DES CROYANCES DES MEXICAINS ET DE LEURS PRIERES
Les Mexicains croyaient à un Dieu suprême, créateur et maître de l'univers ; dans leurs prières, ils le qualifiaient de a Dieu par qui nous vivons, qui est partout, connaît tout, dispense tous les biens; » ou encore : « le Dieu invisible, incorporel, la parfaite perfection et pureté, sous les ailes duquel on trouve le repos et un abri inviolable. » Sous cet Être suprême étaient rangées treize grandes divinités et plus de deux cents moindres, ayant chacune leur jour consacré, recevant toutes certains honneurs. Les Aztèques honoraient de préférence le dieu de la guerre Huitzilopochtli , dont ils avaient porté l'image devant eux, comme les Hébreux l'arche du Seigneur, durant leur long pèlerinage d'Aztlan à Tenochtitlan . Ce dieu terrible s'appelait aussi Mexitli, et il est probable que le nom de Mexico est venu delà'.
1. Il est à remarquer que Cortez, qui défigure beaucoup les noms des villes et des hommes , dit Temixtitan au lieu de Teno-
Parmi les divinités de l'Olympe mexicain, une autre, dont on voit revenir souvent le nom pendant la conquête, est le dieu des airs, Quetzalcoatl.il avait résidé sur la terre et avait enseigné aux hommes l'agriculture, l'art de travailler les métaux, celui plus difficile de gouverner, et, disait la tradition, a il se bouchait les oreilles quand on lui parlait de la guerre. •» Selon la mythologie mexicaine, il avait fait goûter aux hommes des douceurs comparables à l'âge d'or de la mythologie hellénique. Sous lui, la terre se couvrait, sans culture, et de fleurs et de fruits. Un épi de maïs faisait la charge d'un homme, de même que les grappes de raisin que les Juifs, affamés par quarante ans de désert, trouvèrent dans le pays de Chanaan. Le coton s'offrait sur l'arbre, teint des plus riches couleurs ; l'air était rempli de suaves parfums, et des oiseaux au brillant plumage faisaient entendre sans cesse une tendre mélodie. Cependant ce dieu, paternel pour les hommes, encourut l'inimitié d'une divinité plus puissante, et fut obligé de quitter le pays. En s' exilant, il s'arrêta dans la ville de Chololan, où, par la suite, on lui éleva un temple dont la base était une grande pyramide : elle subsiste encore, et nous en avons fait mention déjà. Parvenu au bord du golfe du Mexique , il prit congé des fidèles qui l'avaient pieusement suivi, en leur promettant que ses descendants ou lui-même reparaîtraient un jour ; puis
chtitlan. Il n'est pas impossible que le nom de Mexico soit sorti de cette dénomination fautive.
se jetant dans son esquif, fait de peaux de serpent, il se dirigea vers le mystérieux pays de Tlapallan, dont on ne sait rien, sinon qu'il était à l'orient, au delà des mers (c'est-à-dire dans la même direction que l'Europe). La fable de Quetzalcoatl étaitelle une tradition, sous forme merveilleuse, de la domination des Toltèques, qui avaient apporté dans le pays les arts et les sciences et avaient disparu? Ne se fondait-elle plutôt sur l'apparition, en quelque point de la côte , de quelque navigateur européen que le grand courant équatorial, ou les vents alizés, ou la tempête, avaient jeté sur les rivages du golfe mexicain ?
Quoi qu'il eu soit, la mémoire du bon temps de Quetzalcoatl et l'espérance de le revoir étaient gravée dans les esprits. On l'attendait comme un Messie. On retrouve dans les traditions de bien des peuples le souvenir, souvent brodé et doré par l'imagination, d'un passé qui fut heureux et dont le retour est l'objet d'un vague espoir et même d'une foi vive. Ces populations de Peaux-Rouges, à la barbe claire et raccourcie, rappelaient à leurs enfants que Quetzalcoatl était haut de taille, qu'il avait la peau blanche, les cheveux noirs et une longue barbe. On ne s'y serait pas pris autrement si l'on avait voulu prédire l'arrivée des Espagnols.
La tradition de Quetzalcoatl a une tournure qui rappelle la mythologie grecque; mais les Mexicains avaient des légendes qui ressemblaient bien autrement aux récits fabuleux que la Grèce nous a légués en les ornant de tant de charmes. Lors-
qu'on parcourt ce qui nous en a été conservé, souvent on croirait lire les Métamorphoses d'Ovide. Je citerai comme exemple un extrait de Boturini ^ :
œ Un homme nommé Yappan, désirant mériter la faveur des dieux, quitta sa femme et sa famille, se retira dans le désert pour y mener une vie chaste et contemplative, et se construisit une cabane près d'un autel de pierre consacré à la pénitence ; mais les dieux, qui doutaient de la sincérité de sa conversion,' chargèrent Yaotl, son ennemi mortel, de l'observer continuellement, et de leur rendre compte de toutes ses actions. Yappan résista pendant longtemps à plusieurs beautés que l'on envoya pour le tenter, de sorte que les dieux commencèrent à louer sa vertu et à railler Tlazolteolt, déesse de l'amour, de ce que Yappan ne lui était pas soumis comme les autres hommes. Celle-ci, piquée de leurs plaisanteries, finit par s'écrier : « Croyez-vous donc, dieux puissants, que Yappan persévérera jusqu'au bout pour mériter la récompense que vous accordez aux hommes vertueux? Je descendrai moi-même sur la terre pour vous montrer combien la vertu des hommes est fragile et s'ils peuvent me résister. »
« La déesse s'approcha de la demeure de Yappan; mais, comme elle le trouva assis sur l'autel de la pénitence, elle ne tarda pas à s'apercevoir qu'elle serait sans pouvoir sur lui tant qu'il c'aurait pas quitté cette position prolectrice. Elle lui dit donc
l . Ldea de una nueva historia de la America septentrional.
d'une voix douce : « Ami Yappan, viens à moi; je suis la déesse Tlazolteolt, qui t'apporte la récompense de la vertu. » Trompé par ces paroles, le pauvre Yappan se hâta de courir au-devant d'elle; mais à peine s'était-il éloigné de l'autel, qu'un feu nouveau circula dans ses veines, et il tomba dans le piège qui lui était tendu.
« Yaotl, qui n'avait cessé de l'observer de loin, fut si indigné de cette conduite, qu'il ne put s'empêcher de courir vers lui en s'écriant : « Misérable ! n'as-tu pas honte de tromper les dieux et de profaner ainsi leur sanctuaire ? » En disant ces mots, il lui abattit la tête d'un coup d'épée. Yappan tomba par terre en ouvrant les bras, et les dieux le changèrent en un scorpion couleur de cendre qui a toujours les bras ouverts. Yaotl, dont le ressentiment n'était pas encore satisfait, alla chercher Tlahuitzin , femme de celui qu'il venait d'assassiner, et lui dit, en lui montrant le corps de son époux : « Vois, Tlahuitzin, la manière dont j'ai châtié celui qui a osé offenser les dieux; mais ma vengeance ne serait pas complète si tu ne partageais son sort. y> A ces mots, il fit rouler sa tête à côté du malheureux Yappan. Tlahuitzin fut aussitôt changée en scorpion couleur de feu, et, en cherchant à se cacher sous les pierres de l'autel, elle y rencontra son époux.
« Les Mexicains prétendent que tous les scorpions descendent de ce malheureux couple, et que, par honte du péché de Yappan, ils n'osent se montrer au grand jour et se cachent sous des pierres. Quant
à Yaotl, il n'écliappa pas à la punition que méritait son double crime, et fut métamorphosé en sauterelle. »
Quand on examine les croyances des Mexicains dans les rapports qu'elles peuvent offrir avec celles des peuples de l'ancien monde, on ne peut se dissimuler qu'il y a lieu à plus d'un rapprochement curieux. On y retrouve certains traits généraux communs à toutes les religions du vieux continent. Ainsi, parmi les légendes des Mexicains, on remarque l'idée de la mère commune des hommes, qui est toujours représentée ayant auprès d'elle un serpent, ce qui rappelle l'Eve de la tradition sémitique. Des peintures sacrées montrent une grande couleuvre panachée mise en pièces par le Grand Esprit Tezcatlipoca, ou par le Soleil sous les traits du dieu Tonatiuh. C'est comme le serpent Python tué par Apollon , ou comme le dragon terrassé par l'archange Michel, ou comme dans les livres brahmaniques le serpent Kalya ou Kaligana, vaincu par Vichnou sous la forme de Krischna. Le Tonatiuh des Mexicains a bien des analogies avec le Krischna des Indous, et avec le Mithras des anciens Perses. La femme au serpent avait deux enfants jumeaux qui rappellent Gain et Abel. Pour compléter l'analogie, une peinture aztèque, conservée au Vatican, les représente en lutte l'un contre l'autre. Au Mexique, la tradition mentionnait une inondation universelle à laquelle une famille, celle de Goxcox, avait seule échappé, comme celle de Noé; et puis un édifice, en forme de pyramide comme
la tour de Babel, que la vanité des humains avait érigé et que la colère céleste avait renversé. Il serait facile de citer d'autres similitudes entre les idées cosmogoniqueset les traditions religieuses des Mexicains et celles des peuples de l'xisie, partie du monde qui est très-proche voisine de la côte occidentale de l'Amérique. Une des plus remarquables est le système des destructions et des générations successives de l'univers. Cette opinion, qui lie le retour des grands cycles de la vie du monde au renouvellement de la matière, remonte, selon l'observation de M. de Humboldt, à la plus haute antiquité sur notre continent. Les livres sacrés des Indous parlent déjà des quatre âges et des cataclysmes qui auraient à diverses époques fait périr l'espèce humaine. Une tradition de cinq âges, pareille à celle du Mexique, se retrouve sur le plateau du Thibet. Entre le Mexique, tel que le trouvèrent les conquérants espagnols et le Thibet, tel qu'on nous le décrit aujourd'hui, on pourrait constater beaucoup de rapports. On les observe particulièrement dans la hiérarchie ecclésiastique, la multitude des congrégations religieuses, l'extrême austérité dans la pratique des pénitences subies ou volontairement acceptées. Il faut dire que par ces divers caractères, ce n'était pas seulement avec la religion du Thibet, ou avec celles des anciennes civilisations de l'Asie , que la civilisation mexicaine offrait des points de contact : c'était tout aussi bien avec le christianisme et spécialement avec le culte catholique.
On a signalé d'autres coïncidences, pour le moins aussi remarquables, à l'égard du péché originel, du baptême qui en est la conséquence ou le remède, de la confession et de l'eucharistie.
Les Mexicains croyaient à un péché originel. Ils considéraient l'espèce humaine comme jetée sur la terre par punition, et imploraient dans leurs prières la miséricorde divine. « Quand un enfant vient au monde, dit ZuritaS ses parents le saluent en lui disant : « Tu es venu pour souffrir, souffre et prends « patience. » Ils se lavaient, à la lettre, du péché originel de même que les chrétiens, car le fond de leur baptême consistait dans des ablutions. Ils avaient la confession et l'absolution. Le secret du tribunal de la pénitence, car le mot s'applique trèsbien ici, était inviolable; mais l'on ne se confessait qu'une seule fois en sa vie, et par conséquent aussi tard que possible. Probablement parce que, à l'époque où les Espagnols arrivèrent, il y avait une sorte de confusion entre l'autorité politique et l'autorité religieuse, par l'ascendant que le clergé avait pris dans l'État et sur l'esprit du prince, l'absolution religieuse purifiait des crimes, même devant le bras séculier. Longtemps après la conquête, on voyait encore les Indiens poursuivis par la justice demander à être relâchés en présentant un billet de
1. Alonzo de Zurita est un homme de loi qui écrivit après dix-neuf ans de séjour au Mexique. Il avait été chargé, comme oïdor de l'Audiencia de Mexico, de faire un rapport sur les différentes classes de chefs des indigènes. M. Ïernaux-Compans lui a consacré un volume.
confession de leur curé. Enfin, les Mexicains avaient une cérémonie pareille au sacrement de l'eucharistie, où les prêtres distribuaient aux fidèles les fragments d'une pâte de maïs qu'on avalait en se prosternant, avec la foi que c'était la chair même de la Divinité.
La notion qu'avaient les Mexicains de la vie future est un des traits les plus intéressants de leurs croyances. Ils croyaient au paradis et à l'enfer, et ils les concevaient sous une forme épurée qui fait grand honneur à leurs théologiens. Pour eux, l'enfer n'était pas un lieu de torture matérielle, où seraient accumulés les plus hideux supplices que l'imagination la plus exaltée puisse inventer. La souffrance des damnés était principalement de l'ordre moral. Ils étaient plongés dans une obscurité profonde, livrés à leurs remords. L'autre vie des élus se passait, pendant une première période, en présence du soleil qu'ils accompagnaient avec des danses et des chants dans sa course radieuse au travers des cieux. Après quelque temps, leur esprit allait animer des nuages brillants ou des oiseaux au magnifique plumage, et ils savouraient d'éternelles délices parmi les parfums et les fleurs. Ces joies du paradis étaient de préférence réservées aux guerriers et aux personnes immolées dans les sacrifices. Les Mexicains admettaient pour l'autre vie une situation intermédiaire entre l'enfer et le paradis complet. Mais ce n'était pas un purgatoire, un lieu de souffrance provisoire; c'était plutôt un paradis incomplet.
Ces analogies, ces ressemblances ne pouvaient échapper aux premiers prêtres catholiques pendant qu'ils s'efforçaient de convertir les peuples du Mexique vaincu. Selon le penchant de leur esprit et de leur caractère , les uns les prirent avec bienveillance et supposèrent que la foi chrétienne avait été jadis apportée parmi ces populations par quelques missionnaires dont la trace personnelle s'était perdue, ou par l'effet d'un miracle. Quelques-uns allèrent jusqu'à penser que Quetzalcoatl n'était autre que l'apcMre saint Thomas. Les autres les envisagèrent du mauvais côté, disant que c'était une insultante copie du culte du vrai Dieu et que le malin esprit avait livré les dogmes chrétiens à ces idolâtres pour les tourner en dérision. Mais tous étaient frappés de ces similitudes, et on ne peut s'empêcher de considérer qu'elles étaient trop multipliées et trop caractérisées pour être fortuites.
Une des circonstances qui surprirent le plus les Espagnols, c'est que, parmi ces populations idolâtres, la croix était un objet vénéré. Dès le Yucatan, ils en avaient fait la remarque ; mais là ce n'était que l'emblème du dieu de la pluie. Sur la côte même du Mexique, la croix se présenta, localement il est vrai, avec un autre caractère. Voici ce qu'on lit dans le récit du voyage de Grijalva : « A l'île nommée Ulua (aujourd'hui Saint- Jean d'Ulua, citadelle de la Vera-Cruz ) , ils adorent une croix de marbre blanc sur le haut de laquelle est une couronne d'or. Ils disent que sur cette croix il est mort quelqu'un
qui est plus beau et plus resplendissant que le soleil*. »
Leurs prières attestaient les sentiments d'une charité touchante, le pardon et l'oubli des injures. <r Vis en paix avec tout le monde, disait l'une d'elles ; supporte les injures avec humilité; laisse à Dieu qui voit tout le soin de le venger. »
Les règles de la morale privée tendaient à inspirer les meilleures pensées pour le prochain ; on dirait d'une émanation de la charité chrétienne. Dans l'exhortation par laquelle se terminait la confession, le prêtre disait au fidèle : Donne à manger à ceux qui ont faim, des habits à ceux qui sont nus, quelques privations que ce soin doive t'imposer, car la chair des malheureux est ta chair, et ils sont des hommes semblables à toi-même.... »
1. Voyage de Grijalva raconté par le chapelain {Collection Ternaux).