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CHAPITRE PREMIER

§ Ier. — LE CABINET EN ESPAGNE ET EN PORTUGAL

Vers les premières années du xvne siècle, la mode délaissa sans retour les œuvres sévères des menuisierssculpteurs .de la Renaissance, pour rechercher des meubles plus précieusement travaillés, dans lesquels la richesse de la matière l’emportait sur la conception artistique. Les antiques dressoirs et les armoires à double corps furent remplacés par les cabinets d’ébène ou de bois exotiques, revêtus de pierres dures ou d’incrustations en os et en ivoire qui répondaient mieux au caractère décoratif des demeures contemporaines du règne de Louis XIII et des premières années de celui de Louis XIV.

Le cabinet n’était pas un nouveau venu; cependant il serait difficile de préciser la date de son apparition chez nous. On le trouve presque à la fois en Espagne, où il était en usage parmi les populations moresques, et à Venise où il avait été apporté d’Orient par le commerce maritime. Tel il était lors de son importation

dans nos contrées, tel il est resté dans son pays originaire où tout est immuable; mais le génie particulier de chaque peuple de l’Europe ne tarda pas à lui faire subir des transformations qui altérèrent profondément son aspect primitif.

Dans la série des meubles de l’école espagnole, nous avons cité plusieurs cabinets exécutés vraisemblablement par des artistes musulmans travaillant pour les nouveaux dominateurs chrétiens. La péninsule ibérique produisit un nombre considérable de ces meubles à partir de la fin du xve siècle, et l’activité de ses ateliers se soutint pendant les deux siècles suivants. Elle parvint à expulser les cabinets de Nuremberg de la plupart des marchés européens, et un édit de Philippe III, daté de i6o3, interdit l’entrée en Espagne des pièces venant de l’étranger. Elle avait d’ailleurs à sa disposition les bois d’acajou et les bois de diverses nuances que lui fournissaient les provinces tributaires de l’Amérique, tandis que le Portugal tirait le bois d’ébène et l’ivoire de ses possessions d’Afrique et de l’Hindoustan.

Les ouvriers espagnols parvinrent avec peine à s’affranchir de la tradition moresque. On retrouve dans leurs œuvres décoratives un aspect lourd et une tendance à l’expression emphatique, qui les classe en dehors des meubles produits sous l’influence de la civilisation européenne restée sans mélange. Il est juste d’ajouter qu’elles regagnent par l’originalité de la forme ce qui leur manque au point de vue de la composition.

Ces observations s’appliquent principalement aux monuments de la première époque; plus tard, on ne remarque pas une différence aussi nettement accusée

dans le style des cabinets provenant des ateliers de l’Espagne. La province de Tolède semble avoir été le lieu le plus actif de cette pro-duction et ses produits sont généralement désignés sous le nom de Varguenos, qui leur vient de la ville de Vargas. Par le caractère de leurs ornements géométriques ils se rapprochent du goût oriental. Leurs abattants sont garnis de plaques ajourées en fer doré, qui portent le plus souvent les deux lions affrontés de l’Aragon, accompagnant une serrure formée par deux longues tirettes cannelées. A l’intérieur sont disposés une suite de petits tiroirs ou de casiers décorés des mêmes ornements. Ces meubles reposent sur un pied formé par quatre colonnes, accouplées de chaque côté et réunies par un entrejambe et par une galerie ajourée. Le musée de South-Kensington à Londres possède plusieurs de ces cabinets. L’un des plus intéressants est décoré d’ornements en ivoire peints et dorés dans le goût moresque; on croit qu’il provient de la fabrique de Vargas. Un autre cabinet en bois de noyer aux armes des royaumes de Léon, de Castille et d’Aragon, et aux chiffres de Charles-Quint, repose sur six pieds réunis par une arcade. L’intérieur présente un sujet central où se voit l’entrée des animaux dans l’arche; les côtés intérieurs sont décorés d’incrustations en bois qui rappellent les ouvrages attribués à la certosa de Pavie. Un troisième meuble, dont le pied en bois de noyer porte des appliques en métal, est orné de figures allégoriques en ivoire se détachant sur un encadrement intérieur en ébène; il porte la date 162T.

Le Portugal avait une fabrication spéciale, qui tient

plus de Part hindou que de la tradition musulmane. Les premiers meubles de ce genre furent vraisemblablement exécutés à Lisbonne même; plus tard, cette industrie fut introduite dans les colonies lusitaniennes et notamment à Goa, oü elle prit un grand développement. Le South-Kensington Muséum a recueilli un cabinet en bois de teck, incrusté d’une marqueterie d’ébène et d’ivoire, portant des serrures et des poignées en métal doré, dont le style oriental dénote un travail de la péninsule gangétique.

Les meubles de provenance portugaise se reconnaissent à l’aspect sauvage des sculptures ainsi qu’au caractère de leur mosaïque sur bois qui constitue une tarsia spéciale. Vers le commencement du xvne siècle, les ébénistes de Lisbonne commencèrent à exécuter des meubles dont la composition se rapproche des œuvres franchement européennes.

On voit à l’Académie des Beaux-Arts de cette ville un cabinet en écaille incrustée d’ivoire et d’appliques en cuivre doré, dont les panneaux du centre représentent le jugement de Salomon. Ce meuble, qui porte la signature de Prabo Fibrug, rappelle la disposition des cabinets italiens.

Un artiste espagnol, Jeronimo Fernandez, est regardé comme l’auteur d’un bas-relief dont les figures de Jésus et de sainte Thérèse se détachent sur un fond de marqueterie de bois incrusté, oü est apposé le monogramme G. F. H. 1661. Un second coffre également conservé au musée de South-Kensington provient du couvent de Loeches près de Madrid, auquel il avait été offert par le comte-duc d’Olivarès, premier ministre du roi

LE MEUBLE AU XVIIe SIECLE,

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