‹ Le métier de ministre [microforme]Chapitre 2 sur 16 · CHANT NUE · texte numérisé non relu

CHANT NUE

du lion. Le voilà plus que chef d’un simple parti politique, représentant et organe ofliciel de tout un peuple, dans une des situations les plus difficiles qu’aient jamais créées en un pays, le mélange des races, la diversité eb la nouveauté dés institutions, l’antagonisme des intérêts et des hommes publics.

[ y a des individus qui crandissent avec la fortune, Une certaine élasticité naturelle leur tient lieu. de qualités plus hautes, Mais celui-ci était par nature un petit esprit. [ncapable de s'élever, même par la pensée, à la hauteur du rôle que lui assignait dans la confédération sa fonction de représentant d'une province et d’une race, il s'est appliqué pendant treize ans à rabaisser la fonetion à sa taille, Là où Cartier avait été nn chef, il a toujours été et il est resté un commis. Trop au-dessous de la tâche qui eût consisté à être légal de sir John, il s’est fait paisiblement son humble serviteur ; et au premier moment, il n’y a

eu en apparence rien de changé, il n’y a eu qu’un satellite de plus. Les événements suivaient si tranquillement leur pente que personne n’a pris garde à l’abaissement graduel et continu de linfluence canadienne-française dans le gouvernement de la Puissance, sous l'administration de sir Hector Langevin. Mais le jour où une grande question nationale a surgi, et où ceux qui nous représentaient dans le gouvernement auraient eu à élever la voix pour défendre nos droits et pour

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faire prévaloir notre volonté, il a fallu se rendre à la plus douloureuse de toutes les évidences. Rien n’a été défendu, parce que depuis longtemps tout était livré ; l’homme qui était censé nous représenter ne représentait en réalité que sa propre servilité eb sa soif d'être ministre. Il nous fallait un champion, et nous n'avions à présenter qu'un mannequin.

. Comment nous étions-nous laissés nous-mêmes tomber dans cet état ? Il faut le rechercher ici, afin que les fautes du passé servent d’enseignement pour l'avenir. Il n’y à pas, dans l'histoire des peuples, d'événements sans cause ; et la carrière politique de sir Hector Langevin, si invraisemblable qu’elle paraisse au premier abord, doit s'expliquer, aux yeux de l’historien, par quelque influence malencontreuse dont il importe de connaître le caractère et l’origine, afin de nous tenir désormais en garde contre d'aussi lamentables erreurs.

Cetté origine n’est pas facile à démêler ; car rarement on a vu réunir en un seul homme tant de défauts ou de qualités absentes dont‘ une partie seulement eût dû infailliblement l’écarter du rang auquel il est parvenu.

Sir Hector Longevin n'a pas réussi par léloquence. On chercherait en vain à citer parmi les harangues de cet orateur filandreux et incolore un seul discours qui ait jamais remué une assemblée ou emporté un vote, Il n’a pas entraîné les sutfra-

Ra

ges des hommes politiques par le poids des services rendus à son parti ou à ses amis, Au point de vue du parti, Sôn intervention a été une suite de désastres; eb au point de vue de la cnmaraderie, son égoïsme superlatif l'a toujours tenu à l'abri de la tentation de rendre service à un ami. Îl ne doit pas plus à la séduction du caractère qu’à celle du talent ; car il n'est ni fidèle, ni généveux, ni aimable, À défaut d'action sur le parlement, il ne saurait songer à se prévaloir d'une action quelconque sur les masses, car son impopularité est telle que, principal ministre pour le Bas- Canada et y disposant de tout le païronage officiel, 5] n'a jamais pu parvenir À se faire élire long temps dans le même comté; et sos odyssées électorales seront une des curiosités, comme les fraudes et les violences de ses agents seront une des taches honteuses de l’histoire de notre temps. Jomme chef, sir Hector Langevin ne possède, cha.cun le sait, ni le coup-d'œil, ni l'audace, ni la bravoure. Sa platitude et son accablement, lors de la déroute de 1873, avaient exaspéré sir John; tout récemment, sa couardise et ses vetlléités de défaillances, après le meurtre de Riel, ont été telles qu'elles ont indigné ses complices et qu'il a fallu faire passer momentanément entre les mains de M Chapleau la direction de la résistance au soulèvement national.

La situation qu'il occupe n'a donc été conquise ni par le talent, ni par l’éloquence, ni par le carac-

me

tère, ni même par quelqu'un de ces défauts brillants qui entraînent et qui égurent parfois la faveur des foules, Elle est due toute entière à l’'Apreté persévérantge d'une ambition égoïste et

à l'art de poursuivre avec ténacité et dans l’om-

bre de tortueuses intrigues.

Au physique le personnage n'est ni grand, ni petit. Sa déinarche est lourde et appesantie par an embonpoint précoce. Ses bras trop courts donnent À son extérieur je ne sais quoi d'inachevé que complète le caractère fuyant du visage. La fice, toute rasée à l'exception d’une légère impériale, est tlasque et sans expression. Son teint est plombé. Deux yeux de couleur indécise et en forme de vrille roulent un regard oblique. On sent à première vue l'individu qui ne regarde jamais les gens en face. Sa conversation est courte, sans haleine et sans chaleur, interrompue par un petit rire sec, comme s'il craignaib à tout moment de se livrer. Toute sa personne est pleine de sous-entendus et de mystères, comme celle d’un vieux policier autrichien du temps de M. de Met-

ternich et de la Sainte-Alliance, Quel que soit le pu sujet dont on lui parle, il ne veut avoir l'air de os

] j A 1 rien apprendre, et il vous arrête au premier mot #4

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par un “oui, je sais...” ou “jai quelques renseignements là-dessus” qui exhalent un parfum archaïque de conseil des Dix et qui font songer au Pont des Soupirs. De l'effort incessant auquel il s’est livré depuis sa sortie du collèse pour se créer

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