de sagesse et d'intelligence, esprit de conseil et de courage, esprit de la connaissance el de la crainte de Dieu. Il ne jugera point sur l'apparence, il ne décidera pas sur les ouï-dire. Mais il jugera les pauvres avec équité , et prononcera selon la droiture sur les affligés du pays. Il frappera le pays avec la verge de sa bouche, et avec l'esprit qui sort de ses lèvres il fera périr le méchante La justice sera la ceinture de ses hanches, et la vérité, la ceinture de ses reins. — Le loup habitera avec l'agneau , et le léopard se couchera à côté du chevreau. Le veau, le lionceau et le gros bétail seront ensemble, un jeune garçon les conduira. La

1 C'est-à-dire sur l'Assyrien , qu'on avait d'abord appelé en aide. - Ses jugements atteindront les coupables.

vache et l'ourse paîtront ensemble, et le lion se nourrira de paille comme le bœuf. Le nourrisson jouera sur le trou de la vipère, et l'enfant sevré mettra la main dans la retraite du basilic. On ne fera plus aucun mal ni aucune nuisance sur toute ma sainte montagne : car la contrée sera remplie de la connaissance de Jéhovah, comme les eaux couvrent la mer ! — Et il arrivera dans ce temps là que le rejeton dlsaï , dressé pour être la bannière des peuples, sera recherché des nations, et sa demeure ne sera que gloire ! — Et il arrivera en ce temps-là que Jéhovah étendra une seconde fois^ la main pour racheter le reste de son peuple, ce qu'en auront laissé de reste Assur, Mitzraïm, Patros*, Gusch^, Ëlam, Sinear^, Hamath ^ et les îles de la mer ^. Il dressera un étendard pour les nations ; il rassemblera les expulsés d'Israël, et il réunii-a les dispersés de Juda des quatre coins de la terre. La jalousie d'Ephraïm disparaîtra , les persécutions de la part de Juda cesseront; Ephraïm ne sera plus jaloux de Juda et Juda ne persécutera plus Ephraïm. Mais ils voleront sur les épaules des Philistins, du côté de la mer; ensemble ils pilleront les fils de l'Orient; ils étendront la main sur Moab et sur Édom , et les fils d'Ammon leur seront soumis. Jéhovah détruira la langue de mer de l'Egypte ' ; il agitera sa main sur l'Euphrate, dans une violente tem-

* La première fois, ce fut lors de la sortie d'Egypte. 2 Mitzraïm et Patros, la Haute et la Basse-Egypte.

" L'Ethiopie.

* Élam et Sinear, la Suziane et la Babylonie, provinces alliées ou plutôt tributaires des Assyriens.

^ Ville de Syrie, désignée au lieu de la contrée tout entière. *" Mer Méditerranée.

■ Mer Rouge.

pête, et il le divisera en sept ruisseaux, qu'on pourra traverser en sandales. Ce sera une route pour le reste de son peuple !... »

Il nous faut ajouter maintenant le cbap. IV, pour être complet dans nos citations, et pour achever de montrer le caractère exclusivement israélite de l'âge messianique prophétisé par Esaïe en dépit de quelques inspirations plus hautes, qui ne se font jour qu'un moment à travers les préjugés nationaux :

« En ce temps là le germe de Jéhovah * sera une splendeur et une gloire, et le fruit de la terre un honneur et un ornement pour les réchappes d'Israël. Et il arrivera que ceux qui seront restés à Sion et qui demeureront encore à Jérusalem, on les appelera saints, tous ceux, dis-je, de Jérusalem qui sont inscrits pour survivre. Quand le Seigneur aura lavé la boue des filles de Sion, quand il aura nettoyé Jérusalem de ses taches de sang, par son esprit de justice, par son esprit de destruction , alors Jéhovah créera sur toute l'étendue de la montagne de Sion et sur ceux qui s'y rassemblent, un nuage et une vapeur pendant le jour, et l'éclat d'un feu flamboyant pendant la nuit. »

Gomme les prophètes qui l'ont précédé , Ésaïe attend donc prochainement, c'est-à-dire après que Dieu aura achevé de punir son peuple, la réalisation de l'âge d'or. «Encore un peu de temps,» et les Assyriens, triomphants maintenant, seront défaits. Le peuple israélite, sous la conduite d'un prince de la maison de

* Le germe de Jéltovah peut désigner le peuple lui-même, ou bien ce n'est qu'un synonyme àeJ'ruUde la terre, selon la loi du parallélisme hébreu. Quelques commentateurs pensent qu'il s'agit du Messie.

David, chassera tous ses ennemis. Le châtiment aura sans doute singulièrement diminué le nombre des enfants d'Israël. Une petite quantité seulement restera, mais ce Reste ne se composera que de fidèles, et, guidés par le descendant d'Isaï, ils seront invincibles. Il est facile de voir que ces prophéties ont été écrites dans des moments bien différents, car il y a un certain vacillement dans les pensées. Tantôt le prophète déclare que le Reste se composera de ceux qui auront pu demeurer dans la Terre sainte, à Jérusalem ; tantôt ce Reste se compose des exilés qui reviennent. Tantôt Ésaïe espère que les Israélites prendront une éclatante revanche sur leurs ennemis, les pilleront et les décimeront; tantôt il fait accourir paisiblement les peuples à Sion et annonce une ère de paix. Peut-être concihaitil ces divergences dans son esprit. Il pouvait penser que les exilés viendraient se joindre au Reste épargné sur la Terre sainte, que tous ensemble ils voleraient à la vengeance et au pillage, et qu'ensuite comnûencerait le temps du repos sous le règne du Messie, qui est c( père du butin )) aussi bien que « prince de la paix. » Nous avons déjà expliqué comment le souvenir de David planait au-dessus de toutes les espérances théocratiques. Aussi est-ce à un descendant de David, un rejeton d'Isaï, doué par Jéhovah d'une sagesse et d'une puissance extraordinaires, que le prophète décerne le commandement des deux royaumes réunis. Il paraît hors de doute qu'Ésaïe lui-même espérait être témoin de ces grands événements: «l'enfant nous estné!)) s'écrie-t-il. Si l'enfant Immanuel est le Messie, on voit qu'Ésaïe renvoyait à peine à quelques années l'accomplissement de ses désirs. Les rabbins pensent que le

«rejeton d'isaï » n'est autre qu'Ëzéchias, le fils aîné d'Achaz. Il n'y a vraiment rien de péremptoire à opposer à cette interprétation. On dirait presque, à entendre Ésaïe dans un de ses derniers chapitres décrire tranquillement, sans fiction ni enthousiasme, le gouvernement sage et moral du roi messianique, qu'il ne fait que tracer à Ézécfiias le modèle qu'il doit imiter: ((Voici, le roi régnera selon la justice et les grands gouverneront selon l'équité, de sorte que chacun d'eux sera comme un asile contre la tempête et un abri contre l'ouragan , comme des courants d'eau dans la sécheresse et comme l'ombre d'une énorme roche sur une terre altérée. Et les yeux des clairvoyants ne seront plus aveuglés et les oreilles de ceux qui entendent seront attentives. Le cœur des insensés sera intelligent pour apprendre, et la langue de ceux qui bégaient parlera avec aisance et clarté. On n'appellera plus le vaurien un homme d'honneur et l'on ne dira plus le dissipé honorable.. . » (XXXII). Il y a loin de ce règne honnête à ces tableaux d'un temps où les astres eux-mêmes brilleront d'une plus ardente lumière, où les animaux féroces s'ébattront gracieusement avec' les animaux domestiques , où la nature bienfaisante prodiguera tous ses dons avec une richesse merveilleuse et changera les déserts en vallons arrosés. Qu'il y ait eu ou non de? modifications dans la pensée d'Ésaïe , il en a apporté lui-même au courant des idées messianiques de son peuple. Il en a reçu les germes de la tradition et des écrits de ses prédécesseurs; mais il a développé ces germes de telle manière qu'il est devenu comme le prophète classique du messianisme. Le Reste qui se convertira , la domination spirituelle des

Hébreux et l'extension universelle de leur religion, enfin l'enfant royal, le descendant de David , le roi prédestiné de l'âge d'or, telles sont les doctrines qu'il lègue à la prophétie.

§ 2. A Ésaïe se rattache intimement son contemporain et compatriote Michée, de Moreschet. Ses prophéties, divisées en trois livres, qui paraissent rangés selon Tordre chronologique (1 à 3, 4 à 5, 6 à 7), se rapportent au règne d'Ezéchias. La chute toujours plus imminente de Samarie, capitale du royaume du Nord, et la crainte d'une invasion de Salmanazar en furent l'occasion. C'était vers 722. Michée voit dans les malheurs d'Israël un avertissement et une menace pour Juda. Il semble avoir pressenti pour son peuple une ruine plus grave que n'avait fait Esaïe, car il n'entrevoit la réalisation des espérances messianiques que sur les débris de la ville sainte et même du temple. « A cause de vous, dit-il aux pécheurs, la charrue passera sur Sion comme sur un champ; Jérusalem ne sera plus qu'un monceau de ruines, et la montagne du temple qu'une hauteur boisée!» C'est alors seulement que s'accomplira la promesse déjà faite par Esaïe: « que la montagne de la maison de Jéhovah sera placée sur le sommet des montagnes et que tous les peuples y accourront*;)) et chacun, ajoute Michée, chacun demeurera sous sa vigne et sous son figuier , sans qu'aucune crainte vienne jamais l'assaillir. «En ce jour-là, dit Jéhovah , je réunirai le troupeau boiteux , et je rassemblerai le troupeau dispersé et tous ceux que j'ai

' Quelques commentateurs pensent que ce passage avait déjà été emprunté par Ésaïe à un prophète plus ancien , auquel Michée l'emprunterait à son tour.

mallraités. Je ferai de ce qui est boiteux le Reste, et de ce qui était chassé, un peuple nombreux, et Jéhovah sera leur roi sur la montagne de Sion dès maintenant et à toujours ! Et toi , tour du troupeau , coteau de la fille de Sion, vers toi reviendra la domination d'autrefois, le règne de la fille de Jérusalem! Et toi, Bethléhem Ephrata, trop petite pour être un des districts de Juda, c'est (Je toi que sortira celui qui doit gouverner Israël, et dont les origines datent de l'antiquité, des jours d'autrefois. C'est pourquoi Dieu les livrera jusqu'à ce que celle qui doit enfanter l'ait enfanté ; alors le reste de ses frères reviendra auprès des enfants d'Israël. Il se maintiendra au pouvoir, et il les mènera paître, avec la force de Jéhovah, avec la gloire du nom de Jéhovah son Dieu, et ils habiteront en paix, car sa grandeur s'étendra jusqu'aux extrémités de la terre, et alors régnera la paix 1 ))

D'après Michée, le futur libérateur du peuple de Dieu n'est pas encore né. Il sortira de la race de David, et sera par conséquent originaire, soit par sa propre naissance, soit par sa famille, de Belhléhem, patrie de David. Cette bourgade, berceau d'une si glorieuse dynastie, recevra un nouveau lustre par l'éclat que jettera sur elle ce rejeton de David, appelé à reconstruire le royaume, à renouveler et à dépasser les exploits de son illustre ancêtre. Ces souvenirs du fils d'Isaï remontent déjà loin ; les origines de cette dynastie s'enfoncent dans le passé, et cette longue succession de princes est un signe de la faveur divine et un présage de grandeur future. Sion , jadis l'humble coteau, la tour des bergers, couronnée de gloire par David, qui en avait fait le siège de son gouvernement, verra revenir à elle le pouvoir

d'Liulretbis et dictera des lois à toute la terre. «Et le | Reste de Jacob sera au milieu d'un grand nombre de ' peuples comme une rosée venant de Jéhovah, comme les gouttes de pluie sur l'herbe verte, laquelle n'espère rien de l'homme et n'attend rien du fils de l'homme. Et le Reste de Jacob sera au milieu des peuples nombreux, comme le lion parmi les animaux de la forêt, comme un lionceau parmi des troupeaux de brebis : il se précipite , il écrase et il emporte sans qu'on puisse lui arracher sa proie!...» Ce sont des images de l'influence tour à tour bienfaisante et terrible d'Israël sur les autres peuples, à l'époque messianique, selon qu'ils seront bien ou mal disposés à son égard. Cette influence s'étendra sur tout le monde, tel qu'il était connu au temps du prophète :

VII, 7. (c Un jour viendra pour relever tes murailles; en ce jour-là les frontières seront reculées. En ce jourlà on reviendra vers toi de l'Assyrie et des villes de l'Egypte, depuis l'Egypte jusqu'à l'Euphrate, depuis une mer jusqu'à l'autre mer, depuis une montagne jusqu'à l'autre montagne... »

Rien d'autre en tout cela que des échos d'Ésaïe. Le salut paraît plus lointain ; l'exil est mieux marqué , plus proche. Mais c'est la même doctrine du reste, du roi davidique et de l'influence d'Israël sur les peuples païens. Avec ces deux prophètes les espérances messianiques sont complètes ; elles sont formées de toutes pièces. C'est dans les termes où ils les ont exprimées qu'elles passeront à la postérité et qu'elles deviendront la substance du patriotisme hébreu, Elles subiront encore quelques variations, mais le thème principal ne changera pas. Voilà pourquoi nous avons été prodigue

de citations. Nous en serons piuS sobre désormais, sans pourtant nous les interdire, car rien ne les remplace en un sujet si complètement dépendant des textes.

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