AVANT-PROPOS DU TRADUCTEUR
Le problème monétaire reste ouvert : ni le rappel du Sherman-Bill par les États-Unis à la fin de 1893, ni la suspension de la libre frappe de l'argent aux Indes, n'ont clos la question. Elle s'impose plus que jamais à l'attention des économistes, des législateurs, des hommes d'Etat. Malgré l'abondance de la littérature à laquelle elle a donné naissance, nous croyons ulile de mettre sous les yeux du public trois ouvrages dus à la plume d'un des étrangers qui sont le plus familiers avec ces graves difficultés. Il a acquis le droit d'en parler, à la fois pour y avoir consacré de longues études théoriques, les avoir connues dans la pratique et avoir été l'auteur principal de la réforme monétaire que nos malheurs ont permis à nos voisins de l'Est d'accomplir après la guerre de 1870.
Le premier de ces ouvrages est intitulé « Les destinées de l'Union latine. » Il a été écrit en 1885, c'est-à-dire à une époque que nous devons consi-
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dérer déjà comme lointaine, tant les événements monélaires et autres se sont succédé avec rapidité depuis lors. La fondation de celte Union nous reporte à un temps que les jeunes générations ne connaissent plus que par les livres, et qui, tant au point de vue économique que politique, paraît séparé de nous par beaucoup plus d'un quart de siècle. Mais, s'il est un domaine des connaissances humaines dans lequel les études historiques soient particulièrement à leur place, c'est bien celui de la science monétaire. Ici plus que partout ailleurs l'examen des événements passés doit nous garder de tout jugement téméraire, de toute opinion excessive, de toute tendance à critiquer trop violemment nos adversaires : il doit nous inspirer la sérénité ou tout au moins l'impartialité, premier devoir de l'homme qui cherche la vérité économique, celle de la connaissance et de l'application de laquelle dépend en partie le bonheur des nations. Il est une autre raison pour laquelle nous croyons instructif de rappeler à nos contemporains la genèse de cette Union monétaire latine : la France en fait encore partie. Bien que la dissolution en ait été réclamée de certains cotés à diverses reprises, le gouvernement n'a pas fait usage au M décembre 1893 de la faculté de dénonciation annuelle qui lui est réservée. L'Union s'est donc trouvée ipso
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facto prorogée pour Tannée 1894. D'aulre part, il est bon d'en lire l'histoire écrite par un étranger, qui n'appartient à aucun des cinq Etats contractants. Nous ne prétendons pas que ses arguments, ses critiques soient toujours d'une impartialité absolue. L'auteur n'est pas seulement un économiste de grand talent, il est un polémiste de premier ordre : toute sa science n'a pu parfois l'empêcher de donner libre cours à sa verve, et, qu'il nous permette de l'ajouter, à sa passion. Il est un ardent et convaincu partisan du monométallisme or; bien qu'en 1876 la baisse de l'argent n'eût encore parcouru qu'une faible partie de l'étape qu'elle devait franchir de nos jours, il parlait déjà alors du » détrônement d'un roi du monde », en faisant allusion à l'ostracisme qui frappait le métal blanc chez un nombre croissant de nations.
Le second des ouvrages traduits dans le présent volume, « L'argent », résume la situation monétaire de l'Allemagne, de l'Autriche^ de l'Amérique du Nord en 1892, et décrit d'une façon aussi exacte que pittoresque la campagne parlementaire qui aboutit à l'échec définitif à Washington du projet de libre frappe.
Dans son livre « Les sophismes des partisans de r argent », le troisième de ceux que nous avons traduits, qui a paru il y a quelques mois et qui a
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eu rapidement cinq éditions, chiffre considérable pour un ouvrage monétaire, l'auteur a pu mettre en relief la justesse d'une partie de ses anciennes prophéties ; il a ajouté un dernier chapitre à l'œuvre, au moment où la loi Herschell, au printemps de 1893, suspendait la libre frappe de l'argent aux Indes.
Il est un point sur lequel les événements n'ont pas tout à fait été conformes à ce qu'il annonçait. L'Union latine, qu'il trouvait chancelante dès 1885, existe encore aujourd'hui; le fait même qu'elle vient, d'un commun accord, de prendre de nouvelles dispositions, au sujet d'une question spéciale, il est vrai, semble prouver que ses jours ne sont pas encore définitivement comptés. Nous faisons allusion à l'arrangement de novembre 1893, pour le renvoi à l'Italie de ses monnaies divisionnaires, que les autres membres de l'Union élimineraient de leur circulation.
Un problème capital qui n'est pas traité dans les ouvrages que nous sommes heureux de présenter à nos compatriotes, est le suivant. En admettant que tous les pays qui sont à peu près en mesure de le faire, avec des sacrifices ou des difficultés plus ou moins grandes, aient adopté le monométallisme or, quelle serait la situation de l'Univers ? On Taura départagé en deux masses, l'une comprenant les
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pays à civilisation plus avancée : l'Europe, l'Amérique du Nord ; l'autre embrassant l'Asie, l'Afrique, une partie de l'Amérique du Sud, qui est le domaine de l'argent. Celte dernière représente plus des deux tiers de la race humaine; c'est elle peut-être dont les développements dans l'avenir seront le plus considérables, précisément parce qu'elle est en retard par rapport aux nations du premier groupe. Les échanges entre ces deux parties du monde, sont vraisemblablement destinés à devenir tous les jours plus actifs. Comment donc organiser les rapports entre ces hémisphères métalliques? Nous avons, nous-mêmes, dans notre article de la Revue des DeuxMondes intitulé « V Aveîiir des métaux précieux » essayé d'étudier cette partie du problème, dans laquelle nous paraît à l'heure actuelle se résumer la difficulté. Il faut attaquer la question monétaire à sa base, c'est-à-dire chercher à définir la conception même des métaux précieux et les motifs en vertu desquels l'humanité, dans son ensemble, lésa admis comme moyens d'échange et signes de la richesse. Nous ne rappelons ce qui précède que pour expliquer en quoi la présente trilogie n'épuise pas la question. Sous cette réserve, nous ne saurions assez louer les qualités de clarté, de vigueur de raisonnement, qui éclatent à chaque page des œuvres de l'économiste allemand, dont la puissance de
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dialectique séduit le lecteur. Certaines de ses prévisions n'ont pas été confirmées par les événements: il semble notamment, en ce qui a trait à Tltalie, avoir attendu du développement de son crédit un résultat supérieur à celui des dernières années; les embarras tinanciers et monétaires actuels de la péninsule sont trop connus de tous pour qu'il y ait lieu d'y insister. Le lecteur n'en trouvera pas moins un intérêt considérable à repasser une partie de l'histoire monétaire de notre pays. Il en tirera l'occasion de méditer sur l'essence même de la monnaie et d'examiner, à un point de vue peut-être nouveau pour lui, maints problèmes de droit public et privé. Nous ne nous rallions pas à toutes les idées de l'auteur : mais toutes méritent d'être méditées avec soin, car elles sont appuyées d'arguments solides et présentées avec une force singulière.
Nous avons imprimé à la fin du volume les Conventions monétaires de J86-) et de 188o, ainsi que l'arrangement de novembre 1893, qui vient de recevoir la sanction des Parlements français et italien. Il sera très utile pour le lecteur de recourir à ces textes, qui éclaireront la discussion et la rendront plus promptement intelligible.
Paris, avril 1894.
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