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Le métier de roi

Oldsburg, le joyau du Nord, la capitale de ce petit royaume de Lithuanie, si vital et si fécond qu'il a été appelé le cœur de l'Europe, Oldsburg, la cité gothique et ouvrière s'endormait dans un hâtif crépuscule d'automne. Dans les rues, le bruit des voitures s'amortissait; seuls les lourds camions de l'industrie cotonnière poursuivaient leur course fiévreuse d'une allure à fracas, poussés du matin à la nuit par l'activité de ce grand commerce de toiles et d'indiennes dont haletait la Lithuanie tout entière.

Alors une autre vie, silencieuse et plus intense, s'éveilla dans le quartier intellectuel de la ville, et la rue aux Juifs, où se faisaient vis-à-vis le Palais-Royal et l'Hôtel des Sciences, s'anima de

groupes d'étudiants. Elle avait gardé le poétique aspect d'un autre Age à cause de l'impossibilil Ton avait été de l'élargir sous peine d'endommager soit les murailles dentelées du féerique palais, soit la façade vénérable et magnifique des bâtiments de l'Université. Elle demeurait vétusté, étroite et mystérieuse. Les étudiants se recueillaient en y cheminant.

Cependant, ce soir-là, le murmure de leurs voix, leur nombre inaccoutumé, que venait grossir un fort appoint de bourgeois et de dames d'Oldsburg, leur hâte à gagner le portique et une visible surexcitation annonçaient un événement extraordinaire. C'était, en effet, au cours de mademoiselle Hersberg qu'ils se rendaient. Elle réapparaissait à l'amphithéâtre de chimie pour la première fois depuis la rentrée des écoles, et les journaux avaient informé leurs lecteurs qu'elle y ferait publiquement la démonstration de sa récente découverte, celle qui avait, au cours des dernières vacances, révolutionné la chimie : la mise en liberté d'un élément nouveau, le thermium,

L'amphithéâtre de chimie s'ouvrait sur ta seconde cour de l'Hôtel des Sciences. C'était le plus vaste. Il pouvait contenir jusqu'à huit cents élèves. On dit qu'il fut plein ce jour-là; en tout cas, il n'était pas sept heures et demie que les arrivants devaient chercher leur place avec peine dans les gradins supérieurs. Sur la table d'expérience, des braises rougeoyaient dans des four-

ncaux de terre; une lampe à chalumeau ronflait; huit éléments de pile répandaient d'acres odeurs nitriques, et des cornues de verre, modelées connue un bras féminin transparent, étaient pi i nés à demi d'un liquide laiteux qui bouillonnait au-dessus des flammes bleues de l'alcool. Deux jeunes filles, préparateurs à l'Académie des Femmes et aides de mademoiselle Hersberg, allaient et venaient en tabliers noirs : l'une surveillait les piles; l'autre alimentait d'eau des ballons de verre. Enfin cette dernière apporta du laboratoire un petit creuset haut d'une main qu'elle déposa à la place du maître. Un chuchotement courut du bas en haut de la salle. Une porte s'ouvrit. Mademoiselle Hersberg entra.

Lès quatre lustres électriques répandaient une lumière blanche qui pâlit son visage. Elle était grande et harmonieuse comme une statue; ses cheveux noirs divisés en bandeaux drapaient un front de marbïe; les yeux étaient sombres, très beaux et d'une extrême douceur. Ils parcoururent l'amphithéâtre,, et l'aspect d'une telle assemblée amena un sourire de contentement sur la physionomie grave. Puis mademoiselle Hersberg s'assit à son fauteuil. Quand elle eut rangé quelques papiers, elle prit le creuset et dit avec cette simplicité de parole qui était proverbiale à Oldsburg :

— Enfin, je puis vous montrer le thermium.

Aidée d'une pince, elle saisit dans le creuset de minuscules cristaux verdâtres qui ressemblaient à

des gommes colorées d'absinthe et en disposa quatre ou cinq d'inégale grosseur sur une plaque de verre. Il y eut un silence religieux. De grands garçons de dix-huit ans retenaient leur souffie; les femmes frémissaient. L'une des aides offrit la plaque de verre au premier des assistants, un homme à longue barbe rousse qui accompagnait une jeune fille, et pour la première fois le corps nouveau passa sous les yeux du public.

Maintenant, de rang en rang, les fragments de thermium circulaient et mademoiselle Hersberg commençait son cours. Elle racontait la genèse du thermium. Le timbre de sa voix n'avait rien de remarquable sinon une autorité dont on ne s'expliquait pas au juste la nature, car c'était tout simplement l'organe assez doux d'une femme jeune. La célèbre chimiste venait en effet d'avoir trente ans. C'était, disait-elle, en manipulant des minerais provenant des terrains houillers du Sud qu'elle y avait d'abord découvert des traces de bismuth sous la forme de tétradymite, celle si rare qui contient du tellure. Et c'est en voulant traiter ce sel par divers acides pour isoler le tellure qu'elle avait obtenu des résidus singuliers dont une particularité, entre toutes, l'avait intriguée : un de ces corpuscules tombant dans de l'eau froide y avait produit un léger bouillonnement, comparable à celui qu'y aurait provoqué la chute d'une cendre ardente.

La communion d'idées qu'elle sentait exister

entre elle et l'auditoire l'incitait à une certaine familiarité de ton et de parole. Elle connaissait la plupart des étudiants et étudiantes, mais la grande affluence d'aujourd'hui la déroutait un peu, et volontiers, en causant, elle fixait cet inconnu à barbe rousse, son plus proche vis-àvis, et la délicate jeune fille enveloppée de fourrure qu'il avait amenée. Ce devait être quelque riche industriel d'Oldsburg, curieux de science. Il semblait à mademoiselle Hersberg que ces deux personnes l'écoutaient avec plus d'attention que les autres. Les autres, c'étaient, à part les étudiants, les Oldsburgeoises et quelques élégants, de nouveaux venus éparpillés dans la salle. Affectant des genres différents, exhibant des mises diverses, ils gardaient un air de famille; on aurait dit des coulissiers de petite envergure comme on en voit le mercredi au péristyle de la Bourse. Ils bâillaient. Mademoiselle Hersberg disait, en quelques mots très retenus, sa grande émotion d'alors et ce qu'elle avait ressenti quand elle avait acquis cette certitude : les petits cristaux verdâtres impressionnaient le thermomètre, le corps nouveau émettait de la chaleur!

De gradin en gradin les corpuscules lui revenaient. Ce fut l'Oldsburgeois roux qui, en dernier lieu, reçut la plaque de verre : une fois encore il examina les fragments de thermium avec une attention passionnée. La blonde adolescente qu'il escortait se pencha elle aussi; ils échangèrent un

mot, puis elle releva les yeux sur mademoiselle Hersberg, de grands yeux avides, dévorateurs, d'enfant malade. Alors son père se leva et directement, par-dessus la table d'expérience, remit aux mains de la chimiste le très précieux élément. Elle le remercia d'un sourire sans interrompre la phrase commencée. Elle annonçait, en effet, à ce moment que devant l'auditoire elle allait renouveler l'expérience, mais cette fois en accélérant la production du précipité vert par un courant électrique. L'aide, proposa les éléments de Bunsen, mais elle demanda une petite pile de Nobili, et, dans un silence absolu, procéda aux successives manipulations.

On voyait sa grande silhouette noire se déplacer en lents mouvements. Elle avait de très belles mains qui se jouaient parmi la série des fioles, qui empaumaient fortement la panse brûlante des creusets, qui dirigeaient avec délicatesse les fils légers du courant. Ses paroles se faisaient de plus en plus rares : c'étaient maintenant des mots brefs d'explication qui permettaient à l'auditoire de suivre les métamorphoses du sel de bismuth. Puis elle se tut définitivement, et debout devant l'appareil compliqué d'électrolyse, les doigts à la table, la taille infléchie vers la cornue centrale, blême, nerveuse, tremblante, elle attendait le phénomène. Toute sa féminité, en dépit de sa science, apparaissait dans cette émotion. Oiï ne voyait plus d'elle que son épaisse chevelure noire

nouée à la nuque, son beau front soucieux, et la palpitation de tout son être. Dans la cornue, des effervescences soulevaient des moutonnements d'une matière opaque.

Soudain, on entendit un petit déclanchement. Mademoiselle Hersberg avait arrêté le courant, et, redressée maintenant, une flamme aux joues, fraternisant avec tout l'auditoire, elle dit victorieusement :

— C'est fait.

Elle était redevenue la grande Hersberg, la créatrice, la première personnalité scientifique du pays. Ses aides achevèrent le démontage de l'appareil, le filtrage des liquides, la purification des résidus qui devait détruire les matières étrangères au thermium. Pour elle, emportée, malgré sa froideur apparente, par un enthousiasme intérieur, elle prophétisait l'avenir du nouvel élément, citait les applications diverses qu'on pourrait en faire en médecine, dans l'industrie, dans les laboratoires. Le jour où, non content de le faire apparaître dans sa cristallisation, on s'en serait rendu maître, lorsqu'on aurait déterminé ses atomicités, qu'on le posséderait isolé, et qu'il serait produit en masse, n'aurait-on pas dans cette matière une source calorique inextinguible, une houille verte en même temps ardente et incombustible?

L'orgueil naïf des savants, cette simplicité dans la satisfaction de l'œuvre accomplie l'inondait,

mais elle disait en même temps combien encore restait à faire. Un bienfaisant hasard l'avait conduite en ce premier pas; des années de travail s'imposaient encore pour achever la conquête. Elle ajoutait en souriarït :

— Ce que j'ai trouvé c'est beaucoup et c'est très peu.

L'auditeur à îa barbe rousse, impérieusement, réfuta le mot d'un hochement de tête, et, comme d'instinct, par un geste nerveux, -ses mains se rencontrèrent, il applaudit; aussitôt, le geste se propageant d'un bout à l'autre de l'amphithéâtre en un formidable crépitement, les applaudissements éclatèrent. Tout le monde était debout, contemplant la grande Hersberg qui, déconcertée à cette apothéose théâtrale, ne souriait plus, demeurait là, face à l'ovation, un peu farouche, plus étonnée que ravie, et souhaitant la fin de ce tapage.

Après, ce fut la débandade des élèves et des curieux par les degrés obliques et étroits qui dévalaient au travers des gradins. On entendait un brouhaha de foule. Avant de franchir les portes de sortie, des jeunes gens se retournaient pour revoir une dernière fois celle qu'ils nommaient avec un léger trouble « Hersberg ». Elle rassemblait en hâte les notes de son cours, et donnait quelques ordres à ses préparateurs, quand l'inconnu à barbe rousse, relevant le col de son pardessus, s'approcha, sur la prière de sa fille, de

la table d'expérience. Tous deux s'inclinèrent encore pour examiner le lliermium.

— La chaleur produite est-elle appréciable au toucher? demanda le père.

Mademoiselle Hersberg dit en souriant :

— Non, monsieur, ces fragments sont trop peu importants. C'est un rayonnement que seul un thermomètre très sensible noterait, ou bien un épidémie d'une délicatesse exceptionnelle.

Et, involontairement, ses yeux allaient à la frêle jeune fille à la fois chétive et ardente, aux prunelles rêveuses, au front si singulièrement développé sous une chevelure de lin. Elle ajouta:

— Tenez, mademoiselle, ôtez votre gant.

Une main délicate et longue, un peu trop

osseuse, apparut. La chimiste complaisante y laissa lomber un grain de thermium. La petite Oldsburgeoise rougit de plaisir.

— Oh! dit-elle d'un ton passionné, il me semble que cela me brûle ; c'est toute l'énergie, toute la vie de ce corps nouveau que je sens. Ah! penser que cette petite chose va en bouleverser tant d'autres grandes. Que votre œuvre est belle, mademoiselle!...

Enigmatique,yle père fit un signe. La gamme glauque fut aussitôt déposée sur la plaque de Terre; la jeune fille et lui sortirent, en saluant très courtoisement la chimiste.

Alors Clara Hersberg se dirigea vers le laboratoire contigu; mais son regard rencontra les

deux aides, rigides en leur tablier noir, les bras ballants, les traits décomposés. Et elles dirent :

— Vous ne les avez pas reconnus?

— Qui ça?

— C'était... c'était le roi et l'archiduchesse... Les agents de police qui les accompagnent partout les attendaient, disséminés sous les arcades de la cour...

Mademoiselle Hersberg ouvrit le robinet d'eau chaude au-dessus du bassin de porcelaine blanche, et dit, tranquille, en se lavant les mains :

— Fort bien, et après?

Iî

Il n'était pas neuf heures. Clara Hersberg sortit de l'Hôtel des Sciences, rue aux Juifs, et longea la grille du Palais-Royal. C'était une nuit sans lune. Au-dessus de la jeune femme, des gargouilles fantastiques allongeaient leur col écailleux entre des contreforts noirs, et au-dessus encore s'élevait la futaie des clochetons, des pinacles, qui hérissaient le palais gothique sur ses quatre faces. Mais Clara n'était ni poète, ni rêveuse ; le charme de la ville archaïque ne l'arrachait pas à ses pensées exactes. Elle ne vit pas, en cette nuit d'octobre fraîche et mystérieuse, la cité de songe que composait ce palais aux broderies de pierre, aux lucarnes pareilles à de minuscules cathédrales, entouré d'une ronde d'églises édifiées du xine au xivc siècle. C'étaient Saint-Gelburge aux trois

étages d'arcs-boutants superposés, Saint-Wilhelm primitif et trapu, Saint-Wenceslas, la basilique transparente, avec ses délicates murailles de vitraux qui se nacrent la nuit, c'était, enfin, la pesante matrone de pierre, la métropole catholique, Saint- Wolfran , placée sous le même vocable que le roi, lourde sous son soubassement comme une montagne, tendant au fond du parvis le rideau de sa façade ciselée, puis, fuselant ses formes, s'élevant de galerie en galerie jusqu'à cette flèche de fonte d'un noir d'encre sur les ciels les plus sombres , aiguille fantomatique orientant les âmes.

Les rues au tracé sinueux, ignorantes de l'alignement, gardaient leur style irrégulier : les pignons se heurtaient, les fenêtres à petits carreaux apparaissaient dans l'encorbellement orné de figures grimaçantes. Et l'on rencontrait encore le beffroi juché sur son horloge monumentale; le jaillissement d'une fontaine chantante, issue d'un J** motif architectural que l'Apocalypse avait inspiré; un portail serti de roses de pierre; l'ancien jardin d'un monastère converti en square anglais, mais où les massifs de verdure s'entremêlaient d'arceaux, de colonnettes et de statues lépreuses. Et Oldsburg gravissait ainsi une pente douce, escaladait une colline riante où les maisons du haut quartier s'espaçaient parmi les jardins, tandis qu'au sud, sur la rive gauche du fleuve, elle s'étendait encore en un sombre faubourg popu-

laire où régnaient les farouches casernes de l'industrie. L'ensemble des cheminées d'usines, do l'autre côté de l'eau, faisait face à la cité des clochetons et des flèches.

C'était vers ce faubourg enfumé que se dirigeait Clara llersberg.

Les quais étincelaient, les orchestres des grands cafés laissaient entendre les envolées berçantes des valses lithuaniennes si capiteuses; les violoncelles chantaient; l'éclat des lustres éclairait jusqu'aux berges. Les cinq baies lumineuses du foyer de l'Opéra jetaient une lueur d'incendie. Quatre autres théâtres s'échelonnaient, dominant le port; aux entr'actes, une foule excitée en sortait bruyamment. Clara, de son marcher ferma et vif, s'engagea sur le pont central.

Alors tout devint sombre, monotone et plat, les rues, les places, les maisons. Des ruisseaux, issus d'une filature proche, roulaient encore une eau fumante; d'autres, venant d'une indiennerie, se teintaient de fuchsine et l'on aurait cru du sang. Et mademoiselle Hersberg, qui n'avait remarqué ni les poèmes de la pierre, ni la grâce musicale des fontaines gothiques aux carrefours, ni le clinquant joyeux des lieux de fête, ni la noire splendeur du fleuve dans la nuit, devint soudainement attentive et triste; elle suivait des yeux le ruisseau rouge, en marchant : elle soupira douloureusement. Si ce n'était pas le sang de la plèbe industrielle, est-ce que cela n'évo-

quait pas ses. souffrances, son travail, sa vie qu'elle donnait jour à jour, goutte à goutte, pour la plus haute prospérité de la richesse nationale?

Toute la sensibilité de la savante s'était réveillée. La pitié pour les malheureux, une pitié philosophique, raisonnée ' et raisonneuse, était à peu près la seule manifestation de sa vie sentimentale, et c'était cependant une vie sentimentale ardente, tout en profondeur et en force. Clara désirait le soulagement, la fin de la misère, royalement, non de telle ou telle misère privée, selon l'ordinaire bonté féminine, mais du paupérisme, comme l'y portait la méthode de son esprit scientifique. Il y avait alors en Lithuanie une confédération collectiviste établie en société mi-secrète et qu'on nommait l'Union. Clara Hersberg en était une des colonnes, et c'est pourquoi, ce soir-là, elle s'en venait à la petite fl-alle publique où le comité délibérait.

ut dans une taverne d'aspect misérable qu'elle entra, Sept à huit tisseurs à mine d'alcooliques étaient assis sur des bancs devrait la chope de bière ou le verre d'absinthe; elle passa; le patron du débit, sans mot dire, se leva en manches de chemise, lui ouvrit une porte, Elle se trouva dans la salle du conseil

Des bancs y étaient rangés comme pour un prêche. De Fandrinople rouge drapait les murs à mi-hauteur. Et sur une estrade exhaussée de

deux marches, et qu'éclairaient deux lampes à pétrole accrochées aux murailles avec leurs réflecteurs, cinq hommes étaient assjs autour d'une table de bois noir. Au-dessus d'eux, des drapeaux rouges en faisceaux flottaient. C'était sordide, obscur et malodorant

Clara Hersberg ne s'était pas encore engagée entre les bancs que l'un des hommes fut debout, les yeux fous, blême et comme béant de bonheur. Il repoussa la chaise de paille, vint à elle; elle lui sourit et lui tendit la main Cet homme pâle, aux boucles noires striées d'argent, anémique, exténué de rêve, c'était Ismaël Kosor, le chef de l'Union, auquel mademoiselle Hersberg était secrètement fiancée. Illaregarda en silence, toute une minute, en tenant dans les siennes les mains gantées. Les choses s'étaient voilées autour de lui. L'infinie fatigue qu'exprimait son être fiévreux, il semblait la reposer délicieusement à la vue de Clara; et ses traits ravagés se détendirent en une sorte d'extase. Elle lui souriait t presque maternelle. Elle dit seulement ;

— Cher ami.,.

— Venez, prononça-t-il avec une ferveur secrète, venez vous joindre à nous, vous êtes entrée ici comme une lumière,..

Les quatre autres s'avancèrent pour souhaiter h bienvenue à la camarade. C'était le vieil Heinsius aux lourdes épaules, à la longue barbe blanche, l'air inspiré comme un prophète ; c'était

Conrad, l'adolescent violent qui rêvait de révolutions flamboyantes; c'étaient Johannès Karl et Gœthlied, deux plébéiens épais et calculateurs, qui rebâtissaient la société future en des cahiers de chiffres pareils au compte gigantesque de quelque contremaître Clara dit à Ismaël :

— Je viens de faire à mon cours la démonstration de mon nouvel élément. J'ai encore produit du thermium, très rapidement même ..

— Ah! fît Kosor indifférent. Nous autres, nous venons de décider de grandes choses Si les taxes sur le blé et sur le charbon sont votées par la Chambre, l'ouvrier ne pourra plus vivre cet hiver. D'ailleurs, en prévision du renchérissement de la houille, les industriels parlent déjà d'une diminution de salaire. Alors la grève s'imposera.

— Les pauvres gens! soupira mademoiselle Hersberg dont le visage s'assombrit, vous allez les faire souffrir davantage.

— Il le faut, dit Johannès KarL Actuellement les salaires oscillent entre le strict nécessaire à la subsistance du tisseur et un peu moins que le strict nécessaire. Quand ils oscilleront entre un peu moins que le strict nécessaire et encore un peu moins, ils deviendront mathématiquement inacceptables.

Et il tendit une feuille de papier où il avait établi le budget d'un ouvrier sur les bases

actuelles, et, au-dessous, sur les bases redoutées.

— D'ailleurs, ajouta Conrad, il est temps d'agir.

Heinsius, le vieux sage, déclara :

— Peut-être. Il n'y aura pas à attendre énormément db cette grève en résultats immédiats. Il est bon cependant que le peuple prenne conscience de sa force. Ce qu'une génération ne fait pas, une autre le fera. N'ayons pas trop de hâte; nous travaillons de concert avec la fatalité.

Mais tout frémissant, de*s yeux de braise dans son visage fripé de rides, Kosor s'écria .

— Le bonheur est urgent!

Clara Hersberg revenait à ses douces et pratiques conceptions de femme,

— Mes amis, la grève c'est fort bien, 'mais il faut savoir la rendre le moins douloureuse qu'il sera possible. Avez-vous dès maintenant pensé à établir une caisse qui alimenterait les grévistes pendant tout le temps de leur chômage.

— Nous avons la caisse de l'Union, dit Gœthlied.

Clara secoua la tête avec indulgence.

— Oui, le premier capital collectif... C'est maigre pour nourrir dix-huit mille hommes. . Vous le savez, mes amis, le peu que je possède est à l'Union. Donc tablez sur une mise de fonds qui doublera à peu près le capital actuel. Et puis nous avons des sympathies parmi les intellectuels d'Oldsburg, il faudra recourir à eux.

Déjà Johannès Karl, abattu les coudes contre la table et le visage siir son papier, crayonnait des chiffres. C'étaient des évaluations par semaine, par jour, par tête, de ce qui serait nécessaire pour soutenir les grévistes. Kosor dit:

— Toujours la plaie sociale de l'argent cause fatale d'inégalité! Quand nous l'aurons aboli, le règne du travail facile et nourricier commencera, et si nous n'y parvenons point par des combinaisons économiques, je sais, moi, qui ruinera le système monétaire social, c'est Ismaël Kosor dont les travaux marchent.v

Lui aussi était chimiste etunventeur, mais contempteur de la scolastique, empirique, divinateur, mêlant des rêves aux formules, substituant son désir aux équations. Un jour, en taisant passer un courant électrique dans un sel de soude, il avait formé un résidu qui, lavé, étincela en minuscules paillettes, comme de l'or. Et il avait clamé sa découverte comme une contribution magistrale à la théorie de l'unité de la matière. Introduit par Clara, il avait obtenu un laboratoire à sa commodité à l'académie d'Oldsburg; seulement les savante ne le prenaient pas au sérieux, et comme, au bout de plusieurs semaines, en dépit de tous les courants électriques, son chlorure de sodium demeurait toujours du gros sel, on lui signifia que son bail à l'Hôtel des Sciences avait pris fin. Alors il cou-

tinua ses expériences en chambre, misérablement, mais inlassable, soutenu par sa chimè

— Mes travaux marchent, continuai t-il, d( voix sourde et métallique, mettant mille fois audessus de l'obscur thermium de Clara cet or naissant créé un jour par lui, et jamais revu depuis ; trois piles fonctionnent actuellement chez moi, l'expérience doit aboutir demain, et, cette fois, je suis sûr du résultat. D'ailleurs, la semaine prochaine, j'irai à Hansen, où l'Ecole municipale de Chimie met un laboratoire à ma disposition, j'opérerai sur une plus grande échelle, et l'on pourra apprécier en grammes l'or produit. Comprenez-vous, comprenez-vous la formidable perturbation : For apparaissant chaque fois que Ton reproduira l'expérience selon que je l'aurai formulée, l'or créé en masse, abondant, roulant sur le marché et submergeant de lui-même, sans aucune révolution, les misérables petites pièces auxquelles on attribue actuellement la représentation de la fortune publique et qui perdraient, du fait de cette surproduction, jusqu'à leur valeur intrinsèque?

— Oui, dit Clara éblouie, cette ruine de l'or par l'or, quelle intervention bienfaisante dans l'enfantement de la société future : elle s'édifierait alors d'elle-même sans secousses. Avec le salariat auraient péri l'extrême richesse et l'extrême misère >

Elle avait la crédulité des gens de science que

rien ne peut étonner; Kosor était son grand homme et elle croyait en son génie d'inventeur. Mais Gœthlied, qui avait bâti la cité de demain sur d'autres fondements et qui avait besoin que l'argent et l'or subsistassent pour que sa théorie de citoyen fonctionnaire d'État fût vraie et applicable, protesta en faveur de l'ancienne base d'échanges.

— Oui, Gœthlied, oui, dit Kosor doucement, de ce ton persuasif etinsinuant qui, plus que ses paroles, gagnait' l'âme des foules; cependant, cher ami, vous voyez bien que nous piétinons sur place ; la société ne veut pas se laisser entamer. Mais l'abolition de l'or, ce serait l'expropriation naturelle. Le jour où j'aurai tué l'or en le créant, les riches se regarderont, stupides, comme si le contenu de leurs coffres-forts s'était soudain changé en cailloux. Le roi lui-même, incapable de solder les gages de sa domesticité chamarrée, — car, évidemment, le papier-monnaie, ne représentant plus rien, n'aurait plus cours, — verrait tomber tout son luxe et tout son prestige, et partant toute son autorité; son autorité qui tient dans l'or de ses caisses, dans l'or de ses uniformes et des aiguillettes des aides de camp. Wolfran à bas, et c'est le règne de la république unioniste qui commence, la démocratie s'organisant ellemême en toute dignité

Tous l'écoutaient en silence, avec le rayonnement de disciples quand le maître parle, Clara

elle-même se laissait bercer à ce grand rêve d'une révolution pacifique qui assurerait le bonheur à tous sans avoir versé une goutte de sang. Puis, l'esprit plein encore de sa leçon récente à l'amphithéâtre, elle y revînt, ramenée par Kosor.

— Vous ne savez pas, Ismaël, le roi, il était à mon cours, tout à l'heure; il est venu incognito assister à ma démonstration de la genèse du thermium; je ne le reconnaissais pas; j'ai même, sans le savoir, échangé quelques mots avec notre grand monarque.

Elle riait, Kosor secoua la tête.

— Non, vous vous êtes trompée, il aurait eu trop peur. Vous savez bien que depuis le jour où il reçut, en plein faubourg, un fer à cheval au visage, il ne sort plus que précédé de ses licteurs et suivi de sa garde prétorienne, il ne circule plus qu'en carrosse blindé. Vous vous êtes trompée, Clara, c'était un autre, quelque beau garçon roux que vous aurez pris pour lui.

— Lui ou un autre, qu'importe! dit Clara, Vous pensez bien que Sa Majesté ne m'a pas éblouie.

Alors, tous accablèrent le roi. Au faubourg, on ne le nommait plus que par le sobriquet de Paincher. Comment! A une époque où, grâce au progrès, le blé vous arrivait de partout, d'Amérique, de France, d'Allemagne, à un prix si minime, voici que des lois de protection rétablissaient des tarifs de famine ! Il favorisait ainsi

les agriculteurs, hommes peu intéressants, pour la plupart petits propriétaires possédant le sol qu'ils cultivaient. La preuve qu'ils constituaient une caste jouissante et satisfaite, c'est que toute la campagne lithuanienne demeurait réfractaire aux théories collectivistes de l'Union. C'était à ces gens-là qu'allait la sollicitude du gouvernement royal qui, pour les avantager, exténuait la grande majorité du prolétariat.

Chacun disait son mot. Clara elle-même frémissait à la formidable inégalité qui plaçait un homme si haut et la majeure partie de la na si bas. Gœthlied et Johannès Karl évaluaient le nombre des familles qu'on aurait pu nourrir rien qu'avec les folles prodigalités de la cour. La pitié de Kosor pour la plèbe des grands centres, qu'il avait seule connue, s'exprimait en phrases passionnées : une ferveur apostolique embellissait son être chétif. Clara sentait pour lui un respect grave et tranquille.

Quand les quatre meneurs eurent quitté la salle du comité, elle et Kosor demeurèrent seuls sous les drapeaux rouges qui pendaient.

— Tu remontes seule à ta maison, lui dit-il, là-haut..., dans cette nuit?

— Mais, Ismaël, comme toujours.

— Elle est gaie ta maison solitaire?

— Elle n'est pas triste, Ismaël, elle est pleine de travail, de pensée, d'espoir.

— Quel espoir?

— Tu le sais bien, mon ami, celui d'y vivre avec toi le jour où la cause aura triomphe, où nous aurons droit au bonheur, l'ayant donné à nos frères.

I! resta silencieux, abattu; puis, au bout d'un instant, d'une voix sourde :

— Je voudrais être le chien qui te garde, le serviteur qui t'obéit, le tapis que tu foules, le feu qui te réchauffe, le lit où ton corps repose.

Elle lui prit la main fortement comme celle d'un enfant que l'on apaise.

— Tu es mon frère, mon ami, la lumière de ma conscience, tu seras un jour le compagnon de toutes mes heures. . .

— Ah! cria-t-il les bras tendus, je t'aime, Clara!

— Chut! dit-elle en se reculant, écoute... Dans le débit contigu, • des voix d'ivresse

entamaient la Chanson du Charbon, que le petit Conrad, poète, avait écrite en vue des nouveaux décrets. C'était une complainte d'une tristesse infinie, avec des couronnements de révolte. Kosor et Clara demeurèrent muets, repris par la griserie humanitaire; puis ils sortirent ensemble. Sur le trottoir, ils se séparèrent.

C'est sous le règne du roi Wenceslas, père de Wolfran, que le vieux docteur Kosor aval é l'éclat de son génie révolutionnaire. Toujour a lutte avec T'État, la plupart du temps er 1soané, inondant la Lithuanie de brochures communistes, de pamphlets, de libelles, prép int des complots, fomentant des insurrect: rts, accueilli tantôt en Allemagne, tantôt en Fronce, il n'avait pas cessé de prêcher toute sa vh la simpliste formule de l'expropriation général du partage des biens, et il était mort déporté, <, la petite colonie pénitentiaire que possédait la Lithuanie, dans le Pacifique.

Descendant d'une riche famille de médecin oldsburgeois, il s'était dépouillé de tout bi^ gardant seulement, dans le haut de la ville, urio

LE MÉTIER DE n 01 25

petite maison blanche entourée d'un jardin. C'est là qu'il demeurait quand il n'était ni détenu, ni proscrit. Jamais on ne lui avait connu de compagne. Mais il avait élevé le petit Ismaël, le, fils d'un frère, et comme il était lui-même savant chimiste, il s'était efforcé de lui inculquer cette science qu'adorent les révoltés. A dix ans, le neveu faisait avec l'oncle des réactions dans l'étroit laboratoire ouvert survie jardin.

Un jour, un médecin de service à l'une des maternités d'Oldsburg parla au docteur Kosor d'une petite fille qui venait d'y naître et dont la mère, élégante et inconnue, morte peu après la naissance de l'enfant, avait pris de telles précautions que son identité n'avait pu être établie. Le plùtionnaire, qui approchait alors de la cin-

. aitaine et dont la sensibilité s'aiguisait chaque j .r davantage du fait de sa vie apostolique, ne résista pas à l'impulsion qui le poussait à prendre cette orpheline. Ses amis ne s'expliquèrent pas son acte. Il était pourtant très logique chez un être plein d'affectivités, qui n'avait jamais connu de tendresse féminine et

i entrevoyait, au déclin de son existence, la

issîbilité d'une paternité d'emprunt. L'homme

mûr rêvait d'une Antigone pour ses vieux jours,

et il adopta le nouveau-né fragile qui reçut le

nom d'Hersberg, d'un village lithuanien voisin

la frontière russe.

Le petit Ismaël venait d'avoir dix ans. Déjà

grave comme l'homme qu'il copiait en tout, il s'associa à l'acte paternel. Une femme de service fut louée pour élever le bébé : le gamin la surveillait farouchement, berçait lui-même l'enfant, la comblait de soins, lui apprit à marcher. C'était, à ses yeux, une petite statue merveilleuse et délicate qu'il craignait toujours de briser.

La Lithuanie ne jouissait pas alors de la constitution libérale qu'elle devait recevoir de Wolfran V, au début du règne de ce prince. Pas de représentation nationale, une autocratie redoutable, nulle liberté de presse, le crime politique terriblement puni. Quand, pour avoir signé quelque factum trop virulent, le docteur Kosor devait se soumettre à ce qu'il appelait familièrement c< une absence », le sérieux Ismaël travaillait seul à la maison et surveillait la fillette. Au bout de quelques mois, on voyait arriver au logis le maître, la barbe allongée, les cheveux blanchis, auréolé de son martyre; ses enfants adoptifs couraient au-devant de lui dans le jardin; il les caressait en pleurant. Ismaël était véritablement le fils de son esprit; il le nourrissait de tendresse humanitaire et de science. Clara était la plus jolie enfant qu'on pût voir, la plus gracieuse, la plus spirituelle. Le docteur vieillissant s'attendrissait à la trouver chaque jour plus charmante; il l'imaginait à vingt ans, radieuse, instruite et belle. Ismaël en aurait trente, il aurait hérité son œuvre, il la mènerait à bien. Et Kosor, qui con-

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naissait maintenant la trisl j

s'éteignent sans descendance, désirait qu'une r

naquît de ces beaux enfa es dans la lui

Il les mariait en rêve. Il mourrait dans leurs

bras, emportant dans te tombeau la noble

de leur jeunesse, de leur force et de leur amour.

Ce ne devait pas être la fin de ce patriarche de la révolte. Clara n'avait pas dix-huit aTis. G'él une magnifique adolescente à la cérébraïité virile que toutes les sciences passionnaient également. Elle préparait l'Académie d'Oldsburg et avait choisi l'agrégation de chimie par admiration peur les deux hommes qui orientaient sa vie. Son charme, sa douceur faisaient l'orgueil du vieux. Kosor, et Ismaël, de toute la fougue de sa jeunesse, l'aimait.

Ce fut à ce moment qu'un parti libéral se créa en Lithuanie, en dehors de toute attache avec les révolutionnaires. Le roi Wenceslas, inflexible devant les nécessités de l'époque, réfractaire à toute concession, mécontentait jusqu'à la bourgeoisie. Le vieux Kosor crut le moment favorable à l'éclosion du grand complot dont il avait caressé l'idée toute sa vie. Il tenta de s'assurer les forces militaires; il se multiplia, fonda des sections dans toutes les places armées du royaume, ro fournit de fusils et organisa une petite* cohorte d'un millier de tisseurs, de sans-travail et de repris de justice. On devait s'emparer de la personne du roi le jour où il se rendrait au Château-

Conrad, résidence d'été, situé à un kilomètre environ du faubourg. Ismaël dirigeait le mouvement provincial. Les révolutionnaires, une fois maîtres du roi et de l'armée, le seraient aussi du gouvernement. Wenceslas servirait d'otage.

Mais le vieux roi possédait une polioe incomparable. Le complot fut déjoué et avorta. Les perquisitions faites chez le docteur Kosor amenèrent son arrestation, celle d'Ismaël et des principaux fauteurs. Ces derniers furent condamnés au bannissement à temps. Pour le vieillard, ce fut la déportation,

Il ne devait pas voir l'épanouissement de Clara, sa jeune gloire, les travaux qui la rendirent à vingt-cinq ans célèbre dans l'Europe. Il mourut dans l'île lointaine, quelques années après y être arrivé. Clara Hersberg demeurée seule dans la petite maison, parmi les jardins de la ville haute, sentit son cœur se briser; l'amertume qu'elle n'avait point encore connue y pénétra, et elle s'indigna pour la première fois avec chaleur contre l'ordre établi, qu'elle n'avait jusqu'ici critiqué que par complaisance. Ses sentiments révolutionnaires étaient plus faits d'amour que de haine; mais la tristesse de cet exil et de cette mort solitaire l'arma soudain. Elle eût encore été plus âpre, si le grand régulateur qu'est le travail n'avait occupé désormais toutes ses facultés.

A l'avènement de Wolfran, Ismaël Kosor fut amnistié et revint à Oldsburg. Il avait trente-cinq

ans. Inconsciemment, la forte Clara qui avait fait seule sa vie, attendait de lui le soutien que la plus vaillante femme souhaite, d'instinct. D'ailleurs, peu tournée aux songeries, elle voyait en lui, avec un grand calme, le compagnon futur auquel les vœux de son père l'avaient destinée. Mais l'homme qui revint alors n'avait plus l'armature morale qui avait fait jusqu'ici sa haute stature philosophique : l'influence du grand vieillard. Abandonné à lui-même, le rêve plus que la pensée le dominait; il ne possédait plus cette belle santé spirituelle qui peut se rencontrer chez les apôtres des doctrines les plus diverses. Le régime de la détention avait en outre ruiné son être physique. Son existence semblait une succession d'impressions nerveuses et violentes. Quand ils s'étreignirent, Clara l'accueilli comme un frère blessé.

Elle était déjà chargée de cours à l'académie d'Oldsburg. Elle y dirigeait le laboratoire de chimie expérimentale. Sa situation était assurée, presque brillante, tandis que, réfrâctaire à tout classicisme, suivant jusque dans la science sa fantaisie, concevant la chimie comme un art, Ismaël était encore à trente-cinq ans dans l'incapacité de gagner sa vie. Son nom, ses condamnations lui fermaient la porte des laboratoires industriels. Alors il se glorifia d'apprendre un métier manuel et se fit cordonnier.

Il avait soif de Clara; son amour le consumait;

mais elle ajournait sans cesse l'union, et il se résignait, l'ayant toujours traitée en femme presque dwine. Elle lui paraissait mystérieuse, insaisissable, incompréhensible : il était pour elle le compagnon d'enfance dépourvu de secret et d'inconnu. Il était amoureusement curieux d'elle : elle ne l'était pas de lui. Elle commandait leur destinée, car sa nature pondérée se sentait la plus forte. D'ailleurs sa belle carrière pleine de joie la satisfaisait; pourquoi "se donner si vite? Il y avait dans la certitude de l'union future, dans leur tendresse mutuelle, une joie paisible qui contentait pleinement la jeune fille, et sans s'expliquer ses résistances elle les justifiait ainsi aux yeux d'Ismaël î

— Tu sais bien qu'en pensée je suis déjà ta femme. Mais si je t'appartenais dès maintenant, notre bonheur ruinerait notre œuvre. Notre maître, lui, ne s'est jamais permis d'aimer. Il savait bien que les tendres délices de l'amour absorbent les énergies et qu'un pasteur d'hommes se doit tout à son troupeau. Tu as recueilli son héritage, Ismaël; le prolétariat souffre; comment serais-tu tout à ta tâche si nous, nous.étions tout l'un à l'autre? Vois tous les meneurs, Jes philosophes, les prophètes • ils ont repoussé la femme de leur vie. Tu n'es point seul. Je t'aime tendrement, je serai à toi le jour où tu auras triomphé.

— Et notre jeunesse, gémissait-il, notre jeu-

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nesse qui s'en va sans que nous l'ayions baignée dans la lumière de l'amour.

— Qu'importe la jeunesse! reprenait Clara, notre attachement se rit des ravages du temps; la beauté que nous cherchons l'un dans l'autre, les années n'y touchent que pour l'ennoblir Quand tu auras recréé le pays, ne seras-tu pas pour moi comme un dieu?

Alors il déserta la maison de la haute ville qu'il abandonnait à la fille adoptive du vieux Kosor et il s'établit dans une mansarde de l'obscure rue aux Juifs, près du Palais-Royal, comme une bête qui se tapit dans l'ombre, l'œil sur son ennemi. C'est de là qu'il agitait le pays, préparant la révolution sociale.

Le communisme du docteur Kosor avait évolué. On n'en était plus à la doctrine simj du partage des biens. L'appropriation ne s'effectuerait plus en faveur d-es citoyens, mais au profit de l'Etat. Le collectivisme était né avec ses rouages compliqués de société d'artifice, créée de toutes pièces. Et c'était une organisation savante qui exigeait des statisticiens, des calculateurs. Déjà les révolutionnaires étaient des bureaucrates : prélude à l'universelle administration future.

Il y avait encore dans le pays un parti républicain qui se fût arrangé de la situation écoaomique actuelle à condition que la démocratie accédât au pouvoir. Mais ce parti avait été très

affaibli à l'avènement du jeune roi qui, en donnant satisfaction à tous les desiderata du mouvement libéral bourgeois formé sous le dernier règne, avait détaché du bloc républicain tous ces mêmes libéraux entrés par mécontentement dans l'opposition. Wolfran avait, dès la première année de son règne, 'acheté leur loyalisme au prix d'une constitution. Trois cents représentants du pays nommés par le suffrage universel composaient une Chambre de délégués. Ce parlementarisme était cependant superficiel du fait même qu'une Chambre-Haute, formée de cinquante nobles que le roi nommait, proposait les lois à la Délégation, et, en cas de désaccord, possédait le pouvoir de la dissoudre de concert avec le grand maréchal d'Etat, chef du gouvernement. Mais les mandataires du peuple discutaient le budget, votaient les lois et parfois les modifiaient. La liberté , de la presse avait été instaurée, et les délits politiques ne ressortissaient plus qu'aux tribunaux correctionnels. C'était assez pour satisfaire l'immense contingent de la classe moyenne : le peuple pensant, à la culture modeste, celui qui vit, avec tant de dignité, dans une médiocrité stricte mais décente, et qui s'occupe plus à l'embellir qu'a en tirer sujet de haine. Wolfran, à ne considérer que cette portion si honorable de la nation, était donc extrêmement populaire. Mais les partis révolutionnaires avaient trop trituré les masses pro-

fondes du prolétariat, on avait trop cultivé 869 sentiments d'envie, et aussi la misère y était trop affreuse pour qu'il pût aimer le grand responsable dans son luxe, dans son prestige et dans son autorité à qui l'on croyait tout le mal imputable, (juaiit aux provinces agricoles du Nord- Ouest, aux régions montagneuses du Sud-Est, leur population tranquille et inculte^ parfaitement indifférente à la politique, ne comptait guère.

C'est à cette page de son histoire que Wolfran V commença de mettre à exécution son système protectionniste. Et il sembla, dès lors, que tout l'effort accompli par lui depuis six années pour conquérir son peuple eût été rendu vain. Le pays s'indigna. Les plus conciliants, les plus faciles, se sentirent mûrs pour l'opposition dès que leur bourse se trouva touchée par renchérissement des denrées. Toute la presse se souleva; seul le Nouvel Oldsburg, journal officiel, défendit le principe. On comptait à juste titre sur la résistance de la Chambre. Elle se composait, pour le plus grand nombre, des délégués de la démocratie industrielle* ils devaient opposer leur veto et n'y manquèrent pas. Les nouveaux droits de douane furent repoussés à une écrasante majorité. La Haute-Chambre délibéra un jour et une nuit. Elle siégeait au Palais même. On raconta qu'il y eut, cette nuit-là, une continuelle allée et venue du grand maréchal d'Etat, entre

la salle de séances et le cabinet royal. Le lendemain, la Lithuanie connut qu'en vertu des pouvoirs donnés par la constitution, la Ilaute- Chamhre avait dissous celle des délégués.

Ce fut, par tout le royaume, un énorme tumulte. La poigne royale crevait le ' rideau constitutionnel derrière lequel, depuis six ans, elle se dissimulait; elle apparaissait musclée et inflexible, et ' la nation, pleine encore de s&$ illusions de liberté, se cabra. Il y eut des manifestes, des réunions républicaines, des articles de journaux, des brochures unionistes. Cependant, brusquement, avant les nouvelles élections législatives, les tarifs douaniers votés par la Chambre- Haute commencèrent d'être appliqués.

En ce temps-là, Ismaël Kosor était à Ilansen, le grand port lithuanien ; penché sur ses piles, il surveillait la miraculeuse éclosion de l'or. Clara Hersberg, en blouse blanche, manipulait le thermium devant unç vingtaine d'élèves, en son laboratoire de chimie expérimentale. Bien qu'elle se crût douloureusement atteinte par co coup qui blessait en même temps son orgueil libertaire et sa pitié pour l'ouvrier, elle était toujours plus prise par sa science que par sa sociologie. Elle n'eût point été sociologue sans les deux Kosor; au lieu qu'en dépit de tout elle eût cté savante. Et quand Ismaël n'était point présent pour exciter sa foi révolutionnaire, cette foi s'attiédissait. Un seul fait ressortait à ses yeux ; la plèbe allait souf*

frîr davantage. Elle a\ jà promis toute son

épargne; elle aurait voulu donner, donner..:

Et ce fut alors que dans sa vie d'une rectitude si absolue survint un événement singulier, ce qu'elle aurait appelé un phénomène de la destinée : le fait le plus inattendu, le plus dissemblable de ceux dont avait été tissée son existence.

C'était un matin de novembre; quatre grandes baies vitrées laissaient pénétrer un jour blanc dans le laboratoire où quinze à vingt expériences se poursuivaient à la fois, conduites par autant de jeunes hommes. Les tables d'expériences couraient au long des fenêtres, et les élèves y manipulaient en silence, quand un garçon de service entra, s'approcha de mademoiselle 11ersberg et lui remit la carte d'un personnage qui désirait la voir. Clara versait un acide, goutte à goutte, dans une éprouvette délicate ; d'un regard, elle lut la carte déposée sur la table.

COMTE W. THAVEN

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