‹ Le meurtre d'une âme [par] Daniel LesueurChapitre 1 sur 6 · PASSAGE CHOISEUL, 23-3I M DCCCCII · texte numérisé non relu

PASSAGE CHOISEUL, 23-3I M DCCCCII

ETL L'^'K^'H.ÉE TEXXI'BLE

E fut un soir d'hiver et d*invasion, un des derniers soirs de janvier mil huit cent soixante et onze.

Le magnifique château de Solgrès, près d'Êtréchy, dressait hors de la neige ses corps de bâtiment aux lignes nobles, aux amples façades, flanqués d'une tour plus ancienne. Les fenêtres en étaient partout obscures et muettes, sauf à l'un des angles du rez-de-chaussée. Là, des clartés brillaient aux vitres, sur lesquelles on n'avait même pas rabattu les volets, comme si la

chaleur et la joie de Tintérieur eussent défié la rigueur de la température.

L^immense parc dormait sous un linceul blanc. Dans un ciel de sombre cristal, les étoiles scintillaient avec cette splendeur glacée qu'elles ont durant les nuits d'hiver, quand toute vapeur gèle au sein d'une atmosphère implacable.

Cependant, par une longue avenue, d'un pas qu'étouffait la neige, une femme se hâtait vers rhabitation. Sa souple et rapide démarche annonçait la jeunesse. Quand elle passa devant les croisées lumineuses donnant sur le perron, son brun et agréable visage de paysanne apparut, tout animé de froid sous sa fanchon de laine. Elle ne paraissait guère plus de vingt ans.

C'était Louise Bellard, une fille du bourg d'Ëtréchy, mariée quinze jours avant la déclaration de guerre à Tun des gardes de Solgrès. Son mari, rappelé sous les drapeaux en septembre, était peut-être mort à cette heure. Elle n'en avait aucune nouvelle. Depuis peu, elle possédait la certitude qu'il l'avait laissée enceinte. Mais rien encore, dans sa svelte apparence, ne révélait extérieurement son état.

Louise Bellard, — la Louison, comme on l'appelait à Ètréchy, — s'approcha, non sans précaution, d'une des croisées lumineuses, et regarda par l'entre-bâillement d'un rideau.

— (( Canailles!... Gredins!... » mâchonnat-elle.

Dans la grande salle à manger de ses maîtres, des soldats allemands soupaient. Les bouteilles de la cave se dressaient en nombre sur la table, la plupart déjà vides. La fumée des pipes embrumait les tapisseries précieuses des murailles, malgré Téclat du lustre et des appliques, dont toutes les bougies étaient allumées. Le débraillé, le sans-gêne et la lourde gaieté de ces hommes, suffoquaient la servante respectueuse de la famille de Solgrès. Dans chaque geste brutal, sur chaque face rougie de bien-être, elle croyait voir l'outrage intentionnel à la noble maison et à son pays vaincu.

Quelle philosophie surhumaine ne lui aurait-il pas fallu pour faire la part de la détente inévitable des instincts chez des êtres rudes qui avaient risqué leur vie la veille et se sentaient prêts à la risquer le lendemain!... Malheur aux conducteurs de peuples qui déchaînent ainsi la brute chez des milliers d'hommes sans malveillance et sans haine, et les font se ruer au crime sous prétexte de gloire!... Mais miséricorde aux irresponsables!... L'héroïsme des champs de bataille est doublé par la sauvagerie des lendemains de victoire. Le soldat n'est plus qu'un élément inconscient dans ces forces lâchées comme la tempête. Les nations se détestent ou fraternisent au gré de la politique. Il n'y a pas d'irréconciliable antagonisme de races. Voilà pourquoi le rôle des chefs d'Etat est si

redoutable, et la guerre si rarement légitime.

La Louison ne se disait pas ces choses. Elle injuriait tout bas ces quelques hommes, qu'elle considérait comme les voleurs des biens de ses maîtres et les assassins de son mari. Tout en les maudissant, elle s'assurait qu'ils étaient bien absorbés par la digestion, la pipe, les cartes ou le sommeil, et qu'elle ne risquait pas d'attirer leur attention.

Elle tourna autour du château et y pénétra par une porte de service. De ce côté, tout était silencieux et noir. Louise Bellard s'orienta, en tâtonnant, par les corridors et les escaliers. Elle parvint jusqu'au second étage. Là, sur un palier, une faible clarté filtrait sous une porte. La femme du garde frappa un léger coup.

— ce C'est moi, la Louison... » chuchota-t-elie, comme on ne lui ouvrait pas tout de suite.

Une petite servante vint entre-bâiller la porte. C'était la fille d'un jardinier, qui, depuis l'occupation prussienne, formait toute la domesticité de ces dames.

— a Mademoiselle Armande?... Il me faut absolument lui parler. »

Une haute silhouette de femme glissa sous une portière, apparut dans la pénombre.

— ce Chut!... Pas de bruit... Ma mère repose.

— Venez, mademoiselle... Êcoutez-moi. Si vous saviez!... » insista Louise avec agitation.

— a Veille sur madame la comtesse, Fran-

cine, » dit W^^ de Solgrès en s'adressant à la fillette.

Refermant la porte avec précaution, elle fit un pas sur le palier :

— a Qu'est-ce qu'il y a, Louison?... Des nouvelles de mon père, de mon frère?... »

Sa voix trembla. Le vicomte Louis de Solgrès, ofl^cier de zouaves, était parti d*Oran pour TAlsace dès le début de la guerre. Son régiment avait donné à Wœrth. On avait des raisons de le croire prisonnier. Quant au comte, s'étant rendu à Paris dès les prévisions d'un siège, pour régler certaines affaires, mettre en sûreté des valeurs et des papiers de famille enfermés dans rhôrel de la rue de Verneuil, il s'était trouvé, volontairement ou par imprudence, bloqué dans la capitale. Depuis lors, la comtesse de Solgrès et sa fille Armande n'avaient reçu aucun message ni de l'un ni de l'autre. La douleur et l'inquiétude brisaient la première. Elle se laissait abattre, ne quittant plus son lit, refusant presque toute nourriture depuis que les vainqueurs occupaient le château. Armande, au contraire, s'exaltait, brûlait de rancune et de fièvre. Elle rêvait de se déguiser en homme, de partir, de faire le coup de fusil. Sans sa mère, couchée là, effondrée de désespoir, presque mourante, cette fille étrange eût accompli quelque folle action. C'était une grande créature sans grâce, presque masculine de façons et d'aspect, qu'on avait laissée croître

en sauvageonne, un peu par indifférence, beaucoup par difficulté de la dompter. Toute la sollicitude des parents s'était concentrée sur leur fils, le vicomte Louis, aussi souple et brillant de nature que sa sœur était terne et peu maniable. Comme celle-ci avait horreur de la ville, des réceptions et des études, plus d'une fois, durant son adolescence, on Tavait laissée l'hiver entier à Solgrès, seule avec une gouvernante qu'elle n'écoutait guère, tandis que la famille s'installait à Paris pour la saison mondaine et l'instruction de Louis au lycée. Pendant ce temps, Armande courait en sabots dans la neige, chassait au lapin dans le parc, allait manger des choux au lard chez les paysans, empruntait des poulains de ferme pour d'invraisemblables chevauchées à califourchon. Peu facile à marier malgré le beau nom et la fortune considérable des Solgrès, elle entrait maintenant dans sa vingtquatrième année.

Si les Prussiens qui faisaient bombance sous son toit avaient connu cette fille bizarre, entrevue à peine, ils n'eussent pas vidé la cave aussi gaiement. Leur nombre, leurs casques, leurs bottes, leurs fusils, n'eussent pas suffi à les rassurer, s'ils avaient pu lire dans ce cerveau bouillant de fureur et ruminant des projets insensés. La présence de sa mère empêchait seule Armande de mettre le feu au château ou d'abattre quelques officiers ennemis à coups de carabine, comme

autrefois les lapins du parc. En ce moment, dans Tombre, elle avait saisi le bras de Louise :

— ce Parle donc!... Qu y a-t-ilde nouveau?... 9 L'autre répondit à voix basse :

— « Un homme, mademoiselle... Un blessé qui s'est traîné jusque chez nous...

— Français?...

— Non, mais c'est tout comme... Un Italien de Garibaldi... Il porte au Gouvernement la nouvelle d'une grande victoire...

— Comment?... D'où vient-il?...

— De Dijon.

— Pour aller à Tours?... Ce n'est guère le chemin.

— Il a descendu la Seine en bateau avec des chalandiers... Les Prussiens l'ont arrêté... Il s'est sauvé... Mais il a reçu un coup de feu... Il allait crever sur la route, le pauvre diable, quand je l'ai ramassé.

— Où est-il?

— Chez moi, pardienne. Mais notre maison de garde, c'est une lanterne. Je suis venue vous demander où nous pourrions le cacher, en attendant qu'il soit en état de repartir.

— Mène-moi auprès de lui.

— Venez, mademoiselle. Faisons doucement. Quoiqu'ils soient à moitié ivres, les saligauds, ils pourraient nous entendre. Mais vous n'allez pas sortir comme ça!... » «

Louise venait de s'apercevoir qu'Armande

n'avait même pas jeté un châle sur ses épaules.

— a Pourquoi ne pas sortir comme ça? » demanda celle-ci.

— ce II gèle à pierre fendre.

— Eh! que veux-tu que ça me fasse?... » Dehors, en effet, dans la claire nuit glacée,

M^^* de Solgrès ne frissonna même pas. Ses hautes épaules musclées semblèrent ignorer le froid sous la chemisette de flanelle écossaise qu'un ceinturon de cuir serrait sur les hanches, autour d'une taille modelée comme à coups de serpe. Quant à sa tête, une épaisse chevelure rousse, tordue sans coquetterie, la couvrait suffisamment.

— a Viens ici, » dit-elle à Louise, en quittant Tallée pour couper à travers un taillis.

— a Pourquoi, mademoiselle? Les racines et les broussailles nous empêcheront d'avancer.

— Notre piste sera moins facile à suivre dans la neige. Qui sait s'ils ne s'aviseraient pas de quelque chose, ces sales Pruscos, en remarquant nos pas ensemble dans la direction de chez toi? »

Tout au fond du parc, la petite maison de garde, gentille comme une chaumière d'opéra comique, se dressait à côté d'une grille d'entrée. Les deux femmes y pénétrèrent.

Dans la chambre à coucher, sur le lit, un homme gisait, terrassé de fatigue, engourdi dans un sommeil de plomb. D'abord Armande le dis-

tingua mal. Une petite lampe à réflecteur, tournée vers lui du côté obscur, le laissait dans Tombre. Louise releva la mèche, dirigea la lumière vers le visage du dormeur. Armande de Solgrès le contempla, dans un saisissement.

C'était un garçon de vingt-cinq ans environ, du plus beau type méridional. Sa tête fine et brune, au teint mat, s'abandonnait sur Toreiller, que recouvrait encore la courte-pointe rouge, car ritalien s'était jeté hâtivement sur le lit. Le corps souple avait une pose gracieuse d'enfant lassé. Une des mains, ramenée au-dessus de la tête, se repliait à demi, montrant des doigts efl^lés et une paume délicate. Mais le visage surtout apparaissait d'une adorable pureté de lignes, avec la douceur sombre des cheveux bouclés et de la barbe mousseuse, avec la frange touffue des cils soulignant les longues paupières. L'homme était vêtu d'un costume foncé en mauvais état, le pantalon retenu dans des bottes basses. Une de ces bottes, fendue à la tige, laissait voir un linge taché de sang.

A peine Armande avait-elle eu le temps de remarquer ces détails, que l'étranger, inquiété par l'éclat de la lampe, s'éveilla. Ses yeux de velours phosphorescent illuminèrent sa physionomie. La jeune châtelaine, peu timide cependant, restait déconcertée devant cette révélation d'une beauté masculine si différente de tout ce que sa sauvage adolescence lui avait fait connaître.

— c( Fusillez-moi donc, et que ça finisse, lâche vermine!... » murmura l'inconnu d'une voix appesantie de rêve.

— flc Non... non... nous sommes des amies, » balbutia précipitamment la fille du comte.

Il se souleva sur son séant, secoua ses boucles noires, et sourit en reconnaissant Louise.

— « C'est vrai?... Je suis donc en sécurité ici?... » demanda-t-il.

— ce Je m'appelle Armande de Solgrès, » dit la rude fille avec une hauteur impressionnante. « Mon frère est officier de zouaves. Êtes-vous réellement un soldat de Garibaldi?

— Connaissez-vous l'écriture de notre Giuseppe? » interrogea l'Italien.

Il parlait avec un accent prononcé, dont le chantonnement n'était pas sans charme. Sa voix, sur le nom vénéré, eut une inflexion adoratrice.

Armande secoua la tête.

— « Vous faut-il des preuves? » prononça ritalien avec une ardeur captivante, ce Nous les avons battus, les Allemands... Vous entendez... Nous les avons battus!... Nous avons sauvé Dijon après une lutte de trois jours. Riccioti Garibaldi, — le fils de Giuseppe, vous savez?... — a pris un drapeau allemand, celui du 8^ poméranien. Oui... un drapeau... Le premier de cette guerre...* Estce que vous me croyez, madame?... »

* Ce fut le seul-

Il ne douta pas qu'elle ne le crût. Le visage ingrat d'Armande resplendit d'émotion et d'enthousiasme jusqu'à en être transfiguré. Peu éloquente, elle ne trouvait pas de paroles. Elle dit seulement, d'une intonation profonde :

— ce C'est bien... C'est bien!... » Puis elle ajouta vivement : a N'y avait-il que des Italiens?...

— Nous étions très peu des nôtres, madame... Mais les Français avaient nos chefs, » fit le volontaire avec orgueil.

Elle s'assombrit, puis demanda :

— « Et maintenant... vous essayez de gagner Tours, paraît-il?...

— J'ai une mission pour monsieur Gambetta.

— Il faut que vous arriviez, » dit-elle.

— a Après ce que j'ai passé, madame, j'arriverai, j'en suis certain, » affirma l'Italien avec un crâne sourire.

Armande regarda la botte fendue, les linges ensanglantés de sa jambe.

— oc Vous êtes blessé?

— Bah ! ce n'est rien. Avec un jour de repos ici, puisque vous le permettez, et un bon pansement, je pourrai continuer ma route.

— Mais qu'avez-vous ? » s'inquiéta la jeune fiUe, avec un mouvement comme pour examiner le membre blessé.

— « Oh! madame... Je ne permettrai pas... » Il voulut alors sauter du lit. Mais en posant le

pied à terre, il ne put retenir une exclamation de douleur.

— ce Je sais panser les plaies. Vous allez me montrer la vôtre, » déclara énergiquement M^^^ de Solgrès.

Louise Bellard intervint alors :

— « Est-ce bien prudent de rester ici, mademoiselle?... »

A ce mot de « mademoiselle », le volontaire de Garibaldi jeta un regard étonné sur la personne qu'à sa décision, son énergie, son visage accentué, il avait prise pour une femme.

— ce N'êtes-vous pas la maîtresse de ce domaine?

— Presque. Je suis la fille des maîtres. En ce moment j*ai toute autorité ici. » Mais aussitôt, comme surprise elle-même de sa docilité à satisfaire la curiosité de ce garçon, elle interrogea d'un ton brusque : ce Votre nom?... Vous ne me l'avez pas dit.

— Michel Occana, y> répondit l'Italien.

Ses lèvres se refermèrent, d'un pli résolu, comme dans la volonté bien arrêtée de n'en pas dire davantage.

Pourtant ce n'était pas l'heure ni le lieu des questions approfondies, et M^^^ de Solgrès ne songeait guère à en poser. Se doutait-elle que, de cette poignée d'hommes amenés par Garibaldi sous le drapeau de la France, il n'en était guère d'entraînés par le seul enthousiasme che-

LE MEURTRB D UNB AMB I)

valeresque. Le goût des combats et de l'aventure, Tambition, le regret de quelque amour ou Icmbarras de quelque sottise, avaient plus ou moins détermine ces jeunes gens. Qui sait si celui-ci n'espérait pas, par l'éclat du présent, effacer quelque faute du passé? Si Armande eut confusément une idée de ce genre, ce lui fut une raison pour suspendre plutôt que pour pousser rinterrogatoire. La délicatesse cachée sous ses âpres manières respectait le secret de son hôte. D'autant que cet hôte était un brave et risquait sa vie pour la France. Elle regarda soudeusement Louise, et lui dit :

— a Si nous le cachions dans le souterrain?...

— Les Prussiens sont donc tout près d'ici? » demanda Michel.

— « Ils sont chez nous, dans le château. » L'Italien pâlit. Mais on put voir que ce n'était

pas de crainte pour lui-même. Il eut une crispation convulsive de la main contre sa poitrine, comme pour protéger un objet caché, et il murmura:

— « Diavolo! On la pincerait plus facilement aujourd'hui que la dernière fois.

— Ah!... » chuchota Armande, oc la lettre de Garibaldi?... »

Le volontaire inclina la tête.

— «Ne venez-vous pas d'échapper aux Prussiens?

— Oui.

Comment ne vous Tont-ils pas prise?

— Elle était collée dans ma botte, sous un double cuir de la tige. Ils nont pas pensé à chercher là. Mais quand j'ai fui, une sentinelle a tiré sur moi. La satanée balle est entrée dans le mollet, juste à la bonne place. Quelle déveine, hein!... Il a fallu couper le cuir, sortir le papier pour qu'il ne fût pas abîmé par le sang. Rasé dans un fossé, j y suis parvenu. Mais maintenant le message est dans ma poche, à la portée du premier qui me fouillera.

— Important... ce papier?...

— Tout un plan de campagne... Et quel plan!... Paris délivré... Aussi sûr que cette lampe brille, mademoiselle. »

Armande frémissait, les mains jointes, les yeux agrandis et fulgurants.

— ce Je vous cacherai... Je vous guérirai... Il faut... il faut que vous rejoigniez Gambetta. »

L'Italien glissa la main dans son veston, hésita, regarda du côté de Louise, l'air sombre.

— c( Cette femme n'a pas d'amoureux, pas de mari à qui bavarder?... 7>

Un sanglot, un cri lui répondirent :

— « Mon mari est soldat. Il fait son devoir, s'il vit encore. »

Alors Michel Occana sortit le pli, le montra aux deux femmes. Et ces trois êtres, si différents de destinée comme d'origine, leurs fronts tout proches, penchés sur la chose sacrée, dans le

If

cercle pâle de la petite lampe, formaient un tableau étrange. La chambre à coucher de cette maison de garde, avec ses humbles élégances, faisait un décor ingénu et paisible à leur colloque tragique. Au dehors s'étendait Tinfini silence de la neige.

Le soldat déguisé de Garibaldi tendait une enveloppe qu'entamait un petit cercle à l'un des angles et que souillaient des taches rougeâtres. Sur l'une des faces une main héroïque avait écrit :

ce c4 zMonsieur Léon Gamhena, ministre de la guerre. »

— c( Comment arriverez-vous à Tours, » demanda M^^^ de Solgrès avec désespoir, ce si vous avez une balle dans la jambe? »

Le bel Italien éclata de rire :

— ce Elle n'y est plus.

— Elle n'a donc fait que traverser les chairs?...

— Oh! elle y était restée... mais pas loin sous la peau, car le cuir de la botte et ce papier l'avaient amortis. Alors, je l'ai extraite.

— Vous-même?... Avec quoi?

— Mon couteau de poche.

— Grand Dieu ! » s'exclama Armande. Malgré son sang-froid, l'intrépide fille sentait une sueur se glacer sous ses cheveux, ce Vous êtes un héros! )) déclara- t-elle avec admiration.

Maintenant, sans plus songer au voisinage redoutable ni même à la précieuse lettre, un sentiment nouveau de pitié émue, d'attendrissement irrésistible, la courbait à genoux, près du blessé. De ses mains patriciennes, elle enlevait la botte boueuse de cet homme, qu'une heure auparavant elle n'avait jamais vu. Elle détacha le mouchoir ensanglanté.

— « Louise... Vite... donne-moi le liniment que je tai ordonné d'avoir toujours sous la main... De la charpie, des bandes de toile... Déchire tes draps, ton linge, si tu n'en as pas. »

La blessure de Michel Occana était assez profonde. Malgré l'incroyable endurance du jeune homme, il ne pouvait songer à repartir avant quelques jours.

— « Ce château a des issues secrètes, » lui expliquait Armande. a De ce côté-ci, justement, le parc se termine sur une colline de grès, toute creusée à l'intérieur par d'anciennes carrières, ou plutôt, d'après la légende, par des souterrains percés en prévision d'un siège, à l'époque féodale. Une porte de fer y conduit, dissimulée dans des broussailles. Les Prussiens ne l'ont pas remarquée.

— Mais, mademoiselle, » fit observer Louise, oc avec cette neige malencontreuse où tous nos pas marqueront, la cachette sera découverte bien vite. »

M-^« de Solgrès réfléchit. Ses yeux, petits et roux comme ses cheveux, mais en ce moment

d'une profondeur noire, étoilée de clartés nouvelles, se fixaient pensivement sur la femme du garde. Une complicité sublime unissait l'héritière noble et la paysanne. En cette dernière, un dévouement naissait qui devait plus tard faire ses preuves. Armande prononça en hésitant :

— ce La porte de fer du souterrain est au fond d'un ravin assez abrupt. Peut-être la neige n'at-elle pas tenu sur la pente.

— Elle serait d'autant plus épaisse au fond. Et d'ailleurs, croyez-vous que les gredins ne descendraient pas dans le fossé, s'ils relevaient une piste jusqu'au bord.

— Les galeries souterraines, dont vous parlez, n'ont-elles d'issue que dans votre parc? » demanda Michel Occana.

— (( Elles en ont au moins deux autres dans un bois, à l'extérieur, » répondit Armande.

— ce Ne pourrais- je m'y réfugier par là?... » C'était une idée. Mais quelle complication de

faire ce grand circuit pour transporter dans le souterrain les objets indispensables au blessé et sa nourriture journalière!

— « Une couverture me suffira, » dit Fltalien. a Avec une gourde de cognac pour laver ma plaie et me soutenir... Puis une miche de pain de temps à autre, j'aurai tout ce qu'il me faut. Je repartirai dans trois jours.

— Votre blessure ne sera pas cicatrisée si tôt.

l8 MORTEL SECRET

— Bah! j'en ai vu d'autres. Vous ne savez pas comme je me raccommode vite. J'ai un sang de tous les diables. Je crois que si on me coupait une jambe, elle repousserait. »

Le jeune homme riait, montrant de fines dents blanches, qui étincelaient sous sa moustache noire. Et la chaude animation de son teint, la vigueur nerveuse de sa physionomie, l'éclat de sa martiale jeunesse, proclamaient cette force vitale dont il se vantait gaiement.

Alors, pendant cette lugubre soirée d'hiver, il y eut, dans l'horreur obscure, par les taillis bromeux, sur la terre glissante, le long de sentiers incertains, des allées et venues, des pas, des souffles d'effroi. Armande et Louise, soutenant le blessé, qui ne pouvait appuyer le pied sur le sol, parvinrent à l'emmener hors du parc sans donner l'éveil aux Prussiens. Comme plusieurs de leurs officiers et toute une petite garnison occupaient le château, des sentinelles gardaient les grilles. Cependant, la vaste circonvallation des murs était percée de quelques portes dont les vainqueurs ignoraient l'existence. Par l'une d'elles, donnant sur la forêt, le trio sortit. Quelles précautions! quelles craintes! quels efforts! La neige alourdissait la marche, déjà si pénible, puis fondait à l'ourlet des jupes, glaçant jusqu'aux os les deux femmes. Un silence effarant planait sous les branches, dans l'atmosphère d'encre. Le moindre craquement y surprenait,

LEMEURTREDUNEAME IÇ

sinistre, faisant sauter le cœur. Un moment on désespéra de trouver Touverture de la caverne. Et la recherche était lente, avec ce blessé, que cependant, grâce aux ténèbres, ses compagnes ne voyaient pas blêmir de souffrance, et qui avançait vaillamment.

— ce Appuyez-vous contre cet arbre, monsieur, y> dit la Louison. ce Et que Mademoiselle se repose un instant. Je vais tourner cette butte. La grotte doit s'ouvrir de l'autre côté.

— Si nous nous séparons, nous ne nous retrouverons plus, » observa Armande, qu'une angoisse étreignait, malgré sa bravoure.

— (( Mais si. Voilà la moitié de mes allumettes et l'un de mes rats-de-cave. Mais ne faites pas de lumière sans raison urgente. Et ne bougez pas. »

Elle s'éloigna, vite effacée dans le noir. Michel et Armande restèrent seuls, immobiles, muets, dans les ténèbres. Le jeune homme n'avait pas dégagé son bras de celui de la jeune fille, mais il n'y prenait plus qu'un faible point d'appui, laissant peser tout son poids sur la main que soutenait Tarbre.

Etrange situation pour cette fille de haute naissance, de jeunesse farouchement chaste!... Se trouver là, dans la nuit, presque enlacée à cet inconnu, et toute palpitante de la même périlleuse aventure! Était-ce la beauté de Michel Occana ou son dévouement à la France qui se peignait le plus vivement dans l'imagination enfiévrée

d'Armande? Jamais elle ne s'était sentie vivre d'une vie grisante et exaltée comme à cette minute. Ce n'était pas le froid qui faisait courir dans ses veines des ondes frissonnantes. L'ombre profonde, en voilant son regard, lui permettait de contempler le volontaire garibaldien. Ce qu'elle voyait de lui n'était, malgré l'étroite proximité, qu'une silhouette indistincte. Une pâleur attirante indiquait le visage. Mais voilà que, dans cette pâleur, une flamme soudain surgit. L'accoutumance aux ténèbres aiguisait les prunelles d'Armande. Elle apercevait maintenant les yeux magnifiques et doux de l'Italien. Ces yeux la pénétraient d'une ardeur trouble, inconnue. Ce qui en émanait, brûlure suave, n'avait jamais encore effleuré Tâme de cette vierge sauvage et sans beauté. Pour qu'elle inspirât la passion, celle que n'osaient courtiser les paysans, et qu'ignoraient ou dédaignaient les hommes de son monde, il fallait les hasards de cette nuit tragique, le désir brusquement allumé par ses allures de guerrière dans le cœur d'un aventurier de vingt-cinq ans, privé longtemps d*amour et que la mort guettait. Tous deux, de leurs yeux qui se distinguaient à peine, de leurs yeux de mystère, d'amour et d'ombre, dans la nuit, échangèrent quelque chose de plus inoubliable qu'un aveu et de plus aigu qu'un baiser. Cependant ils n'avaient pas dit un mot ni fait un mouvement lorsque la Louison revint.

— ce J*ai trouvé!... » chuchota-t-elle, haletante. c( Venez avec moi. »

Bientôt, ils s'enfoncèrent dans un dédale de galeries, creusées à travers Tépaisse couche de grès qui forme le sous-sol de ce pays et donna le nom au domaine. Ce nom de Solgrès, par son ancienneté, montre qu'une telle richesse géologique était connue et sans doute exploitée dans un temps fort lointain. Des carrières de Solgrès sont sans doute sortis ces blocs qui, avant le macadam, formaient les longues routes cahotantes dénommées ce pavés du roi ». La nature, l'industrie et peut-être aussi les nécessités des guerres civiles, ont percé ou étendu les couloirs souterrains qui se relient au parc de Solgrès par une issue soigneusement masquée. C'est là que venaient d'entrer l'émissaire de Garibaldi et ses deux compagnes. Tout de suite ils ressentirent le bien-être relatif de cet endroit sec ït abrité, à la température douce de cave. A mesure qu'ils y avançaient, la tiédeur ambiante lugmentait. Maintenant ils osaient faire de la lunière. Les petits cristaux du grès scintillaient sur a blancheur des murailles. Le sable fin formé 3ar cette pierre pulvérisée était souple et chaud :omme du velours pour leurs pieds transis et neurtris.

Les jeunes femmes conduisirent Michel jusqu'à la porte de fer qui donnait accès dans le 3arc. Louise, comme femme du garde, en avait

une clef. Elle l'introduisit dans la serrure et fit jouer le lourd battant.

— « Si la neige fond, je viendrai vous voir par ici, » dit-elle.

— ce Donne cette clef à Monsieur, » ordonna sa maîtresse.

Louise hésita, étonnée.

— (( Si un danger le menace du dehors, il pourra se réfugier chez nous. »

Malgré sa confiance et sa pitié, la Louison trouvait grave l'abandon de cette clef à un inconnu. Cependant elle ne put qu'obéir.

— c( Nous allons, » dit Armande à Michel, « vous laisser des allumettes, des rats-de-cave, la gourde d'eau-de-vie, et ce châle que j'ai emprunté à Louison. »

En parlant, elle Tôtait de ses épaules.

— a Je ne veux pas, » dit l'Italien.

— ce Et moi, je le veux, » insista M"« de Solgrès, avec un sourire qui para son visage d'une grâce inattendue.

Déjà, elle portait ce rayon ineffable qui se pose avec l'amour sur le front des femmes, divinisant les plus belles et donnant du charme aux moins favorisées.

On installa l'Italien dans une cavité, retirée comme une alcôve. Puis, malgré ses protestations, Armande et Louise promirent de faire immédiatement un autre voyage pour lui apporter quelques objets de première nécessité.

Les vaillantes créatures le firent comme elles Tavaient dit. Bravant une seconde fois presque les mêmes fatigues et le froid encore accru, elles revinrent une heure plus tard, avec une couverture, un panier de provisions, un réchaud à alcool, une cruche d'eau et un peu de linge.

Avant de se retirer pour la nuit, Armande voulut encore une fois panser la blessure de Michel. Et, sans doute, il y eut à ses doigts légers quelque influence miraculeuse, car, lorsqu'elle fut partie, le volontaire garibaldien ne sentit plus la cuisson et le battement douloureux de sa blessure. Une autre fièvre éloigna de ses yeux le sommeil. Cependant, c'était un lit presque confortable que le sien, creusé dans le sable moelleux, sôus la bonne épaisseur de la couverture et du châle, que le jeune homme ramenait autour de ses membres. Vraiment la couche était presque volupteuse pour un soldat qui, depuis plusieurs jours, dormait à la belle étoile, et, la veille, sur une planche, dans un poste ennemi. Pourtant Michel Occana restait les yeux ouverts parmi ces ténèbres et ce silence, absolus comme au fond d'une tombe. Et il se disait :

ce Elle viendra tôt, demain, la noble fille. Quel caractère tout de même, chez une femme! Si Dieu le veut, je la ferai connaître à Garibaldi. Il verra en elle une sœur d'âme de son intrépide Anita. »

LES "BjilSETiS T%^GJQUES

^ E S jours émouvants commencèrent pour Armande de Solgrès. La neige couvrait toujours le sol. Dans les salles d'apparat du château, de grands feux flambaient sans cesse, alimentés par les squelettes dépecés des plus beaux arbres du parc. Parmi la clarté dansante, de rudes silhouettes allaient et venaient, casquées et bottées, avec un laisser-aller plein d'arrogance. On entendait dans les escaliers des cliquetis de sabres et d'éperons. Le soir, il y avait des chants, des rires, des bruits de bombance, tout l'étalage d'une insultante sécurité. En haut, dans la très simple chambre où les châtelaines, la mère et la fille, s'étaient réfugiées, des échos montaient qui les faisaient à tout instant tressaillir et se

regarder avec douleur. M™® de Solgrès, malade et s'enfonçanc avec une âpre satisfaction dans une langueur qu'elle espérait mortelle, ne quittait pas son lit. Elle ne parlait pas, ne s'informait pas, ne demandait aucune nouvelle. Seuls ses yeux s'entretenaient parfois brièvement et lugubrement avec ceux de sa fille. Mais une telle détresse même n'unissait pas ces deux femmes. La mère, éprise de son rang, naguère uniquement occupée de son rôle mondain, ignorait tout de Fenfant rustique, rebelle aux grâces des salons. Elle Tavait toujours jugée laide, inéducable, et ne lui accordait qu'une affection distante, dédaigneuse. Si elle avait pu discerner quelque chose en cette nature si éloignée de la sienne, peut-être se fût-elle inquiétée du rêve qui dorait et embellissait les yeux de la jeune fille. Une exaltation dévorante faisait vivre mille fois à Armande chacune des heures immobiles. Tandis qu'elle semblait si calme à ce morne chevet, ou bien assise à sa broderie près du jour froid de la fenêtre^ elle ne songeait qu'à son secret brûlant. Ce souterrain, là-bas, où elle cachait un homme... un héros!... Elle y était allée ce matin, avant que le jour se levât. Elle y retournerait tout à l'heure, quand descendrait la tristesse du soir. Mais les crépuscules, pour elle, n'avaient ni livides pâleurs, ni brumes glaciales. Elle ne sentait pas le froid, elle oubliait la pesanteur de tout l'attirail dont elle se chargeait à

chaque voyage pour apporter quelque bien-être dans la réclusion de son hôte.

Le volontaire garibaldien n'avait pu repartir si tôt qu'il l'espérait. Sa blessure mettait du temps à se cicatriser. Puis, sa hâte maintenant n'était pas si grande. Quel homme de son âge, arrêté malgré lui par une si singulière aventure, n'en eût goûté la saveur romanesque, fût resté insensible à la sollicitude passionnée d'une fille héroïque et naïve. Lui, il ne la trouvait pas laide. D'ailleurs, elle ne l'était pas, quand elle accourait dans sa solitude, d'un pas élastique et hardi, et qu'il la voyait surgir dans son cercle étroit de lumière, toute rosée de froid, avec du ^ivre sur la lourde auréole des cheveux fauves, les prunelles brillant d'enthousiasme et d'amour. Ohl comme le cœur de Michel battait, quand, après l'interminable attente, il croyait saisir un bruit furtif, la poussière craquante du grès criant sous une approche hâtive. Leur angoisse à tous deux aiguisait la joie de la rencontre. Armande avait toujours peur de ne pas le retrouver là. Michel se demandait si quelque accident, quelque surprise, ne le priverait pas brusquement de ces visites, dont chacune lui laissait un plus pénétrant souvenir.

Un jour, la jeune fille arriva plus tard que de coutume et toute bouleversée d'émotion. Dans le bois, non loin de la caverne, elle avait rencontré deux soldats prussiens qui battaient les

taillis et semblaient examiner les moindres fissures du sol. Elle avait dû faire un grand détour pour ne pas éveiller leur attention.

— « Ils avaient un chien avec eux et l'excitaient à chercher, » dit-elle.

— ce Bah! )) s'écria Michel avec une feinte insouciance, « ils s'amusaient à débusquer des blaireaux ou des hérissons...

— S'ils découvraient ainsi l'ouverture du souterrain?... »

Le jeune homme eut un sourire et un geste vague.

— ce Le colonel qui loge ici n'oserait pourtant pas vous faire tuer, vous, un soldat?.. » murmura-t-elle comme effrayée des mots qu'elle prononçait.

— « Comment donc! » gouailla l'Italien, a Vous croyez qu'il se gênerait? Je ne suis pas un belligérant. Où sont mes armes, mon uniforme?... Les Prussiens me condamneraient comme espion... J'ajoute qu'ils seraient dans leur droit.

— Mon Dieu!... » gémit Armande.

— «Le plus grand malheur, » dit Michel, oc serait que la lettre de Garibaldi à Gambetta leur tombât entre les mains.

— Voulez-vous me la confier?... Au moins jusqu'à ce que vous soyez en état de partir. Je connais, dans les caves du château, une cachette sûre.

— Non, mademoiselle, même pour vous le remettre, je ne me séparerai pas de ce papier. D'ailleurs je vais pouvoir reprendre ma route. Je suis sûr que demain...

— Demain !... » répéta la voix défaillante d'Armande.

Il y eut un silence. Tous deux se regardaient à la clarté d'une petite lampe suspendue à la paroi. Et que de choses ils se dirent dans ce regard !

— ce Songez quel devoir glorieux et urgent me réclame, » reprit Michel. Et il poursuivit plus bas : a Mais... si vous le permettez, mademoiselle Armande... après la guerre, je reviendrai.

— Oui, » dit-elle.

Elle s'engageait toute par cette syllabe, car elle devinait ce qu'il avait voulu dire. Lui-même ne s'y trompa pas.

— ce Vous m'aimez donc? » demanda-t-il, haletant.

Elle inclina la tête, craignant que, malgré la demi-obscurité, il ne vît un flot de sang rougir son visage jusque sous les racines des cheveux. Ignorante de toute coquetterie et même de toute grâce adroite, n'ayant jamais été courtisée avant de sentir éperdument la domination de l'amour, Armande restait interdite, aussi incapable de dissimuler ses sentiments que de les laisser entendre par des paroles. Mais jamais aveu passionné ne fut plus exaltant pour un homme que

la soudaine confusion de cette vaillante. La créature de sang-froid, de tranquille bravoure, presque pas assez femme dans la résolution hardie de ses paroles et de ses actes, demeurait devant lui toute tremblante et désarmée de tendresse, toute palpitante de pudeur.

Il Tentoura de ses bras, d'abord avec une timidité caressante, puis avec une fièvre bien vite accrue, quand il sentit contre sa poitrine ce corps de jeune guerrière, qu'une existence active et simple, en pleine nature, avait modelé en vigueur comme le marbre d'une Diane antique.

— ce Armande, » lui chuchotait-il près de l'oreille, « ne craignez pas de m'aimer. Vous verrez que votre noblesse ne dérogera pas en épousant l'homme que je suis. Je vous dirai mes origines... Je vous raconterai ma vie. Elle est courte, mais vous ne la jugerez pas indigne de vous...

— J'en connnais assez, » dit-elle, relevant un visage radieux, ce Accomplissez votre mission... Le service que vous aurez rendu à la France fera que même un comte de Solgrès sera fier de vous donner sa fille.

— Ah! si vous saviez, » soupira Michel, ce comme je vous vois cependant élevée au-dessus de moi!... Non pas tant par le rang, mais par l'âme... Vous êtes admirable sans le savoir... Jamais je n'ai vu faire le bien et braver le danger avec un plus parfait oubli de soi. Vous n'avez

pas Tair de vous douter que vous êtes extraordinaire...

— Mais, 5) dit Armande sincèrement, a c est k cause de la guerre que vous me voyez ainsi. Vous serez peut-être désappointé plus tard, car je ne suis guère brillante comme jeune fille du monde. Depuis mon enfance, j*ai toujours reçu plus de remontrances que de compliments.

— Peut-être personne ne vous a-t-il comprise, » prononça Michel.

Quelle douceur d'accent il mit dans ces mots! De quel profond regard il les accompagna!... Et tout à coup, voici que des perspectives imprévues s'éclairèrent dans Tâme d'Armande. La mélancolie de sa jeunesse, son isolement de cœur, qui la rendaient indomptée et sauvage, la ressaisirent avec un sens plus clair, et la noyèrent d'attendrissement. Mais aussi, quelque chose de triomphant et de suave émanait de l'heure présente, comme une aube de merveilleux avenir. C'est vrai que nul ne s'était inchné tendrement vers le secret de son âme. Comprise... Elle serait enfin comprise. Et déjà elle était aimée!... Dans l'élan de tout son être — ivresse d'âme plus encore que de sens — vers celui qui lui parlait le divin langage, Armande resserra involontairement l'étreinte par un mouvement d'inconscient abandon...

A ce moment, un bruit vague parvint jusqu'à cette retraite de silence. Les deux jeunes gens

tressaillirent. Serrés l'un contre Tautre, ils écoutaient... Le sang battait violemment dans leurs artères, plutôt d'exaltation que de crainte, car ils se sentaient prêts à tout braver, et presque avides de quelque péril qui les eût réunis plus étroitement, fût-ce dans la mort. Une seconde fois, plus distinct encore, le son leur parvint. C'était un aboiement, auquel succéda un appel de voix humaine.

— ce Le chien!... » murmura la jeune fille, ce C'est le chien... Ce sont eux! »

Elle n'avait pas besoin de désigner plus nettement les soldats ennemis qu'elle avait rencontrés.

— ce Ce maudit animal a peut-être flairé votre piste, » dit l'Italien d'une voix étouffée.

— oc Alors nous sommes perdus. Eteignez... ' Eteignez la lumière!... »

Michel obéit. La nuit se fit, la nuit opaque et sans reflet des cryptes éternellement ténébreuses. Bientôt un silence non moins profond s'y ajouta. Les aboiements lointains s'étaient tus. On ne sait quel écho de la colUne les avait fait paraître beaucoup plus proches qu'ils n'étaient en réalité. Peut-être une fissure du sol avait-elle causé cette illusion d'acoustique. Aucun danger immédiat ne menaçait Michel et Armande. Leur soUtude était absolue, si loin de toute pensée qui pût s'inquiéter d'eux dans ce lieu étrange. Mais trop d'émotions surhumaines, tragiques et douces^

affolaient ces deux jeunes êtres. Un vertige emporta leurs cœurs. Leurs lèvres se joignirent. Michel ne ralluma pas la lampe.

Vers la même heure, Louise Bellard, assise dans la salle à manger de sa maison de garde, cousait une chemise de layette. C'était la première taille, si petite, semblable à une brassière de poupée, avec l'ouverture dans le dos. La Louison étalait sur son genou ce chiffon, plus merveilleux pour elle qu'un pourpoint de roi. Elle avait un sourire sur les lèvres et des larmes dans les yeux.

« Ah! si seulement je pouvais lui faire savoir que nous aurons un enfant I d soupira-t-elle, pensant à son mari, son Lucien, qu'une telle espérance eût réjoui là-bas parmi les fatigues, le froid, les privations, le danger, a Le verra-t-il jamais?... » Un sanglot la secoua. Mais elle se domina vite, essuya brusquement ses yeux et reprit son travail. « Si mademoiselle Armande me voyait, elle me trouverait lâche, pour sûr... Elle est si courageuse, mademoiselle Armande... En voilà une qui n'use pas ses yeux à pleurer, ce A quoi ça sert-il? » qu'elle me fait, avec sa drôle de manière de vous bousculer quand, au fond, elle vous plaint. Elle a pourtant son père et son frère exposés, elle aussi. Quand je pense qu'elle n'a jamais voulu que j'aille à sa place porter les provisions à ce brave cœur d'Italien!

a Y a du danger, c'est pas ton affaire, dans ta position, )) qu'elle me dit. « Tu dois songer à ton enfant ». Et c'est qu'il n'y a pas à lui désobéir... »

Comme la Louison monologuait de la sorte, elle eut un sursaut. Quelque chose de noir venait de glisser sur le blanc de la neige au dehors. Elle leva les yeux, guetta un instant, et presque aussitôt aperçut un homme qui arpentait en flânant l'espace découvert devant sa maison.

oc Le colonel prussien !... » s'exclama-t-elle intérieurement, ce Qu'est-ce qu'il vient faire dans le fond du parc, ce sale oiseau-là ? Il fume son cigare. Dieu me pardonne! Tu ne pourrais pas aller empester et cracher ailleurs, espèce de gros goret?... »

Cette représentation ne fut, d'ailleurs, pas émise à voix haute. Mais, à travers les carreaux, la Louison lança au chef ennemi un regard de haine plus expressif que sa naïve injure. Il ne manqua pas de s'en apercevoir. N'était-il pas venu rôder dans ce coin du parc exprès pour guetter la gentille paysanne? Il observait donc la maison rustique et reçut en plein Téclair agressif de deux yeux noirs. Cette vivacité d'expression embellissait d'ailleurs le visage aux traits réguliers, mais un peu terne, de la jeune femme. Avec ses sombres cheveux plantés bas et ses lèvres d'une pourpre saine, où sinuait la répulsion, elle semblait une figure symbolique. C'était le type de la Française du peuple, c'est-à-dire

la meilleure image de la Patrie, dans son désespoir et sa révolte en face de l'invasion victorieuse. L'officier prussien sentit plus âprement la brûlure de convoitise qui lui enfiévrait le sang depuis quelques jours. C'était un colosse brandebourgeois, aux cheveux et à la moustache couleur de paille. Ses muscles, empâtés de bière allemande, faisaient craquer le drap de son uniforme, tandis que, sous son casque à pointe, son visage flambait d'une couperose, allumée par les vins français. Il envoya à Louise Bellard une oeillade et un sourire.

Elle se détourna, tandis qu'un tremblement l'agitait à l'idée du souterrain tout proche.

« Heureusement, » se dit-elle, oc aucune trace n'y peut conduire. Que nous avons bien fait de ne point passer par là!... Mais si l'Italien, qui a la clef, avait l'imprudence d'entr'ouvrir seulement la porte, il pourrait être aperçu par ce sac de choucroute. ;)

Cette idée cassait les membres de la Louison. Une faiblesse la rabattit sur sa chaise. Aussi faillit-elle s'évanouir d'émoi quand soudain un coup discret fut frappé à sa porte. Quelque chose d'insinuant et de suppliant dans cet appel lui fie imaginer que le soldat de Garibaldi, assez fou pour être sorti de son refuge, lui demandait asile. Elle retrouva la force de s'élancer. Elle ouvrit...

Le colonel prussien pénétra sans façon dans la chambre.

LE MEURTRE D UNE AME 3f

— (( Fulei'fus donner moi une allumette? Mon cigare il s'est édeinr, » dit-il.

— ce II y en a là, sur le poêle... Prenez-en vousmême, puisque tout vous appartient ici, » répliqua-t-elle, farouche.

Elle avait fait trois pas en arrière et se tenait toute droite, blanche comme la petite chemise de la layette, qu'elle gardait entre les doigts.

— (( Ti/r^ m'appartient?... » reprit l'Allemand. « Ah! je Iq fuirais!.,. » Il s'avança, les mains agitées, les yeux luisants, ce Je fuirais que le plus cholie chose ici m'appartiendrait... »

Impossible de se tromper sur le sens de ses paroles et la violence de son désir.

— « Si c'est de moi que vous parlez, vous ne m'aurez pas!... » cria Louise éperdue, cherchant autour d'elle une issue ou une arme. Mais elle se reprit et d'une voix plaintive : ce Vous ne ferez pas cela!... Vous ne serez pas lâche avec une femme, vous, un militaire!... » supplia-t-elle. ce Vous êtes un officier, vous ne vous conduirez pas comme une bête fauve!... »

Le visage enflammé du Prussien pâlit un peu. Il hésita, puis il partit d'un gros rire.

— ce Mais non... mais non... pas une bête fauve. Un homme amoureux... voilà tout. Fus êtes charmante quand fus êtes encolérée ainsi. Fus êtes plus cholie, safei-fus, que la demoiselle du château. »

Il pensait la flatter, elle, une inférieure, par

cette comparaison. Mais elle s'indigna d'entendre toucher à Armande.

— a La demoiselle du chAteau!... Il n'y a pas une femme dans toute l'Allemagne qui vaille seulement son petit doigt. »

La gaieté du colonel brandebourgeois s'épanouit.

— « Gut!... Gut!... » répétait-il en s'esclaff an t. a Ces Françaises, elles ont de Tesprit! Des vrais petits diables!... Savez-vous une chose, mademoiselle?...

— Appelez-moi a madame ». Je suis mariée.

— Ah ! » fit l'Allemand soudain refroidi, avec un regard involontaire vers une porte du fond.

— « Oh! n'ayez pas peur, mon mari n'est pas là... Il est allé se battre contre vous autres, » reprit la femme du garde avec une véritable dignité.

— <k Ça, c'est la guerre, » dit l'officier, en haussant les épaules. « Et alors, cette hente, elle aime son mari?... » ajouta-t-il en voulant lui prendre le menton.

Elle eut un haut-le-corps en arrière.

— « Oui, je l'aime, mon mari, » déclara-t-elle avec force.

— « Bah!... il s'amuse avec les filles des villages où il passe.

— Tant mieux! t> s'écria-t-elle dans une espèce de rire sanglotant, ce car ça prouverait qu'il n'est pas mort. »

L'officier allemand la considéra d'un air moins brutal. Soie qu'en lui un peu de pitié se fût émue, soit que l'attitude de cette femme, sa défensive résolue, sa tristesse, eussent tempéré momentanément l'effervescence passionnée qui l'avait amené là.

— ce Allons, )) fit-il d'un ton bon enfant, « si vous êtes chennlle, on s'en occupera, de votre mari. On pourrait peut-être vous en faire avoir des nouvelles. »

Louise joignit les mains.

— ce Oh! monsieur l'officier... Vous voudriez bien? » demanda-t-elle.

— ce 'Bar pieu!... »

Elle eut la candeur de croire que l'existence de ce mari, révélée au colonel prussien, détournerait à jamais celui-ci de son entreprise galante. Et la candeur non moins grande de penser qu'il pouvait découvrir le sort d'un pauvre pioupiou français dans cette mêlée formidable de deux peuples.

— oc Je vais vous écrire son nom... son régiment, monsieur l'officier... le temps de trouver du papier, une plume... »

Elle devenait empressée, presque souriante, les yeux adoucis.

La tentation, chez l'homme, se réveilla plus aiguë. Seulement il doutait de réussir par la force. Il eut recours à l'astuce.

— oc Vous m'apporterez les renseignements

•jS MORTEL SECRET

ce soir, au château, » dit-il. a Je ne puis pas attendre. »

Louise se retourna, les bras tombés.

— a Mais oui, x> reprit-il, en fixant sur elle un regard plus explicite sans doute qu'il ne voulait, ce Venez au château vers neuf heures, après dîner... Je vous promets de m'occuper de votre mari. S'il se trouve en Allemagne, je veillerai à ce qu'il soit bien traité et mis en liberté le plus tôt possible. »

Elle demeurait figée.

— « Vous entendez, la cholieprunette?

— Oui, monsieur rofficier.

— Et vous viendrez? »

Elle fit un effort :

— a Oui... monsieur l'officier. »

Quand il fut parti, non sans lui avoir envoyé un baiser du pas de la porte, avec sa lourde galanterie germanique, Louise resta douloureusement pensive.

(( Si c'était vrai... S'il me donnait des nouvelles de mon Lucien. S'il empêchait qu'on le maltraite, là-bas, dans les forteresses de son maudit pays... » Un frisson la parcourut toute, ce Oh! ce serait payer la chose trop cher! quelle abomination! »

Elle se remit au travail de sa layette. Mais son aiguille, maintenant, courait moins vite. La joie mélancolique qui, tout à l'heure, lui mettait un sourire aux lèvres en même temps que des larmes

aux yeux, avait disparu. Ses paupières étaient sèches, sa bouche se crispait avec amertume. Un horrible débat se livrait en elle.

Le soir, vers neuf heures, la Louison sortit. Dehors, un souffle moite Tenveloppa. Le vent soufflait du sud. La neige commençait à fondre. C'était le dégel. La femme du garde rentra, pour glisser ses pieds chaussés de feutre dans des socques de bois. Puis elle se dirigea vers le château. Le long des allées, une obscurité d'encre traînait sous le ciel bas. Le sol spongieux s'écrasait sous ses semelles. Les arbres en s'égoutcant laissaient parfois tomber comme une larme sur son visage.

Elle arriva devant la terrasse et vit les croisées du rez-de-chaussée lumineuses, comme le soir où elle venait chercher M^^^ Armande pour la conduire auprès de l'Italien. Louise gravit les marches du perron. Mais le bruit de ses socques sur la pierre l'interloqua. En deux coups de pied, elle s'en débarrassa et traversa la terrasse, ne sentant pas que ses chaussons se trempaient sur les dalles ruisselantes. S'arrêtanc devant une fenêtre, elle regarda dans l'intérieur. C'était l'un des salons, qui servait de salle à manger au colonel. Celuici était encore à table, avec deux officiers subalternes.Tous trois fumaient, buvaient des liqueurs, devisaient avec une gaieté épaisse, dans le débraillement de leurs uniformes, car la digestion les échauffait, et la cheminée, bourrée de bois.

flambait comme si la température ne se fût pas attiédie. Les ceinturons glissaient des tailles massives. Les faces rougeoyaient. Les bottes crottées se posaient sur les soies anciennes des petites chaises délicieuses. On voyait les éperons crever le tendre tissu.

Ces hommes-là, bientôt, sans doute, rentrés chez eux, se sangleraient et se redresseraient pour des dîners de gala. Ils diraient des fadeurs aux dames, s'extasieraient devant des mobiliers de style, et sembleraient tirer leur plus grand plaisir des raflfînements de Télégance mondaine, de la discrétion des causeries, de Tarrangement artistique du cadre. Ici, le fond de nature éclatait dans la joie des contraintes abolies, de la civilisation bafouée, de l'art livré à Tordure. Ces gens du monde — car c'en étaient — ne goûtaient, dans leur victoire, que Tignoble délice de s'affranchir des lois du monde, de donner cours à la bestialité tenue en laisse depuis leur naissance. Le goût instinctif de destruction, inné chez tout être humain, en se satisfaisant, Ubérait en eux la sauvagerie primitive. Ils souillaient ou brisaient des meubles qu'ils eussent admirés dans un musée, fendaient des tableaux dont ils auraient vanté la poésie dans une exposition, se vautraient sur des étoffes dont la délicatesse les eût fait s'extasier devant un connaisseur. Tant il est vrai que presque tout est convention dans la politesse sociale, et comédie dans la subtilité des sensations

dont se targuent les foules cultivées. Mais bénis soient les artistes, qui jettent cette paaire somptueuse sur les laideurs de la grossièreté humaine! Et louées à jamais soient la vanité et la mode, qui contraignent les plus réfractaires à s'en parer !

Louise ne réfléchissait pas si loin. Elle frémissait de dégoût et de haine devant cet étalage de brutalité soldatesque. Surtout elle s'hypnotisait d'aversion devant le colonel. Elle regardait sa face empourprée, sous les cheveux pâles, ses prunelles vacillantes entre les paupières alourdies, sa bouche odieuse bavant dans un rire le jus d'un cigare, ses mains énormes, la saillie débridée de son ventre sous l'uniforme entr'ouvert. Elle était venue jusqu'ici à l'appel de cet homme-là! Étaitce possible?... Pour son mari!... Mais son mari, son Lucien, préférerait cent fois la mort. Elle avait eu l'idée de cette soumission monstrueuse, elle, la Louison, qui portait aux profondeurs de son être l'enfant de son amour, le fils de l'absent, de celui qui, peut-être, mourait à cette heure par le fait même d'hommes tels que celui-ci, vêtus de cet uniforme, coiffés de ce casque, dont elle voyait luire la forme agressive et abhorrée!... Elle eut un cri étouffé, s'ébroua toute, comme pour secouer une effroyable souillure, et se détournant, courut, glissa ses pieds trempés dans ses sabots, puis s'enfuit dans la nuit, parmi la neige, en déroute, sous les pleurs des arbres, vers

la petite maison où palpitaient, chauds encore, les baisers de son Lucien.

A ce moment, le colonel brandebourgeois disait à ses subalternes, dans le plus pur allemand :

— ce Et maintenant, les enfants, vous allez me ficher la paix. J'attends la visite de la petite jardinière aux cheveux noirs. Une Française pure race, celle-là. Ça frétille et ça riposte, et ça a le diable sous la peau... C'est souple et vif comme une anguille... Depuis que je Tai approchée cet après-midi, j'en ai du salpêtre dans les veines. Allez vous promener où vous voudrez. Mais si vous la rencontrez, pas de blague, hein?... Elle est à moi... La part du chef.. Et si elle crie un peu, tâchez de ne pas entendre. »

L'^%%ÊT DU 'DESTI'H.

A blessure de Michel était suffisamment cicatrisée pour qu'il se remit en route. Et même ce garçon énergique n'eût pas attendu que la guérison fût aussi complète s'il n'avait eu la plus irrésistible des raisons pour reculer son départ. Maintenant que la neige avait fondu, ne risquant pas de déceler les traces compromettantes, la communication devenait plus facile entre le souterrain et le château. M^^^ de Solgrès n'avait plus à faire le grand détour extérieur par le bois. En un instant, elle traversait le parc, s'enfonçait dans le ravin broussailleux, découvrait parmi les ronces la porte de fer, si bien dissimulée sous une couche de terre et de plantes

grimpantes... Elle mettait la clef dans la serrure... Jamais elle n'avait besoin de tourner le pêne. Le battant s'écartait comme de lui-même. Quelqu'un était là, toujours, à toute minute... A peine s'était-elle glissée dans Touverture, que deux bras aimants se refermaient autour d'elle... Et tout aussitôt le premier baiser dissipait miraculeusement les craintes, les hésitations, l'angoisse confuse, dont elle frissonnait tout à l'heure le long du chemin. D'ailleurs, ce n'était pas du remords qu'éprouvait Armande. Son esprit simple, sa nature inculte et droite, tenus à l'écart des subtilités sociales, ne pouvait concevoir qu'il y eût du mal à suivre jusqu'au bout un sentiment aussi absolu que celui qui l'entraînait vers Michel. (( Puisque je suis certaine d'être née pour l'aimer et lui donner le bonheur, puisque je n'ai plus désormais que ce but dans ma vie, l'hypocrisie, le mensonge, la faute, consisteraient à me refuser à lui. Dussé-je subir plus tard la honte et les pires souffrances, je resterai fière d'avoir été choisie par la destinée pour être la récompense de son héroïsme, de son dévouement à la France. » 'Voilà comment raisonnait la jeune fille. L'enthousiasme et l'amour gonflaient son cœur ardent. Et comment n'aurait-elle pas adoré l'être charmant, beau et aventureux, qui tremblait d'une émotion si tendre quand il la tenait contre son cœur, et qui, depuis la première rencontre de leurs lèvres, avait su la rassurer en lui

dévoilant une âme éclatante de loyauté et si délicieusement pénétrée de reconnaissance!...

Le matin du jour où l'Italien devait partir, M^^^ de Solgrès, en sortant du souterrain, vint trouver Louise Bellard.

— ce Écoute... y> lui dit-elle, a C'est aujourd'hui qu'il nous quitte. »

Elle n'avait pas besoin de le nommer. Depuis presque une quinzaine que le volontaire garibaldien était leur hôte secret, les deux femmes n'avaient eu l'imagination occupée que de lui. Et la Louison n'était pas sans avoir pénétré les sentiments de sa jeune maîtresse.

— a Oui, » reprit M^^^ de Solgrès. ce J'ai bien peur qu'à sa première marche forcée, la blessure ne se rouvre. Mais il ne pense qu'à son devoir. Et ce n'est pas à moi de lui dire qu'il a tort.

— Dieu vous bénira tous les deux, mademoiselle.

— Puisse-t-il nous réunir bientôt! » murmura l'amoureuse.

C'était une confidence. Louise en profita pour s'écrier :

— « Ah! mademoiselle, vous êtes faits l'un pour l'autre.

— Ma bonne Louison, tu vas me rendre un service. Cet après-midi, avant son départ, monsieur Michel viendra ici, chez toi. Moi, je l'y rejoindrai. Tu nous laisseras seuls... Pense donc que nous ne nous sommes pas vus à la lumière du

jour depuis que nous nous sommes liés du plus éternel des liens. Oui, maintenant, tu peux être certaine de ce que tu avais sans doute deviné. Nous sommes des fiancés, Louise... » Armande rougit et ajouta plus bas : ce Des époux. »

— Mademoiselle, » dit Louise, « ma maison est la vôtre, comme tout ce qui m'appartient, et comme ma vie elle-même, s'il vous la faut. Mais n'est-ce pas bien imprudent de vous rencontrer ici?...

— Cinq minutes seulement, Louise!... Pas plus. Le temps de voir ses chers yeux à la face du ciel, d'y lire mon bonheur et ses serments.

— Mademoiselle, ne vous ai-je pas dit que le chef prussien était venu rôder par ici?

— Une seule fois, n'est-ce pas? Avant-hier?...

— Oui.

— Il n'a pas reparu?

— Non.

— Eh bien! il n'y a guère de chance pour qu'il dirige encore sa promenade de ce côté, » fit M^^^ de Solgrès. a Le dégel a tellement détrempé ces allées éloignées du parc!... y>

Une invincible réserve empêcha Louise d'en expliquer davantage à la jeune châtelaine. Après tout, c'est vrai, le colonel allemand paraissait oublier son caprice. Et ce caprice révoltait trop l'honnête paysanne pour qu'il ne lui répugnât pas d'en parler.

— c( De toutes façons, » reprit-elle, « je ferai

le guet, et monsieur Michel disparaîtrait à la moindre alerte. Il se cacherait dans ma chambre du fond. Ces chacals n'ont pas fouillé ma pauvre petite bicoque. Ils ne s'en aviseront pas aujourd'hui.

— Voilà ce que tu feras, Louise. A trois heures, tu t'avanceras jusqu'à la crête du ravin. Monsieur Michel entr'ouvrira la porte de fer. Si tu te mets à chanter, il rentrera immédiatement et ne bougera plus. Si tu lui fais signe qu'il peut venir, il te suivra chez toi. Je m'y trouverai ou j'arriverai aussitôt. Une demi-heure plus tard, nous nous serons dit adieu, et il sera loin. Est-ce entendu?

— Comptez sur moi, mademoiselle.

— D'ailleurs, » ajouta encore Armande, « le seul danger serait que les Prussiens le surprissent quand il sortira du souterrain. Dans le parc ou chez toi, s'ils l'aperçoivent un instant, cela ne peut pas leur porter ombrage. Il marche comme tout le monde, à présent, sa blessure n'éveillera donc pas les soupçons. Il n'a pas d'arme sur lui... Lors de sa récente arrestation, on lui a pris son revolver. Quant à la lettre, elle est fixée dans la tige de son autre botte, et parfaitement dissimulée sous ce morceau de cuir que tu nous as procuré toi-même... »

Louise hocha la tête.

— ce On le trouverait bien jeune pour ne pas être au régiment...

— Il est étranger.

— Un trop beau monsieur pour les vêtements qu'il porte... Les Prussiens ne le prendraient pas pour un gars du pays.

— Tu m'épouvantes!... Mais c'est qu'il en rencontrera, des Prussiens, par les routes.

— Vous savez bien, mademoiselle, qu'il marchera surtout la nuit. Ayez bon espoir. Tours n'est pas si loin. Pourvu seulement qu'avec tant de retard, sa mission ne soit pas devenue inutile! »

Inutile ou non, Michel Occana était bien ré solu à l'accomplir. Il s'agissait de la France, deux fois aimée désormais, puisque c'était la patrie d'Armande. Et il s'agissait d'un ordre donné par Garibaldi, son chef adoré, son dieu. Aussi quand le jeune homme sortit du souterrain, quand il aperçut la silhouette attentive de la Louison, et reconnut le signal rassurant, ce fut dans un élan de joie héroïque qu'il bondit sur la pente du ravin, en atteignit le bord et salua le soleil, — un frileux soleil d'hiver, — qui lui sembla radieux comme la liberté, la gloire et l'amour, pour lesquels battait son cœur.

— (( Prenez garde, monsieur, » observa Louise, a votre jambe n'est peut-être pas bien solide. »

Il sourit. Et devant le charme de ce sourire, prise un peu, elle aussi, à cette grâce virile du bel Italien, la paysanne comprit le doux égare ment de sa jeune maîtresse.

— ce Monsieur, » dit-elle timidement, a mademoiselle de Solgrès est la meilleure des créatures du bon Dieu.

— Elle en sera la plus heureuse, s'il ne tient qu'à moi, » s'écria Michel avec une sincérité d'accent qui lui valut immédiatement la confiance de Louison.

— ce N'est-elle pas encore là? » dit-il avec un vif regard dès qu'on eut atteint le seuil de la maison du garde.

— a Oh ! soyez tranquille, elle ne tardera pas, » répliqua la rustique confidente, non sans une intention de finesse.

Comme son hôte allait et venait dans la chambre d'un pas impatient, elle lui dit :

— (( Asseyez-vous dans ce coin sombre. Mieux vaut ne pas attirer l'attention, si quelque indiscret venait à passer. »

Puis, pour lui faire perdre la notion des minutes, elle étala devant lui le contenu d'un bissac préparé à son intention, lui montrant qu'elles avaient pensé à tout, avec Mademoiselle, et qu'il y avait du vieux cognac dans la gourde, du jambon exquis entre les tranches de pain, et des tablettes au sublimé pour fabriquer instantanément une solution antiseptique.

— « Comment se fait-il qu' Armande ne vienne pas? » murmura le jeune homme, qu'un brusque pressentiment venait d'étreindre.

La Louison s'approcha de la fenêtre... Mais

aussitôt, d*un mouvement effaré, elle se rejeta en arrière.

— « Cachez-vous!,.. Mon Dieu!... Cachezvous!... Les voilà!... » souffla-t-elle.

En même temps, preste et résolue, elle ouvrait une porte, poussait Michel vers Tintërieur.

— ce Là... derrière les rideaux du lit... Ne remuez pas... N'avancez pas... La porte est vitrée... Soyez tranquille... Je les éloignerai... Ils ne viennent pas pour vous. »

Après un premier instant d*effroi, Louise, en effet, qui avait reconnu le colonel faisait cette réflexion :

(( Cet enragé-là n'a que sa marotte en tête. Il va me conter son boniment... Je lui promettrai tout ce qu'il voudra pour le faire partir. Nous verrons bien ensuite. »

Elle ne se trompait pas. Bien qu'elle eût aperçu — ou cru apercevoir, dans son saisissement — plusieurs casques à pointe, Tofficier supérieur prussien apparut seul, — d'ailleurs, sans avoir pris la peine de frapper.

« Voilà donc, j> pensait Louise, a pourquoi Mademoiselle ne se montrait pas. Elle aura vu ce coco-là sortir du château et s'enfoncer dans le parc... Elle n'aura pas voulu lui donner l'éveil. Mais quel sang elle doit se faire si elle s'est aperçue qu'il venait ici!... »

La paysanne se préoccupait des autres plus que d'elle-même. Trop femme d'ailleurs, malgré

sa rusticité, pour ne pas supposer qu'elle allait faire tout ce qu'elle voudrait d'un homme aveuglé par le désir. Pourtant, aux premiers mots de l'Allemand, elle se sentit panteler de terreur.

— « Eh pierij la pelle, » jargonna-t-il, ce on s'est donc moqué de moi l'autre jour?... On a donc cru qu'un colonel de l'armée royale de Prusse, ça se traitait comme un rustre, un laboureur de France?... Vous faites erreur, ma petite. Pour qui vous prenez- vous?... De plus grandes dames que vous n'ont pas fait tant de façons depuis que je me promène dans votre beau pays.

— Ça n'est pas vrai ! »

Le démenti jaillit des lèvres frémissantes de Louise, sans qu'elle en eût mesuré l'imprudence. La phrase abominable de l'Allemand l'avait cinglée toute, dans sa solidarité de femme française, et plus loin encore, plus avant dans sa douleur, par le rictus dont il soulignait l'allusion à cette ce promenade » dans le ce beau pays »... Maintenant, elle se taisait, droite, blême, la haine et le désespoir dans les yeux. Le Prussien, sans se fâcher, la regarda. Et l'ignominie de ce regard était insoutenable, car il contenait tout ce que la convoitise de l'homme, la morgue du maître, l'ironie du vainqueur, peuvent avoir d'outrageant pour la pudeur d'une femme et pour la plus élémentaire dignité d'une créature humaine.

— c( Va, va... Injurie-moi, » fit le soudard.

p MORTEL SECRET

c( Tu me plais comme ça... Tu as plus de chic, » ajouta-t-il, exprimant, par ce mot, qu'il était fier d'employer, Tespèce de beauté plus haute dont l'indignation revêtait Thumble femme.

D'un geste tranquille, comme pour s'installer dans le logis, il déboucla son ceinturon, et se débarrassa de son sabre, qu'il posa en travers de la table. Il ôta également son casque.

— a Tu t'es promise... Tu ne te refuseras pas. Tu es à moi, » prononça-t-il en s'avançant vers Louise.

Elle recula, les yeux élargis, folle d'angoisse. Que faire?... Allait-elle devenir la proie de cette brute, sans un cri, sans une révolte, sans une tentative de fuite, parce que tout, sauf sa soumission, risquait de livrer celui qui s'abritait sous son toit?... Dans sa retraite éperdue, elle songeait encore à le sauvegarder. Car, au lieu de se réfugier dans sa chambre et de s'y barricader, comme elle aurait essayé de le faire sans cette tragique présence, elle se retirait dans l'angle opposé, où bientôt elle rencontrait le mur. Là, elle s'aplatit, comme pour s'incruster dans la pierre, les doigts, les ongles collés à la paroi, en une attitude de crucifiée. Et il semblait que la surface lisse lui donnât prise, tant elle s'y cramponnait désespérément.

Le Prussien la suivit, balbutiant maintenant en sa langue des paroles de sensualité brutale. La malheureuse vit contre son visage cette face

LE MEURTRE D UNE AME f3

où s'accentuaient, dans une ivresse écœurante, les traits de la race détestée. Elle faillit hurler de dégoût... Mais un coup d'œil vers la porte de sa chambre lui rendit la force de rester muette. Cette porte était vitrée d'un grand carreau clair, que voilait un rideau de guipure commune. Une silhouette serait visible au travers. Le moindre appel, en attirant là l'Italien, perdrait celui-ci. Elle se contint, gardant encore on ne sait quel espoir d'apitoyer son bourreau.

— ce Laissez-moi, » gémit-elle tout bas... (( Et je vous jure, monsieur l'officier... je vous jure... J'irai, ce soir, au château... Là, vous ferez ce que vous voudrez... Mais pas ici... Pas chez nous... Pas chez mon mari... »

Un ricanement abominable accueillit ces supplications. Louise n'entendit pas le vil commentaire qui accompagna ce rire. L'émotion la suffoquait... Elle sentit sur elle les mains du soldat. Un vertige la prit. Le sol oscilla, le mur contre lequel se crispaient ses mains devint fluide... Ce fut une telle sensation d^horreur que, malgré elle, un cri lui déchira la gorge... Et alors, elle perdit connaissance.

L'officier allemand n'eut pas le temps de se rendre compte que le corps dont s'emparaient ses bras avides ne s'y abandonnait que dans l'inertie d'une défaillance. Il poussait une exclamation de triomphe, au moment où, derrière lui, une porte brusquement ouverte livrait passage à

un homme dont les yeux étincelants eussent paralysé son ardeur s'il eût pu les voir.

Michel Occana, déjà inquiet pour son hôtesse, venait de tressaillir affreusement dans sa cachette au cri, lugubre comme un râle, qu'elle avait exhalé inconsciemment. D'un bond, il fut à la porte vitrée. Il vit la scène odieuse... la sauvage agression du colosse en uniforme prussien contre cette martyre à face agonisante. Il s'élança... D'un coup de poing formidable, il fit lâcher prise à l'officier. Telle fut la soudaineté et la violence de l'attaque, que le gros homme tourna sur luimême, chancela et s'abattit, tandis que Michel soutenait la Louison et la posait doucement sur un siège.

Une clameur furieuse accompagna la chute de l'Allemand. Dans son gosier de stentor un son incohérent éclata. Michel crut à une imprécation en entendant les syllabes gutturales :

— oc Zur Hûlfe!.., »

Il allait bientôt voir que c'était un appel à l'aide.

Cependant un silence suivit. Car le colonel brandebourgeois, ayant donné du front contre le bout du fourreau de son sabre, déposé par lui sur la table, se fendit le sourcil et demeura par terre dans une sorte d'étourdissement.

Il n'avait pas eu le temps de se relever que la porte extérieure s'ouvrit et que deux soldats parurent. Quand ils virent leur chef gisant avec le

rr

front ensanglanté, ils se précipitèrent sur Michel Occana, la crosse haute. Un seul des coups qu'ils lui destinaient aurait suffi à l'assommer. Mais Tétroitesse du lieu et la simultanéité de leur mouvement fit que ces hommes entrechoquèrent leurs armes. Et ils n'avaient pas eu le temps de reprendre position, quand le colonel, se redressant, les arrêta d'un ordre bref.

Michel, qui déjà se croyait mort, et qui pensa n'en valoir guère mieux, se félicita de cet instant de répit, car il eut la satisfaction de dire à l'officier allemand, d'un ton vibrant d'ironique dédain :

— « Bravo!... vous êtes un homme de précaution. Vous postez vos soldats à la porte quand vous voulez faire violence à une femme. C'est pour vous une belle prouesse et pour eux un joli métier, colonel. »

Son air de persiflage hautain, son aisance, son admirable visage, indiquaient trop qu'il n'était pas l'hôte habituel de cette maison de garde. Le chef prussien, qui, en se relevant, croyait d'abord se trouver en face d'un mari exaspéré, ne prit pas longtemps le change. Tout en essuyant avec son mouchoir le sang de son éraflure, il observait l'inconnu d'un œil attentif et soupçonneux. Le sarcasme insultant de l'Italien fit courir une pâleur sur sa face congestionnée, qui n'en devint ensuite que plus rouge.

— ce Et vous, x> dit-il, <r vous vous servez de

y6 MORTEL SECRET

l'attrait d'une femme pour tendre des guetapens, et vous attaquez les gens par derrière. C'est digne d'un Français et d'un espion, j> ajouta-t-il, montrant ainsi que son oreille étrangère n'avait pas reconnu l'accent italien dans une langue qu'il estropiait lui-même.

Il s'adressa ensuite en allemand à ses hommes. Et ceux-ci, qui, déjà, maintenaient iMichel par les bras, se mirent en devoir de le fouiller.

Ce fut à ce moment que Louise revint à elle, et aussi qu'une sixième personne compléta par sa présence la signification poignante d'une telle scène.

Armande de Solgrès entra.

Depuis une demi-heure, elle passait par toutes les transes. Ayant vu l'officier allemand sortir du château, suivi de ses deux hommes, à la minute où elle-même partait pour rejoindre Michel, la jeune fille s'était bien gardée de se rendre directement à la maison de garde. Mais, par un détour, elle avait pu gagner, sans être observée, une éminence qui dominait cette maison. Elle avait donc vu le colonel y entrer, laissant les deux factionnaires à la porte, ce Michel y est-il déjà?... Est-ce lui qu'on vient prendre? » se demanda-t-elle, torturée par la plus atroce inquiétude. Ce n'était point par lâcheté, mais par prudence pour lui, que la vaillante fille ne volait pas auprès de celui qu'elle aimait. Ne serait-ce pas l'accuser que de manifester leur entente? Ne

risquait-elle pas de compromettre un système de défense inventé sous le coup de la surprise par ringénieux Italien ou par Louise, cette dévouée?

Cependant, les minutes s'écoulaient sans que le colonel ressortît, et sans que les deux factionnaires bougeassent plus que des statues. Qu'estce que cela pouvait signifier? Le logis était-il vide?... La Louison n'avait-elle pas eu le temps d'y ramener le réfugié? Et maintenant tous deux se tenaient-ils à l'abri, ou viendraient-ils se faire prendre comme dans une souricière?

Tout à coup, les deux soldats, dans une alerte dont le saisissement fut visible, sautèrent, se bousculèrent, s'engouffrèrent dans la maisonnette. Puis ce fut tout autour le désert et un silence d'énigme. Armande n'y tint plus. Elle s'élança, dévala parmi les arbres, sans souci des sentiers, et ce fut seulement à l'approche du but qu'elle songea à se composer un maintien, à prendre un air indifférent. Quel coup lorsqu'elle entra!... Ce qu'elle n'avait pas osé prévoir, pour se persuader qu'une telle catastrophe n'appartenait pas au domaine du possible, devenait une réalité. Michel, — son Michel!... — était aux mains des soldats prussiens, qui, brutalement, exploraient ses effets, retournant les poches et palpant les doublures.

— ce Qu'est-ce que cet homme a fait, monsieur le colonel?... » demanda W^^ de Solgrès,

d'une voix comme affaiblie, lointaine, qui l'interloqua elle-même.

Le chef brandebourgeois se retourna, et tout le sang d'Armande se glaça dans ses veines quand elle vit le sillon rouge balafrer la redoutable figure. Lui, apercevant la jeune châtelaine, portait maussadement deux doigts à hauteur de visière.

— (( Cet homme est quelque espion, mademoiselle, y> répliqua-t-il, sans remarquer le mouvement fier qui, chez son prisonnier, protestait contre un tel mot. « Et, en outre, il a tenté de m'assassiner. >

C'était net. Aucune fable n effacerait ce fait d'une agression, trop évidente par la blessure du chef allemand, et dont Armande ne pouvait imaginer les circonstances. Elle eut vers Occana un coup d'œil de désespoir, mais en même temps d'approbation, comme pour lui dire : <r Tu exposais plus que ta vie... — ta mission sacrée! Donc, tu n'as pu agir que pour un motif supérieur. 3)

Mais quelle surprise pour trois des acteurs de de cette scène, — car les soldats, ne comprenant que les ordres jetés par leur colonel dans leur langue, étaient revenus à leur immobilité d'automates, — lorsque Louise Bellard se leva, chancelante, et vint se jeter aux pieds de sa jeune maîtresse. Armande l'avait vue à demi pâmée, — par l'effroi, supposait-elle, — et ne lui attri-

LE MEURTRE D UNE AME fÇ

bait aucun rôle direct dans ce qui se passait. Mais, dès que la paysanne ouvrit la bouche, elle comprit. L'éclair de la vérité lui jaillit aux yeux, tandis que lui apparaissait l'admirable ruse de cette simple femme.

— flc Oh ! mademoiselle, » gémissait la Louison, oc qu'allez-vous penser de moi?... Mais il faut bien tout vous dire... C'est mon bon ami, mademoiselle... Il me fréquentait depuis quelque temps... Il était dans ma chambre... Et comme il a cru voir par le carreau de la porte que monsieur l'officier me tarabustait un peu, — histoire de rire... — alors il a perdu la tête... Ah! mon Dieu!... Qu'est-ce qu'on va lui faire? »

Si l'histoire était vraisemblable, l'accent, l'expression l'étaient encore davantage. Comédie sublime, qui suggestionna si fortement M^^^ de Solgrès que celle-ci, sans hésiter, y prit son rôle par cette réponse :

— ce Toi, Louison!... Un galant!... Et pendant que ton mari se fait tuer peut-être! Ah ! malheureuse!... »

Louise, prosternée, sanglotait, le visage dans ses mains. Puis, tout à coup elle se releva, se tourna vers l'Italien, et l'apostrophant :

— ce C'est ta faute aussi, grand bêta!... Grand jaloux! Tu avais bien besoin d'arriver là comme un brutal!... Monsieur Tofficier n'est pas capable de forcer une femme qui ne veut pas... Et si je voulais, c'était mon affaire. »

6o MORTEL SECRET

Aucune psychologie n'atteindra en profondeur la finesse féminine. Cette paysanne trouvait ce qu'il fallait dire pour atténuer le dépit furieux du colonel et la confusion qu'il commençait d'éprouver devant M"* de Solgrès. Tel fut le soulagement du Prussien et sa hâte de terminer la ridicule aventure, qu'il fut à deux doigts de laisser immédiatement aller son captif II ricanait sans déplaisir, retroussait sa moustache, et se tournant vers la jeune châtelaine, il se disposait à lui présenter quelque excuse galamment cavalière pour tant de bruit à propos de rien, lorsque, dans son mouvement, il rencontra les yeux de l'étranger. Le visage pâle et impassible de Michel, son regard fulgurant, marquaient une hauteur peu d'accord avec la vulgaire intrigue dont on le donnait pour héros. Son silence acquiesçait, mais c'était tout. Il n'offrait rien de l'embarras d'un rustre qu'un téméraire accès de vivacité aurait emporté dans un mauvais pas.

— ce Comment vous appelez-vous, mon gaillard? » demanda rudement l'officier.

La Louison s'écria impétueusement :

— ce Mais c'est monsieur Michel. Il demeure à la ville et vient me voir en cachette.

— Taisez-vous!... » tonna le Prussien, ce Et vous, répondez! » ordonna-t-il à cet amoureux si étrangement muet.

— a Mon nom est Michel... André Michel, » fit l'Italien.

— OC OÙ demeurez-vous?

— Ordinairement à Paris. Mais j'en suis sorti avant le blocus. Ces derniers temps j'étais à Êtampes.

— Où cela?

— A Fhôtel des Trois-Rois, » répliqua vivement Occana, qui, par bonheur, connaissait le nom de cet hôtel.

Il ne douta pas que M"^ de Solgrès ne trouvât rapidement moyen d'aviser le patron, un bon patriote, qu'il eût à mystifier le chef allemand.

— (( Pourquoi ne servez-vous pas à l'armée? » interrogea encore celui-ci.

— « Je ne suis pas citoyen français. Mes parents étaient Italiens, » déclara Michel avec toute l'assurance de la vérité.

— c( C'est bien. On contrôlera vos dires. Et gare à vous si vous avez menti! » conclut l'autre d'un air menaçant. Puis, s'adressant à ses hommes, il leur donna un ordre dans leur langue.

Aussitôt ceux-ci prirent chacun un bras de Michel, et, marquant le pas comme à la parade, leurs bottes martelant le sol en mesure, ils l'emmenèrent hors de la maison.

— (( Ne soyez pas trop sévère pour cet écervelé, monsieur le colonel, » intervint Armande, qui parvint presque à poser sa voix et à prendre une attitude détachée. « L'ambassadeur italien est un ami de ma famille. Je serais désolée que

quelque complication survînt avec ses nationaux par la faute d'une de mes servantes.

— Je noubiie pas les égards qu'on doit aux neutres, quand ils restent neutres, » dit Tofficier prussien en appuyant sur les derniers mots. (( J'ai l'honneur de vous saluer, mademoiselle. »

Lorsqu'il fut sorti, avec sa raideur allemande, Louise dévoila son visage, obstinément enfoui depuis un moment dans son tablier. Elle vit disparaître la lourde silhouette, et sa rage de femme outragée, son désespoir de la catastrophe possible, s'exhalèrent en invectives :

— ((Ah! le cochon!... le cochon!... » répétaitelle à dix reprises, dans une frénésie écumante, tendant son poing fermé dans la direction de la porte.

— ce Tais-toi, Louise... Regarde-moi, » dit Armande avec autorité.

La paysanne obéit.

— ce Si Michel sort du château sain et sauf, il le devra à ta présence d'esprit. Tu as été admirable, Louise... Laisse-moi t'embrasser.

— Ah ! mademoiselle, » s'écria l'humble femme en sanglotant... « Je lui devais bien ça... C'est en voulant me défendre qu'il...

— Assez... Je sais... Je devine... Maintenant, il s'agit d'achever ton œuvre. Tu vas partir pour Ètampes et faire la leçon à l'hôtelier des Trois- Rois. Moi, je ne puis m'y rendre. On remarque-

LB MEURTRE d'uNE AME 6}

rait mon absence... Je m'en rapporte à ton tact. Tu ne diras que ce qu'il faudra dire...

— Soyez tranquille, mademoiselle. Mais comment aller là-bas assez vite?... »

Rapidement, elles réfléchirent. Les chevaux des écuries avaient été réquisitionnés. Il restait bien la vieille jument, une bête encore vaillante. Mais faire atteler, c'était imprudent. Louise proposa de s'adresser à un fermier de Solgrès, à qui on laissait sa carriole avec un bon cheval, car il approvisionnait les vainqueurs, chaque matin, au château. On lui demanderait le secret. L'homme était sûr. Armande approuva, et les deux jeunes femmes se séparèrent.

La nuit suivante fut, pour M^^^ de Solgrès, une longue veille occupée par l'inquiétude la plus aiguë. Où était-il, dans ce grand château qui serait un jour l'asile somptueux de leur tendresse et qu'il habiterait en maître, celui qu'elle aimait? Dans quel réduit de service, dans quel caveau peut-être, subissait-il l'affront de sa captivité sous la garde des soldats ennemis?... Il était là, sous le toit de ses ancêtres, à elle, l'homme à qui elle s'était donnée, à qui elle appartenait pour toujours... Et elle ne pouvait pas même lui porter un mot de consolation, d'espoir. Une effroyable tyrannie les séparait. La force des armes, qui broyait la Patrie, opprimait leurs deux cœurs... De quel poids la malheureuse et alrière fille sentait tomber sur eux le joug détestable, tandis

que, dans la soirée sans fin, très tard elle entendait encore sonner par les échos de l'immense demeure des bruits traînants d*éperons et de sabres, des voix rudes, des portes refermées avec fracas. Ses pressentiments furent horribles... Moins horribles cependant que la réalité toute proche. Pauvres yeux d'amante, élargis de fièvre et d'angoisse dans les ténèbres, les heures passaient sur eux comme sur tant de prunelles closes de sommeil, et rien ne les empêcherait de voir se lever le jour abominable!...

Voici la scène qui se déroulait au rez-dechaussée du château.

Tandis que le colonel prussien soupait avec ses deux subordonnés, il leur raconta, — à sa manière, — son aventure de l'après-midi. Il ne se vanta pas d'avoir placé deux factionnaires devant la maison d'une femme qu'il croyait seule, afin d'assouvir en toute sécurité sa fantaisie sauvage de vainqueur. 11 leur peignit avec fatuité une bonne fortune oîi la seule persuasion fût venue de ses avantages personnels. La piquante paysanne sur laquelle il avait jeté son dévolu roucoulait déjà comme une tourterelle en avril, quand l'irruption d'un intrus avait tout gâté.

— « La brute a osé porter la main sur moi. Je ne sais à quoi il a tenu que je ne lui aie passé mon sabre au travers du corps?

— N'était-ce pas un guet-apens, herr colonel? )) Le chef hocha la têce.

LE MEURTRE D*UNE AME 6f

— (( Et VOUS avez fair grâce à pareille canaille?

— Le dernier mot n'est pas dit. Je vérifierai demain les prétentions de cet individu. S'il est ce qu'il affirme...

— Et quoi donc?

— Un Italien. Si c'est exact, je ne créerai pas d'incident. Dans le cas contraire...

— Monsieur le colonel, » dit le lieutenant, « je me mets à votre disposition pour l'enquête. Je parle l'italien comme l'allemand...

— Parfait. Nous l'interrogerons après souper. Êtes-vous capable de juger à l'accent si l'italien est sa langue maternelle?...

— J'en réponds, mon colonel. »

Fixés sur ce point, les trois officiers parlèrent d'autre chose. Ils se lamentèrent sur leur inaction. Quel ennui de surveiller une province où rien ne bougeait, alors que les camarades se couvraient de gloire ailleurs!

— (( Patience, messieurs. J'ai une communition du général. Ça chauffera par ici bientôt, paraît-il. Nous serions sur la ligne de jonction de Garibaldi avec l'armée de la Loire, si le plan qu*on prête à l'Italien doit se réaliser.

— L'Italien!... » répéta le capitaine avec un sursaut. Il regarda son chef, puis son inférieur. La même pensée surgit dans le cerveau des trois officiers. Une gravité soudaine marqua d'une expression identique leurs trois physionomies. Le colonel se leva.

— ce Messieurs, allons examiner le prisonnier. j>

Il les conduisit à la salle de billard, s'assit le dos au tapis vert, sur lequel roulaient les billes d'une partie récente, et donna l'ordre qu'on amenât le nommé André Michel.

— « Ça n'est pas un nom italien, » observa le lieutenant.

— ce II le prononce peut-être à la française, » riposta le capitaine à voix basse.

Presque aussitôt le volontaire garibaldien parut entre ses deux gardes. Le colonel le fit placer face à lui, debout, en pleine lumière.

Occana venait de faire un effort surhumain pour ne pas boiter en marchant. Tout à l'heure, un des soldats l'ayant bousculé, lui avait, volontairement ou non, heurté la jambe du fourreau de son sabre. La blessure avait dû se rouvrir. Du moins elle se révélait en ce moment fort douloureuse. Pour rien au monde, il ne voulait la laisser voir. On eût découvert sans doute les traces d'une balle et reconnu en lui un belligérant.

— « Parlez italien à cet homme, » dit le colonel au lieutenant.

Celui-ci posa plusieurs questions, auxquelles l'interpellé répondit de bonne grâce. Résolu à dominer son orgueil, Michel se pénétrait maintenant de son rôle. Ne devait-il pas se résoudre à tout, même au mensonge et à la lâcheté, pourvu

qu'il sauvât son message, pourvu qu'il le portât où il fallait.

— a Eh bien?... Est-il vraiment Italien? » demanda le chef.

— « J'en ai la certitude, monsieur le colonel.

— Soit. »

Il se tut, fronça les sourcils, puis, regardant Michel avec ses gros yeux sans pénétration, mais qu'il croyait acérés comme des baïonnettes.

— (( Allons?... Dis-nous un peu comment tu as laissé Garibaldi, mon gaillard. »

Pas un frisson ne passa sur la belle figure pâle.

— ce Je ne sais pas ce que vous voulez dire. Je n*ai jamais vu Garibaldi.

— Tu ne Tas jamais vu?... Mais tu le verrais, si je te laissais partir vivant, pour lui indiquer par lequel de nos points faibles il pourrait donner la main à l'armée de la Loire.

— Vous tenez donc à ce que je sois un espion, » fit Occana, qui sourit d'un air tranquille, ce Je serais un singulier espion, qui chercherait ses renseignements en surveillant la vertu des paysannes. Mais enfin, je ne me défends pas. Prouvez ce que vous dites. Je suis sujet italien. Vous ne pouvez me condamner sans preuves. »

Il y eut un silence.

Le colonel continuait à regarder son prisonnier avec une fixité qu'il supposait foudroyante. Mais au fond, il se sentait plein dembarras. C'était sans doute un chef capable de bien se

conduire sur un champ de bataille. Ailleurs, il laissait paraître une étonnante médiocrité. Surtout, il n'avait aucune idée de la façon dont on préside un tribunal et dont on dirige une enquête. En désespoir de cause, il allait ordonner qu'on fouillât de nouveau l'Italien plus minutieusement que la première fois et qu'on décousît ses vêtements, lorsque le capitaine, autrement observateur, lui glissa dans l'oreille :

— (( Demandez-lui donc, herr colonel, ce qu'il a bien pu insérer dans sa botte droite par cette fente de la tige, si bizarrement recousue.

— Qu'on lui ôte sa botte droite! » cria le colonel.

Ce commandement, que rien ne préparait, puisque le capitaine avait parlé tout bas, éclata si terriblement pour Michel qu'il ne contint pas tout à fait un geste de trouble. Il se ressaisit toutefois jusqu'à rester ferme, sans un battement de cils, quand un soldat, en lui arrachant sa botte, malmena sa plaie au point qu'il crut sentir un peu de sa chair et de ses os suivre la lourde chaussure. Il eut seulement un coup d'oeil pour voir si quelque effusion de sang ne trahissait pas l'état de sa jambe. Mais rien n'apparut sur la chaussette, qui recouvrait un bandage étroitement serré. Déjà il respirait, revenant un peu de sa crainte et de sa vive souffrance physique, lorsqu'il s'aperçut, avec une consternation indicible, que le danger n'était pas moindre, bien au con-

traire. Le capitaine perspicace, qui avait si judicieusement remarqué la réparation singulière de la botte, tenait entre ses mains cette pièce de conviction. Sa figure s'éclairait d'une satisfaction à la feus cruelle et triomphante, tandis qu'il en examinait la tige sous une des lampes suspendues au-dessus du billard. Il dit tout haut en allemand — et Michel en comprit assez pour prévoir combien son sort s'aggravait :

— (( Ah! ah!... Veuillez voir ici, mon colonel. Il y a eu une pièce intérieure cousue dans la tige de cette botte. On distingue tous les points... »

Son chef s'approcha, essayant de s'intéressera cette découverte dont il ne saisissait pas du tout la portée.

Déjà, le lieutenant, d'esprit plus ouvert, commençait à déduire une conséquence de ce petit fait, quand son capitaine lui fit un signe. Il importait à la hiérarchie que leur supérieur eût plus d'intelligence qu'eux. Donc, on l'amènerait à trouver ce que lui seul avait le droit de mettre en lumière.

— (( D'habitude, herr colonel, c'est dans leurs vêtements que les émissaires secrets cousent leurs messages entre deux épaisseurs d'étoffe...

— Attendez, messieurs, » interrompit le colonel, soudain illuminé. « Ne poursuivez pas, capitaine. Il me vient une idée... Ne serait-ce pas une boîte aux lettres que ce gredin aurait installée dans sa botte?

— Admirable, mon colonel! Mais... il aura dû y renoncer, au moins pour cette botte droite, car elle a eu un accident... Voyez-vous, une déchirure extérieure... qu'on a recousue à la diable.

— Alors?...

— Alors, si réellement un papier s'est trouvé caché là, puis déplacé, il faudrait peut-être voir s'il n'est pas dissimulé ailleurs...

— Qu'on déshabille cet homme! » cria le colonel.

— ce Oh ! » insinua le capitaine, a si Ton procédait comme nous avons commencé, par les pieds?...

— Otez-lui son autre botte! » ordonna le chef, tandis que, derrière son dos, ses deux subordonnés, par leur mimique moqueuse, échangeaient leur pensée : oc Ah! c'était dur... Mais enfin, nous y sommes! »

Un soldat leva brutalement la jambe gauche de Michel Occana et lui tira sa botte.

Le volontaire de Garibaldi croisa les bras et pencha légèrement la tête. Non pas qu'il s'inclinât devant de tels hommes, ses ennemis, les ennemis de tout ce qu'il aimait, mais parce que, la partie étant perdue, il se croyait le droit de s'appartenir, de descendre en lui-même, de passer les heures suprêmes avec ses souvenirs et sa pensée. A partir de cet instant, ceux qui étaient les maîtres de sa vie ne tireraient plus de lui une parole.

La suite eut la rapidité et la simplicité des choses tragiques.

Les trois officiers prussiens penchaient leurs têtes vers cet objet si peu fait en apparence pour exciter tant d'intérêt. Malgré l'adresse du travail, il ne fut pas difficile à un observateur attentif et prévenu, comme le capitaine, de découvrir l'apposition d'une bande de cuir intérieure qui n'était pas l'ouvrage du cordonnier. Avec son canif, il fendit une couture. La blancheur d'un papier apparut. Le colonel s'empara de la lettre, en lut la suscription, la tourna et la retourna. Enfin il l'ouvrit.

— « Capitaine, » dit-il, a veuillez faire monter à cheval un sous-officier avec quatre hommes d'escorte, pour porter immédiatement cette lettre au quartier-général de notre corps d'armée. On la fera parvenir de là au généraUssime ou à S. M. le Roi. Je vais la placer sous enveloppe scellée et vous la remettre. Puis vous reviendrez tout de suite ici pour le jugement de cet homme. »

Elle ne fut pas longue, la cérémonie du jugement. Les trois officiers s'assirent, comme à un tribunal, derrière le billard, ayant en face d'eux l'émissaire secret de Garibaldi, celui qu'ils appelaient Tespion. Un sergent remplit le rôle de greffier. Quatre hommes de troupe, au lieu de deux, entouraient maintenant l'accusé, à qui l'on avait attaché les mains. Car ces soldats, qui allaient juger un soldat, et qui ne pouvaient plus douter

de sa résolution et de sa bravoure, n'étaient pas assez généreux pour lui laisser une chance de s'ôter la vie lui-même. Ils tenaient à leur vengeance complète et à la triste gloire de leur inflexibilité. Le colonel, soufflé par le capitaine, plus apte à diriger les débats d'un conseil de guerre, commença l'interrogatoire en son mauvais français. Il essaya de tirer quelques renseignements de Michel, et lui fit même entrevoir que, s'il consentait à des révélations, il pourrait être envoyé au quartier-général du corps d'armée, — peut-être même jusqu'à Versailles, — au lieu de subir immédiatement une sentence qui ne faisait pas de doute. Un regard méprisant fut tout ce qu'il obtint.

— « Vous ne voulez pas parler?... » conclutil, en voyant qu'il ne vaincrait pas cet obstiné silence, a Vous savez pourtant que vous encourez doublement la peine capitale, selon les lois de la guerre, comme espion et comme étranger aux nations belligérantes... sans compter votre agression contre moi-même. »

Cette fois, l'Italien ouvrit la bouche.

— c( Et vous, vous savez bien que je ne suis pas un espion, bien que mes actes, en jurisprudence militaire, ne soient pas moins graves. Je suis un soldat, je n'ai laissé le champ de bataille, où j'avais aidé à vous vaincre, à vous enlever un drapeau, que pour une mission plus dangereuse...

— Tout soldat qui quitte son uniforme en

temps de guerre, et qui dépose ses armes, ne peut être qu'un déserteur ou un espion!... » cria violemment le colonel, dont la face était devenue écarlate au mot de drapeau enlevé.

Le capitaine essaya discrètement de le ramener à la sérénité de sa magistrature. L'autre continuait à grommeler des jurons entre ses dents. Il éclata encore une fois :

— (( Pourquoi, diable, vous qui êtes Italien, avez-vous éprouvé le besoin de tirer la France d'affaire?... Ce n'est pas votre Garibaldi avec sa poignée d'hommes qui la rendrait invincible pour nous, je suppose. Quelle outrecuidance!...

— Quand on se bat pour la France, c'est pour soi-même qu'on se bat, » prononça Michel. « C'est pour la lumière et la liberté du monde. La France est comme ces êtres tourmentés d'idéal, dont les qualités profitent aux autres, tandis que leurs défauts ne nuisent qu'à eux-mêmes. Son , rêve devient vite le rêve universel, et, si elle se trompe, elle en est seule crucifiée, car seule elle va jusqu'au bout de sa généreuse folie. La France est la joie et le sel de la terre. Si vous la mutilez, le sang de l'Europe coulera longtemps en secret, sous l'éclat des armures. Vous aurez mis un pli d'amertume au sourire de l'Humanité. »

Dans la salle de billard, sous les suspensions claires, qui faisaient briller l'ivoire puéril tout prêt à rouler pour le choc des carambolages, sur ces hommes en attirail martial, qui allaient, par

le jeu de lois indiscutées et sombres, disposer de la vie d'un autre, un silence profond descendit. Ce qui flotta, indistinct, formidable, ce fut l'âme adverse des races. Elles s'étonnèrent de leur lutte... Mais tout de suite, la haine aveugle les souleva. Un peu d'infini avait passé, reliant aux grandes causes obscures cet infime épisode de guerre.

Et tout continua suivant Tordre. Le colonel eut à voix basse une courte délibération avec ses deux assesseurs. Il prit le procès-verbal de la séance des mains du sergent, le fit signer au capitaine, puis au lieutenant, après l'avoir signé lui-même. Alors il se leva et dit :

— « La sentence du conseil est : la mort. j> Peu habitué à la solennité de ses fonctions, ce

lourd oflScier brandebourgeois éprouva d'ailleurs un instant de trouble. Son visage pâlit. Il jeta un regard perplexe alentour, puis il ôta son casque, et s'adressant au condamné avec une certaine déférence :

— a Monsieur, vous serez fusillé au point du jour. Avez-vous quelque révélation à faire ou quelque désir à exprimer?

— Je voudrais, » dit Michel, « être exécuté devant le perron nord du château, du côté du parc, la figure tournée vers la façade, et qu'on ne me bandât pas les yeux. »

Le colonel consulta d'un signe ses subordonnés et répondit :

LE MEURTRE D UNE AMB yf

— « Le conseil vous l'accorde. »

Et il donna quelques ordres en allemand, après lesquels le condamné fut emmené hors de la salle.

Le volontaire garibaldien, devant la courtoisie tardive de son juge, avait eu, comme un éclair, la pensée de demander qu'on lui permît d'échanger quelques mots avec M^^*^ de Solgrès. Deux raisons avaient arrêté sur ses lèvres cette prière : l'improbabilité qu'on l'exauçât, car Fennemi pouvait redouter la communication d'un secret important à cette jeune fille, dont le patriotisme et l'énergie sauraient en faire usage. Et aussi la crainte de compromettre celle qu'il aimait, soit dans son honneur de* femme, soit dans sa sécurité et celle de sa famille. Amour ou complicité politique, tout lien soupçonné entre eux exposait Armande. Mais comment imaginer un tel lien s'il ne craignait pas de lui offrir le spectacle de son supplice? Lui seul la savait d'âme assez fortement trempée pour préférer cette vision atroce à la privation d'un suprême revoir. Voilà pourquoi il avait choisi la place de son exécution en face des fenêtres dont ellemême lui avait décrit plusieurs fois la disposition et la perspective.

L'aube d'hiver se débrouillait à peine des molles buées du dégel, ce n'était encore qu'une pâleur plutôt qu'une clarté, quand M^^^ de Solgrès crut entendre un sourd roulement de tam-

bour. Elle se dressa sur son séant, n'ayant même pas à s'éveiller, car elle n'avait pas dormi. (( Quoi! )) pensa-t-elle, a est-ce que les Prussiens se mettent en marche?... Quittent ils le château? Oh! mais alors... Peut-être qu'ils emmènent Michel. Ou vont-ils le conduire, mon Dieu? Si ce n'était que pour une confrontation dans le pays, on ne partirait pas si matin, ni surtout tambour en tête. »

Tandis qu'elle envisageait ces suppositions, M^^^ de Solgrès s'était levée et revêtue d'un peignoir.

Le roulement de tambour reprit, bref et lugubre... Elle frissonna, et resta debout, l'oreille tendue. Qu'est-ce que cela voulait dire?... Une minute... Peut-être deux... Puis ce fut le même son d'horreur, un son qui ne trompe pas, qui roule et qui s'étouffe aussitôt, comme une répercussion de sépulcre. Mais cette fois, ce glas des tambours s'élevait juste sous ses fenêtres. Armande s'y précipita. Elle ouvrit une croisée. Toute la scène lui apparut.

Ce fut d'abord comme une hallucination, une pantomime de fantômes, dans le matin livide... Mais bientôt tout se précisa. En même temps que la signification terrible frappait l'esprit d'Armande, le jour grandissant dévoilait les dérails à ses regards. En face d'elle, sur la pelouse, se tenait debout, les mains liées derrière le dos, celui qui allait mourir. Un souffle dissipa la brume.

LEMEURTREDUNEAME 77

Soudain il fit clair. Alors, elle vit les yeux de son amant...

Ils s'attachaient à elle, souriants, fiers, brûlants d*amour. Une telle fascination sortait d'eux, une volonté si impérieuse et si tendre, que dès lors et jusqu'à la consommation du drame, elle fut leur chose, agonisante et pantelante, mais extasiée et soumise.

D'abord elle avait tendu les bras, sa bouche s'était ouverte pour une clameur de désespoir et de démence... Mais les yeux, les chers yeux souverains lui avaient dit : non! Un battement de paupières, un signe imperceptible de la tête, une supplication surhumaine des prunelles... La malheureuse amante avait compris... Pourquoi la révolte insensée et inutile, quand elle pouvait donner à celui qui allait mourir l'enchantement d'une sublime communion d'âmes? Rien n'eût sauvé le condamné devant lequel s'armaient les fusils du peloton d'exécution. Mais quelque chose pouvait lui cacher Tatrocité de cette fin soudaine, en pleine jeunesse, et c'était l'exaltation passionnée que lui verseraient les regards d'une femme. Elle lui jeta donc, de toutes ses forces éperdues, ce philtre d'enivrement, d'enthousiasme. Il devint radieux comme le martyr qui voit le ciel ouvert et livre aux bourreaux une chair désormais insensible. D'un geste, il écarta le mouchoir par lequel on voulut encore lui épargner la vue de l'appareil meurtrier. A quoi bon?

jS MORTEL SECRET

Il ne voyait pas les fusils braqués, Tofficier prêt à donner l'ordre... Il ne voyait que ce blanc visage de femme, ces yeux enflammés d'une tendresse héroïque, ces lèvres gonflées d'un immortel baiser, ces mains crispées et jointes... Créature d'amour et de douleur, qui représentait à la fois l'épouse élue et la patrie d'adoption, celle pour laquelle il aurait voulu vivre, mais aussi celle pour laquelle il était fier de mourir.

Un éclair multiple jaillit. Un faisceau de détonations vibra dans l'air humide et sonore.

Armande de Solgrès, cramponnée à l'appui de la fenêtre, spectatrice plus foudroyée mille fois que le cadavre abattu sur l'herbe, ne bougea pas, ne trembla pas, ne cria pas. Elle attendit encore que la fumée de la poudre se fût effacée, brume dans la brume, parmi l'atmosphère bleuâtre... Alors elle vit le corps étendu sur la face. Un sous-ofl^cier s'avançait, qui se pencha, dirigeant vers l'oreille le canon d'un revolver, pour donner le coup de grâce.

Elle ne perçut pas la suite... Le surhumain courage avait suflî à la surhumaine épreuve, mais ne dura pas au delà. M"^ de Solgrès perdit connaissance. Elle glissa, tomba, et resta étendue sur le tapis de sa chambre, tandis qu'au dehors un pâle soleil de février commençait à dorer les arbres du parc.

L'HÉ%IT^GE D'VhL HÉ%OS

ROIS mois s'écoulèrent.

Le printemps vêtait somptueusement les avenues magnifiques de Solgrès. Le vert éclatant et soyeux des feuillages nouveaux ondulait et frissonnait sur les ramures séculaires comme sur la vive armée des jeunes taillis. Les lilas se fanaient dans les massifs. Nulle main ne faisait la moisson des grappes odorantes et pourprées. Personne ne songeait à fleurir les mornes appartements, où tout gardait encore la trace d'un rude passage. Un deuil mulriple pesait sur cette maison. C'était d'abord le veuvage tragique de celle qui s'appelait toujours M}^^ Armande, et qui ne pouvait pleurer qu'en secret. C'était un autre veuvage, celui de la

8o MORTEL SECRET

pauvre Louison, dont le mari était porté comme disparu. Jamais plus elle ne devait avoir de ses nouvelles. C'était la perte du fils de la famille, Tunique héritier du nom, le lieutenant Louis de Solgrès, mort au champ d'honneur, à Gravelotte. Quant au père, le comte de Solgrès, il n'avait pas quitté Paris après la capitulation. Tant que le département de Seine-et-Oise serait occupé par les Prussiens, il ne voulait pas rentrer dans son château. La garnison étrangère laissée dans cette belle demeure était d'ailleurs bien réduite. Peu après l'exécution de Michel Occana, le colonel qui Tavait ordonnée avait dû se remettre en campagne. Ce fut une délivrance pour la Louison, auprès de laquelle, cependant, il n'avait pas renouvelé ses tentatives amoureuses. Maintenant, depuis la signature de la paix, six soldats seulement restaient au château, sous les ordres d'un sous-officier. Relégués dans les communs, ils ne se montraient qu'avec une discrétion relative.

Toutefois, dans cet après-midi de mai, d'une telle splendeur de lumière, de couleurs et de parfums, et d'une si mortelle tristesse pour tant de cœurs déchirés, Armande, se rendant à la maisonnette de Louise, rencontra l'un de ces hommes, qui, un brin d'aubépine aux dents et sifflotant un air inconnu, ne toucha pas même sa casquette plate en la dévisageant au passage. Elle s'arrêta et dut s'appuyer contre un arbre. Ce

soldat, cette brute à la face injurieuse, c'était peut-être un de ceux... Elle haleta. L'image terrible surgissait. Il fallait attendre, les dents serrées, les yeux clos, que Taffreuse contraction du cœur cessât d'arrêter le sang dans ses artères.

Cette pauvre femme, si bouleversée, si pâle, qui se retenait pour ne pas tomber, ce n'était plus la robuste fille aux allures de châtelaine héroïque, la ce damoiselle » féodale, élevée parmi ses paysans et hardie aux rudes chevauchées. Une faiblesse morale et physique lui restait de l'effroyable épreuve. Quand on l'avait relevée sur le tapis de sa chambre, après qu'elle fût demeurée de longues heures sans secours, dans une prostration cataleptique, sous la brume pernicieuse entrant à pleine croisée ouverte, Armande avait failli mourir. Elle devint la proie d'une de ces maladies compliquées, dont les symptômes apparents ne révèlent jamais tout à fait la nature, parce que leurs pires ravages s'exercent dans des domaines qui échappent à la science, les domaines mystérieux où l'âme tient à la chair, où la substance vivante devient de la pensée, du souvenir, du désespoir. Le dévouement de Louise la sauva. Mais celle qui se releva du lit de douleur n'était pas celle qu'on y avait couchée. A la voir s'appuyer là, contre cet arbre, les lèvres tremblantes, son opulente chevelure fauve coupée en mèches inégales et jaunâtres, on eût vainement cherché cette vigueur, cette ardeur à

vivre, qui prêtait jadis à M^^* de Solgrès une espèce d'âpre beauté.

Elle fit un effort et continua son chemin.

Lorsqu'elle atteignit la maison de garde, elle apparut si défaite, que la Louison, habituée pourtant au nouvel aspect de sa jeune maîtresse, en fut saisie.

— ce Qu'avez-vous, mademoiselle Armande?

Vous n'allez pas retomber malade, j'espère?...

— Tu devrais me le souhaiter pourtant, et de ne pas me rétablir, si tu m'aimes, ma pauvre Louison!...

— Si je vous aime!... d fit la paysanne, dont le regard en dit plus long que la vivacité même de ce cri. oc Vous voulez mourir, mademoiselle?... Vous trouvez donc que la mort n'a pas assez fait son œuvre parmi nous?... Songez-vous à vos malheureux parents?...

— C'est en songeant à eux que je souhaite de disparaître, » répliqua Armande d'un air sombre.

Louise joignit les mains et la regarda. L'explication ne venant pas, l'humble femme prononça doucement, à voix basse :

— ce Puisqu'ils ne savent pas... qu'ils ne sauront jamais...

— Ils sauront, Louise, » dit Armande, qui plongea dans les yeux fidèles la détresse de ses propres yeux.

— (( Comment?...

— Ils sauront parce que je ne pourrai bientôt plus le leur cacher. Mon amour n'est pas descendu tout entier dans la tombe avec Michel... Il vit en moi... Comprends-tu?... Devines-tu l'horreur de ce que je te dis là?... Toi qui es près d'être mère, qui auras un enfant pour ta consolation... Devines-tu que j'en aurai un pour ma malédiction et mon opprobre?... j>

Elle tordait ses doigts amincis, dont les os craquèrent.

Louise Bellard oublia toute distance sociale et qui elle était, simple veuve d'un garde-chasse, auprès de cette noble héritière d'un nom superbe, d'une fortune et d'un domaine princiers. Elle ne vit devant elle qu'une femme anéantie d'épouvante et de douleur, une victime des maternités tragiques, portant dans sa chair le châtiment de l'amour, qu'expie éternellement un seul sexe. Elle lui prit les mains comme à une amie de son village, elle dénoua les doigts crispés, elle eut des larmes et des mots tendres. Et elle fit bien. Armande de Solgrès posa la tête sur son épaule et pleura éperdument. C'était le seul refuge où elle pouvait laisser éclater son cœur, cette honnête poitrine, si chaude de sympathie et de dévouement.

— « Ne vous désolez pas ainsi, mademoiselle Armande. Nous trouverons un moyen de tout arranger. Vous partirez en voyage... Je vous suivrai, je vous soignerai... Personne que moi

n'approchera de vous. Comment découvrirait-on la vérité? Qui pense à autre chose qu'à soi, dans ce temps de malheur?... Paris est à feu et à sang... Nous ne vaudrons peut-être pas mieux bientôt... Est-ce qu'on s'occupera d'un enfant qui vient au monde alors que chacun se voit sur le point de partir pour l'autre?...

— Mon père et ma mère me maudiront. Ils ne m'ont jamais aimée. Ils me traitaient de fille inconséquente, écervelée, indomptable... Ils prétendront que leurs prévisions se réalisent...

— Ne leur avouez pas. On leur donnera le change à eux-mêmes.

— C'est impossible. Comment quitter ma mère sans un prétexte, dans l'état de santé où elle est?... Pour aller où?...

— Une maman pardonne.

— Pas celle-là.

— Votre père ne reviendra pas à Solgrès de si tôt.

— Il nous rappellera à Paris dès que cette affreuse guerre civile aura pris fin.

— Enfin, )) dit Louise, « vos parents n'ont plus que vous, mademoiselle Armande. Ils ne seront pas impitoyables pour le seul enfant qui leur reste, et quand ils pleurent encore l'autre. »

M}^^ de Solgrès se tut. Car elle se demandait si, au contraire, la perte du fils préféré, de ce vicomte de Solgrès qui eût continué brillamment la race, ne rendrait pas ses parents plus

LE MEURTRE d'uNE AME 8f

amers pour la fille si dififérente, et maintenant coupable, perdue.

— a Ah ! mademoiselle, » s'écria Louise, « quel dommage que j'aie trois grands mois d'avance sur vous! J'aurais déclaré des jumeaux et nourri votre cher petit avec le mien.

— Cela ne t'empêchera pas de le nourrir, » observa Armande.

Un faible sourire lui vint aux lèvres. L'idée lui paraissait touchante. Puis l'évocation de la petite vie future, l'image du nourrisson dans des bras berceurs, faisait tressaillir en elle l'instinct tout-puissant.

Mère... Il y a deux façons de Têtre socialement. Mais il n'y en a qu'une, souveraine et sacrée, par les entrailles et par le cœur.

La Louison, tout illuminée par l'attente divine, trouvait des paroles bienfaisantes, d'un tact délicat.

— a Pensez donc, mademoiselle!... Ce sera un ange de courage et de bonté, cet enfant, avec un père si brave et une mère si généreuse. Vous vous féliciterez un jour de l'avoir mis au monde.

— Dieu le veuille!... » soupira la triste Armande.

Et, regardant autour d'elle, dans cette chambre proprette, mais si médiocre, elle ajouta :

— a Ah! que tu es heureuse!... Tu peux pleurer ouvertement l'homme que tu aimas, et

te réjouir du fils qu'il t'a laissé. Le château de Solgrès envie la loge de garde à la grille de son parc... Oui, Louison, je t'envie... Et toi, tu ne souhaiterais pas de changer avec moi. »

Les appréhensions de M^^* de Solgrès ne furent pas plus sombres que la réalité. Malgré les conseils de Louise, malgré l'ingéniosité de cette confidente prête à tous les subterfuges, Armande se résolut à révéler son état à sa mère. Peut-être cet aveu lui semblait-il inévitable. Peut-être le poids de la dissimulation était-il plus lourd que toutes les angoisses à cette créature de franchise violente, que le mensonge paralysait et suffoquait. Puis, à un moment donné, elle se sentit trop seule, quand la bonne Louison, ayant laborieusement donné le jour à un beau petit gars, se trouva aux prises avec la souffrance physique et la vigilance des commères. Pendant quelque temps, elles ne purent s'entretenir ensemble. Armande s'effara. La malheureuse n'osait plus se regarder dans les glaces. D'ailleurs le mois de juin s'achevait. La Commune, écrasée par l'armée de Versailles, expirait à Paris dans d'infernales convulsions, parmi les massacres et l'incendie. La comtesse de Solgrès, redevenue plus forte, parlait de partir avec sa fille pour aller rejoindre son mari. Maintenant, elle descendait dans le parc. Elle y faisait des promenades quotidiennes et toujours plus longues, afin de se préparer au voyage. Pour marcher, elle s'appuyait

au bras d'Armande. Et c'était un si triste couple, ces deux femmes en deuil, Tune coquette, malgré son crêpe et ses cheveux gris, l'autre d'une morne indifférence où s'éteignait tout pétillement de jeunesse, que les soldats prussiens, flânant et fumant leur pipe dans le parc, se détournaient pour ne pas les rencontrer.

En voyant l'uniforme abhorré qui s'effaçait au loin entre les arbres. M™* de Solgrès poussait un soupir :

— « Les robes noires des femmes de France les intimident, ces bandits, » murmurait-elle.

Parfois elle s'emportait.

— ce Us font bien de se tenir à distance. Je leur cracherais au visage.

— Oh ! ma mère... Ce ne serait pas digne de vous. »

La comtesse fit aigrement :

— ce Toi, on dirait que tu ne sens rien. »

Et comme Armande pâlissait sans répondre.

— a C'est vrai!... Je ne sais si c'est la maladie que tu as eue... Tu es d'une apathie!... La vue de ces gens-là ne te fait donc pas bouillir?...

— Asseyons-nous, maman, » dit la jeune fille, qui défaillait.

Toutes deux gagnèrent un bosquet dans lequel se trouvait un banc. Mais le silence accablé de la malheureuse exaspéra sa mère, étrangère à toute discipline nerveuse, et incapable de se contenir.

— « D'ailleurs, tu ne peux pas comprendre ce que j'éprouve. Ils m'ont pris un fils adoré. Toi, ils ne t'ont pris qu'un frère... et que tu n'aimais pas. »

L'injustice de ce mot fit jaillir le secret d'Armande.

— « Ils m'ont pris bien davantage, » dit-elle, sans répondre à l'aigre allusion, qui ne pouvait être sincère.

— ce Que veux-tu dire?...

— Ils m'ont pris l'être qui était ma vie ellemême, l'honneur et le bonheur de ma vie. Ils l'ont tué sous mes yeux... Oh! maman, que vous me pardonniez ou non, je souffre tant que rien ne peut ajouter à ma peine... Mais faut-il que je vous en cause une si cruelle!... »

Elle ne s'agenouillait pas et ne joignait pas les mains. Elle se renversait en arrière contre la charmille, les bras abandonnés, comme prête à mourir.

— « Deviens-tu folle?... De quoi parles-tu? » s'écria la comtesse.

— ce Maman, si vous avez pitié de moi et de mon père, il pourrait encore ne rien savoir. Nous n'irions pas le rejoindre. Voilà... Il faut que je disparaisse... J'ai aimé, maman, j'ai aimé... »

Elle essaya d'en dire plus. Ses lèvres blanches tremblèrent et se turent. Et elle fixa sur le visage de sa mère ses yeux jadis d'une si ardente

flamme rousse, maintenant ternes et semblables à deux globes pétrifiés, depuis qu'ils avaient vu!...

— oc Tu as aimé?... » répéta la mère, se refusant à comprendre, ce Qui as-tu aimé?...

— Qu'importe!... Il est mort.

— Malheureuse!... Tu ne veux pas dire?...

— Si, maman, je veux dire cette chose épouvantable... Cette chose que je n'ose exprimer... que vous n'osez croire... Je suis cette malheureuse!... Si celui qui fut mon mari devant Dieu vivait, tout serait déjà réparé... Mais, je vous le répète, il est mort. Ainsi, je vous en conjure, aidez-moi. »

Dans le ton de ces terribles phrases, il n'y avait aucune bravade, pas même de la hauteur ou de Ténergie. Encore moins de la supplication ou de l'humilité. En faisant cet aveu à sa mère, Armande éprouvait moins d'émotion que naguère en s'ouvrant à Louise. Elle ne sentait pas ici la pitié compréhensive de là-bas. De la grande dame ou de la servante, la plus maternelle n'était pas la première. Or la tendresse seule pouvait plier la nature rétive d'Armande. Son indépendance était brisée, mais non pas sa réserve farouche. Dépouillée d'orgueil, elle se réfugiait dans l'inertie. Une lassitude muette, nulle explication, nulle invocation de légitimes excuses, voilà ce qu'elle opposerait au blâme hostile, réservant ses larmes pour la solitude, ou pour

rhumble affection, anxieuse et divinatrice, de Louise, seule créature au monde avec qui elle pût parler de lui.

M™^ de Solgrès tourna vers sa fille un visage de rigidité et de froide fureur.

— ce Tu as fait celai... Tu t'es conduite en créature perdue !... Tu as déshonoré notre nom!...

— A quoi bon m'injurier, ma mère? Vous ne pouvez pas savoir...

— Je ne veux pas savoir!... » cria la comtesse.

— « Vous ne le pourriez pas. Les circonstances ne vous apprendraient rien. C'est dans les cœurs qu'il faudrait lire...

— Dans le tien peut-être?... J'y verrais de jolies choses!... »

Armande se tut.

— ce J'ai bien compris? » demanda sa mère, comme avec un dernier espoir d'écarter l'abominable calice, de n'y pas découvrir la suprême amertume. (Elle baissa la voix.) ce Tu apporteras un bâtard dans notre famille?...

— Un bâtard, soit! mais du sang d'un héros, » dit Armande, dont la triste pâleur s'illumina d'un des rayons disparus, éclair d'amour et d'orgueil.

Cette révolte pour l'aman t-martyr et pour l'enfant-victime parut à la comtesse une intolérable audace. Elle la châtia d'un mot affreux :

— « Serait-ce à un Prussien que tu t'es abandonnée?.,. »

L^amante du volontaire fusillé se leva. Sans une parole elle se mit à marcher en ligne droite, d'un pas rapide, comme vers un but précis. Une inquiétante exaltation brillait dans ses yeux fixes. Elle suivit toute Tallée d'un pas de somnambule.

M™^ de Solgrès marmotta : ce Comédienne!... » Mais elle suivit sa fille, d'une allure qui pouvait surprendre chez une femme soi-disant minée par des mois de langueur et si minutieuse à mesurer sa promenade quotidienne.

Comme elles arrivaient au bord de l'immense pelouse étendue derrière le château, un son de voix gutturales leur parvint. Deux soldats allemands, vautrés à l'ombre, fumaient et causaient. Armande, qui s'avançait droit sur eux, fit un bond de côté, comme à la vue de reptiles. Mais sa mère lui saisit le poignet et l'entraîna dans leur direction, tandis qu'elle lui chuchotait férocement :

— ce Je puis passer à côté d'eux désormais. Ce ne sont plus mes pires ennemis. Ma propre fille m'a fait plus de mal... Et cependant je supporte sa présence. »

Avec une force nerveuse qu'elle n'avait pas employée à réagir contre ses maux réels et imaginaires, M™<^ de Solgrès continua de serrer le bras d' Armande et de la tirer, si bien que celle-ci

n'aurait pu lui résister sans violence. Toutes deux s'approchèrent des hommes couchés, si bien qu'elles les frôlèrent de leurs jupes. Ils ne se levèrent pas et ricanèrent. Cette insulte cherchée cingla les coeurs sanglants des malheureuses, exaltant la furie de l'une et la douleur de l'autre.

Quand la plus âgée eut enfin relâché son étreinte, la plus jeune s'élança. Elle se mit à courir sur le gazon, vers la façade du château où s'ouvraient les fenêtres de sa chambre. Quand elle fut à cinquante mètres environ des murailles, elle s'arrêta et sembla explorer le sol. La soyeuse verdure s'étendait sous ses pieds comme un tapis, brodé çà et là de pâquerettes. A quoi eût-elle reconnu la place où était tombé celui qu'elle aimait, où son sang avait coulé?... L'herbe était flétrie alors... Quelle touffe avait bu la rosée de pourpre et gardait un peu de cette vie si chère dans ses racines?... Une divination peut-être en avertit Armande. Elle s'agenouilla, se prosterna complètement, et baisa les brins verdoyants, dont la fraîcheur lui caressa les lèvres. Puis elle resta là, dans cette attitude, comme en délire ou en extase.

Un accent cruel la fit tressaillir :

— a Lève-toi... Si tu es folle, on t'enfermera. Mais ne te donne pas en spectacle à des soldats étrangers et à des domestiques. j>

La nécessité de garder secret le drame qui se déroulait chez elle empêcha seule la comtesse de

rien changer extérieurement à sa façon d'être avec sa fille. Volontiers, elle Teût éloignée de ses yeux, reléguée dans sa chambre. Plus volontiers encore, elle Teût accablée de dédain, déchirée d'ironie, cinglée de mots amers. Elle se contint pour n'éveiller aucun soupçon dans cet intérieur familial et provincial, où les corridors avaient des échos et les murs des oreilles.

Quand la pauvre fille s'informa de la ligne de conduite qui serait suivie à Tégard du comte :

— a Ton père?... » répondit M'"^ de Solgrès, ce II saura tout. Je vais l'appeler ici d'urgence... Sa répulsion pour les Prussiens cédera comme la mienne. Pouvons-nous songer à l'honneur de la France quand le déshonneur est dans notre maison?...

— Pourtant, ma mère, si nous essayions de lui épargner cette douleur?...

— Et à toi sa colère indignée, n'est-ce pas?... Il continuerait à me dire sans doute que je te juge trop sévèrement, que je ne vois pas clair dans ta nature... Exquise nature, en vérité!...

— Voulez-vous que je parte, ma mère, que je disparaisse?... Vous n'entendrez plus parler de moi...

— Jusqu'au jour où tu traînerais notre nom dans quelque aventure plus scandaleuse encore?...

— Oh!...

— Et que dirait-on de cet escamotage? Une

fille de ton rang ne s'éclipse pas comme une muscade. Tu resteras, et tu répareras comme nous te Tordonnerons.

— Je ne puis réparer qu'en me dévouant à mon enfant. »

Cette conception de son devoir et de la vie, exprimée à plusieurs reprises par Armande comme toute naturelle, jeta sa mère dans un état d'exaspération inouïe.

— « Ton enfant!... » — s'exclamait-elle, de cette voix sifflante et basse qu'elle prenait pour parler du redoutable secret, et seulement loin de toute oreille humaine, dans les profondeurs du parc. — « Ton enfant!... Tu oses parler de tes devoirs envers lui, quand tu as manqué au premier de tous, qui était de lui donner une naissance honnête et un nom légitime!... Et tu ne songes pas un instant à tes devoirs envers nous, tes parents, envers la dignité de nos cheveux blancs et la bonne renommée de notre famille. Sache que ton enfant passe après ta race, dont il n'est pas, dont il ne peut être...

— Cependant, je le reconnaîtrai... »

M™^ de Solgrès contempla sa fille avec stupeur.

— ce Ah!... » dit-elle sans lui répondre... ce Et tu voulais que je ne prévinsse pas ton père!... J'aurais lutté seule contre l'insanité de ton esprit et la bassesse de ton âme. Voilà ce qu'une Solgrès propose!... Donner son nom à un bâtard!...

LEMEURTREDUNEAMB 9f

Souffleter de boue tout le passé d'une maison pleine d'honneur!... »

Ce fut une autre explosion, suivie de commentaires non moins acerbes quand la comtesse apprit que Louise Bellard savait tout.

— « Il ne manquait que celai... Tu devais, naturellement, prendre pour confidente une femme de service... Toi qui, dès ton enfance, te plaisais mieux avec les paysans qu'avec les gens de notre monde... Mais je la chasserai, cette misérable, qui t'a servi de complice, quand elle aurait dû me prévenir I j>

Armande, plus murée que jamais dans une insensibilité apparente, répondit de sa voix sans accent :

— ce Pardon, ma mère... Vous ne la chasserez pas.

— Tu as le front de plaider pour elle?

— Je n'ai point à plaider. Si vous étiez accessible aux arguments de justice et de compassion, je vous dirais que son dévouement fut incomparable, que rien ne le lassera et qu'il m'empêchera sans doute de mourir de désespoir. Mais, vous parlant le langage de votre intérêt personnel, je vous ferai simplement observer qu'on ne maltraite pas quelqu'un qui détient un secret pareil... qu'on ne chasse pas la seule femme, mère justement elle-même, capable de nourrir dans une discrétion absolue le malheureux petit être, que vous ne me commanderez pas d'étrangler, je suppose.

ç6 MORTEL SECRET

— C'est admirable!... Mademoiselle prend maintenant avec moi un ton supérieur et sardonique, » fit la comtesse, frappée par la justesse du raisonnement et d'autant plus irritée de la façon dont il lui était offert.

A partir de ce moment jusqu'à l'arrivée de son mari, elle évita toute discussion avec sa fille, ne lui parlant que devant leurs gens, et s'enfermant, lorsqu'elles étaient seules, dans un mutisme hargneux.

Aussitôt les communications rétablies avec la capitale, M. de Solgrès fut informé qu'une circonstance des plus graves, — ce plus grave, » écrivait sa femme, a que toutes les épreuves de cette année de désastres », réclamait sa présence immédiate au château. Il accourut.

Le comte approchait de la vieillesse. Les fatigues du siège, — dont il n'avait éludé aucune, prenant le fusil et montant la garde par les nuits glaciales, comme un jeune homme, — venaient d'effacer les dernières traces de sa virile verdeur. Sa haute taille se voûtait. Ses joues s'étaient creusées sous la barbe devenue toute blanche. Son front, autour duquel s'élargissait la calvitie, prenait des tons cireux. Dans ses yeux, aux regards émoussés, se lisait la secrète anxiété du déclin. Ce gentilhomme n'était pas, comme sa femme, perpétuellement secoué d'une trépidation nerveuse. Il contrastait avec elle par son calme — contraste accentué par une réaction inconsciente

des caractères l'un contre Tautre, dans ce ménage pourtant uni. Elle le dominait, sans que lui, ni elle-même peut-être, s*en doutât. Non pas qu'elle lui fût supérieure. Mais, à défaut de volonté, elle avait au moins de l'entêtement et des caprices, et ce rudiment de personnalité, si mince fût-il, manquait au comte de Solgrès. 11 était l'homme de toutes les conventions et de toutes les traditions, sans aucun jugement individuel. Capable d'accomplir avec énergie ce qu'il croyait bien, mais d'une timidité extraordinaire devant une décision que ne lui dictait pas l'usage. Il avait une réputation d'intransigeance dans son loyalisme légitimiste, de belle tenue dans la vie, de droiture, de délicatesse, qui n'était point surfaite. On le tenait pour un parfait galant homme, et l'on avait raison. Il vivait suivant certains principes qu'il n'avait jamais discutés, et qui réalisent un type social très décoratif, sinon très utile dans notre société actuelle. Le comte de Solgrès n'avait pas choisi son chemin. Mais la route était sans ornières et il y marchait droit. Ses qualités, précisément parce qu'elles ne se subordonnaient pas à des sentiments influençables, mais par leur inflexibilité de forces héréditaires, allaient se dresser terriblement en lui contre l'infortunée Armande. Le cœur du père eût incliné vers l'indulgence et la tendresse, si ce coeur avait pu parler. Mais M. de Solgrès se serait effaré de l'entendre. Il écoutait des voix plus

çS MORTEL SECRET

despotiques, délivré ainsi de tout débat de conscience. Puis, à la moindre hésitation, il s'inspirait d'une volonté plus forte : c'était celle de sa femme.

Le jour de son arrivée à Solgrès, Armande, plus morte que vive, s'était réfugiée chez Louise Bellard. La comtesse Ty fit chercher dès que le coupé du voyageur entra dans la grande avenue, après avoir franchi le pont qui traverse la Juine, devant la propriété. H ne fallait pas que rien dans la première entrevue éveillât les soupçons des domestiques, sortis respectueusement au-devant de leur maître.

Nul ne s'étonna de la crise de sanglots convulsifs qui bouleversa Mademoiselle lorsqu'elle se fut jetée dans les bras de son père. De si cruels événements s'étaient produits depuis leur dernière séparation! Les vêtements noirs des parents et de l'enfant, le haut crêpe au chapeau du comte, attestaient leur deuil, l'irréparable perte du fils, du frère, orgueil et espoir de cette famille. Et les uniformes étrangers, apparus au détour d'un massif, dans une curiosité qui ne se gênait pas, témoignaient d'un malheur plus immense... C'était toute l'humiliation et toute la désolation d'un peuple qui s'engouffrait dans chaque âme française, comme une rafale de douleur, à la moindre brisure d'émoi. Personne, parmi les assistants, ne se doutait qu'il pouvait y avoir de plus horribles sources, une amertume

plus abominable et plus corrosîve, à ces larmes d'une fille de vingt ans.

Armande ne pouvait se détacher de son père, sachant qu'elle ne l'embrasserait plus ainsi de longtemps, — peut-être jamais.

Dès le lendemain, en effet, quand il eut passé toute la nuit en conférence avec sa mère, sans qu'elle-même, seule dans sa chambre de jeune fille, eût un instant fermé Toeil, elle le vit tel que son appréhension la plus angoissée n'avait pu le lui peindre.

Le comte de Solgrès fit comparaître sa fille en présence de la comtesse. Dans un petit salon retiré, toutes portes closes, et les précautions prises pour que rien ne perçât de la navrante conférence, il commença ainsi :

— « Mademoiselle de Solgrès, avez-vous, dans votre inqualifiable égarement, conservé un vestige du sentiment de l'honneur et une trace du devoir filial?...

— Mon père... »

Le vieux gentilhomme l'arrêta violemment :

— « Je vous défends, entendez-vous?... Je vous défends de m'appeler votre père. Tout lien est rompu entre nous... Et vous n'avez chance d'en renouer une faible part que si vous montrez la plus entière obéissance. y>

Armande resta muette. Qu'allait-on exiger d'elle? Défaillante, elle tendit la main vers un siège.

lOO MORTEL SECRET

— ce Restez debout! » ordonna le comte, qui lui-même se tenait droit, les bras croisés, devant une cheminée contre laquelle il ne s'adossait pas.

Quant à M™^ de Solgrès, effondrée dans une bergère, le coude au bras capitonné, elle appuyait obstinément un mouchoir contre son visage.

Armande mit seulement deux doigts au dossier d'une chaise, car sans cet appui elle se fût trouvée mal. On ne le lui interdit pas.

— flc Répondez aux questions que je vous ai posées, mademoiselle.

— J'y répondrai, monsieur, » dit-elle d'une voix oppressée. « Mais, j'en ai peur, vous ne croirez pas à mes réponses. Mes sentiments filiaux sont aussi fervents que jamais, et j'ai gardé le souci de l'honneur.

— Nous ne le comprenons sans doute pas de la même façon, d'après ce que m'a expliqué votre mère. Écoutez-moi bien... Il ne s'agit pas de vos interprétations plus ou moins romanesques, mais de l'honneur tel qu'on Ta toujours placé si haut dans notre famille, et tel que tous les gens de cœur le conçoivent.

— L'honneur ne consiste-t-il pas à dire la vérité et à remplir son devoir?...

— Quelle vérité? » s'écria le comte, ce Que vous êtes une fille coupable, indigne de votre nom?... Et quel devoir?... Celui d'une maternité honteuse?... Si c'est cela que vous proclamez et publiez, je vous avertis que la proclamation et

LE MEURTRE D UNE AME lOI

la publication seront complètes. Vous quitterez cette maison à l'instant. Je vous chasserai ouvertement, comme vous l'avez mérité. Si Ton doit savoir, on saura. Mais on apprendra en même temps comment un Solgrès élague les branches pourries, quand il s'en trouve une, par extraordinaire, sur son arbre généalogique. »

C'était bien toute la rigueur ancestrale qui sonnait, implacable, dans la bouche de cet homme. Rien n'ébranlait en lui la religion sociale de sa race. Il apparaissait terrible, parce qu'il était impersonnel. Ce qu'il ne voulait pas qu'on discutât, lui-même ne l'avait pas discuté dans le secret de sa conscience. Voilà pourquoi, sans être un caractère fort, il devenait une force dans ce moment critique. Armande en eut l'intuition. Et, domptée elle-même par la maladie, l'incertitude et le chagrin, elle trembla.

— ce Qu'exigez-vous de moi, monsieur? Dites-le sans me consulter. Si je le puis, je vous obéirai.

— Voici. Sous prétexte d'un voyage de santé, nécessaire surtout à votre mère, vous partirez toutes deux. C'est le départ seulement que vous accomplirez ensemble. Madame de Solgrès, par un détour, viendra me rejoindre dans une résidence qui ne sera pas la vôtre. Vous, vous continuerez avec Louise Bellard, qui vous accompagnera officiellement d'ailleurs. Puisque cette femme sait tout, et qu'elle est sûre, nous nous servirons de son dévouement. On le reconnaîtra comme il

convient. Il ne peut paraître bizarre à personne que Madame de Solgrès et sa fille, en plein mois de juillet, partent en Suisse, par exemple, pour se remettre moralement et physiquement de secousses pénibles, ni qu'elles emmènent une brave servante et son petit enfant, que la guerre n'a pas moins éprouvés.

— « Ma mère ne restera pas avec moi?... » balbutia Armande, qui, malgré les duretés de la comtesse, eût souhaité le contact maternel durant des heures qu'elle prévoyait si sombres.

— ce Madame de Solgrès me sera plus nécessaire qu'à vous, 3> répliqua le comte, ce et nous aurons à nous consoler mutuellement pendant une période où notre fille n'existera pas pour nous. Il dépendra de vous que cette fille nous revienne.

— Comment cela, mon pè...? »

La pauvre Armande rougit et s'arrêta, sans terminer ce mot de « père ».

— « Bien entendu, pour le monde, nous serons ensemble, » continua le vieillard, ce Je prendrai toutes mes mesures à cet effet. L'endroit où vous séjournerez avec Louise Bellard sera soigneusesement choisi... Quelque village écarté, où vous passerez pour deux sœurs. » (Il eut un âpre sourire.) ce Cela ne contrariera ni votre manière d'être ni vos goûts...

— Non, certes! » déclara vivement M^^^ de Solgrès.

Un regard la foudroya pour cette riposte, qui

semblait une bravade, et qui pourtant était le cri involontaire de cette désespérée, trop heureuse de se vêtir en paysanne pour mieux se rapprocher d'un cœur aimant et mieux s'enfoncer dans Tobscurité apaisante.

— « Après... l'événement, » poursuivit son père, ce Louise Bellard restera à l'étranger, où elle nourrira et élèvera deux enfants, le sien, et... l'autre. Ils auront même éducation modeste, et, plus tard, même condition. Vous, mademoiselle, vous reviendrez avec nous. Mais nous réservons notre pardon, si vous vous en montrez digne, pour le jour de votre mariage.

— Mon mariage! Mais, ma mère... Je veux dire... madame de Solgrès... ne vous a-t-elle pas dit?...

— Quoi donc?... » demanda le vieux gentilhomme en écrasant sa fille du regard.

— ce ...qu'il est mort. »

Tout le visage d'Armande se contracta et trembla.

— ce Qui est mort? » questionna le père avec un accent indescriptible.

— ce Le seul homme que je puisse épouser.

— Le seul homme que vous pourrez épouser sera celui qui consentira à vous prendre, et dont le nom s'alliera dignement avec le notre. La maison de Solgrès est assez bonne, et vous serez assez riche, pour que, malgré votre déchéance, nous espérions encore vous marier de façon honorable.

— Mais pourquoi me marier?... Oh! je vous en prie, pourquoi?... » fit Armande, qui joignit les mains.

— a Parce que telle est notre volonté, la seule condition suivant laquelle nous vous considérerons encore comme notre fille. »

La scène, qui jusque-là se déroulait dans une solennité glaciale, devint alors humaine et déchirante. Armande se jeta aux genoux de ses parents, les supplia de ne pas la mettre à ce point en désaccord avec son cœur et sa conscience. Tout ce qu'elle leur demandait, c'était de la laisser vivre au loin avec son enfant... Elle ne consentirait pas à se séparer de lui. Elle voulait l'élever. Surtout elle ne pouvait concevoir la possibilité d'appartenir à un homme qui lui faisait horreur, quel qu'il fût... Jamais elle ne trahirait le souvenir... Jamais elle n'accepterait un nom qu'elle devrait au mensonge du silence, ou bien à un odieux marché!... Dans les protestations, dans les prières de cette infortunée, vibrait l'éloquence de la douleur et de la tendresse. Sa résistance était brisée. Toutes les barrières d'orgueil croulaient. Son âme crevait en un flot de supplications et de larmes. L'intuition de la maternité mettait à ses lèvres, sur sa physionomie, dans ses gestes, une chaleur émouvante.

Le comte de Solgrès en éprouva d'abord de la surprise, puis du trouble. Peut-être fût-il arrivé jusqu'à l'attendrissement. Car, s'il avait le juge-

LE MEURTRE D UNE AMB lOf

ment étroit, il était d'une trempe fine. Tout accent de sincérité généreuse éveillait en lui une résonance. Et sa nature, au fond, ne se déterminait pas en sécheresse. Mais M°^« de Solgrès intervint. Otant son mouchoir de devant ses yeux, elle éleva une voix acide.

— a Mon cher ami, » dit-elle, oc je m'étonne que vous prolongiez ces débats qui me tuent. Il était convenu que vous signifieriez à cette malheureuse enfant nos décisions et qu'elle y répondrait pour les accepter, ou que tout serait fini entre elle et nous. Vous n'admettiez pas qu'elle pût les discuter. Si vous aviez entendu les insanités qu'elle me débitait avant votre retour, vous comprendriez mieux à quoi vous exposez le nom de Solgrès si vous la laissez promener parle monde une maternité scandaleuse. Le moins qu'elle fera sera d'aflîcher la monstruosité de sa situation. Mais sa conduite passée nous éclaire sur l'avenir. Qui a bu boira. Si vous ne mariez pas Armande, cette fille-là deviendra la honte de nos vieux jours. Quanta son enfant, ce sera affaire au mari qu'elle épousera. Qu'il l'adopte, si bon lui semble. Mais je ne vois pas bien mademoiselle de Solgrès nous imposant comme petit-fils un bâtard, lui donnant notre nom, et édifiant le monde par ses vertus maternelles. Qu'une femme soit assez folle, assez éhontée pour cela, passe encore. Mais vous, comte de Solgrès, quel serait votre rôle? Quelle retraite serait assez profonde pour vous épargner

les atteintes du mépris et de la risée publics? x> Sous la douche de ces phrases cinglantes, le père et la fille se taisaient. Armande s'était redressée. De nouveau se fixait autour d'elle l'invisible armure, le hérissement hostile et muet. Le comte baissait les yeux comme pour ne pas voir. M°^* de Solgrès, s'adressant à lui, dit encore :

— ce D'ailleurs, c'est bien simple. Choisissez entre la fille que voilà et l'épouse que je suis. Laissez-la me piétiner, me meurtrir par d'offensantes comédies comme celle que vous écoutiez tout à l'heure complaisamment... Et ce ne sera pas long. Encore une scène comme celle-ci, et je ne demanderai plus que la tombe ! »

Ayant tout dit, avec une nervosité agressive qui n'annonçait en rien son dernier soupir, la comtesse parut Texhaler cependant. Il souleva sa poitrine et vint s'étouffer dans son mouchoir, tandis qu'elle retombait sur sa bergère. Et, se cachant de nouveau le visage, elle reprit son atdtude d'auparavant.

— ce Retirez-vous dans votre chambre, t> dit M. de Solgrès à sa fille. « Vous avez entendu votre mère. Ou vous accepterez les conditions que je vous ai exposées, ou tout sera fini entre vous et nous. Vous qui parlez si haut de votre devoir, tâchez de discerner où il est. Voyez si vous devez nous rendre le désespoir et l'opprobre en retour d'un passé d'honneur et du nom sans tache que nous vous avions donné. »

Quelques jouri après ce colloque, où trois

âmes se trouvèrent si douloureusement aux prises, les maîtres de Solgrès avaient quitté leur château, emmenant avec eux la veuve de leur garde et son enfant nouveau-né. Dans le pays, on raconta qu'ils voyageaient à Tétranger, pour moins sentir le poids de leur deuil. On les estima de ne pouvoir supporter la vue des soldats ennemis à leur foyer. Les concierges de leur hôtel, au faubourg Saint-Germain, répondaient dans ce sens aux rares visiteurs qui s'informaient d*eux. Leur absence, bien qu'elle se prolongeât jusque assez avant dans T hiver, ne provoqua pas d'interprétation malveillante. L'époque était favorable pour se laisser momentanément oublier. Sous le coup du désastre national, chaque existence avait assez à faire de se reconstituer, sans pénétrer celle d'autrui. La vie mondaine suspendue n'imposait aucune obligation de paraître. Jamais il ne fut moins difficile d'ensevelir un mystère.

Et cependant quelque chose de ce mystère flotta vaguement autour de l'héritière de Solgrès, lorsqu'on fut plus tard à même de constater le changement de physionomie et la sauvagerie accrue de cette fille bizarre. Une nature moins spontanée se fût mieux prêtée à la légende. Mais celle-ci ne savait guère dissimuler. Et d'ailleurs, à quoi bon ? Armande n'éprouvait nul désir de refaire sa vie en effaçant la tragique idylle, car.

justement, toute sa vie, tout ce qu'elle pouvait vivre de douleur et de joie, de rêve et d'amour, y était contenu. Passive désormais, elle obéissait à ses parents, parce qu'elle s'inclinait devant la logique âpre, mais hautaine, de son père, et qu'elle eût considéré comme sacrilège de martyriser en lui des sentiments invincibles, qui ne manquaient pas de grandeur. N'était-il pas, en effet, le dépositaire d'un patrimoine d'honneur, le représentant de la race et le chef de la maison? Si toute sa personnalité d'homme se concentrait dans cet idéal, le crime serait d'autant plus abominable de porter la ruine dans ce domaine sacré.

M^^* de Solgrès jouait donc, mais sans conviction, son rôle de riche et noble héritière, un des plus beaux partis de France. Et ce n'était pas faute de bonne volonté si son visage peu attrayant, où toute flamme de jeunesse était morte, s'imprégnait d'une indifférence et d'une mélancolie capables de décourager les plus déterminés épouseurs.

Ses parents renonçaient à la persécuter sous ce rapport. 11 fallait, pensaient-ils, laisser faire le temps. Et d'ailleurs, avec la fortune et le nom de leur fille, on parviendrait toujours à l'établir. Satisfaits d'avoir sauvé les apparences, ils se prêtaient à une détente. Car, avec le caractère si peu maniable d'Armande, ils avaient craint de ne pas remporter même ce relatif avantage.

Des mois passèrent, qui, bien vite, se changèrent en années. Les châtelains de Solgrès vieillissaient. Leur fille commençait à espérer qu'elle était libre pour toujours. Chaque été, la famille allait en Suisse, et, pendant quelques jours. Mademoiselle, accompagnée seulement d'une femme de chambre, faisait une cure de lait dans un village de la montagne.

Au retour d'un de ces voyages, le comte fit remettre en état la maisonnette de garde jadis habitée par le ménage Bellard. Depuis la guerre, cette maisonnette restait inhabitée. Les autres gardes suflRsaient à la surveillance et à la sécurité du domaine. On n'avait pas remplacé le brave serviteur mort sur le champ de bataille.

La curiosité des domestiques et des paysans s'émut lorsque des ouvriers furent requis pour débarrasser en partie la maison rustique des lierres, de la vigne vierge et des clématites, et pour la rendre de nouveau habitable. Qui donc allait-on y installer? Le comte n'avait engagé aucun garde dans le pays. Et cependant il ne manquait pas de braves gens qu'une telle situation eût rendus contents et fiers.

Mais les plus envieux ne trouvèrent rien à dire quand ils surent à qui étaient destinées la maisonnette et la place. La Louison, remariée en Suisse, où l'amour sans doute l'avait retenue depuis qu'elle y accompagna ses maîtres, revenait au gîte. On lui rendait son nid. Et comme son

IIO MORTEL SECRET

second mari était un montagnard probe, actif et courageux, il remplacerait le premier dans toutes ses fonctions, et serait, comme lui, garde-chasse.

Quand le couple arriva, on lui fit bon accueil. La Louison était aimée dans le village qui l'avait vue grandir. Elle reparaissait au bras d'un Suisse. Mais les Suisses sont de braves gens, qui s'étaient montrés bons voisins pendant nos malheurs. Celui-là, qui s'appelait Mathieu Nobert, bénéficia tout de suite auprès des campagnards français de leur sympathie pour ses compatriotes et de leur amitié pour sa femme.

D'ailleurs, ils amenaient avec eux un vivant passe-partout, bien fait pour dilater les cœurs et épanouir les visages, un délicieux garçonnet de trois ou quatre ans, farouche comme un petit faon de montagne, mais d'une beauté émouvante.

La première fois qu'ils traversèrent ensemble les rues d'Êtréchy, toutes les commères accoururent sur leurs portes :

— ce Eh bien, Louison, vous voilà de retour? C'est gentil de rester fidèle au pays. Et ce chérubin-là? Le gars à ce pauvre Bellard... Dire que nous l'avons reçu dans ce monde! Mais, sainte Vierge! qu'il est devenu mignon!... »

On le regardait mieux, et les cris d'admiration partaient :

— (( Quel amour, avec ses boucles noires!

— Mais où a-t-il pris ces grands yeux-là?...

— C'est vrai que Bellard était très brun. Et vous aussi, Louison, vous êtes brune. Mais ce bijou-là s'est taillé ses prunelles dans du jais.

— Y a pas à dire, ma fille, il est plus beau que père et mère.

— Tant mieux! » disait Louise en souriant avec fierté.

Et Mathieu Nobert ajoutait avec bonhomie :

— ce Attendez seulement qu'il ait des petits frères, que je lui achèterai, moi. Ils seront encore plus beaux. »

Un éclat de rire saluait cette fanfaronnade.

— a Ah ! ah ! le jaloux. Eh ben, vous savez, faudra y mettre le prix pour en avoir de c't acabit-là. Faut croire que ce pauvre Bellard avait la main heureuse. »

Tout en le bourrant de bonbons, Tépicière de la Grand' Rue demandait :

— ce Comment t'appelles-tu, mon ange? Pierrot?... Jeannot?... Jacquot?...

— Mais non, » intervenait Louise, oc Vous savez bien que mademoiselle de Solgrès a eu la bonté d'être sa marraine. Son nom est Armand.

— Oh! un nom de grand seigneur. Il le portera bien. Et il n'en a pas d'autre?

— Si... Michel... Armand-Michel Bellard.

— Pourquoi Michel?

— C'était un nom que Bellard avait choisi. Alors vous comprenez... en souvenir de son père... »

Le soir même du jour où le ménage Nobert, avec l'enfant du premier mari, se fut installé dans la maison de garde, au fond du parc, non loin du souterrain, le comte et la comtesse de Solgrès dirent à leur fille, qui leur souhaitait le bonsoir :

— ce Nous avons à te parler. »

Elle les suivit dans le petit salon si retiré, si sourd, où jadis ils avaient fixé une ligne de conduite dont ils ne s'étaient pas départis. Armande fat certaine que ses parents allaient aborder le sujet dont on ne s'entretenait jamais, lorsque son père, sans donner Tordre aux domestiques d'éclairer la pièce si bien close, y transporta luimême une lampe, en priant ces dames de le suivre. Quand tous trois s'y trouvèrent, et la porte soigneusement fermée, M. de Solgrès dit à Armande :

— (( Ma fille, tu nous rendras ce témoignage, à ta mère et à moi, qu'il n'était pas possible à des gens de notre sorte, ayant notre caractère et nos opinions, de pousser plus loin que nous ne l'avons fait le pardon du passé et le respect des sentiments naturels. j>

W^^ de Solgrès inclina la tête.

— (( Les circonstances nous ont aidés, y> reprit le vieux gentilhomme, a Ce fut une fatalité bien extraordinaire, — et que j'appellerais providentielle, s'il n'était sacrilège d'imaginer la Providence frappant un innocent au profit d'un

bâtard, — celle qui fit mourir l'enfant de Louise pendant le voyage qui suivit la naissance de... l'autre. Rendue ingénieuse par un dévouement que j'honore, cette excellente créature eut assitôt l'idée d'une substitution qui consolait un peu son chagrin maternel en assurant à jamais ton honneur et notre repos. Arrivée au chalet que nous lui avions acheté dans la montagne, elle tenait dans les bras un petit être qu'elle nourrissait comme son fils, et qui passa pour tel. Rien depuis n'a jamais fait soupçonner à personne qu'il en soit autrement. Nous pourrions nous y tromper nous-mêmes, si tu n'avais assisté à cette courte et foudroyante maladie du petit Bellard, qui vous arrêta dans une auberge perdue. Car, après des années, une mère elle-même reconnaîtrait-elle un enfant quitté à trois semaines d'un autre quitté à trois mois?...

— Je ne m'y tromperais pas, » dit Armande. a II ressemble trop...

— Tais-toi, imprudente!... » s'écria le père, d'une voix terrible, quoique étouffée, ce Veux-tu me faire repentir d'un excès de faiblesse?... Veuxtu que je renvoie ces gens à leurs montagnes?...

— Oh!... » gémit Armande.

— « Tais-toi donc, alors!... Ne laisse jamais des réflexions pareilles te venir aux lèvres, ni même à la pensée. Cette ressemblance, Dieu merci, n'est pas la tienne. Nul ne discernerait le type des Solgrès dans cet enfant. Peu importe

qu'il soit le portrait d'un homme que nul n'a vu dans ce château. Car... — et c'est une des affirmations que je veux obtenir encore de toi, solennellement, ce soir... — tu me jures que personne de nos gens, hors Louise, personne du pays, n'a eu connaissance du séjour ici de Michel Occana, que personne n'a vu ses traits?...

— Personne de nos compatriotes, » répondit M"* de Solgrès d'une voix qui ne tremblait pas, bien que toute couleur eût quitté son visage. (( Il fut enseveli dans la forêt par ses bourreaux eux-mêmes, sans que j'aie découvert l'endroit, malgré mes recherches, après ma maladie. »

Le comte reprit avec une certaine douceur :

— <c Ainsi, la chose est irrévocable. Le sort en est jeté. L'enfant que Louise Bellard élève est le sien, même légalement, puisqu'il remplace celui qui fut inscrit sur les registres civils d'Erréchy sous le nom d'Armand Bellard, ainsi qu'à l'église, où il a été baptisé comme ton filleul. Sur ton désir, elle l'appelle Michel, expliquant cela par un caprice de son mari mort. Soit. J'aime autant que ce nom d'Armand ne résonne pas trop souvent, n'éveille pas des analogies. Le véritable Armand Bellard repose dans un petit cimetière de Suisse, sous une pierre anonyme. Et le beaupère même du vivant ne doute pas que l'enfant qu'il caresse ne soit celui de sa femme, celui qui naquit ici, dans la maison où il demeure. Tout est donc bien. Et maintenant, Armande, écoute ce

que je vais te dire. Cette vérité légale, cette vérité apparente, cette vérité nécessaire, elle est désormais pour nous la vérité absolue. Si l'enfant peut vivre et grandir sur ce domaine, c'est parce qu'il est Armand Bellard. Tu m'entends bien?... A partir de ce jour, il n'y aura plus, pour ra mère et pour moi, pour Louise, — dont nous sommes sûrs, — aucune autre réalité... Pas même dans nos pensées les plus secrètes. Il faut que, pour toi, il en soit de même. Tu as le droit de t'intéresser à cet enfant, de t'en occuper, dans la mesure où tu le ferais pour un filleul, — pas autrement. C'est beaucoup, étant donnée la situation. Sois-nous donc reconnaissante de t'en avoir accordé le privilège, et ne nous en fais pas repentir par la moindre inconséquence, d

Il regarda sa fille, qui demeurait silencieuse.

— (( Jure-moi, » reprit-il, ce qu'à aucun moment, rien dans tes acres, dans tes paroles, dans ta façon d'être, ne fera entendre ni à cet enfant, ni à personne au monde, que tu sois pour lui autre chose qu'une protectrice bienveillante, une châtelaine sans morgue, qui, par bonté pour ses parents, daigna le tenir sur les fonts baptismaux. »

Armande se taisait toujours.

— ce Allons... Réponds-moi. Si tu n'acquiesces pas à ce que je te demande, j'exigerai que l'enfant soit élevé au loin. »

M^^^ de Solgrès fit un effort :

Il6 MORTEL SECRET

— ce Vous n'exceptez personne de ce serment?

— Et qui veux-tu donc que j'excepte?

— L'homme dont vous me forceriez d'accepter le nom. Mais en ce cas, mon père, vous me relevez de ma promesse de prendre un mari de votre main?... Si je ne puis tout lui dire, je ne l'épouserai pas. »

A ce moment, la comtesse de Solgrès releva la tête.

— ce Cette fille est abolument folle, » dit-elle à son mari.

Celui-ci éclata, de cette colère sourde et basse qu'imposait le mystère de leur entretien.

— a Mais alors tout ce que nous avons fait pour toi, malheureuse, n'est qu'une duperie!... Mon but est de te voir mariée avant ma mort. C'est mon seul moyen d'assurer le succès de tant d'efforts, et de t'empêcher de galvauder notre nom... Car je lis dans ton âme inflexible, Armande... Tu le donnerais tôt ou tard à cet enfant de malheur, à ce fils d'aventurier...

— De héros, mon père!... j> s'écria-t-elle, tandis que son terne visage tout à coup resplendissait.

— ce Oui... Soit!... Il fut brave... Mais nous avons pris nos informations en secret. C'était un fils de famille dévoyé... Et de quelle famille!... Joueurs, duellistes et casse-cou, ce que deviennent dans notre civilisation, où ils n'ont plus de place, les condottieri... »

Armande voulut interrompre. Un geste violent de son père Tarrêta.

— a Assez!... Vas-tu peut-être te targuer de ta faute?... Sans mon énergie, tu en viendrais là, ma parole!...

— Son ingratitude est inconcevable, » murmura la comtesse.

M. de Solgrès reprit :

— ce Oui ou non, Armande veux-tu prêter le serment que j'exige de toi?... Tu es libre de t'y refuser. Mais sache-le... Dans ce cas, j'éloigne à jamais Tenfant. Et si sa mère, » — il appuya sur le mot en regardant au fond des yeux sa fille, qui frémit visiblement, — « si sa mère, Louise Bellard, a l'imprudence de te soutenir et de me résister, je chasse les parents... »

Une voix aigre intervint.

— « Nous tenons Louise. Elle n'oserait pas maintenant dire à son mari qu'elle s'est moquée de lui à ce point. »

Armande ne tourna pas la tête, mais ses lèvres tremblèrent.

— a Oh ! » dit le comte, ce ne soyons pas injustes. La discrétion de cette femme est insoupçonnable. Nous n'avons pas besoin de « la tenir » pour qu'elle garde son rôle jusqu'au bout. » Il ajouta : « Je voudrais être aussi sûr d' Armande.

— Mais moi, vous « me tenez », mon père, » dit la révoltée, répétant avec une amertune insondable la dure parole. « Vous savez que je ne lais-

Il8 MORTEL SECRET

serai repartir ni Tenfant, ni... ses parents, tant que j'aurai un moyen, fût-il criminel, de Tempêcher. Donc je vous fais le serment tel que vous l'avez formulé tout à Theure.

— Tu jures?...

— Je jure.

— Sur quoi?...

— Sur le cœur, percé de balles prussiennes, qui ne cessa de m'aimer qu'en cessant de battre, et sur l'enfant qu'il me laissa, » dit Armande.

Elle resta une seconde immobile, la tête haute, comme grandie et soulevée par son tragique enthousiasme. Puis elle se détourna et sortit brusquement. Car des sanglots impétueux grondaient en elle en fracas d'orage.

A peine eut-elle le temps de gagner sa chambre. Le verrou poussé, elle se jeta sur son lit et s'abîma en pleurs convulsifs.

LE MEURTRE d'uNE AMB 1 19

LE tkC^%T:Y%E 'D'U'ÏLE ViCÈ%E

N 1876, le monde légitimiste s'émut d'un mariage autour duquel devaient forcément s'éveiller les commentaires.

Le comte Pascal de Malboise épousait M"« Armande de Solgrès.

Ce comte de Malboise, qui, presque aussitôt après, allait hériter du titre de marquis, était le représentant d'une très ancienne et très noble famille. Il la représentait d'ailleurs assez mal, n'ayant perpétué jusqu'ici la notoriété d'un beau nom que par des frasques de viveur et des exploits sportifs. En approchant de la trentaine, complètement décavé, — car il n'avait pas eu de peine à dissiper un patrimoine singulièrement réduit par la Révolution, — il avait résolu de

faire un riche mariage et de se lancer dans la politique. L'urne électorale lui avait été moins rétive que le cœur des héritières, car il fut député avant d'avoir rencontré une dot équivalente à ses appétits. Dès son apparition à la Chambre, il acquit vite une sorte de popularité, et même bientôt d'autorité, dans son parti. Ce n'est pas qu'il fût d'une intelligence supérieure. Mais point n'est besoin d'être intelligent pour faire de la politique d'opposition. Maintenir son propre pouvoir demande quelque habileté. Démolir le pouvoir des autres n'exige que de la violence. Or, la violence, l'audace, une verve fanfaronne, des mots à l'emporte-pièce, une promptitude extrême à descendre sur le terrain, pour y faire preuve d'une virtuosité redoutable à l'épée comme au pistolet, telles étaient les qualités spéciales qui donnèrent bien vite à Pascal de Malboise une tournure de champion tout à fait d'accord avec les idées « vieille France », et le loyalisme chevaleresque qu'il se piquait de représenter. Admirablement doué d'ailleurs, au physique, pour ce rôle, avec sa stature herculéenne, ses façons à la fois hautaines et familières, sa voix tonitruante, sa grosse moustache roulée cavalièrement, son air à la fois rieur et agressif. Sa physionomie fut rapidement légendaire. Et sa bonne fortune voulut qu'il ne déplût pas aux foules, malgré l'aristocratie de son milieu et de ses opinions. Sa nature batailleuse et joviale

était de celles pour qui notre race française a toutes les indulgences. Le fond d'égoïsme, de brutalité, d'ambition, disparaissait sous le brio extérieur. Puis sa taille de cuirassier géant, le faisant reconnaître dans toutes les réunions et tous les défilés parlementaires, séduisait le grêle gamin de Paris, qui, pour cela seul, Tacclamait. On Teût bientôt surnommé l'Alcide légitimiste. Le comte de Solgrès, dès qu'il eut connaissance des projets de Pascal de Malboise sur sa fille, l'accueillit comme le gendre idéal. Il avait le don qui primait tous les autres en l'occurrence : un nom de la plus pure et de la plus ancienne noblesse. Voilà bien ce qui pouvait délivrer à jamais le vieux gentilhomme de ses angoisses quant à l'honneur familial. Après avoir épousé un Malboise, une Solgrès ne pouvait plus déchoir, par n'importe quelle révélation ou quelle aventure. D'autre part, le marché gardait tout ce qui restait de loyauté possible en pareil cas. L'immense fortune qui serait un jour celle d'Armande représentait bien, et sans illusion permise, ce que le jeune homme recherchait dans cette alliance. On ne le trompait donc pas. Nul dans son entourage, — et la pauvre Armande moins que tout autre, — ne pouvait se figurer que Tex- viveur, jadis connu pour ses aventures galantes, et toujours friand de beauté féminine, épousait par amour une personne dépourvue de tout éclat, taxée de maussaderie,

parce que le monde n'admet pas la mélancolie qui l'exclut d'une vie profonde, d'ailleurs à peine plus jeune que lui, et qui ne le paraissait guère.

L'obligation morale, contractée envers ses parents, la joie incroyable qu'ils montraient de cette union, étaient des raisons suffisantes pour décider la créature brisée à s'y soumettre. Elle en voyait une autre. Peut-être Pascal de Malboise, cet homme d'argent et de plaisir, à qui certainement elle serait indifférente, consentirait-il, dans l'intérêt de sa propre liberté, à lui laisser ce qu'il considérerait comme une distraction et un joujou : la joie d'élever son petit Michel. Tandis qu'il mènerait à Paris sa vie d'homme de tribune, d'homme de salon, et aussi d'homme de boudoir, qu'est-ce que cela pourrait bien lui faire que sa femme, si peu décorative, restât dans leur château, et s'amusât, comme d'une poupée, avec un enfant de ses domestiques? Certes, elle oserait alors ce que ses parents lui interdisaient si rigoureusement aujourd'hui. Eux-mêmes, à leur fille mariée, n'auraient plus de représentations à faire. Ainsi se conclut le mariage.

Certes, les causes qui le déterminèrent ne manquaient pas d'étrangeté. Malgré l'acuité de l'observation mondaine et la malveillance des jugements qu'elle prodigua, l'élégante assistance de cette messe nuptiale eût montré des pâleurs de saisissement et des reculs d'effroi, si tout à coup fussent devenues apparentes les pensées

des héros de la fête, si Ton avait pu les lire, à travers ce voile virginal, sous la chevelure lustrée de répoux et les mèches blanches des parents.

Quoi qu'il en fût, le couple échangea les serments d'amour et de fidélité éternels, après que le prêtre eut énuméré toutes les raisons divines et humaines qu'ils avaient de former un ménage heureux et uni.

Quelques semaines plus tard, par un délicieux après-midi de printemps, créé, semblait-il, pour l'enchantement de deux jeunes mariés, si Ton eût cherché dans quel coin de paradis ceux-ci cachaient leur ivresse, voici ce qu'un être agile et invisible aurait pu voir à la même heure :

Dans un petit hôtel de la rue Lord-Byron, Pascal de Malboise remettait un trousseau de clefs à une toute jeune actrice, qui, n'étant pas encore habituée à de pareilles installations, sautait de joie comme une gamine.

— a Ecoute, mon gros Pascal, » disait cette jeune personne exubérante, si, avec cela, tu me fais entrer à la Comédie- Française, toutes mes amies en crèveront de dépit.

— Tu auras la joie de les enterrer, » répliquait-il. « Je n'ai promis l'appoint de mon groupe au Ministère qu'à cette condition. Le président du conseil lui-même doit obtenir ça du ministre des beaux-arts.

— Alors tu mérites un bécot, » faisait la petite comédienne, en tendant sa frimousse gentille.

— ce Je mérite même mieux.

— Fi, le gourmand!...

— Gourmand!... Appelle-moi meurt-de-faim!

Si tu crois que c'est facile de sortir du jeûne quand on n'a que des os sur son assiette? »

La cabotine s'esclaffait.

— a Vraiment ?... Si maigre que ça, ta légitime?... j>

A trente kilomètres de là, dans un parc aux futaies admirables, une femme du peuple, la femme d'un garde, se dirigeait vers la demeure des maîtres. Un petit garçon d'une beauté singulière, avec ses traits fins, son teint mat sous la soie des boucles sombres et la splendeur de ses grands yeux noirs, gambadait autour d'elle. Il chantonnait du ton le plus joyeux :

— (( Nous allons voir marraine... Nous allons voir marraine... » Et tout à coup, prenant un air important : (( C'est vrai, dis, maman, qu'elle est maintenant une marquise, ma marraine?

— Oui, c'est madame la marquise de Malboise.

— Oh! la voilà... » cria-t-il en s'élançant hors de l'allée.

Entre les arbres, il avait aperçu Armande, qui descendait le perron, et il courut au-devant d'elle. La Louison le suivit. Coupant au plus court, il bondissait maintenant à travers l'immense pelouse qui monte en un tapis rectangulaire derrière le château. Malgré sa vivacité, ses petites

LE MEURTRE D UNE AMB I3f

jambes de cinq ans n'allaient pas bien vite. Aussi les deux femmes se trouvaient toutes proches, lorsque, entre elles, soudain, Tenfant s'arrêta :

— « Oh! la belle fleur!... Il faut que je la cueille. »

C'était au milieu du gazon, à peu de distance de la façade, sous les fenêtres de la chambre qui fut celle d'Armande, jeune fille. Depuis le matin où, sur l'herbe décolorée et glaciale, la brève tragédie avait eu lieu, jamais celle qui en fut la spectatrice épouvantée n'avait posé les yeux à cette place sans un frisson d'horreur. Elle contempla l'enfant qui, insoucieusement, ramassait des fleurs là où avait coulé le sang de son père. Pétrifiée, elle leva vers Louise un visage blanc jusqu'aux lèvres. La femme du garde avait pâli elle-même.

— a Michel, » cria celle-ci aussitôt, « mon petit Mimi, laisse les fleurs... Comment!... Tu n'as pas dit bonjour à ta marraine!...

— Ohl » dit Armande, « ne l'empêchez pas. D

Elle s'avança un peu et s'agenouilla près du petit garçon.

— « Veux-tu me donner tes fleurs? » lui demanda-t-elle.

— ce Les voilà... Oh! vous pleurez?... » dit le petit, que stupéfiait la vue de deux larmes dans les yeux si tendres pour lui.

— Mon amour... Mon cher amour!... » balbutia la pauvre femme, en serrant éperdument le souple petit corps contre sa poitrine.

Heureusement, du château, nuls yeux réprobateurs ne surprirent cette effusion affolée. M. et M"^^ de Solgrès, relevés de leur surveillance ombrageuse depuis le mariage de leur fille, ne recherchaient plus avec elle une vie commune où trop de gêne subsistait. En ce moment, ils étaient à Paris, occupés à déménager leur hôtel de la rue Saint-Dominique, condamné par le percement du boulevard Saint-Germain. Le vieux couple se contenterait maintenant d'un appartement en ville, tandis que les jeunes mariés se feraient construire une demeure plus moderne dans les quartiers neufs. Déjà le marquis de Malboise avait jeté son dévolu sur un terrain, rue d'Offémont. Et il était en pourparlers avec l'architecte, — le même qui avait négocié l'achat et présidé aux travaux du petit hôtel offert à la jeune comédienne. Bagatelle, d'ailleurs, que ce cadeau à une maîtresse. Pour la demeure conjugale, l'artiste avait le champ libre. Car ce serait l'hôtel de Malboise. 11 le fallait de caractère historique en rapport avec ce nom célèbre dans les fastes de la noblesse française, en rapport aussi avec la grande fortune qui en relevait le prestige. Aussi, le marquis fouillant dans ses archives de famille, retrouvait de vieux plans et de vieilles gravures, grâce auxquels l'architecte pourrait reconstituer une

des maisons de ses ancêtres au temps de la Renaissance. Et de là surgit cet hôtel de la rue d'Offemont, dont tout Paris admire encore le style François I", si élégant et si pur.

Lorsque cette exquise résidence fut achevée, M. de Malboise entendit que sa femme y menât un train digne de leur situation et nécessaire à son influence politique. Il se buta à une résistance inattendue.

Jusqu'à présent, Tinclination d'Armande pour la vie campagnarde de Solgrès n'avait pas même été remarquée par son mari. C'était, croyait-il, le fait des circonstances, puisque le ménage n'avait à Paris qu'un pied-à-terre provisoire. Aujourd'hui seulement la lutte allait commencer.

Elle se fit tout de suite d'autant plus âpre qu'elle s'alimentait d'un sujet permanent de rancune, dont le caractère apparut à la longue définitif. Le marquis de Malboise se prit à désespérer d'avoir des enfants, et il en éprouva le plus amer déboire. Lui aussi possédait à un vif degré l'orgueil du nom. Il rêvait de transmettre ce nom à un fils, avec tous les avantages de sa situation et de sa fortune. Quand il dut renoncer à cet espoir, le changement qui se produisit en lui fut terrible. En Pascal de Malboise dormait un fonds de violence et de brutalité que, jusqu'à présent, ses succès de toutes sortes lui avaient permis d'ignorer lui-même. Le fleuve le plus impétueux ne bouillonne que contre un obstacle. L'obstacle,

pour cet homme de vie triomphante et brillante, serait désormais la femme antipathique, obstinée, muette, qui, après avoir désappointé son plus cher espoir, oserait maintenant opposer une incompréhensible volonté à la sienne. Bientôt, c'est ailleurs qu'il devait Tapercevoir, l'obstacle. Et sa force devait s'y ruer, accablante. Mais d'abord, il ne vit dans les goûts de retraite d'Armande que la bizarrerie d'une créature mal équilibrée, à demi stupide. C'est ainsi qu'il jugeait sa femme, et c'est dans ces termes qu'il l'apostrophait, durant leurs rares instants d'intimité, — c'est-à-dire d'enfer intérieur. Elle lui opposait une inertie, dont l'effet, presque physique, était d'exciter la fureur chez ce sanguin, tout en dehors, qui ne pouvait imaginer un sentiment dépourvu d'expression. La croyant insensible, il ne se gênait pas. Et ce fut ainsi que, par ses procédés blessants, il accumula dans ce cœur fermé, — où l'orgueil ancien n'était pas mort, — une haine irrévocable et froide. Lui-même ne tarda pas à détester Armande.

M. et M™^ de Solgrès achevèrent leur vie sans trop soupçonner ce couronnement sinistre de leur œuvre. Le ménage de Malboise gardait une correction extérieure, due à l'éducation traditionnelle, qui sauvegardait la façade, et pouvait donner le change même à des parents. Cependant ils en apprécièrent la désunion par ce fait que les deux époux vivaient presque constam-

ment séparés, — Armande résidant la plupart du temps à Solgrès, Pascal n'y passant qu'une semaine ou deux, au moment de la chasse, et encore avec une bande d amis qu'il prenait soin d'y amener.

Les deux vieillards se suivirent de près dans la tombe.

Leur disparition, par les biens considérables qu'ils laissaient, aggrava de questions d'argent l'hostilité entre leur gendre et sa femme. Le marquis et la marquise de Malboise, mariés sous le régime de la communauté, héritaient ensemble. Sauf pour l'admirable domaine de Solgrès, que le comte, par orgueil familial ou tardive impulsion de tendresse, léguait en propre à sa fille.

Une palpitation de joie inaccoutumée jusqu'à en être pénible, agita le cœur d'Armande quand elle entendit cette clause du testament paternel. Solgrès lui appartenait!... Le souterrain qui creusait sa collme, et où elle avait rêvé dans les ténèbres un éblouissant rêve d'amour, ne serait pas profané, comblé ou vendu, car elle en restait seule maîtresse. L'extrémité du parc contenait en sous-sol la retraite sacrée... Et ce qui encore était à elle, bien à elle, rien qu'à elle, c'était la terre oii le martyr adoré tomba dans l'horrible matin, l'herbe dans laquelle se crispèrent ses mains raidies, le sol qui but son sang, les arbres dont les branches convulsées tressaillirent dans

le sursaut de la décharge, et qui, pour elle, avaient des faces de témoins.

La marquise de Malboise était encore dans rémotion de son double deuil lorsque son mari, retourné au champ clos parlementaire, lui annonça de Paris qu'il viendrait lui demander un moment d'entretien.

Le lendemain il arrivait au château.

Le couple, de plus en plus désuni, se trouvait face à face. Morne entrevue. Le premier regard assura les époux du peu d'agrément qu'ils éprouvaient à se voir, et du peu de peine qu'ils prenaient pour se moins déplaire réciproquement. Pascal épaississait, portait les années moins allègrement, bien qu'éloigné encore de la quarantaine. Sa figure lourde, aux yeux ronds, aux mâchoires proéminentes sous une grosse moustache rude, prenait, — surtout à cette minute de résolution mauvaise, — quelque ressemblance avec un bouledogue. Armande, blême et fanée, dans les durs reflets du crêpe, n'atténuait, ni par l'ombre d'un sourire, ni par une disposition seyante de sa massive chevelure, — beauté que sa maladresse transformait en laideur, — l'ingrat aspect de sa physionomie.

— ce Je suis venu vous annoncer, » prononça nettement le marquis, « la visite de notre notaire.

— Notre notaire?... » répéta sa femme, étonnée.

— « Oui.

— Quel notaire?

— Duquel voulez-vous que je parle, sinon de maître Brûloir, chargé de tout ce qui concerne notre communauté de biens.

— Notre communauté, soit. Mais sur ce terrain, mon consentement vous est acquis pour toute chose. Qu'ai-je besoin de parler à monsieur Brûloir? Quant à mes propres, vous savez que cela regarde monsieur Jacquet, notaire de mes parents, et qui désormais sera le mien.

— C'est que je ne veux pas, » dit brutalement Pascal. (( Quel besoin avez-vous de compliquer la situation avec un notaire personnel?... Nous sommes bien assez divisés moralement. Si nous avons deux notaires, dont chacun fera du zèle en essayant de rouler Tautre dans Tintéréc de son client, nous arriverons à la guerre. Est-ce cela que vous désirez? »

Armande ne répondit pas. Un peu déconcerté par son silence^ Pascal reprit d'un ton moins acerbe :

— ce Si je vous demande de vous entretenir avec maître Brûloir, c'est parce que je trouve plus convenable de traiter certaines questions par son intermédiaire plutôt que de les discuter ouvertement avec vous.

— Quelles questions ? » demanda la marquise.

Ce fut au tour de son mari de garder le si-

lence, — un silence d'évidente gêne. A la fin, il dit:

— ce Ne devinez- vous pas?

— Du tout. j>

Une expression de vague ironie eût démenti cette réponse pour un observateur même peu sagace.

— « Mon Dieu, Armande, le sujet ne laisse point d'être délicat. Toutefois nous ne sommes pas des enfants... Encore moins des amoureux. Nous savons parfaitement l'un et l'autre que l'inclination romanesque ne fut pour rien dans notre mariage. Nous nous sommes fait mutuellement l'apport, moi, de mon nom et de mon titre, vous, de votre fortune. Si je meurs le premier, vous resterez marquise de Malboise. Mais si c'est le contraire, trouvez bon que, pas plus que vous, je n'aie fait un marché de dupe. ))

La grossière netteté de cette dernière phrase fit monter aux joues pâles d'Armande un flot de rouge,[qui se fixa aux pommettes en deux taches, de feu. Pascal de Malboise ne se doutait guère de quel abîme de secrète honte jaillissait le brûlant afllux.

— ce Vous avez raison, monsieur, » dit sa femme, ce Je vous dois mon argent. Vous l'aurez jusqu'au dernier sou. »

La promptitude et la fierté de cette réponse humilièrent un peu le député. Il expliqua :

— ce Vous comprenez... Si nous avions eu des

enfants, comme je le désirais avec tant d'ardeur, la nécessité d'un testament de votre part ne s'imposerait pas. Mais, voyez qu'un malheur arrive, et que je sois contraint à partager avec des collatéraux dont vous ne vous souciez pas plus que moi. Vous avouerez...

— J'avoue, monsieur, que c'était une des conditions, au moins tacites, de notre marche... » (elle appuya sur le mot) « que je vous donnerais des enfants... De ce chef encore, je suis tenue à payer un dédit.

— Oh! ma chère...

— Je vais donc appeler au plus tôt monsieur Jacquet...

— Mais, encore un coup, pourquoi maître Jacquet et non pas maître Brûloir? »

Armande regarda son mari bien en face. Elle était toujours, malgré l'oppression de tant de contraintes et de douleurs, un être de droiture, d'intrépidité.

— « Parce que, » déclara-t-elle, « je veux faire mon testament en toute liberté, en toute sécurité, sans divulgation ni commentaires possibles. »

Un changement soudain abolit tout embarras sur la physionomie de Pascal. Il prit son air de lutteur qui va foncer en avant.

— a Vous moquez-vous de moi ? » demandat-il.

— a C'est bien loin de ma pensée.

— Alors, que signifie cette incohérence?... Ou, comme vous venez de vous y engager, vous testez en ma faveur... En ce cas, mon notaire et moi pouvons être admis sans inconvénient dans le secret de vos volontés... Ou bien vous me tendez je ne sais quel piège, avec votre astuce féminine... pour le plaisir de me jouer, parce que vous m'avez en haine!... »

Le ton s'éleva sur les derniers mots... La fureur grondait devant le calme d'Armande, et dans la crainte d'une immense déception.

— a Vous aurez la complaisance de me croire sur parole, » dit-elle.

— a De croire quoi?... Vous me faites légataire de tous vos biens, avez- vous dit?

— Je n'ai pas dit : ce de tous mes biens... » mais ce de tout mon argent d. Des dents plus longues que les vôtres se contenteraient d'un pareil morceau. Songez à toutes les valeurs mobilières que cette expression représente.

— Mobilières?... » répéta-t-il.

Et il devint pâle.

Le mari et la femme échangèrent deux regards aigus comme des pointes d'acier.

Elle aussi, elle venait de pâlir. Quelle imprudence de se faire si bien comprendre ! L'emportement de sa franchise la conduisait sans doute plus loin qu'elle ne voulait aller.

Le marquis ne dit que ce mot :

— ce Et Solgrès?... »

LE MEURTRE D UNE AME I^f

Armande essaya d'opposer à Tattaque ce silence d'inertie, devenu son refuge. Mais nulle barrière de volonté ne suffirait dans la crise actuelle. Un trop féroce intérêt entrait en jeu. Solgrès, ce domaine admirable, si riche en bois, en chasses, en prairies, qu'il suffisait à son propre entretien et donnait encore des revenus. Ce château, l'un des plus beaux de France, avec sa tour féodale, rattachée par une combinaison si heureuse au corps de logis du temps de Louis XIII. Ce Solgrès, si glorieux à posséder, que Pascal souffrait, en y entrant, de se dire : « Je suis chez ma femme », et qu'il ne s'était consolé du testament de son beau-père que par l'espoir assuré d'une donation, ou tout au moins d'un legs consenti par Armande.

Il marcha vers elle, la face terreuse et gonflée de menace.

— ce Que prétendez-vous faire de Solgrès ? » demanda-t-il.

— « Le laisser à qui bon me semble. » Audacieuse réponse. Il y fallait tout le courage

naturel de cette femme, et cette ardeur jalouse de lionne prête à mourir là où coula le sang du mâle sous les balles des chasseurs, oui, prête à mourir de douleur furieuse et pour leur barrer la voie vers son lionceau et vers son repaire. Solgrès à Pascal de Malboise!... Solgrès et son nid d'amour!... Solgrès et la pelouse du supplice!... Solgrès où vivait son enfant!... Jamais!... Ja-

mais!... Jamais!... Ces deux syllabes, elle se les répétait follement. Et c était leur fulgurance qui éclatait dans ses yeux, leur irréductible décision qui faisait palpiter ses narines, trembler ses lèvres, tandis qu'elle bravait la colère de Pascal. Un éclair de violence redoutable avait passé sur les traits du marquis. Mais il se contint, et ce fut d'une voix presque mesurée qu*il dit encore :

— « Réfléchissez à la gravité de ce que vous m'apprenez, marquise de Malboise. Vous entendez que Solgrès passe après votre mort entre les mains d'un héritier que j'ignorerai jusquelà?... y>

Surprise par la forme de sa question et par les déductions qui apparurent immédiates, Armande inclina faiblement la tête.

— ce Solgrès est un patrimoine presque illustre, une demeure historique, » poursuivit- il. ce Son transfert fera quelque bruit et attirera l'attention sur l'heureux légataire. Pouvez-vous me répondre... — Vous voyez, j'ai confiance en votre parole... D'ailleurs, vous savez mal mentir. — Pouvez-vous me répondre que moi, votre mari, je ne me trouverai pas, par ce fait, aux prises avec l'équivoque... peut-être avec le ridicule?... »

L'exaltation intérieure d'Armande cessa de la soutenir. Un filet de glace coula dans ses veines. Quoi!... Pouvait-on faire tant de chemin en quel-

ques phrases?... Oùenëraic-elle?... A quoi maintenant tenait son secret?... Une seconde d'effarement... C'était trop. Le mari se jetait contre elle, et lui saisissait, lui meurtrissait les poignets.

— a Malheureuse!... Que me cachez- vous? Qu'y a-t-il dans votre existence ou dans celle de votre famille?.. Ce domaine, qui porte le nom de vos ancêtres, à qui pensez-vous le transmettre?... »

Elle sentit en cet homme une telle frénésie, qu'elle crut sa dernière heure arrivée. La vérité ou le silence l'exposaient également. Et elle n'avait pas la ressource du mensonge. Quelle fable inventer?... Puis, comme il disait lui-même, elle ne saurait pas. Une ivresse d'indignation la souleva.

— « Laissez-moi!... j> gémit-elle en se tordant sous la cruelle étreinte. « Quelle honte!... Vous, un gentilhomme!... Battre une femme pour la dépouiller!... »

Il la lâcha.

— « C'est faux! » protesta-t-il. oc La valeur de Solgrès n'est pas en cause. Mais il y a là-dessous quelque ignoble mystère que j'ai le droit de savoir... et que je vous arracherai!... »

Les syllabes grincèrent comme des scies et des tenailles de torture.

Et ce fut bien une torture, pire que tout ce qu'elle avait subi auparavant, qui conmiença

pour Armande. Moralement, et parfois physiquement, elle endura ces persécutions multiples que peut seul exercer un mari, à qui toute une vie de femme est livrée, sans aucun asile d'âme ou de corps, quand ce mari n'a ni respect, ni scrupule, ni pitié.

Maintenant, il ne la quittait plus comme autrefois. Il restait auprès d'elle ou la contraignait à le suivre, résolu à ne la laisser tranquille que lorsqu'il aurait percé le mystère que, malgré tout, elle parvenait à lui dérober.

Elle résistait.

L'inertie, l'obstination, le dédain, la ruse même, — car elle eut à la fin, traquée comme elle était, des subtilités astucieuses de femme, elle si peu fille d'Eve, — tout lui servit pour ne pas révéler cette détermination incroyable, qu'elle donnerait par testament le merveilleux, l'historique Solgrès, au fils d'un de ses gardeschasse. Même, pendant longtemps, elle eut le courage de ne pas s'occuper du petit Michel, de rester éloignée de lui, afin de ne pas mettre sur la dangereuse piste une inquisition désormais en éveil.

Pour obtenir une paix relative, pour ne pas pousser à bout une exaspération qu'elle jugeait sans frein, Armande parut renoncer à faire un testament. Elle ne convoqua pas son notaire.

— ce Vous pouvez, » dit-elle à son mari, ce me donner au moins quelque répit pour réfléchir.

Je ne suis pas, que je sache, en danger de mort. x>

Le fait est que cette mesure de prudence lui apparaissait à deux fins. En danger de mort?... Elle se sentait d'autant plus sûre de ne pas l'être qu'elle se hâtait moins d'instituer M. de Malboise son légataire universel et son principal héritier. Le brillant lutteur parlementaire lui était apparu sous de singuliers aspects, — avec le masque de bouledogue si férocement crispé, avec de sanglants feux follets au fond des yeux et la bave des paroles odieuses au bord des lèvres, — qu'elle ne le croyait pas incapable d'aider les hasards meurtriers. Mieux valait Thorreur de la perpétuelle bataille intestine que l'apaisement durant lequel cet homme souhaiterait sans cesse et tout bas qu'elle disparût.

Mais un jour, — le jour ou se préparait à la Chambre une chute de Ministère et où nul intérêt médiocre n'aurait arraché de son banc le meneur de l'opposition, — une scène étrange eut lieu à Solgrès.

La marquise de Malboise et Louise Nobert, prenant les plus grandes précautions pour ne pas être observées, descendirent dans le ravin, au fond du parc, ouvrirent la porte de fer cachée parmi les broussailles, et s'enfoncèrent dans le souterrain. Elles emportaient des bougies, une pioche, un petit coffret d'acier. Quand elles parvinrent devant une anfractuosité formant comme

une cellule, les deux femmes restèrent un instant recueillies — Tune suffoquée de souvenirs, Tautre, la bouche close par un respectueux attendrissement.

— a Allons, » dit Armande, ce ce n'est pas rheure de rêver. Travaillons pour son fils. » Elle ajouta : — ce Nous en avons pour un moment. Dieu veuille que nous ne soyons par surprises! »

Elles explorèrent le sol et choisirent minutieusement une place sous un morceau de roc surplombant.

— « Cette pierre en saillie, avec sa forme en tête de bélier, nous servira parfaitement de point de repère, » fit observer la marquise de Malboise. (( A Tœuvre, Louise! Creuse là-dessous un trou aussi profond que le permettront tes forces. Je te relayerai, d'ailleurs. Tu sais que je ne crains pas la besogne manuelle. »

Pendant que la femme du garde creusait la terre, Armande, s'agenouillant non loin d'elle, plaça son coffret sous la lumière d'une bougie. Tirant une petite clef de sa poche, elle la fit jouer dans la serrure avec un nombre de saccades qui correspondait à un chiffre.

— ce Tu as bien mis de côté la seconde clef de cette boîte, Louise, et tu te rappelles le secret?...

— Oui, madame la marquise.

— C'est comme la clef du souterrain, que je te laisse parce que tu ne quittes jamais Solgrès et

que tu pourrais en avoir besoin, tu continues à la cacher soigneusement. Personne ne sait que tu ras?

— Personne, madame la marquise.

— Bien. Tu comprends, nous ne savons pas ce qui peut arriver dans Tavenir. Je suis maîtresse de ce domaine. J'ai le droit de me réserver cette issue et d'en sauvegarder autant que possible le mystère. Cependant je n*ai pu en refuser une clef au marquis de Malboise. 11 croit posséder la seule qui existe. Laissons-le donc supposer que je ne me soucie pas d'entrer ici. Ses soupçons pourraient s'éveiller sur l'intérêt qui m'y attire.

— Vous pensez bien, madame la marquise, que ce ne sera pas moi qui lui apprendrai...

— Oh! Louison, quelle phrase inutile!... Elle pourrait m'offenser même. Mon cœur est-il capable de méconnaître un instant le tien?... »

Elles se turent. Pendant un instant, on n'entendit plus que les coups sourds de la pioche et des tintements de métal sous les doigts d*Armande, qui rangeait des objets dans le petit coffre. Celle-ci reprit la parole.

— ce Les parois d'acier sont à l'épreuve de l'humidité, des chocs, du feu. Regarde leur épaisseur. On me les a garanties. Cette boîte resterait vingt ans au fond de la mer, ou vingt heures dans une fournaise, sans que son contenu en souffrît. »

Tandis qu'elle disposait ce contenu, elle en fit tout haut une espèce d'inventaire.

— (( Voici, au fond, Tacte testamentaire, entièrement écrit de ma main, signé, daté, par lequel je lègue le domaine de Solgrès, château, parc, chasses et fermes, à mon filleul Armand- Michel Bellard. Et, pour qu'il n'y ait jamais contestation de personne, je spécifie qu'il s'agit bien de l'enfant élevé chez moi par mon garde-chasse Mathieu Nobert et par sa femme Louise, à l'exclusion de tout autre. Puis, voilà des bijoux de famille. Tout ce que je possède en communauté avec monsieur de Malboise restera au marquis. Mais ce qui m'appartient personnellement constituera la fortune de Michel. Solgrès et ses revenus forment un beau patrimoine. J'y joins ces souvenirs de famille, dont quelques-uns ont une valeur matérielle très grande.

Elle n'exagérait pas, si l'on en jugeait au scintillement des pierreries et à l'admirable travail de certaines parures anciennes. Le feu des brillants semblait éclairer le souterrain. Une énorme émeraude, simplement sertie dans des griffes d'or, était un joyau de musée.

— c( Ah! » dit enfin Armande, dont la voix s'altéra, (( pourvu que ce portrait lui apparaisse comme le plus précieux de ce petit trésor!... Un jour il saura la vérité. Si je ne suis plus là, tu m'as juré de la lui faire connaître...

— Je le jure encore! » s'écria Louise, qui suspendit un instant son travail.

— c( Alors il saura qui fut pour lui cette

Ml

pauvre femme... » murmura la marquise de Malboise.

Dans le creux de sa main, elle tenait un médaillon où se trouvait une miniature d'elle-même. Quand elle eut contemplé un instant cette image, sur laquelle s'ouvrait un couvercle d*or, elle la souleva. Entre la lame d'ivoire qui portait la peinture et le fond du médaillon, se trouvait une bouclette de cheveux noirs.

— « Les cheveux de son père... » dit Armande. Elle referma d*un léger claquement la charnière minuscule.

— a Tu lui diras, » ajouta-t-elle, « que cette chaîne coulée dans Tanneau du médaillon fut mon premier bijou. Elle n'a pas quitté mon cou pendant plusieurs années de mon enfance. Tu le lui diras, n'est-ce pas, ma Louison?...

— Eh! vous le lui direz vous-même, quand le moment sera venu, » bougonna gentiment la paysanne, qui n'admettait pas cette idée qu'elle pût survivre à sa maîtresse.

— ce Je suis plus vieille que toi, Louise.

— De deux ans... La belle affaire!.... Laissez donc, madame la marquise, vous vivrez assez longtemps pour que tout s'arrange et pour qu'un jour peut-être vous puissiez adopter Michel.

— Hélas!... comment l'espérer tant que mon mari vivra?

— 11 lui arrivera bien quelque chose de fâcheux, avec sa politique et ses duels.

— Tais-toi!... »

Elles achevèrent leur tâche en silence.

Un trou profond fut creusé, le coffret enfoui, la terre tassée par-dessus. Pour effacer toutes traces de leur travail, les deux femmes eurent soin de ramener en abondance la poussière blanchâtre de grès qui recouvrait aux alentours le sol du souterrain. Quand ce fut terminé, ellesmêmes n'eussent pas été capables de reconnaître l'endroit de la cachette, si ce n'est par la saillie de pierre en forme de tête de bélier qui le surplombait. Pour ne pas confondre plus tard cette pierre avec d'autres, elles pratiquèrent encore certains repérages. D'ailleurs elles se promirent de se rendre ici de temps à autre, exprès pour assurer leur mémoire, et pour ne pas laisser le temps y établir la moindre confusion.

Page 1