CAMPAGNE DE MORELOS. — SES SUCCÈS ET SES DÉSASTRES
Malgré de si grands revers, la cause derindépendance n'était pas perdue. Les indépendants battus se partagèrent en bandes composées des hommes les plus déterminés, sous des chefs pleins de courage et de dévouement. Il restait entre autres le curé Morelos, ancien ami de Hidalgo, qui était accouru près de lui après la prise de Guanaxuato, et s'était chargé d'opérer dans la province dont la ville principale était le port militaire d'Acapulco, sur l'océan Pacifique.
Il ne peut entrer dans le plan de cette étude de raconter les péripéties de la guerre de l'indépendance au Mexique. Il suffira de dire que, peu après la défaite et la prise de Hidalgo, l'insurrection se ralluma sous l'impulsion énergique de Morelos, et qu'elle s'étendit, comme un incendie qu'excite un vent violent, à un grand nombre de provinces où des chefs intrépides surgirent presque de toutes parts, mais tous reconnaissant la suprématie du curé
généralissime. Aux environs de la Vera-Gruz, dans l'enceinte de laquelle ils ne pénétrèrent pas (le canon de Saint-Jean-d'Ulua le leur interdisait), à Acapulco, à Guadalaxara, et plus au midi, dans le pays qui entoure Oaxaca, les insurgés montrèrent une activité intelligente et hardie qui semblait un gage de leur triomphe. Il y eut un moment où ils furent les maîtres de plus de la moitié du Mexique, du moins des provinces peuplées. Les Espagnols étaient consternés, et Calleja appelait Morelos un second Mahomet, pour donner la mesure de son influence, de l'ardeur avec laquelle les Mexicains se rangeaient sous son drapeau, et de la rapidité de ses conquêtes. Ainsi se passèrent l'année 1812 et la presque totalité de 1813. Malheureusement pour les insurgés, ils ne savaient pas faire la guerre ; non que leurs armées manquassent de bravoure, mais elles étaient mal équipées, peu exercées, ou, pour mieux dire, complètement étrangères à la tactique moderne, qui donne aux troupes qui la possèdent une si grande supériorité sur celles qui l'ignorent. Sur les champs de bataille, la qualité, fort médiocre cependant alors, des troupes espagnoles était excellente relativement, et le vainqueur de Hidalgo, le redoutable Calleja, sut soutenir leur moral, les exciter et les bien diriger. Les insurgés eurent souvent des rencontres heureuses : une des plus renommées fut la bataille du Palmar, où ils écrasèrent des troupes qui avaient appris la guerre en se mesurant avec les Français dans la Péninsule; mais à la fin ils subirent des défaites accablantes. Ils
furent forcés dans Cuautla Amilpas, où Morelos s'était établi et entouré de redoutes ; mais du moins ils y avaient soutenu un long siège, signalé par une héroïque résistance, et ils évacuèrent la place en bon ordre, sans être entamés. Ensuite, ils furent battus complètement devant Valladolid, dans la position de Santa-Maria, où ils ne firent qu'une médiocre contenance (25 décembre 1813), et les débris de leur armée furent quelques jours après anéantis dans le combat de Puruaran (5 janvier 1814). Leurs mouvements avaient été trop dispersés entre les provinces diverses. Après Puruaran, leurs corps éparpillés furent presque tous détruits en détail. A la fin •de 1815 (le 5 novembre), Morelos, vaincu une dernière fois, tomba au pouvoir des Espagnols, alors qu'il cherchait à rejoindre, par une marche à travers les montagnes, le colonel Teran, qui avait formé un rassemblement à Tehuacan, dans la province de Puebla. Ce funeste engagement eut lieu à Temescala. C'est à peine si à ce moment il lui restait cinq cents hommes.
La période de la lutte où Morelos en fut l'âme fut marquée par des incidents très- variés, par des batailles sanglantes, par des traits de brillante audace et des actes d'héroïsme. Elle n'en fut pas moins complètement inaperçue de l'Europe qui, plus tard, contempla avec une vive sollicitude les combats du même genre que le Libérateur Bolivar soutenait contre les Espagnols dans l'Amérique méridionale. Et comment les grandes nations de l'ancien continent auraient-elles pu la remarquer? A
cette époque de 1812 à 1815, leur attention était absorbée par le drame imposant où se jouaient leurs propres destinées. Comment le bruit des combats du Palmar, de Yalladolid et de Puruaran eût-il pu être entendu en Europe, quand notre continent retentissait des chocs épouvantables de Smolensk, de la Moskowa, de Lutzen, deBautzen, de Dresde, de Leipzig, de Vittoria, de Paris, et palpitait d'émotion ou d'angoisse en présence d'événements tels que la prodigieuse campagne de France en 1814, le retour de l'île d'Elbe et le cataclysme de Waterloo 1 Les déchirements du Mexique et les accidents de la guerre qui le désolaient étaient assurément dignes d'intérêt ; mais qu'était-ce auprès du tragique spectacle de la France épuisée, que la coalition foulait aux pieds et parlait de démembrer? La fin de Hidalgo et de Morelos est terrible ; mais elle pâlit auprès du sort de ce grand homme, élevé au plus haut faîte de la fortune, et puis précipité du plus beau trône du monde pour être cloué sur un rocher, au milieu des mers, par la colère et la peur des rois, naguères avides de sa faveur.
Dans cette guerre civile du Mexique, de nobles et même de grandes figures se produisirent. Sous les drapeaux espagnols, le principal personnage est le général, ensuite vice-roi Calleja; après lui, le plus remarquable fut Iturbide, officier créole d'une extrême bravoure, d'une intelligence peu ordinaire, d'une activité infatigable , qui , de concert avec un Espagnol, le général Llano , remporta sur Morelos les victoires décisives de Yalladolid et de
Puruaran. Parmi les insurgés, on aurait une multitude de noms à citer, indépendamment de Hidalgo et de son principal lieutenant, Allende. Et d'abord le curé Morelos, qui fut le centre et le chef de l'insurrectionpendantquatreannées;homme supérieur, courageux sur le champ de bataille et d'une grande capacité dans le conseil, qui réprouvait les traditions sanguinaires de son prédécesseur et ami Hidalgo, pour lequel il professait cependant de la vénération. Morelos fit de vains efforts pour décider les Espagnols à se montrer moins implacables envers les prisonniers, mais il n'y put réussir; c'était une partie essentielle de leur politique. H existe des proclamations et des ordres du jour du vice-roi Yenegas, de Calleja et d'un de ses subordonnés, le général Cruz, qui font dresser les cheveux sur la tète'. Les atrocités commises par Hidalgo avaient pu et dû les exaspérer : il faut pourtant le dire, la terreur et la cruauté étaient les moyens préférés de l'ancienne politique espagnole, et elle les pratiquait spontanément, sans avoir besoin d'y être provoquée par un sentiment de représailles. Quand elle s'est trouvée en présence d'une insurrection, et en Amérique plus encore qu'en Europe, c'est dans des tor-
1. M. Alaman cite le texte d'une proclamation sanguinaire du vice-roi Venegas, sous la date du 25 juin 1812, et de quelques autres de Calleja, devenu Tice-roi. C'est un système d'extermination , laissé à la discrétion de tous les chefs de détachements. L'ordre du jour du général Cruz est plus révoltant encore : il porte qu'il faut poursuivre , incarcérer et tuer les insurgés , comme des bêtes féroces [bestias féroces),
rents de sang qu'elle s'est proposé de l'éteindre. Heureux les peuples quand on ne se servait des supplices et des exécutions qu'à titre de répression, car on les a employés souvent à titre préventif I On fusillait les gens, non à cause de la part qu'ils avaient prise à la lutte, mais à cause de celle qu'ils pourraient bien être tentés d'y prendre. Le général espagnol Morillo, l'antagoniste de l'illustre Bolivar, s'est vanté, dans un document officiel, de n'avoir pas laissé vivant dans la capitainerie-générale de Caracas un seul homme dont la Péninsule pût prendre ombrage. Faut-il s'étonner ensuite de la répulsion qu'excitent dans l'Amérique, jadis soumise à l'Espagne, l'autorité de cette nation et ses soldats, dont on a fait si souvent des exécuteurs des hautes œuvres!
Le curé Matamoros, lieutenant de Hidalgo et de Morelos, est un personnage digne d'admiration. Morelos et Matamoros furent pris par les Espagnols et passés par les armes, le premier après un jugement solennel à Mexico, le second, plus d'un an auparavant, après avoir fait des prodiges de valeur dans la fatale journée de Puruaran. Morelos, pour sauver la vie de ce lieutenant, qu'il affectionnait, et auquel il avait donné le premier rang après luimême, offrit à Calleja de l'échanger contre un assez grand nombre de soldats espagnols qu'il semblait que le vice-roi aurait à cœur de sauver : c'étaient les derniers restes du bataillon des Asturies, qui s'était distingué à Baylen et était venu au Mexique avec une grande renommée. Les indépendants les avaient
faits prisonniers au Palmar. L'inflexible Callejaaima mieux sacrifier ces braves gens que d'épargner Matamoros. Et pourtant sur le champ de bataille de Puruaran les Espagnols semblaient avoir assouvi leur fureur : ils avaient célébré leur victoire en fusillant, après le combat, dix-huit colonels ou lieutenants-colonels. Comme si ce n'eût pas été assez de sang, Calleja répondit à la proposition de Morelos en faisant fusiller son prisonnier. Morelos répliqua par l'ordre d'exécuter les malheureux soldats du bataillon des Asturies; ils étaient plus de deux cents ^ Voilà ce qu'était celte guerre I
Mais continuons l'énumération des principaux personnages de l'armée de l'indépendance. Miguel Bravo périt de la main du bourreau, à Puebla. Plusieurs autres chefs tombèrent sur le champ de bataille; tel Galiana, membre d'une famille qui se dévoua pour Tindépendance ; Morelos lorsqu'il apprit sa mort, qui suivit de près la capture de Matamoros, s'écria : « J'ai perdu les deux bras ! » Tel Albino Garcia , qui fit de brillants coups de main contre les Espagnols et finit par succomber : il est devenu un personnage légendaire dans sa province. D'autres, en assez grand nombre, eurent le bonheur de vivre assez pour voir l'étendard de l'indépendance flotter sur toute l'étendue du sol de la patrie. Parmi ceux-ci, l'histoire enregistrera avec honneur le nom de Guadalupe Victoria ^ dont les aventures
1. L'exécution fut cependant retardée, et l'on n'en fusilla qu'une partie.