‹ Le Mexique au début du 20e siècleChapitre 20 sur 39 · PASSIF · texte numérisé non relu

PASSIF

Circulation

Bons hypothécaires

Dépôts à vue

Comptes créditeurs

Réserves

Total égal

(1) Dont 6 millions de piastres en billets, le reste en espèces métalliques.

MONNAIl-S, CHANGE ET BANQUES 113

La Banque Nationale a été pour beaucoup dans ce mouvement ascensionnel.

La crise de l'argent et le relèvement du taux de l'escompte, qui en avait été la suite nécessaire, n'avaient pas empêché le portefeuille de cette Banque de se maintenir à un chiffre très élevé. 11 dépassait 50 millions de piastres à la fin de 1902, et, les parties du capital social qui restaient à verser ayant été successivement appelées, l'augmentation de ce capital s'imposait, à raison même de l'expansion continue de la richesse publique. Elle a été votée par l'Assemblée générale extraordinaire du 27 juin 1903, sur la proposition du Conseil d'administration, et de 20 millions de piastres, le capital a été porté à 26 millions, par la création de 60000 actions nouvelles, de 100 piastres chacune, valeur nominale. Sur ces 60000 actions, 37500 ont fait l'objet d'une émission publique, dont le marché de Paris a eu sa grande part. Les 22500 autres actions émises étaient destinées à remplacer les parts de fondateur en circulation.

Le tableau suivant montre combien a été rapide, depuis 1893, la progression des bénéfices réalisés et répartis par la Banque Nationale :

B É .\ É fH: t s NET»

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l>I VIDENDES

UlUlen in plwtrM

Millienaa piaatm

Kn ««DttAntM du capitnl vem*

16 pour 100

Dans ce tableau ne figure pas le montant des répartitions attribuées aux parts de fondateur et au Conseil d'administration. Tout compris les répartitions de 1902 se présentaient comme suit :

Piastres

Dividende de 6 p. 100 sur 20 millions de piastres. 1 200 000 Fonds ordinaire de réserve sur les bénéfices

nets (10 p. 100) 45.t 273 20

Reporté à nouveau 320 792

15 p. 100 pour les actions de fondateur 400 000

10 p. 100 au Conseil d'administration 266 667

75 p. 100 aux actionnaires formant un dividende

additionnel de 10 p. 100 2 000 000

De tels résultats semblent propres à attirer les capitaux européens. Quand la question monétaire aura reçu la solution qu'elle appelle et quand les fonds mexicains se seront ainsi facilité l'accès de toutes les grandes Bourses européennes, le Mexique, qui a franchi victorieusement tant d'étapes difficiles, verra s'ouvrir pour lui une ère nouvelle, et ceux qui le gouvernent sauront lui assurer les hautes destinées auxquelles il a le droit de prétendre.

A. DE FOVILI.E.

PAUL LKIlOY-BliAULIKU

Membre de fjnftiiiul

On a souvent cité le mot de M. Thiers : «Dans ces vastes marchés de fonds publics qui ont été, sous le nom de Bourses, établis dans toute [Europe, cha([ue jour la sagesse, la prudence, l'habileté des gouvernements sont mises à l'enchère et, selon le prix qu'en offrent de fins observateurs, la confiance monte ou s'abaisse, les affaires marchent ou s'arrêtent, le bien-être public s'étend ou s'évanouit. »

Cette description si élégante et si succincte de la mesure du crédit chez les peuples modernes est d'une saisissante vérité. Si on applique au Mexique cet instrument à la fois si délicat et si précis d'évaluation des finances d'un pays, on remarque qu'à l'entrée du xx° siècle, il fournit des constatations très favorables.

En effet, à Londres, au mois d'octobre 1901, la rente mexic.iine 5 pour 100 se cotait couramment à 99, c'est-à-dire quasi au pair; d'autre part, à Paris, cette même rente, payable en argent et non pas en or, se tenait entre 44 et, 45 ; et si l'on réfléchit que l'argent métal perdait, à ce moment, près de 55 pour 100 de sa valeur nominale (ou monétaire d'autrefois), on voit qu'il était peu loin du pair; cet écart, plus grand que celui de la rente or, s'expliquait par l'appréhension des fluctuations et du fléchissement du métal d'argent.

Un nouveau progrès dans les cours des fonds mexicains s'est accompli pendant les derniers dix-huit mois. Le 11 juin i903, la rente mexicaine 5 pour 100, émise en 1899, cotait à Londres 102 5/8.

Quant au 5 pour 100 intérieur (payable en monnaie américaine), il se tenait à Paris, en banque, à 42 fr. 40; le métal d'argent perdait, à ce moment, 59 pour 100 de sa valeur nominale; cette rente était au pair.

Ainsi, pour le Mexique, le xx' siècle s'est ouvert avec un taux de crédit de 5 pour 100 environ, qui paraît devoir se réduire prochainement à 4 1/2. C'est à peu près celui du crédit de la Russie, de l'Italie et de l'Autriche, il y a vingt-cinq ans, vers 1875 ou 1880. C'est un taux beaucoup plus favorable que celui de tous les Etats de l'Amérique du Sud, qui, cependant, sont en plein progrès, au point de vue de la population et de la production, et qui attirent plus que jamais l'attention du monde. La plupart des emprunts du Chili, en juin 1903, se cotent, en effet à Londres, sur le pied d'un revenu de 5 1/2 pour 100, et ceux de la lîépublique Argentine et du Brésil de 5 1/4 à 6. 1/2 pour 100. Donc, sous le rapport du crédit, le Mexique tient actuellement la tète de toute l'Amérique latine (1).

Personne, il y a un quart de siècle ou un demi-siècle, n'eût osé espérer une si bonne situation. Le Mexique paraissait alors voué, soit au désordre financier, soit tout au moins à l'impuissance financière. II était plongé, en effet, dans les plus inextricables embarras, accablé de dettes flottantes, incapable d'aligner, même de loin, ses recettes avec ses dépenses; il semblait qu'il fallût désespérer de son avenir économique.

Un coup d'œil jeté sur le passé fera comprendre l'importance des difficultés et le mérite du Gouvernement qui les a vaincues.

(1) Certains emprunts privilégiés du Brésil et de la République Argentine, comme le 5 pour 100 brésilien, Funding, et le 5 pour 100 argentin 1886, se capitalisent bien au taux de 5 pour 100 ou même uu peu au-dessous, mais les titres non privilégiés de ces deux Etats sont cotés d'après une capitalisation à 5 1/1 pour 100 environ (juin 1903).

Nous avons sous les yeux les tableaux, très curieux et très instructifs, des recettes et des dépenses du Gouvernement mexicain, exercice par exercice, depuis l'année 1822, laquelle marque la fin de la période coloniale et la constitution du Mexique en Etat indépendant, jusqu'à l'année 1902. Tout le xix* siècle se déroule ainsi devant nous avec les premières années du xx" siècle.

En 1822, les recettes du Trésor montaient à 9328000 piastres (I), 50000000 de francs en chiffres ronds, et les dépenses à 13500000 piastres. Les recettes, sauf certaines interruptions dues, pour la plupart, à des commotions politiques, se développèrent graduellement jusqu'en 1843, où elles atteignirent 34138000 piastres (environ 185000000 de francs) avec un total de dépenses à peu près équivalent, soit 34035000 piastres. Le triplement, en vingt-trois ans, des recettes du Trésor, à un moment où les grandes découvertes du xix* siècle n'avaient pas encore produit leur effet dans cette région, était très remarquable. Il témoignait des ressources du pays, ressources minières surtout et, en même temps, d'une certaine capacité de gouvernement chez la nation affranchie et ceux qu'elle portait à sa tète. Dans toute la période, en efTct, (jui va jusqu'en 1844, quoiqu'elles aient un peu diminué dans cette dernière année, très fréquemment les recettes dépassaient les dépenses. Pour l'ensemble des vingt-trois années de 1822 à 1844 inclusivement, on obtient, comme recettes, 4496(j8000 piastres contre 435580000 de dépenses, ce qui donne un excédent de 14000000 de piastres ou 76000000 de francs pour la période entière. 11 est possible que dans ces recettes soient entrés quelques emprunts; ils feraient ressortir, en tous cas, que la République du Mexique avait alors du crédit, mais ils ne paraissent

(1) La piastre mexicaine ou peso est d'un poids de 27 (çr. 0 73 et a une viileur au pair de 5 fr. 43.

avoir eu qu'une importance secondaire. Il semble que ces résultats satisfaisants correspondent à une ère patriarcale où les dissensions politiques n'avaient pas encore pris grand essor ou ne se traduisaient pas, du moins, en révolutions ruineuses et en guerres civiles.

Tout autre est le caractère de la [lériode suivante : les recettes baissent rapidement et dans des proportions énormes : de 1845 à 1849, elles demeurent cependant assez importantes, oscillant entre 24 et 26000000 de piastres annuellement, ce qui marque toutefois un recul de 20 pour 100 environ sur les années immédiatement précédentes; les dépenses dans les années 1845 à 1849 ne se sont pas réduites dans le même rapport, de sorte que le déficit, sans être chronique, apparaît souvent; c'est là une ère intermédiaire entre la période de finances relativement bonnes de 1822 à 1844 et celle de finances délabrées de 1849 à 1867.

A partir du milieu du xix* siècle, en effet, et jusque vers 1880, la situation des finances mexicaines devient très précaire ; ce n'est pas tant que les déficits y soient considérables, — car il faut bien, en l'absence de crédit, mesurer un peu les dépenses aux recettes, — mais celles-ci se restreignent de plus en plus, elles arrivent à ne plus représenter annuellement que le tiers d'abord, puis le quart, ou le sixième de celles des années 1842-1844, et elles tombent même, de 1863 à 1867, au-dessous des encaissements du premier budget de l'Indépendance, c'est-à-dire celui de 1822.

En laissant de côté les années de très grands troubles et de guerres civiles ou étrangères, de 1863-1864 à 1866-1867, on trouve que dans la période de 1849-1850 à 1862-1863, embrassant quatorze ans, le maximum des recettes a été de 26260000 piastres, environ 142 millions de francs, en 1854-1855, chiffre qui dépasse de 30 pour 100 celui de l'année ensuite la plus favorisée, et qui doit, par conséquent, contenir quelques emprunts, et que le chiffre le plus bas est de 10044000 piastres en 1852-1853, soit 55 millions de francs environ ; dans ce même laps de temps, le montant le plus élevé des dépenses atteint 23 396000 piastres, en 1854-1855, et le plus bas 10475000, en 1851-1852. Ces énormes fluctuations, à de si courts intervalles, dénotent un état financier singulièrement instable et mal assis.

L'ensemble des encaissements et des débours de cette période de quatorze années (1849-1850 à 1852-1863) se traduit par les nombres suivants : 222 millions de piastres de recettes et 223721000 piastres de dépenses. Le déficit est faible, puisqu'il ne représente que 1700000 piastres en quatorze ans. Mais ce n'est pas toujours et uniquement par le déficit que se manifestent la gène et l'impuissance des finances d'un pays : l'absence ou la modicité de ce déficit peut venir de l'absolu discrédit et de l'impossibilité d'emprunter; d'autant que, dans la période dont il s'agit, les Etats n'avaient pas pris encore la détestable habitude d'émettre des quantités infinies de papier-monnaie, comme le font actuellement et depuis trente ans la plupart des gouvernements en détresse. L'étroitesse et l'insuffisance des finances mexicaines, dans cette période 1844-1850 à 1862-1863, s'accusaient par la faiblesse des recettes, dépourvues d'élasticité, ne témoignant d'aucune force ascensionnelle. Pour les quatorze années qui nous occupent, la recette moyenne n'est, en effet, que de 15900000 piastres à peine, 87 millions de francs environ pour un pays «'étendant presque sur 2 millions de kilomètres carrés, superficie égale à près de quatre fois la France. Et cette maigre recette est inférieure de 20 pour 100 à la moyenne de 1822 à 1844 ; ainsi quarante ans après l'Indépendance, les recettes du Mexique n'avaient pas progressé.

Ce fut bien pis dans les quatre années 1863-1864 à 1866-1867 ; les finances tombèrent alors dans un délabrement absolu; il est vrai que l'on était en pleine guerre civile et étrangère. La plus forte recette de ces quatre années fut de 8092000 piastres (44 millions de francs), en 1866-1867, pour une immense contrée peuplée d'une dizaine de millions d'habitants (1), et la plus faible, en 1865- 1866, de 5057000 piastres, 26 millions de francs; la moyenne des quatre années ne dépassa que d'une légère fraction 6500000 piastres ou 32 millions de francs. C'était la plus extrême indigence.

Avec la paix, les ressources du Trésor devinrent moins exiguës, mais elles restèrent longtemps bien modiques encore. Pendant

(Ij II est vrai qu'une fractiondu territoire était soustraite à l'autorité de la République.

les dix années de la période 1867-1868 à 1876-1877, les recettes s'élevèrent à une moyenne de 16611000 piastres par an ou 90 millions de francs en nombre rond, atteignant au plus haut 18409000 piastres, une centaine de millions de francs, dans la dernière année (1876-1877); c'était sensiblement moins que dans la période de 1830 à 1850. Quant aux dépenses, elles avaient pris un développement beaucoup plus grand; elles s'élevèrent en moyenne, de 1867-1868 à 1876-1877, à 21736000 piastres par an (118 millions de francs en chiffres ronds) excédant de 30 pour 100 les recettes. Les déficits, qui dépassèrent 50 millions de piastres ou 272 millions de francs pendant cette période, ne pouvaient être comblés que par des expédients qui devaient plonger le pays dans le plus triste discrédit.

En 1877, le général Porfirio Diaz prit, pour la première fois, possession de la présidence de la Républicjuc. Il occupa ces hautes fonctions jusqu'à la fin de 1880, étant alors remplacé par le général Manuel Gonzalez; puis il fut réélu en 1885 et resta, à partir de cette date, toujours à la tête de la République mexicaine.

Dans les républiques hispano-américaines, bien plus qu'aux Etats-Unis, la fonction présidentielle est loin d'être simplement décorative ou de direction discrète comme en France; le président est le véritable pivot du Gouvernement; il a d'étendus pouvoirs pour procurer le bien public, quand il unit les qualités du caractère à celles de l'intelligence, et quand le peuple lui renouvelle par continuité ses pouvoirs, lui assurant une durée qui équivaut ])arfois, comme c'est le cas pour le général Porfirio Diaz, à celle d'un règne moyen sous une monarchie. Les longs espoirs, les vastes pensées, les méthodes sévères d'administration, qui nécessitent de la préparation, de la persévérance, non seulement la sécurité du lendemain, mais celle d'une suite indéfinie de lendemains, deviennent alors possibles; il en résulte pour un pays un immense bienfait.

Sous la première présidence du général Porfirio Diaz, les quatre budgets votés, ceux de 1877-1878 à 1880-1881, témoignèrent d'un grand accroissement des recettes, et, sauf la seconde année, réalisèrent des excédents : la moyenne annuelle fut de 20470000 piastres (110 millions de francs environ) et celle des dépenses de 20715000 piastres; le déficit moyen des quatre années était tombé à 245000 piastres, soit 1. '{00 000 francs; encore doit-on dire qu'il provenait d'un seul exercice, celui de 1878- 1879; cela constituait un progrès très sensible par rapj)ort non seulement aux dix années 1868-1877, qui avaient suivi la guerre

civile et la guerre étrangère, mais même à toute la période postérieure à 1850. Le chiffre de 23 172000 piastres (125 millions de francs) des recettes de l'année 1880-1881 n'avait été atteint qu'une fois dans toute la seconde partie du xix" siècle, à savoir en 1854-1855.

La direction nouvelle donnée à l'administration et aux finances se maintint pendant les quatre années de la présidence du général Manuel Gonzalez (1881-1882 à 1884-1885). Les recettes moyennes, profitant de l'élan de la production et de la circulation dû à la continuité de la paix et aux travaux publics, montèrent à 30545000 piastres (environ 165 millions de francs), et les dépenses moyennes furent seulement de 27192000 piastres, procurant un excédent moyen de plus de 3300000 piastres ou près de 18 millions de francs.

Si favorable qu'elle fût, en ce qui concerne les recettes et les dépenses du Trésor, ou plus exactement les entrées (ingresos) et les sorties (egresos), cette situation couvrait cependant des points faibles, et elle était moins satisfaisante en réalité qu'en apparence. Une partie de ces entrées se composait de recettes plus ou moins extraordinaires, ou de nature précaire; un formidable arriéré de dettes intérieures et extérieures pesait sur le Trésor qui ne pouvait ni les payer, ni en servir régulièrement l'intérêt intégral; les branches de recettes les plus liquides et les plus sûres, celle des douanes principalement, étaient engagées aux créanciers. Le système fiscal n'avait pas l'élasticité nécessaire pour pourvoir aux besoins croissants d'un pays aussi vaste et aussi insuffisamment outillé.

11 fallait asseoir solidement le régime fiscal, lui donner de la souplesse et de l'ampleur, dégager les revenus des hypothèques qui les rendaient indisponibles, liquider, dans des conditions honorables, l'arriéré, fonder le crédit de la République. Ce fut la tâche à laquelle s'adonna tout entier, à partir de sa seconde présidence, en 1885, le général Porfirio Diaz. Pendant cette longue durée de pouvoir, il a toujours donné le premier rang à cette œuvre de restauration financière; tous les autres soucis, toutes les questions si diverses qui peuvent se disputer l'esprit et le

riNANCHS 123

cœur d'un chef d'Etat, lui ont paru secondaires à côté de cette grande entreprise. On s'en convaincra en lisant les deux documents, si intéressants et si curieux, que constituent les deux Rapports sur les actes de son administration, l'une embrassant la période du 1" décembre i884 au 30 novembre 1896, l'autre du 1" décembre 1896 au 30 novembre 1900.

L'œuvre menée à bonne fin par le président Porfirio Diaz n'est pas sans analogie avec celle du Consulat, en France, succédant au Directoire. Le président du Mexique fut assisté, dans sa belle et heureuse entreprise, à partir du 9 mai 1893, jusqu'à l'heure présente, par un ministre des Finances, qu'il sut bien choisir et maintenir à son poste, un professeur d'économie politique, homme à la fois de science et de pratique, M. José Yves Limantour, qui fut pour lui comme Mollien et Gaudin réunis pour Bonaparte.

La grande œuvre de reconstitution des finances mexicaines, qui a eu un si éclatant succès, lut traversée cependant par une difficulté toute particulière, la baisse, de plus de 50 pour 100 de sa valeur, du métal d'argent qui, non seulement constitue l'étalon monétaire du Mexique, mais qui forme aussi l'un de ses plus importants produits, le principal exportable. Cette baisse, mauvaise conseillère, suggérait à quelques Mexicains des projets qu'une certaine casuistique politique ou économique eût pu, sinon faire approuver, mais tenter d'excuser, et qui eussent été aussi nuisibles au crédit de la nation qu'aux intérêts de ses créanciers. M. José Yves Limantour a eu la sagesse de les écarter. Il est incontestable que la dépréciation de l'argent et du change mexicain a rendu beaucoup plus malaisée la reconstitution des finances de ce pays, et qu'elle eût porté à des expédients funestes des esprits moins lucides, moins droits et moins fermes que ce.ux du président Porfirio Diaz et de son ministre des Finances.

Dans les années qui précédèrent la seconde présidence (1884) du général Porfirio Diaz, l'équilibre des recettes et des dépenses dans le budget, alors que cet équilibre se produisait, était souvent plus fictif que réel. Il avait quelque ressemblance avec ce qui se passe aujourd'hui en Turquie. On ne voyait pas toujours se manifester un déficit apparent, parce que le crédit extérieur manquant complètement et le crédit intérieur étant lui-même très hésitant et très restreint, il fallait bien proportionner à peu près les dépenses aux recettes; mais fréquemment on tentait de grossir celles-ci par des combinaisons usuraires ou des prêts lorcés, et de réduire celles-là par des suspensions de paiements d'employés, par l'ajournement de travaux publics commencés et qui dépérissaient, par le rejet, sur les exercices suivants, de règlements exigibles. Aussi, en 1884, se trouvait-on en face d'un passif

de 10751000 piastres, près de 58000000 de francs envers les banques, de dettes considérables vis-à-vis des compagnies de chemins de fer, du chef de subventions non payées, de 4533000 piastres (plus de 24000000 de francs) de billets à ordre à des particuliers. On devait trois mois de traitements aux employés civils. Tous les revenus propres au District fédéral (on sait que le Mexique, comme l'indique son nom officiel, constitue une fédération) étaient engagés à la Banque, en garantie des intérêts et de l'amortissement d'un prêt de 4000000 de piastres (22000000 de francs); on ne pouvait disposer que de 12, G3 pour 100 du produit total des douanes, le reste étant réservé aux créanciers. On voit, par cette courte description, que nous n'exagérions pas en comparant la situation du Mexique alors à celle de la Turquie aujourd'hui, sauf que les droits des créanciers étaient moins reconnus et garantis; mais le Trésor se trouvait tout aussi besogneux.

Tout un ensemble de mesures prises avec énergie et autorité constituèrent comme un vigoureux coup de barre pour lancer le pays dans une voie nouvelle.

On commença par réaliser des économies rigoureuses : tous les employés surnuméraires, auxiliaires ou agrégés furent licenciés; on soumit à une réduction, devant donner lieu à restitution ultérieure, les appointements et émoluments des fonctionnaires publics et employés, aussi bien militaires que civils; on supprima le corps d'administration militaire, et on réforma par la base, dans le sens de la simplification des rouages et de la réduction des dépenses, diverses administrations publiques. Un grand prestige politique et une haute autorité personnelle chez le président de la République étaient indispensables pour faire accepter des décisions si contraires à de nombreux intérêts privés.

Le pays s'en trouva réconforté et reprit quelque confiance en l'avenir. On obtint de la Banque nationale qu'elle réduisît ses assignations sur les revenus publics et les limitât à 15 pour 100 des droits d'importation, aux produits liquides de la loterie nationale et à une mensualité de 100000 piastres. Grâce à d'autres négociations heureuses avec certaines catégories de créanciers, le

126 r.E MEXIQUE AU DÉBUT DU XX« SIÈCLE

Gouvernement retrouva la disposition de 60 pour 100 des recettes des douanes, l'une des ressources les plus claires et les plus considérables du pays, alors que la presque totalité de cette branche de revenu était auparavant assignée à la Banque, aux chemins de fer et à des créanciers divers.

On commençait ainsi à sortir du chaos. Mais un gouvernement, dans ces circonstances critiques, ne peut se passer de tout recours au crédit. Pour y faire appel avec quelque chance de succès, il fallait liquider, dans des conditions admissibles, l'énorme arriéré qui s'était accumulé. Des lois reconnurent et consolidèrent toute la dette flottante constituée dans les années précédentes. On ne pouvait rembourser tous ces engagements; il fallait les échelonner et obtenir des délais. Il y a des cas d'extrême détresse, après des périodes prolongées de troubles profonds et de catastrophes, où des concordats entre les Etats et leurs créanciers, ne sont pas moins nécessaires ni légitimes qu'entre particuliers (1). Des pourparlers, prudemment et intelligemment conduits avec des banquiers de Berlin, dont la célèbre maison Bleichroeder, — la place de Londres n'éLant pas très bien disposée par ses mécomptes antérieurs, — aboutirent au contrat du 24 mai 1888, qui se conformait aux bases décrétées par le Congrès mexicain dans la loi du I)} décembre 1887. La dette extérieure du Mexique, contractée à Londres, fut définitivement réduite à 30 millions de piastres, somme qui était inférieure à l'ensemble des recettes fédérales à ce moment. Un emprunt de 10 millions et demi de livres sterling (en chiffres ronds 265 millions de francs) fut émis sur la place de Berlin au taux de 6 pour 100. Ce taux était très heureusement choisi, en considération des difficultés où se trouvait le Mexique, et en ménageant, pour le cas où il reviendrait à une meilleure fortune, des possibilités de conversion. Nous avons, quant à nous, toujours conseillé aux États d'emprunter soit au pair, soit le plus près possible du pair, dussent-ils être obligés de payer momenta-

(1) On peut consulter sur ce point, dans notre Traité de la Sciences des Finances (6e édition), le chapitre intitulé ; De la Taxation des titres de la Dette publique, des compioiiiis et concordats entre l État déhileur cl les particuliers créanciers, tome U, pages 549 et suivantes.

FIIVANCKS 127

néinent un intérêt élevé. Le Mexique a suivi ce conseil, et il s'en est très bien trouvé.

Cet emprunt permit au Trésor de liquider la plus grande partie de l'immense passif qui l'accablait, et lui fournit de plus des ressources pour des dépenses d'avenir, dépassant les besoins courants.

La situation n'était, toutefois, qu'en partie dégagée par cette opération restreinte. Divers engagements à courte échéance, notamment des annuités onéreuses pour la construction de chemins de fer, dont le Mexique est aujourd'hui largement pourvu, pesaient lourdement sur le budget. 11 importait de substituer à ces annuités une dette à plus long terme qui allégeât la charge présente du Trésor; cette opération se justifiait par le caractère d'utilité permanente des travaux auxquels on avait ainsi pourvu. En 1890, les Chambres autorisèrent un nouvel emprunt extérieur, qui fut de 6 millions de livres sterling (151 millions de francs), affecté au paiement des subventions aux chemins de fer. On peut alors juger des progrès du crédit du Mexique. L'emprunt (i pour 100 de i88tS avait été pris par les banquiers, partie ferme au taux de 70 pour 100, partie à option au prix de 80 et demi, et le prix de vente pour le public fut de 78 1/2 à Londres et de 78 3/4 à Berlin. L'emprunt de 6 millions de livres de 1890 fut pris par les banquiers à 88 3/4 pour 100, constituant une plus-value de 18 3/4 pour 100 relativement à la portion prise ferme de l'emprunt de 1888 (1). Les deux principales compagnies de chemins de fer, le Central et le Mexicain, acceptèrent le remboursement de leurs subventions dans des conditions qui firent réaliser au Trésor une économie de 1090000 piastres par an, soit plus de 5 3/4 millions de francs.

L'emprunt était considéi'é par le Gouvernement non pas comme une de ces sources auxquelles on peut librement et fréquemment puiser, ce qui est la conception de trop nombreux Etats, mais comme un moyen exceptionnel, auquel on ne do.it que rarement recourir, pour liquider une situation fâcheuse.

(1) Cette proportion de 18 3/'» pour 100 se rapproche du pair de l'emprunt, mais, d'une manière absolue, la plus-value, relativement à l'emprunt précédent, était de 26,;J5 pour 100, c'est-à-dire que pour le même intérêt le Trésor mexicain obtenait une somme de 26,35 pour 100 plus considérable.

128 I.i: MKXlQl'l^ AU DÉBUT DU XX<= SlIiCLK

Un travail assidu pour relever graduellement les recettes, sans écraser le pays d'impôts nouveaux, et pour maintenir les dépenses dans d'étroites limites, tout en pourvoyant convenablement aux œuvres d'avenir, signala la période administrative dont s'agit.

Les revenus publics normaux qui, dans l'exercice 1877-1878, onze ans après la fm de la guerre étrangère, n'avaient fourni que 19772000 piastres, soit 108 millions de francs environ, produisirent 32746000 piastres (175 millions de francs) en 1888-1889 et 38486000 piastres (207 millions de francs) en 1889-1890. C'était là un ensemble considérable de revenus, permettant une administration efficace.

La production et la circulation s'étaient développées dans des proportions plus fortes encore. Les exportations qui, dans l'exercice 1877-1878 montaient à 21839000 piastres seulement ou moins de 120 millions de francs, atteignaient 62500000 piastres ou 337 millions de francs en 1889-1890, ayant presque triplé; quant aux importations, leur progrès était parallèle : au lieu de 18793000 piastres, soit 101 millions de francs en 1874-1875 (1), elles s'élevèrent à 52018658 piastres, 281 millions de francs en 1889-1890. Ainsi, le commerce extérieur triplait presque pendant que les revenus publics doublaient ; cela paraît indiquer que l'accroissement de ceux-ci était spontané et naturel.

Quoique la situation eût été très déblayée et aplanie par ce règlement des anciennes dettes, le l'etour du crédit et l'augmentation de la production, on eut à lutter encore contre deux grandes causes de malaise : l'une, de nature temporaire et qui affecte de temps à autre, fort gravement parfois, les pays en

(1) Nous ignorons pourquoi le document que nous avons sous les yeux n'a pas pris l'année 1877-1878 comme pour les exportations, mais l'écart doit être peu considérable entre ces deux années.

partie primitifs, à cultures et industries peu variées; l'autre, de nature beaucoup plus profonde et troublante. La première fut la persistance de mauvaises récoltes. On sait combien, soit les Indes, soit la Russie, soit même, quoique douée de beaucoup plus de richesse et d'élasticité, l'Australie, sont affectées parfois par l'insuffisance des récoltes principales. Au Mexique, la production du maïs et du frij'ol (1), base de la nourriture du peuple, vint à diminuer pendant plusieurs années. Le Gouvernement dut permettre la libre importation du mais et des légumes secs étrangers, et exempter ces denrées des droits de péage des districts et des territoires, sortes de taxes surannées que l'on a supprimées depuis lors. Les recettes du Trésor en furent compromises pendant plusieurs exercices. L'organisation actuelle, plus variée, plus souple et plus élastique de la production, ainsi que l'extension du réseau des chemins de fer, donnent l'assurance que, si de pareilles épreuves se renouvelaient, elles auraient une bien moindre gravité et pour le Trésor et pour la population.

(1) Le /riyo/ est un haricot rouge ayant de grandes qualités nutritives et qui, avec le maïs, sert de base à l'alimeutatioD du peuple mexicain.

Bien plus prolongée et plus déconcertante fut la crise produite par la baisse du métal d'argent, et par la profonde dépréciation du change qui s'ensuivit. Le Mexique, on ne l'ignore pas, non seulement a l'étalon monétaire d'argent, mais est, en outre, l'un des plus grands, sinon le plus grand producteur d'argent qui soit au monde. On sait que, pour des causes diverses, ce métal, depuis 1870, a considérablement perdu de sa valeur; la chute a été graduelle, interrompue à peine de temps à autre par des mesures législatives aux Etats-Unis ou par quelques circonstances temporaires ; en juin 1903, la valeur de l'argent était de 41 pour 100 seulement à peu près de la valeur monétaire que lui reconnaissaient, trente ans auparavant, relativement à l'or, la ])lupart des nations civilisées.

Le métal blanc (métal d'argent), coté à Londres en 1859, au moment où il était le plus recherché il est vrai, 62 1/16 pence l'once, était descendu à .59 1/4 en 1873, puis à 45 3/8 en 1886, à 38 1/8 en 1892; il ne valait plus, en juin 1903, que 26 3/16 l'once (1). En plus de la baisse, les variations très nombreuses, les fluctuations, quasi quotidiennes, de ce métal, jetaient le plus grand trouble dans les affaires avec l'extérieur. Le nombre des oscillations mensuelles du prix de l'once d'argent, qui, en moyenne, fut à Londres de 6,66 par mois pendant l'année 1887, arriva à 14,25 en 1890.

Le préjudice causé par cette réduction et cette agitation de la valeur de l'argent était triple pour le Mexique : d'un côté, toutes les relations avec l'étranger devenaient singulièrement précaires; de l'autre, l'un de ses plus importants articles d'exportation perdait journellement de sa valeur, jusqu'à concurrence de plus de

{\) Voir The Statist (de Londres), du 13 juin 1903.

moitié; la puissance d'achat du pays au dehors était, de ce chef, considérablement diminuée et le commerce d'importation se restreignait; enfin, le Trésor, qui ne percevait que des impôts en argent, se trouvait dans une situation beaucoup plus difficile pour faire le service de sa dette extérieure.

On jugera, par les chiffres suivants, du surcroît de charges qui en résultait. En 1888-1889, le ministère des Finances évaluait à 729178 piastres (3900000 francs environ), les frais de change des fonds qu'il fallait remettre à Londres pour l'annuité du service de la dette payable sur cette place; en 1890-1891, ces frais de change et de remise à Londres, après l'emprunt de 6 millions de livres (151 millions de francs), furent de 2314477 piastres (plus de 12 millions et demi de francs); en 1891-1892, ils s'élevèrent à 3225246 piastres (environ 17 millions et demi de francs), en 1892-1893 à 5101223 piastres, près de 28 millions de francs, et se sont accrus par la nouvelle dépréciation de l'argent depuis cette date.

Quant à la perte que subissait le pays, comme producteur de ce métal, elle est inévaluable; car, non seulement les exportations d'argent ont aujourd'hui, en ce qui concerne l'unité poids, une valeur inférieure de plus de moitié à celle qu'elles avaient de 1860 à 1870, mais il est certain que ces exportations d'argent eussent porté sur des quantités autrement considérables si le prix du métal s'était maintenu; ainsi, amoindrissement de la valeur spécifique et diminution des quantités produites ou exportées, telles étaient, à côté des pertes pour le Trésor, les conséquences de cette profonde dépréciation de l'argent.

Le Trésor fut en proie à des déficits successifs et croissants : 3765000 piastres ou environ 20 millions de francs (d'après le tarif ancien de la monnaie) en 1891-1892 et jusqu'à 6157000 piastres, plus de 33 millions de francs en 1892-1893. Cette énorme insuffisance des recettes pour couvrir les dépenses devenait effrayante. Le produit des douanes qui s'élevait à 22181000 piastres (environ 120 millions de francs) en 1889-1890, était descendu à 20605000 piastres (environ 112 millions de francs) en 1890-1891, soit une perte de 1576000 piastres ou plus de 8 millions de francs d'une

année à l'autre. Sur une nouvelle baisse de l'argent, de 38 1/2 pence en décembre 1892 à 28,21/32 en juin 1894, les droits d'importation fléchirent davantage, jusqu'à 15621508 piastres en 1893-1894; en somme, cette branche d'impôts avait diminué de 6560000 piastres (environ 36 millions de francs nominaux), soit de près de 30 pour 100 entre 1889-1890 et 1893-1894. Ainsi, la même année, la baisse de l'argent réduisait les recettes du chef de la diminution des importations et augmentait les dépenses du chef des frais de change pour le paiement en or des intérêts de la dette.

Un phénomène aussi perturbateur et aussi inattendu pour la plupart des hommes d'Etat et des financiers eût pu être un mauvais conseilleur. Il ne manquait pas de gens dans la presse pour prôner la suspension, plus ou moins franche, du service en or de la dette extérieure. Le président Porfirio Diaz et son ministre des Finances, M. José Yves Limantour, curent assez de clairvoyance pour se rendre compte des maux qui résulteraient de ce détestable expédient, et assez d'énergie pour recourir à des mesures qui permissent de s'en passer.

Ils commencèrent par appliquer le principal remède, celui qui répugne le plus, même et peut-être surtout aux nations démocratiques : les économies. Tous les fonctionnaires et employés fédéraux furent soumis à des réductions temporaires de traitements, devant donner lieu plus tard à des restitutions ; c'était une sorte d'emprunt forcé sur les employés; il paraît qu'ils s'y soumirent avec une patriotique résignation. L'économie pour le budget de 1893-1894, de ce seul chef, atteignit 3 millions de piastres, environ 16 millions de francs. Le Gouvernement dut recourir, en même temps, à trois autres emprunts pour solder cette série de déficits : l'un extérieur, de 600000 livres sterling (15 millions de francs) en 1892 au taux de 7 pour 100, un autre, également extérieur, en juin 1893, de 267500 livres sterling (6800000 de francs environ), à 7 pour 100 aussi, pour aider au service de la dette et au paiement de subventions à des chemins de fer; ces deux emprunts très sagement étaient conclus pour une courte durée, huit années, et remboursables par huitième. Puis, en 1893, l'État contractait un emprunt de 2500000 piastres (13 millions et demi de francs) environ

à la Banque nationale. La quotité de ces trois emprunts, montant ensemble à 35 millions de francs en chiffres ronds, et les termes stipulés pour le remboursement montrent que le Gouvernement mexicain considérait l'emprunt comme une ressource in extremis, à laquelle on ne doit recourir qu'à petites doses, et dont on doit rapidement se dégager. Il a toujours repoussé notamment l'idée de faire de la Banque nationale une prêteuse habituelle du Trésor, conception qui a plongé tant d'Etats dans les plus graves difficultés financières.

Ces mesures, destinées à faciliter le passage d'une ère difficile, devaient nécessairement être complétées par la création de nouvelles ressources permanentes, c'est-à-dire par des impôts.

Le moment est venu de jeter un coup d'œil sur le système fiscal du Mexique. Il ne faut aucunement s'attendre à ce que ce système soit la reproduction de celui des principaux peuples européens. Nous avons exposé ailleurs qu'il n'y a pas qu'un seul système d'impôts, pouvant et devant s'appliquer à tous les peuples et à tous les temps. De même qu'il n'y a j^as qu'un seul régime d'alimentation pour tous les hommes, sous tous les climats, à tous les âges et pour toutes les professions, de même il ne peut y avoir un seul régime fiscal pour toute l'humanité. Telle taxe, qui choque l'habitant, et surtout le doctrinaire de certaine vieille nation civilisée, est parfaitement justifiable dans une contrée encore peu développée et peu peuplée; inversement, les taxes qui font merveille au point de vue de la productivité dans un vieux et riche pays civilisé, risqueront d'être absolument stériles dans une contrée jeune et au milieu d'une population à un âge peu avancé. Les pays en partie primitifs, notamment, à faible population, disséminée sur d'immenses territoires et à très modique richesse, veulent des taxes tout autres que celles qui sont en usage dans les principaux États européens (i).

Si nous considérons le budget de prévision de l'année 1901- 1902, nous voyons que les recettes y étaient calculées à un rendement de 61694000 piastres : en prenant pour la commodité du calcul la piastre pour une valeur de 2 fr. 40, correspondant à peu près à la réalité d'alors, cette somme représentait 158 millions de francs en chiffres ronds. Plus de 45 pour 100 de cette somme proviennent des droits de douane et de leurs annexes, droit de port, de santé, etc. La proportion paraîtrait phénoménale en Europe ; elle est à notre sens justifiée pour un pays comme le Mexique. Il

(1) Sur tous ces points, voir notre Traité de la Science des Finances, 6e édilion, tome l*'.

ne faut pas oublier, d'autre part, que cette République est, de même que la plupart des pays américains, une fédération d'Etats. Le Gouvernement n'y a la gestion que des intérêts très généraux et du District fédéral, ainsi que des territoires, c'est-à-dire des espaces qui n'ont pas une population suffisamment assise pour être constitués en Etats. Cette organisation est la copie de celle des États-Unis d'Amérique. A ces Etats, au nombre de vingt-sept, il faut laisser des ressources, car ils sont chargés non seulement des dépenses locales, mais des dépenses régionales, dont une partie, en Europe, incombe au Gouvernement central. Une fédération ne peut avoir la variété d'impôts, spécialement des impôts directs, qui fonctionnent dans un pays complètement unifié.

Les douanes fournissaient donc au budget du Mexique, en 1901- 1902, un minimum de 45 pour 100 do l'ensemble des recettes, soit 28016000 piastres sur un total de 61694000. C'est un peu plus de 61 millions de francs qu'on leur demande, au taux de 2 fr. 40 la piastre. Parmi les droits de douane, la plupart, soit 26 millions de piastres, figurent des droits d'importation, analogues à ceux qui sont perçus en Europe; 1300000 piastres résultent de droits accessoires, droits de port, taxes consulaires ou de santé, etc., enfin 691000 piastres, environ 1660000 francs, proviennent des droits d'exportation. Nous ne sommes plus habitués en Europe à ces derniers droits et les jugeons contraires aux intérêts du commerce. Ce jugement toutefois devient très inexact, et même faux, quand il s'applique aux contrées neuves; dans de tels pays il est très difficile d'établir un bon régime d'impôts fonciers, et les droits d'exportation en tiennent lieu, partiellement du moins, avec commodité et efficacité. Aussi avons-nous pris, même doctrinalement, la défense de ces droits dans de semblables conditions (1). Les nations de l'Amérique du Sud, le Brésil spécialement, font des droits d'exportation un usage beaucoup plus grand que le Mexique.

La seconde grande branche d'impôts, après celle des droits de douane et presque égale à celle-ci en importance, est celle des droits de timbre {Renia del Timbre), inscrite au budget de 1901-

(1) Voir notre Traité de la Science des Finances, 6e éditioD, tome II, pages 652-654.

1902 pour un produit de 24630000 piastres, soit 59H2000 francs au taux de 2 fr. 40 par piastre et presque exactement 40 pour 100 de l'ensemble des recettes.

Les droits de timbre existent dans tous les jjays civilisés et y sont très productifs; mais, au Mexique, ils ont un caractère particulier. Il faudrait détacher de cette rubrique des droits de timbre une taxe qui, d'après nos idées, devrait figurer à part, c'est la « contribution fédérale», montant à 6400000 jiiastres ou 15360000 francs qui représentent les versements que, par un prélèvement sur leurs ressources propres, les Etats doivent effectuer au Trésor. Cette « contribution fédérale » est pour la République mexicaine ce que sont pour l'Empire allemand les « contributions matriculaires », avec cette différence qu'en Allemagne les contributions matriculaires fournissent bien près du tiers des recettes de la Fédération, tandis qu'au Mexique leur proportion avec l'ensemble des recettes fédérales n'est ])as de 11 pour 100.

Défalcation faite de ces 6400000 piastres de « contribution fédérale », la branche des droits de timbre rapporte 18230000 piastres ou 43 millions et demi de francs. Ces droits sont des taxes sur toutes les transactions commerciales, contrats d'achat, de vente, de louage, lettres de change, factures, etc. ; les unes sont fixes, les autres proportionnelles. Après avoir été l'objet d'une assez vive opposition en 1875, quand on les établit, elles sont, paraît-il, tout à fait entrées dans les mœurs, et leur revenu suit d'assez près les progrès de la richesse publique. Un économiste, élevé à l'école des physiocrates et des partisans exclusifs des impôts directs, y trouverait sans doute à redire; mais dans un pays à population clairsemée et à immense territoire, doté d'ailleurs, ce qui n'est pas un mal, d'un outillage administratif assez embryonnaire, cet impôt paraît avoir peu d'inconvénients et ne pas trop s'écarter de l'équité. Il a, en tout cas, le principal mérite de tout impôt, la grande productivité, et quand on obtient cette qualité dans un régime fiscal, sans grandes vexations ni injustices nombreuses et évidentes, on doit lui reconnaître une sorte de primauté (1).

(1) Voir notre Traité de la Science des Finances, 6« édition, tome U', pages 125 à 266.

A ces droits de timbre on rattache, compris dans le total que nous avons donné plus haut : des impôts sur la propriété minière produisant 900000 piastres, environ 2150000 francs; une taxe de 3 pour 100 sur l'or et l'argent, donnant 2300000 piastres, un peu plus de 5 millions et demi; un impôt de 1680000 piastres, environ 4 millions de francs, sur le tabac fabriqué; un droit sur certains fds et tissus qui produit 1500000 piastres (3600000 fr.). La branche des droits de timbre comprend ainsi à peu près tous les impôts fédéraux au Mexique sur les mouvements de la richesse ou sur la richesse.

Vient ensuite un droit sur l'essayage et le monnayage des métaux précieux : Derecho de afînacion, ensaye, fundicion^ apartado y amonedacion pour 1361000 piastres (3270000 fr.).

On voit que les métaux précieux, en tenant compte de la taxe de 3 pour 100, mentionnée plus haut, sur l'or et l'argent, tiennent une certaine place dans les receltes du Mexique, lui fournissant près de 9 millions de francs; cela est naturel dans un pays dont les mines d'or et d'argent, celles-ci surtout, constituent une grande partie de la richesse ; il suffit que ces droits n'entravent pas la production, ce qui ne paraît pas le cas.

Toutes les taxes que nous avons nommées jusqu'ici sont appliquées sur tout le territoire de la Fédération mexicaine; mais le Gouvernement perçoit de plus des taxes particulières dans le District fédéral et dans les territoires non constitués en Etats ; ces taxes sont prévues au budget de 1901-1902 pour la somme de 3288000 piastres (7891000 francs); sauf 212000 piastres (environ 500000 francs) de droits sur les successions, elles se composent d'impôts directs divers, du foncier, des patentes et de droits sur les farines.

Enfin les Postes et Télégraphes fournissent 3270500 piastres (soit 7850000 fr.). La loterie nationale apparaît, comme chez la plupart des peuples exclusivement latins, mais pour un chiffre assez modique : 614000 piastres, environ 1500000 francs; les propriétés de la nation figurent aussi pour 425000 piastres (1 million de francs en chiffres ronds).

Telles sont les diverses branches des revenus de la République

mexicaine, d'après le budget de prévision de 1901-1902. Ces impôts rentrent bien, dans les dernières années surtout; ainsi, les droits d'importation, évalués à 26 millions de piastres pour 1901- 1902, avaient produit 26443000 piastres en 1898-1899 et 27696000 en 1899-1900; de sorte que, si l'on eût appliqué la règle suivie en France de l'évaluation des recettes du budget prochain d'après celles encaissées dans la pénultième année, la prévision budgétaire pour cette catégorie de droits eût pu être relevée de 6 pour 100 environ. En ce qui concerne l'ensemble des droits de timbre, l'autre grande ressource du budget, les prévisions de 1901-1902 avaient été atteintes, dans leur ensemble, par les produits de 1899-1900. Si pour quelques rares articles de minime importance, notamment quelques impôts directs, on suppute une très légère augmentation d'une année à l'autre, ce n'est qu'exceptionnel ; le total des évaluations est bien établi, d'après les recouvrements de la dernière année connue (1).

Les rentrées s'effectuent avec des frais de perception relativement modérés; ils étaient de 7,26 pour 100 en 1898-1899; cette proportion pourrait passer pour considérable dans un pays d'Europe normalement peuplé et à administration très rigoureusement constituée; mais elle doit être regardée comme modérée dans .le cas qui nous occupe. Les frais de perception des douanes se sont abaissés de 9,16 pour 100 en 1894-1895 à 6,68 en 1899-1900; ceux des droits de timbre, de 5,33 pour 100 en 1894-1895 à 4,17 en 1899-1900.

(1) Les revoQus effectifs des douanes en l'année 1901-1902 ont été de 28 397 572 piastres et ceux du timbre de 26 961933 piastres, y compris la contribution fédérale (Exploratory Statement ofthe hiidget extimate for the financial year 1903-1904, London, page 42).

Vil!

Ce n'est pas du premier coup, ni parla simple observance des traditions fiscales, qu'on est arrivé à obtenir ce système efficace d'impôts. Il a fallu apporter dans les taxes traditionnelles un certain nombre de changements, lors de la crise dont nous avons parlé plus haut, surtout depuis 1892-1893 jusqu'en 1895 où l'argent descendit au plus bas cours qu'il eût jamais coté, à savoir 24 pence l'once (l), ce qui, pour les causes exposées précédemment, portait un double et terrible préjudice aux finances mexicaines.

C'est ainsi qu'on frappa dans cette période les boissons distillées d'un impôt de répartition de 500000 piastres, lequel s'éleva à 880000, un peu plus de 2 millions de francs, au budget de 1901- 1902. Il va dé soi qu'on ne pourrait installer au Mexiqxie, sur 2 millions de kilomètres carrés, un système aussi compliqué que celui de notre exercice des contributions indirectes; de là, cette forme d'impôt de répartition qui, critiquable dans les vieux pays à population dense, est admissible dans les contrées primitives à population clairsemée. L'impôt sur le tabac manufacturé fut aussi remanié, puis les droits sur les successions dont étaient exemptées antérieurement toutes les transmissions en ligne directe et entre époux, ce qui réduisait le produit à presque rien. L'impôt sur la propriété minière, très justifié par la part qu'a la nature dans cette branche de richesse et par le nombre et l'excellence des mines au Mexique, fut établi à un taux suffisamment modéré pour ne pas entraver l'essor de cette grande industrie. De même, on assujettit aux droits de timbre quantité d'actes qui y échappaient. On releva la contribution fédérale, celle payée par les

(1) L'argent eut depuis lors beaucoup de fluctuations. Au milieu d'octobre 1901, ce mêlai valait à Londres 26 pence 9/10 l'once (The Statist du 19 octobre 1901, page 691). En novembre 1902, il est tombé au cours de 22 pence pour se relever au-dessus de 24 pence au printemps de 1903; le 10 juin 1903, il cotait à Londres 24 pence 3/16.

Etats, de 25 pour 100 de leurs recettes, à 30 pour 100, ce qui justifiait la part chaque jour croissante, beaucoup plus importante relativement que celle de la Fédération aux Etats-Unis, que prenait l'Etat mexicain à la constitution de l'outillage économique du pays : chemins de fer, ports, etc.

Enfin, se fondant sur une observation, juste en soi, pourvu qu'il n'en soit pas fait abus, que la baisse du change constitue un encouragement à l'exportation nationale, on établit quelques droits nouveaux d'exportation sur le café, le henequen (1) et les bois de teinture. Celui sur le café a été supprimé depuis lors, à la suite de la baisse considérable de cette denrée.

D'autres mesures, en particulier la nationalisation des hôtels de monnaie, conformément au système généralement suivi en Europe, complétèrent ces moyens de relever les recettes du pays et de parer à la crise du change. On évaluait à 3 880000 piastres, environ 9 millions et demi de francs au change actuel, le produit des nouveaux impôts pour l'exercice 1903-1904.

On fut obligé encore à un effort supplémentaire par une nouvelle baisse du métal d'argent et du change et un nouveau fléchissement du produit des droits d'importation. Se fondant toujours sur un raisonnement que nous avons exposé tout à l'heure ainsi que sur le surcroît de protection que la baisse du change constituait à l'industrie nationale, on établit un impôt de répartition de 800000 piastres sur les fils et les tissus de coton fabriqués dans le pays. On modifia également, pour le District fédéral et les territoires, l'impôt foncier, et l'on rétablit les droits d'importation, momentanément abolis, sur le maïs et le frijol.

Toute cette fiscalité peut susciter les critiques de théoriciens absolus, étrangers à la pratique des affaires. Mais les circonstances la justifiaient; l'événement a montré qu'elle était efficace. Somme toute, elle a été beaucoup moins compliquée que celle à laquelle recoururent les Etats-Unis pendant et immédiatement après la guerre de Sécession (2).

(1) C'est une variété de chanvre particulièrement recherchée, parce qu'elle est imputrescible; elle fait la richesse de la péninsule yucatèque,

(2) Voir notre Traité de la Science des Finances, 6e édition, tome I, pages 707 à 710.

En considérant à la fois les économies réalisées dans ce moment de crise, soit 8053000 piastres, et les impôts nouveaux ou surtaxes établies dans ces deux années 1892-1893 et 1893-1894, soit 5675000 piastres, le président Porfirio Diaz, dans son rapport sur sa gestion, du 1" décembre 1884 au 30 novembre 1896, résume cette œuvre en ces mots : « L'effort total du Gouvernement en faveur de l'équilibre se chiffre donc par 13 728000 piastres, soit près de 30 pour 100 du budget total. » Ces 13 728000 piastres représentaient, au change moyen de l'année 1902, environ 31 millions de francs; on jugera de l'ampleur de cette œuvre restauratrice, étant donné que le Mexique ne comptait alors que treize millions d'habitants, dont une partie, par leurs habitudes primitives, offrait peu de prise à la fiscalité.

i42 LE MEXIQUE AU DEBUT DU XX^ SIECLE

Il serait superflu d'entrer davantage dans le détail de tous ces remaniements financiers. L'exercice 1894-1895 récompensa ce viril effort par le complet équilibre des recettes et des dépenses, malgré que les craintes d'un conflit international eussent forcé à une augmentation de plus de 1100 000 piastres du budget de la guerre. Plus favorable encore fut le résultat du budget de 1895-1896, qui permit au Gouvernement de déposer une somme de 4 millions 1/2 de piastres (plus de 10 millions de francs au cours du change) à la Banque nationale.

Au plus fort de la crise de l'argent, l'Etat avait été obligé de recourir à quelques emprunts : on avait commencé par réduire à 500000 piastres les assignations que, depuis des années, on destinait à l'amortissement de la dette flottante. Pour ne pas laisser celle-ci en souffrance, on réalisa une opération de crédit en Europe. On négocia un emprunt 6 pour 100 de trois millions de livres sterling (75 millions de francs) avec la Banque nationale du Mexique et la maison Bleichroeder, de Berlin, dont les dites maisons prirent 1650000 livres fermes, 950000 à option, les 400000 autres devant être réalisées ultérieurement, le tout destiné au paiement de la dette flottante à courte échéance. On traita ensuite avec la Dresdner Bank, de Berlin, pour une somme de 170000 livres sterling au taux de 7 pour 100, destinées à l'achèvement du chemin de fer de Tehuantepec et aux travaux du port.

Les conditions étaient dures; mais la situation était urgente, et le pire des maux pour un Etat est une dette flottante trop considérable. 11 pesait encore sur le Mexique, en plus des sommes provenant des déficits des exercices récents, tout un arriéré de vieux engagements remontant à la période des guerres civiles ou des années qui les suivirent.

Des lois du 29 mai 1893 et 6 septembre 1894 décrétèrent et

organisèrent la liquidation et la consolidation de ces divers titres d'origine ancienne; suivant leur qualité ils furent transformés en bons 3 pour 100 de la dette extérieure ou en 5 pour 100 amortissable pour la dette flottante, postérieure au 1" juillet 1882 et relative, en général, à des travaux publics ou à des contrats de fournitures. Les créanciers qui avaient des titres non négociables et à intérêts plus ou moins irréguliers ou contestés, trouvèrent avantage à cette combinaison. Le 5 pour 100 amortissable intérieur, qui fut ainsi créé, émigra presque dans sa totalité à l'étranger, et c'est ce titre qui était coté en banque, à Paris, au cours de 42 à 42 1/2, en juin 1903, ce qui représente presque exactement le pair, étant donné qu'il s'agit d'une valeur payable en argent, et si l'on tient compte de la baisse de ce métal.

Le président Porfirio Diaz, dans son rapport précité, pouvait dire, relativement à la situation du Mexique, à la fin de 1896 : « Il n'y a plus de dettes flottantes ; tout le passif de la nation est converti en titres réguliers de la dette, qui portent intérêts. »

On était sorti à cette date de la phase difficile, causée surtout par la baisse de l'argent et du change. Le Trésor se trouvant un peu plus à l'aise, on put effectuer quelques réformes d'impôts : on supprima les octrois ou, plus exactement, les douanes provinciales qui, comme dans la France de l'ancien régime, grevaient les denrées allant de l'un à l'autre des Etats de la Fédération. La Charte fondamentale de la République avait promis la pleine liberté du commerce intérieur, mais la difficulté des temps avait lait ajourner la réalisation de cette promesse. On réforma aussi le régime des banques, en faisant coïncider une assez large liberté des banques diverses avec les privilèges, qui furent dans une certaine mesure modifiés, de la Banque nationale.

La présidence suivante du général Porfirio Diaz, du 1" décembre 1896 au 30 novembre 1900, n'eut pas à lutter contre d'aussi graves difficultés ; elle bénéficia des travaux faits pendant les années antérieures et consolida, en les développant, les résultats acquis. L'argent et, par conséquent, le change eurent, presque vers la fin de l'année 1902, des oscillations beaucoup moindres; l'ordre qui continuait de régner et l'influence des nombreux che-

mins de fer, récemment construits, activaient la production, le

commerce et les recettes. Le crédit aussi s'affermissait à l'intérieur

et au dehors.

Les recettes du Trésor qui, dans les quatre années de 1892-

1893, s'étaient élevées de 37692000 piastres à 50521000, passèrent,

dans les quatre années suivantes, et ^^ar des gradations continues,

de 51500000 piastres en 1896-1897 à 64261000 en 1899-1900.

Les excédents budgétaires succédèrent aux déficits : 2 millions 573000 piastres d'excédent en 1894-1895, 5451000 piastres, chiffre énorme, en 1895-1896, 3170000 piastres en 1896-1897, 933000 piastres en 1897-1898, 6639000 en 1898-1899.

Cette situation beaucoup plus large et plus sûre des finances induisait à des mesures utiles qu'il avait fallu différer pendant la période précédente : on préleva 4 millions de piastres sur la réserve du Trésor, somme inférieure à l'excédent du dernier exercice, et on répartit ce prélèvement, d'une part entre les œuvres de paix, qui profitèrent de 3 millions de piastres pour les constructions d'écoles, d'autres bâtiments d'utilité publique et l'établissement d'un câble sous-marin, et d'autre part les œuvres de défense nationale, l'achat de vaisseaux de guerre et la construction d'une école navale, qui absorbèrent i million de piastres, soit un peu moins de 2 millions 1/2 de francs, au cours du change d'alors. Depuis près de vingt ans qu'il était dirigé par un général, le Mexique n'avait affecté que des sommes restreintes aux armements.

On profita encore des disponibilités pour amortir divers bons relatifs à d'anciennes constructions de chemins de fer. Enfin on crut le moment venu d'accorder au pays quelques dégrèvements d'impôts.

Une grande opération de crédit donna une sanction internationale éclatante à l'amélioration, obtenue avec tant de temps et de labeur, des finances mexicaines. Les titres des emprunts extétérieurs 6 pour 100 de 1888 et 1890 avaient profité sur les places européennes, Londres et Berlin, d'un essor graduel, au fur et à mesure que le public des capitalistes voyait se fortifier la situation financière du Mexique. En 1894, ils s'étaient élevés de 58 1/4, cours de défiance, à 71 1/4, cours d'espérance, quoique le budget fût

FINANCliS 145

encore en déficit; en 1895, ils arrivèrent à 90 1/2; en 1896 à 95 3/8; en 1897 et 1898, ils eurent des fluctuations diverses qui les rapprochèrent du pair; enfin en 1899, ils le dépassaient et montaient à 102 3/4.

On jugea alors qu'une conversion était possible. Un traité fut signé à Berlin le 1" juillet 1899, avec un groupe de maisons de banque de Berlin, Londres, New York et la Banque nationale du Mexique. Le Gouvernement émettait un emprunt de 22700000 livres sterling (572 millions de francs en chiffres ronds) en fonds 5 pour 100, destinés à rembourser les titres des emprunts 6 pour 100 1888, 1890, 1893 et les bons 5 pour 100 du chemin de fer de Tehuantepec. Les Banques s'engageaient à prendre 13 millions de livres sterling des titres nouveaux au cours de 96 pour 100, moins 1 pour 100 de commission, et se réservaient une option jusqu'au 1*'" mars 1900 pour le solde, soit 9700000 livres au taux de 97 pour 100, moins 1 pour 100 de commission. Le Gouvernement mexicain devait, de plus, partager avec les banquiers l'excédent du prix d'émission au delà du cours de 99 1/4.

Cette opération procura au Trésor une économie annuelle de 1821000 piastres, soit, au cours de 2 fr. 40 la ])iastre, 4 368 000 francs, somme très appréciable. En outre, elle fixait au crédit mexicain un taux très honorable, celui de 5 pour 100 environ, qui fut consacré par la fermeté des cours de l'emprunt 1899, lequel se tint depuis lors aux alentours du pair et le franchit peu après (il cotait 102 5/8 au milieu de juin 1903). Le Gouvernement avait profité de cet essor de son crédit pour s'affranchir de l'obligation d'avoir toujours en dépôt permanent à Londres une somme équivalant à deux coupons d'intérêt, ce qui était le cas pour les emprunts précédents. Il restreignit, d'autre part, aux seuls droits d'importation, l'affectation des ressources données en garantie, ce qui libéra d'autres branches de recettes qui étaient antérieurement appliquées, en plus des droits de douane, à la dette intérieure.

La conversion de 1899 clôt la période laborieuse des finances mexicnincs.

11 nous reste à jeter un coup d'œil sur le budget des dépenses, ayant déjà fait une analyse de celui des recettes. On a vu que les revenus du Trésor étaient prévus au budget de 1901-1902 pour la somme de 61694000 piastres, ou 148 millions de francs en chiffres ronds (au change d'alors), somme atteinte dans les exercices antérieurs. Le budget des dépenses montait, de son côté, à 61 millions 577990 piastres, faisant ressortir un excédent provisoire de 116000 piastres.

Voici les différentes grandes sections de dépenses : le Pouvoir législatif est doté de 1020742 piastres (un peu moins de 2 1/2 millions de francs) (1); le Pouvoir exécutif, de 174116 piastres (417600 fr.); le Pouvoir judiciaire, de 537488 piastres (1290000 fr.): les Affaires étrangères, de 671963 piastres (1613000 fr.) ; le Ministère de l'Intérieur {Gobernacion)^ de 4648049 piastres (li 155000 fr.); le Ministère de la Justice et de l'Instruction publique, de 2781232 piastres (6675000 fr.); le Ministère du Commerce, de l'Industrie et de la Colonisation intérieure {Fomento, Colonization é Industria), de 958686 piastres (2301000 fr.); le Ministère des Communications et Travaux publics reçoit la plus forte dotation de tous les ministères civils, autres que celui des Finances, à savoir 8633040 piastres ou 19279000 francs; le Ministère des Finances et du Crédit public {Hacienda y Credito publico) prend 7 millions 156886 piastres (17176000 fr.), pour ses services administratifs et 21007902 piastres, soit 50419000 francs, pour la dette publique; c'est donc 50 raillions de francs, en chiffres ronds, que coûte le service de celle-ci. Pour terminer, le Ministère de la Guerre et de la Marine absorbe 13987882 piastres ou 33570000 francs.

Cette nomenclature ne suscite que peu de réflexions : la dette

(1) Nous calculons la piastre au change d'alors, soit 2 fr. 40 pour la piastre; au 15 juin 1903 la piastre ne valait plus que 2 fr. 10 à 2 fr. 15.

publique, réclamant pour son service, intérêts et amortissement, 50419000 francs sur un budget total de 148 millions, prélève 34, 12 pour 100 de celui-ci ; cette proportion n'a rien d'exorbitant, surtout pour un Ktat neuf, à territoire encore médiocrement exploité. On a vu plus haut que la dette publique extérieure, qu'a constitué l'emprunt de conversion de 1899, monte en capital à 22700000 livres sterling, soit 572 millions de francs dont l'intérêt à 5 pour 100 est de 28600000 francs; d'où il ressort que l'intérêt de la dette extérieure ne représente que 56 pour 100 du service de l'ensemble des dettes mexicaines et absorbe un peu moins de 20 pour 100 des recettes du budget.

La dépense de 33 millions 1/2 de francs pour la Guerre et la Marine, soit un peu moins de 23 pour 100 du budget, est proportionnellement beaucoup plus faible que dans la plupart des pays d'Europe.

Il n'y a rien à dire des autres dépenses, sinon que les Travaux publics paraissent assez largement dotés pour le présent avec la vingtaine de millions qui leur est attribuée, et que l'Instruction publique pourra et devra graduellement recevoir une dotation plus considérable, tout en procédant avec discernement et économie.

Les charges de la dette et du budget ne sont pas disproportionnées avec les ressources du pays : l'exportation annuelle, en effet, est sensiblement plus que double du montant du budget, atteignant, en 1899-1900, la somme de 142615000 piastres de valeur en argent et 9441290 piastres de valeur en or, soit ensemble à 5 fr. 10 la piastre or et 2 fr. 40 la piastre argent (1), une valeur de 390 millions de francs en chiffres ronds. Elle s'est, d'ailleurs, considérablement et progressivement accrue, au cours de la période que nous étudions : en 1892-1893, elle ne s'élevait qu'à 86058210 piastres de valeur en argent et 1451011 de valeur en or, soit moins de 214 millions de francs, ce qui constitue un accroissement de 176 millions de francs ou plus de 80 pour 100 en sept années (2).

Un document plus récent porte à 168041271 piastres la valeur de l'exportation en 1901-1902, soit au cours abaissé de la piastre du mois de juin 1903 (2 fr. 15 la piastre), une valeur de 361 millions de francs.

Quant à l'importation, elle ne s'élève pas en moyenne à plus de la moitié du chiffre des exportations; en 1901-1902, elle n'a atteint que 64660000 piastres.

(1) Les documents mexicains divisent l'exportation en deux parties : l'une évaluée en or et l'autre en argent.

(2) L'exportation du Mexique se répartit ainsi : 70 pour 100 de produits miniers. 23 pour 100 de produits agricoles et 7 pour 100 de produits animaux et manufacturés. Parmi les produits agricoles, 80 pour 100 sont l'ormés de deux articles : le henequen et le café.

La situation financière du Mexique, qui paraît fortement établie, pourrait-elle être ébranlée de nouveau? Elle a résisté à une crise monétaire et à des crises de change des plus intenses; il est donc probable qu'elle pourrait en surmonter une analogue, s'il s'en produisait. La valeur de l'argent métal, de 1859 à 1894, est tombée de 62 pence l'once à 24 pence en 1903, soit de plus de 60 pour 100; ce fut, comme nous l'avons exposé, pour le Mexique, qui non seulement est au régime de l'étalon d'argent, mais se trouve le plus grand producteur de ce métal (1), une cause de crise très profonde, qu'il a, néanmoins, surmontée.

Vers la fin de 1902, l'argent a été très agité, il a un moment fléchi au-dessous de 22 pence, puis il s'est relevé au-dessus de 24, cotant 24 pence 3/16 au milieu de 1903. On a attribué la grande chute de 1902 au paiement de l'indemnité chinoise, et la reprise, au commencement de 1903, à des besoins particuliers d'argent aux Indes et dans l'Indo-Chine. Il est difficile de dire s'il n'y aura pas de rechute; cela est assez probable; en tout cas, on peut être assuré que la baisse ne prendra pas les proportions qu'elle a eues de 1875 à 1903. Un nouvel affaissement de 60 pour 100 de la valeur de l'argent qui mettrait celle-ci à 10 pence l'once, soit moins de 40 francs le kilogramme, ne peut pas être regardé comme possible. Pour qu'un nouvel affaissement se manifestât, il faudrait que le

(l) Ce rang est disputé actuellement au Mexique par les États-Unis : eu 1899, sur 5 213 312 kilogrammes d'argent produit, ayant une valeur nominale de 1 158 513000 francs, d'après l'ancien tarif monétaire de l'Union latine, le Mexique qui tenait le premier rang parmi les producteurs, avait fourni 1 730 089 kilogrammes, d'une valeur nominale de 38'i 'i64 200 francs; les États-Unis, 1703720 kilogrammes d'une valeur nominale de 37860i''i00 francs. L'année suivante (1900), les États-Unis avaient pris le premier rang parmi les producteurs, avec 1793 385 kilogrammes, valant nominalement 398 532 200 francs; mais le Mexique les suivait de très près avec une production de 1780 887 kilogrammes, valant nominalement 397 086 000 francs, d'après l'ancien pair bimétallique. {Admiiii.striition ile.i Monnaies et Médailles, rapport nu Minisire, année 1902, l'a ri s, page 292.)

débouché de l'argent se restreignît énormément et que la production se maintînt aux chitïres élevés des dernières années; or une pareille baisse ferait fermer quantité de mines, ce qui réduirait l'offre.

L'écoulement commercial de l'argent s'est sensiblement élargi depuis la baisse de la valeur de ce métal ; c'est ainsi que, en France, les droits de garantie constatent, depuis trente ans, une augmentation considérable, presque le doublement, de l'emploi de l'argent (1). Il doit en être de même dans les autres ])ays.

D'autre part, le débouché monétaire de l'argent entre autre peut être encore assez étendu. Si certains pays civilisés, entre autres l'Espagne, qui avaient fait un véritable abus de la frappe de l'argent dans ces derniers temps, viennent à la suspendre, il est probable que la rénovation de l'Asie et la colonisation de l'Afrique ouvriront un nouveau champ à l'emploi monétaire de ce métal. Les noirs d'Afrique notamment, voire dans les pays où l'or abonde, préfèrent la monnaie d'argent. Les pays riches eux-mêmes ont besoin d'accroître proportionnellement à la population leur monnaie d'appoint en métal blanc. Il paraît assez improbable que la valeur de l'argent tombe jamais, prochainement du moins, d'une manière durable (2), beaucoup au-dessous de 18 à 20 pence l'once; ce serait 15 à 25 pour 100 de fléchissement par rapport aux cours actuels, et le Mexique, qui a pu triompher des effets d'une baisse de 60 pour 100 de cette valeur, ne serait pas ébranlé par une baisse de 15 à 25 pour 100.

Il était naturel, toutefois, que le Gouvernement mexicain s'inquiétât de la nouvelle chute de ce métal, dans le second semestre de 1902, quoiqu'elle eût été suivie d'un relèvement au début de 1903. Le ministre des Finances chercha d'abord à se prémunir contre la répercussion de la baisse de l'argent et du change sur le rendement

(1) Parti de 685186 kilogrammes en 1868 et de 720 539 en 1876, le droit de garantie perçu par l'Etat, s'élevant toujours à des quantités plus lortes, s'est appliqué à 822 008 kilogrammes en 1881, 1083 772 en 1896 et 1342 000 en 1900. (Voir notre Traité de la Science des Finances, 6e édition, tome I, page 499 et le Bulletin de Statistique du Ministère des Finances, 1er volume de 1901, page 334.)

(2) Nous nous exprimions comme il suit, à ce sujet, dans notre Traité d'économie puUtiquc, 3e édition, tome III, page 331.

des droits de douane. Par un décret du 25 novembre 1902, il établit une échelle variable de droit d'importation d'après les variations du change; il prit pour point de départ une valeur de 22 1/2 pence par piastre mexicaine, correspondant à 2,20 piastres mexicaines par dollar américain. Quand la piastre mexicaine baisse relativement à cette base admise, les droits s'élèvent en proportion de la baisse. Le Gouvernement mexicain a préféré cette échelle de correspondance des droits avec le change, à la mesure admise par beaucoup de pays, à change déprécié, du paiement des droits de douane en or.

C'est que le Mexique, très grand producteur d'argent, éprouve encore une certaine répugnance à toute mesure qui paraîtrait sanctionner la prééminence de l'or et qui serait considérée comme un acheminement à l'adoption de l'étalon d'or. Néanmoins le ministre des Finances, M. .José Yves Limantour, s'est convaincu de la nécessité d'arriver à une stabilisation relative de la monnaie mexicaine et par conséquent du change. Au cours de l'année 1902, les Gouvernements mexicain et chinois ont saisi simultanément le Gouvernement des Etats-Unis, et, par cet intermédiaire, l'ensemble des nations civilisées, d'une proposition tendant à examiner et à adopter les moyens de faciliter, ])our plus de stabilité dans les monnaies respectives, les échanges entre les pays à étalon d'or et ceux à étalon d'argent. Le Mexique s'est défendu, dans sa note aux Etats-Unis et dans les déclarations qui l'ont suivie, de toute intention de proposer l'établissement d'un bimétallisme international, expédient universellement abandonné à l'heure présente.

Il est probable que le Mexique sera amené à adopter un régime comme celui qui est en vigueur dans les Indes anglaises, depuis 1893, et au Pérou, depuis une date plus récente : ce régime consiste à relever ou à maintenir le cours de la monnaie intérieure d'argent au moyen de la suspension ou du règlement de la frappe. Ce système a parfaitement réussi tant aux Indes britanniques qu'au Pérou, et il se recommande au Mexique. On ne voit guère d'autre moyen d'arriver à la stabilisation.

L'exportation de l'argent produit au Mexique se suffira-t-elle en quantité ou en valeur? Il serait téméraire de prétendre qu'elle

n'en éprouvera aucune réduction, tout au moins en valeur; mais pour les raisons que nous avons déjà exposées, on peut espérer que cette réduction ne prendra pas des proportions calamiteuses. Le bienfait inappréciable d'avoir une monnaie et un change à peu près stables compensera amplement la perte, probablement restreinte, que l'on pourra subir de ce côté.

Le Mexique peut maintenant fournir au monde un plus grand nombre de produits qu'autrefois. Au point de vue minéral même, sa production est plus variée; l'or d'une part, le cuivre et les métaux communs de l'autre, y entrent pour une part croissante. L'exportation de l'argent ne constitue plus que le quart de l'exportation mexicaine totale, à savoir, en 190i-1902, une valeur de 59881869 piastres pour l'exportation de l'argent sur un total de 168041271 piastres.

Voici les principales branches des exportations dans les cinq dernières années, en piastres mexicaines :

Années.

Oivaleur en or.

Argent.

Autres produits minéraux.

Total

pour les produits

minéraux.

Années.

Produits végétaux.

Produits animaux.

Produits

manufacturés.

Divers.

Exportation to-

tak- en tenant

compte de la

prime sur l'or

exporté.

On voit combien plus diversifiée est devenue l'exportation mexicaine; comptant plus d'éléments, elle est mieux équilibrée et moins affectée par les circonstances qui concernent l'un d'eux; l'élasticité de l'ensemble s'en accroît. Outre l'augmentation de l'exportation de l'or et des métaux communs, il faut noter la très forte plusvalue de l'exportation des produits végétaux (dont le fructueux

henequcn ou chanvre supérieur), celle aussi des produits animaux, manufacturés et divers. En supposant que l'exportation de l'argent dût un peu s'amoindrir, le Mexique trouvera de larges compensations dans le développement des autres branches (1).

(1) Au momeot où nous revoyons ces lignes, nous recevons communication des résultats du commerce extérieur du Mexique dans l'année 1902-1903; ils témoignent d'un nouveau et considérable développement. Voici les chiffres :

Valeur Valeur Excédeut

des importations des exportations des importations

piastres piastres piastres

Cet essor considérable prouve les récents progrès du pays. Nous ne croyons pas qu'il y ait lieu de s'inquiéter du très léger excédent des importations sur les exportations; c est la deuxième fois qu'il se produit, toutes les années jusqu'à 1900-1901, ayant, au contraire, fourni un énorme excédent des exportations, lequel ne pouvait indéliniment se maintenir au même taux; il est naturel que, s'eurichissant, le Mexique achète davantage à l'étranger. Des circonstances passagères peuvent, en outre, avoir contribué au très fort grossissement des importations en 1902-1903.

15'i LE MEXIQUE AU DEBUT DU XX« SIÈCLE

Le Mexique n'a pas abusé des emprunts, et il a ménagé son crédit. Il a j)ris dernièrement une mesure excellente. La Fédération a interdit aux Etats particuliers d'émettre des emprunts à l'extérieur. On sait combien certains pays de l'Amérique du Sud ont vu leur crédit compromis par les émissions en Europe d'emprunts provinciaux. Presque toutes les provinces de la République Argentine, qui avaient placé à l'étranger des emprunts de ce genre dans les années précédant 1890, ont fait banqueroute, et le Gouvernement national a dû prendre des arrangements, en leur lieu et place, avec les créanciers. Le Brésil a eu aussi à se préoccuper, en 1901, de la suspension de paiement d'un des Etats qui le composent, celui d'Espiritu Santo.

D'un autre côté, les emprunts extérieurs des provinces peuvent compromettre un pays, en fournissant à un peuple étranger une occasion d'intervention; c'est pour le Mexique, voisin des Etats- Unis, un danger particulièrement grave. Aussi, tant au point de vue financier, qu'au point de vue général, la règle établie par le Gouvernement doit être strictement observée.

Le Mexique a su éviter un autre péril, celui du socialisme d'Etat, et à ce sujet, le voisinage des Etats-Unis lui a été fort utile. On ne voit pas qu'il exploite de chemins de fer; il s'est seulement assuré le contrôle des principales lignes, de manière qu'elles ne pussent être constituées en un trust dirigé par des étrangers, notamment des Américains; cette mesure, purement de défensive nationale, et qui laisse l'administration des lignes aux mains de sociétés privées, est parfaitement légitime. Rien ne figure au budget mexicain qui représente l'exercice par l'Etat d'une industrie dont les particuliers pourraient se charger. Le socialisme d'Etat est le plus grand péril des finances publiques : l'exploitation directe des chemins de fer, ne fût-ce que par les recours constants

KINANCl'S 155

au crédit qu'elle nécessite, déprécie le crédit des nations, comme en fournissent la preuve certains des plus grands pays d'Europe, toujours à court d'argent, obligés d'emprunter au dehors et, malgré l'équilibre de leurs budgets, comprimant leur crédit par la fréquence de leurs émissions et l'apparition incessante, sur le marché, d'engagements nouveaux portant la signature de l'État, laquelle devrait être ménagée pour des cas exceptionnels.

11 est remarquable que, depuis quelques années, les cours des fonds mexicains se soient détachés des cours de l'argent métal et des cours mêmes du change; ils ne sont plus affectés par les variations de ceux-ci et n'ont cessé de monter depuis dix ans.

La restauration si notable et si inattendue des finances mexicaines témoigne de l'universelle vérité du mot célèbre du baron Louis : « Faites-moi de la bonne politique et je vous ferai de bonnes finances. « Pendant le quart de siècle environ que le général Porfirio Diaz a dirigé les destinées du Mexique, il s'est montré un politique supérieur; il a pacifié, il a reconstitué, il a simplifié en même temps lès rouages. Comme le Premier Consul de France, en 1800, il a substitué l'ordre au chaos. Aidé d'un ministre des Finances habile et persévérant, M. José Yves Limantour, il a fait preuve à la fois de clairvoyance, de netteté d'esprit, d'une volonté énergique et tenace. Il a évité l'écueil de trop innover et de vouloir faire trop grand. Gouvernant un pays encore en partie primitif, il a conformé à son état social et à l'importance de ses revenus ses ambitions et ses méthodes administratives. Il n'a pas cherché à tout réorganiser prématurément. Les ressources du pays ([iii sont grandes se sont développées; leur développement ultérieur, de même que celui de la population, peut être considérable.

La voie maintenant est tracée; l'exemple est donné; l'éducation des hommes doit être faite. A la seule condition que le Mexique conserve la paix intérieure, qu'il persiste à suivre les règles administratives et financières, dont le dernier quart de siècle et particulièrement les dix dernières années ont démontré l'excellence, la prospérité du pays est assurée. Cette République latine fera très bonne figure à côté de la grande République anglo-saxonne du

156 LI-: MKXlQi:!' AU DKBUT DU XXi^ SIECLE

Nord; elle pourra conserver sa physionomie, ses traditions, son originalité, et fera honneur à la race latine, aussi susceptible de culture et de progrès dans le Nouveau que dans l'Ancien Monde (1).

Paul Leroy-Beaulieu.

(1) Nous recevons comniunicalion, au moment où nous revoyons ces lignes, des résultais de l'exercice financier 1902-1903; ils sont encore plus favorables que ceux des années précédentes :

Excédent Recettes Dépenses des recettes

piastres piastres piastres

Cet excédeul, de plus de 11 pour 100 des receltcs sur les dépenses, est remarquable. Il a permis de rembourser certaines dettes spéciales et de faire face à certaines dépenses extraordinaires.

La dette publique du Mexique s'établit ainsi qu'il suit au 30 juin 1903 :

piastres Dette payable en monnaie étrangère, à raison de 5 piastres à la livre —

sterling 112 773 003,25

Dette payable en monnaie mexicaine (titre portant intérêts) 160 512 001,95

Dette payable en monnaie mexicaine, soldes non payés et dette flottante. -1 269 833,04

Total de la dette 274 554 836,66

Le fardeau de cette dette, susceptible de réductions éventuelles par des concessions, peut être considéré comme modéré pour le pays.

Le Gouvernement s'occupe activement de la stabilisation de la monnaie intérieure, au moyen d'une réforme monétaire, dont les données sont fournies par 1 expérience.

Si le Gouvernement persévère dans la bonne et prudente administration dont il n'a cessé de faire preuve sous la présidence du général Porlirio Diaz et sous le Ministère de M. José Yves Limantour, le Mexique paraît réservé ù de très brillantes destinées économiques.

M. GREARD

de l'Académie française.

C'est de la Constitution républicaine de 1857 et surtout de la Présidence du général Porfirio Diaz (1876) que date l'organisation de l'instruction nationale au Mexique. Mais telle a été la vigueur de l'impulsion donnée, telle la suite dans les mesures prises, telle l'intelligente application des ressources, qu'en moins de quarante ans le Mexique a pris rang parmi les Etats du Nouveau Monde, où les institutions d'enseignement public fonctionnent avec le plus de régularité et de succès.

En 1869, un des promoteurs du mouvement auquel est attaché le nom de Juarez, le 1)' Gabino Barreda(l), écrivait :

« La prospérité des nations, la fermeté de leurs principes, la rectitude de leurs mœurs, la pureté de leurs sentiments patriotiques, et, pour tout dire en un mot, le fondement de la morale chez les individus et chez les peuples dépend des idées que les générations se transmettent les unes aux autres pour assurer le développement progressif des intelligences et l'enchaînement ininterrompu des connaissances qui constituent la vie de toute société organisée. Il est donc indispensable de préserver ces idées du contact des préoccupations qui engendrent la paresse et l'ignorance, d'entretenir les principes de la saine morale et du progrès scientifique, de les répandre dans toutes les classes par les bonnes méthodes d'éducation.

(1) Le D"' Gabino Barreda fut, à Paris, l'élève d'Auguste Comte. En rentrant à Mexico, il devint professeur à l'École pféparatoire de Médecine. En 1867, il fut appelé •i la direction de l'établissement. Il le quitta pour aller, comme ministre plénipotentiaire, à Berlin.

158 LK MEXIQl'K AU DÉBUT DU XX" SIÈCI/I-

« L'ardeur des Gouvernements de tous les pays à propager l'instruction publique, disait à son tour, en 1896, le général Porfirio Diaz, est la caractéristique de notre siècle. Les innombrables conquêtes qu'a faites la science depuis cent ans, et particulièrement de nos jours, l'amélioration progressive de la condition humaine qu'a produite le travail, la transformation que l'agriculture, l'industrie, les mines et, en général, toutes les sources de subsistance et' de richesse ont subie, au fur à mesure que sont mieux scrutés les secrets de la nature, le développement parallèle de la vie politique, morale et sociale des peuples qui en a été la conséquence, ont conquis à renseignement public tous les suffrages et amené tous les bons esprits à déposer en lui toutes leurs espérances. »

A cette profession d'idées générales, on a reconnu le génie des races latines, et ce n'est pas nous qui pourrions nous en plaindre. On ne rencontrerait pas des déclarations de cette nature en tète d'un rapport américain. Le président Porfirio Diaz ne s'en tient pas, d'ailleurs, à ces réflexions philosophiques.

« Si la diffusion du savoir est un bien dans toute organisation sociale, ajoute-t-il, elle est une nécessité impérieuse, une question de vie et de mort chez les nations vouées aux institutions démocratiques ou qui y aspirent Un peuple ne vit pas des abstractions

de l'idéal Pour le préparer aux réalités de l'existence sociale,

il faut exalter chez l'homme le sentiment de sa dignité personnelle et collective, lui faire comprendre l'importance de ses droits et la gravité de ses devoirs, le munir d'un critérium qui lui permette de discerner ses intérêts, de choisir le parti auquel il s'affiliera, d'élire le mandataire à qui il remettra sa confiance Toutes ces conditions, en dehors desquelles il n'y a ni démocratie, ni liberté, exigent que le peuple s'instruise, que son intelligence s'aiguise au frottement de la science, qu'il apprenne par l'histoire et l'enseignement civique à connaître son milieu, par la morale à raisonner sa conduite ; elles veulent, en même temps, qu'un enseignement élémentaire, mais solide et approprié, le pourvoie d'instruments de travail, d'armes de bonne trempe, propres à le servir efficacement dans la lutte pour la vie »

« Il faut, d'autre part, lisons-nous ailleurs, qu'une éducation

INSTRIXTION PUBLIQUE 159

d'un ordre plus élevé prépare ceux que leur intelligence y appelle à toutes les diversités de la haute culture professionnelle auxquelles sont attachées la richesse et la puissance d'un peuple. »

C'est l'ensemble de son programme que le général Porfirio Diaz rassemblait sous ces traits. L'histoire de la rénovation de l'instruction publique au Mexique tient presque tout entière dans le tableau des actes de sa Présidence. Mais, pour en mesurer l'importance et apprécier le caractère de l'évolution accomplie par lui-même et par quelques-uns de ses prédécesseurs immédiats, il est nécessaire de jeter un rapide coup d'œil sur l'effort qui l'a précédée, et qui remonte à la Constitution fédérale de 1824.

La domination espagnole, — un écrivain libéral, le D' Erquezen, le reconnaît, — n'avait pas tout à fait manqué à sa tâche.

Avant la conquête, il existait des collèges et des écoles spéciales pour les enfants de la noblesse aztèque. Ils y apprenaient : « l'éloquence et les traditions nationales, l'astronomie, l'histoire des dieux, des rois et des héros qui se trouvait consignée dans des livres composés par les prêtres, n Ces livres étaient écrits, soit sur des peaux préparées, soit sur des papyrus fabriqués avec l'écorce de certains arbres et dont les feuilles étaient recouvertes d'un vernis glacé. Mais cet enseignement était réservé au petit nombre.

L'administration des conquérants élargit le cercle de l'éducation. Dès 1522, il existait, dans la capitale de la Nouvelle- Espagne, des écoles primaires qui pouvaient recevoir environ mille élèves. En 1537, les franciscains avaient fondé à Tlaltelolco le collège de Santa Cruz. En 1553, une Université, comprenant l'enseignement de la théologie, du droit et de la médecine, s'était ouverte à Mexico, et, peu après, Guadalajara avait suivi son exemple. Plus entreprenants que les franciscains, les jésuites s'étaient répandus dans tout le pays, au nord et à l'ouest. Les collèges de Morelia, Saint-Esprit, Saint-Grégoire, dont les bâtiments abritent aujourd'hui des institutions nationales, datent de cette époque. Les missionnaires ne s'adressaient pas seulement aux Européens d'origine. Leur action allait chercher les métis et les indigènes. Saint-Nicolas a eu pour fondateur l'évêque Vasco de Quiroga, organisateur de la province de Michoacan et bienfaiteur des Indiens Tarasques (1). Les jésuites se disputaient plus particulièrement les écoles secondaires de garçons. D'autres con-

(1) Délail intéressant : le curé Hidalgo, promoteur de l'Indépendance, a été recteur de Saint-Nicolas, de 1794 à 1797, et Morolos, qui dirigea le mouvement après Hidalgo, fat élève de l'établissement.

grégations s'occupaient des femmes. Ce n'était ni le nombre ni la variété des établissements qui faisaient défaut.

Mais pauvres étaient leurs ressources, pauvre leur enseignement. Au commencement du xvi° siècle, les fondateurs du collège de Santa Cruz en étaient réduits à implorer de la générosité royale le don annuel de quatre « pesos » et deux « toncins » (environ 15 francs) pour chacun de leurs maîtres, en échange de quatre messes. Ce qu'on apprenait dans les écoles, outre la religion chrétienne, portait sur la lecture, l'écriture, le chant et les éléments des travaux manuels. L'œuvre poursuivie était avant tout une œuvre d'évangélisation.

Les livres manquant, ce qui s'enseignait était presque aussitôt oublié qu'appris. On parlait beaucoup aux yeux. Il reste du matériel de l'éducation de ces premiers temps un témoignage unique au monde : je veux parler d'un Paler Noster en images hiéroglyphiques, qui est conservé au musée de Mexico.

Le programme des collèges n'était pas beaucoup plus riche que celui des écoles. Le latin seul et des exercices de discussion métaj)hysique étaient ajoutés aux connaissances primaires proprement dites. Les études ne duraient pas plus de quatre à cinq années; toutefois, pour les enfants qui montraient des dispositions, elles pouvaient se prolonger pendant dix ans.

De bonne heure, l'art, en prenant le mot dans un sens primitif, paraît avoir eu place dans cet enseignement rudimentaire : on exerçait les élèves à la construction, à la peinture, à la sculpture; les monuments qui datent de ce temps permettent de constater qu'à cet égard les connaissances techniques étaient assez avancées. Quant à l'instruction générale, elle languissait. En 1794, au témoignage d'Krquezen, on ne comptait pas, dans la Nouvelle- Espagne, plus de dix écoles primaires entretenues par les municipalités. Après l'expulsion des jésuites, nul ne s'était préoccupé de ranimer, dans les palais qu'ils laissaient derrière eux, la vie des études secondaires. Les Universités se traînaient dans les routines de la scolastique, de la casuistique et du savoir livresque, sans souci de l'observation scientifique ni de la vérité sociale.

Cependant, sous l'influence de l'école des Encyclopédistes et des idées de la Révolution française, l'éducation des esprits s'était faite dans les classes élevées. Au commencement du xix* siècle, en 1808, tandis que, sur le continent européen, l'Espagne était aux prises avec Napoléon, un mouvement séparatiste et démocratique éclata à Mexico. Comprimé après onze ans de résistance, il laissa les ferments d'un esprit libéral, qui ne devait plus dès lors désarmer que dans la victoire. La lutte même le servit. Les révolutions avortées, de 1810 à 1821, avaient excité les intelligences, trempé les caractères, formé des hommes, et la constitution qui, en 1824, plaça hors de cause l'indépendance du pays, le mit, du même coup, en demeure de travailler à son propre salut.

« Le premier souci du Gouvernement doit être l'organisation d'un système d'instruction publique». Telle avait été la déclaration solennelle faite par Iturbide, dès le mois de mars 1823. « Sans instruction, disait un peu plus tard le ministre des Affaires étrangères Lucas Alaman, point de liberté. » Pendant quarante ans, les mesures législatives et les tentatives d'organisation allaient s'accumuler, et c'est à l'initiative du parti libéral qu'on s'accorde à en faire honneur.

Les circonstances lui vinrent d'abord en aide. Lancaster, brouillé avec Bell et pressé par les dettes sous lesquelles il devait succomber, était venu chercher un refuge au Mexique. Aussitôt une campagne avait été organisée pour propager sa méthode d'enseignement mutuel, dont le principal avantage répondait précisément au besoin de multiplier à peu de frais et vite les moyens d'action. La première école avait été installée, dès 1822, dans l'ancien palais de l'Inquisition; et, presque en même temps, un établissement normal était créé, en vue de former 1600 jeunes maîtres, qui devaient être répartis sur tout le territoire de la République.

En 1833, la liberté d'enseigner était reconnue par une loi, et on décidait la création d'une Direction générale pour veiller à tous les intérêts de l'instruction publique dans le District fédéral. En 1834, un règlement, qui ne comprenait pas moins de 350 articles, déterminait les attributions du conseil attaché à cette Direction. En 1842, chaque district devait être pourvu d'une sous-direction spéciale. En 1843, la Compagnie Lancastrienne était chargée d'assurer le service de toutes les écoles primaires du District fédéral.

Cette activité législative s'étendait à l'enseignement secondaire et à l'enseignement supérieur, — dont les établissements portaient le nom d'écoles préparatoires et d'écoles professionnelles ; — une loi, datée de 1843, en réglementait l'exercice.

Enfin la loi organique du 19 décembre 1854 réunissait en 258 articles les prescriptions communes aux écoles primaires, aux écoles préparatoires et aux écoles professionnelles.

Le parti libéral, qui n'ignorait pas qu'il n'est point de texte de loi qui vaille sans l'action, avait organisé un grand Conseil de l'Industrie et un grand Conseil du Commerce. Sous leurs auspices, une École de Commerce avait été ouverte, et, grâce à ses recettes propres, la prospérité de l'établissement s'était rapidement développée. Les corporations se venaient en aide les unes aux autres. Des évéques prêtaient leur palais à des chaires de théologie. L'Ecole de Médecine subventionnait les cours de l'école préparatoire où se formaient ses élèves. On s'occupait des humbles, comme nous disons aujourd'hui. En 1846, Vidal Alcocer, ancien combattant de l'Indépendance, ému du sort des déshérités que la misère exposait au vagabondage et au vice, prolétaire lui-même, et qui se souvenait des souffrances de sa jeunesse, avait institué une Société de Bienfaisance pour l'éducation et le patronage de l'enfance délaissée.

Mais ces efforts n'étaient pas soutenus par le Gouvernement. Il s'associait par ses déclarations officielles aux manifestations généreuses, et s'en tenait là. Il n'avait pas fallu moins de dix ans pour faire aboutir la loi de 1833 sur les écoles primaires. Celle de 1843 sur l'enseignement préparatoire et sur l'enseignement professionnel en avait coûté vingt. Jalouse de multiplier les classes

gratuites, la Compagnie Lancastrienne avait cherché à faire établir une contribution à la charge des parents. Le mauvais vouloir des pères de famille, que le Gouvernement ne stimulait qu'avec mollesse, joint à la difficulté de la perception dans les régions montagneuses, avait bientôt tari la source, et la Compagnie, loin de pouvoir s'étendre, avait dû se réduire. Même à Mexico, le revenu mensuel de 300 piastres, que lui assurait la municipalité, la laissait dans la gêne. En 1846, la capitale de la République entretenait sept écoles péniblement : deux écoles enfantines, l'une de petits garçons (environ 500 enfants), l'autre de petites filles (environ 350); deux écoles primaires proprement dites, l'une de filles, l'autre de garçons, et une classe d'adultes.

Non seulement le Gouvernement se montrait presque indifférent, mais, pendant certaines crises, il avait été animé d'un esprit rétrograde. « La loi de 1854, dit M. Justino Fernandez, secrétaire d'État à l'Instruction publique et à la Justice, comprenait des prescriptions odieuses et antilibérales. » Il est vrai que les meilleurs projets étaient traversés par les embarras de la guerre étrangère et par les désordres des commotions intérieures. C'est ainsi qu'Alcocer avait dû abandonner la direction de sa société pour aller combattre l'invasion.

On ne fonde pas sur un sol qui tremble. Entre les dictatures qui, pendant vingt ans, avaient semé les divisions, irrité les haines, entretenu l'anarchie, et l'occupation française qui avait soulevé le patriotisme national, comment les lois auraient-elles pu porter leurs fruits et entrer dans les mœurs?

« Durant cette période, dit M. Erquezen, sans crainte d'être trop sévère, tous nos gouvernements, les uns après les autres, n'ont rien fait que d'éphémère et d'instable. C'est à l'initiative privée que nous devons ce que nous sommes ; c'est l'initiative privée qui nous a conservé la civilisation. Lorsque, comme pour les écoles de la Compagnie Lancastrienne, le Gouvernement est intervenu, c'a été pour les tuer en absorbant leurs fonds et en y substituant une subvention le plus souvent dérisoire. »

INSTRUCTION prBMQlE 165

A Jiiarez appartient Thonneur d'avoir renversé les rôles, fait de l'enseignement une charge d'Etat et, suivant l'expression moderne, nationalisé l'éducation.

Dès 1867, son attention s'était portée sur l'instruction publique. Aussitôt qu'il fut établi solidement au pouvoir, il forma une commission pour la réorganiser; composée des personnages les plus considérables, cette commission était présidée par le D' Gabino Baneda.

La loi du '2 décembre 1867 qui sortit de ses délibérations, mûrement ])rolongées, engageait les pouvoirs publics. Elle embrassait les trois ordres d'enseignement. Toute commune devait entretenir à ses frais une ou plusieurs écoles de garçons et de filles, le Gouvernement du district et, après lui, le Gouvernement fédéral assurant la dépense, à défaut des ressources municipales. Tout Etat devait entretenir à ses frais une école préparatoire (enseignement secondaire) établie sur le modèle de l'école préparatoire nationale de Mexico. Enfin les écoles professionnelles (enseignement supérieur) devaient, aux frais de la République, être développées et mises au niveau des besoins de la science, de l'industrie, de l'agriculture et des beaux-arts.

Venaient ensuite pour l'instruction primaire des dispositions spéciales, l/instruction primaire était déclarée obligatoire, gratuite et laïque, l^e peuple mexicain se flatte d'avoir, avant les peuples européens, adopté les principes qui président aujourd'hui à l'organisation et au développement de l'enseignement primaire dans les pays civilisés.

L'orientation était nette. Le nombre des améliorations ou des projets d'amélioration, qui, en quelques années, se produisirent, témoigne que le Gouvernement prit sa fonction au sérieux. L'enseignement professionnel recueillit les premiers bénéfices. 11 était

plus facile d'enrichir l'École d'Agriculture et celle des Arts et Métiers, de perfectionner l'Ecole des Ingénieurs et de patronner l'Ecole des Beaux-Arts que de créer de toute pièce le service de l'instruction primaire. L'enseignement secondaire participa aussi au mouvement général. En 1874, on comptait 54 collèges fréquentés par 9337 élèves, indépendamment des séminaires qui recevaient 3800 jeunes gens. Même dans l'instruction primaire, de 1870 à 1874, des résultats importants furent obtenus.

Un des principaux collaborateurs de Gabino Barreda, Diaz Covarrubias, constatait que le nombre des écoles qui de 1310, en 1843, s'était, malgré les circonstances défavorables, élevé en 1870 à 4500, avait presque doublé en 1874 et atteignait 8103. Il calculait que l'ensemble de ces établissements admettait environ 350000 enfants, garçons ou filles. Qu'était-ce, il est vrai, que cette population scolaire inscrite relativement à celle qui aurait dû l'être et qu'on évaluait à 1800000? Diaz Covarrubias se rendait compte que le budget, qui, en 1874, s'élevait à 1632 436 piastres, assurait, à peine, au plus grand nombre des maîtres un salaire par mois de 6 à 8 piastres (20 à 30 fr.). Il remarquait surtout que plus des deux tiers de ces maîtres n'offraient la garantie d'aucun grade. 11 aurait voulu que l'enseignement primaire fût tout entier confié à des femmes; c'était, à ses yeux, le seul moyen « qu'il ne dégénérât pas en torture : l'autorité douce n'est point l'apanage des hommes )>.

Mais, pour les maîtresses comme pour les maîtres, l'éducation normale faisait défaut. En 1875, le vœu fut exprimé d'assembler un Congrès qui étudierait la question. Les événements ne permirent pas de donner suite au projet. Le Mexique n'était pas encore affranchi des difficultés qui dévoraient son activité et ses ressources. Il fallait faire face aux dissensions intestines. « On ne peut pas, disait justement Barreda, faire en même temps la guerre et des écoles. »

En inaugurant le règne de la paix, assurée par ses talents militaires et par sa diplomatie, le président Porfirio Diaz ouvrit définitivement l'ère du progrès de l'éducation nationale.

Elevé au pouvoir en 1877, remplacé, après un premier consulat, en 1880, réélu en 1884 et maintenu depuis ce temps par renouvellements successifs, le président Porfirio Diaz a pu donner à son pays vingt ans d'un labeur dévoué; et, si toutes les parties de l'administration ont ressenti les puissants effets de sa politique, il n'en est point peut-être où son habileté, secondée par d'éminents collaborateurs (1), se soit déployée plus heureusement que dans l'instruction publique. Ce ne sont pas seulement les chiffres des statistiques, toujours un peu incomplètes ou flottantes, qui fournissent le témoignage de cette prospérité croissante. Les résultats ici, quelle qu'en soit la valeur, sont moins intéressants à signaler que la méthode d'action.

L'instruction primaire fut le premier objet des préoccupations du président. Il en considérait le développement, nous l'avons vu, comme le devoir le plus pressant d'une démocratie. Pas plus que ses prédécesseurs, il ne pouvait se permettre les grandes ambitions. L'année où, pour la première fois, il prenait en mains l'Exécutif, le déficit du budget national atteignait 15 millions de piastres. De 1867 à 1877, l'insuffisance des recettes avait été annuellement, en moyenne, d'environ 30 pour 100. Mais la réserve qu'imposait la sagesse financière n'était pas incompatible avec les intérêts d'une pédagogie bien entendue.

I' Le problème de l'enseignement public présentait une double difficulté, exigeait une double solution. D'une part, il y avait urgence à répandre l'instruction et à multiplier les écoles pour

(1) Ramirez, de Tagle, Baranda. Justino Fernandez, Justo Sierra.

168 m: MEXIQUE AU DÉBUT DU XX' SIECLE

y donner l'hospitalité aux innombrables déshérités du savoir; d'autre part, il était indispensable d'améliorer la qualité de l'enseignement, de bannir les procédés routiniers, de refaire les pro'>-rammes, de mettre fin à l'anarchie intellectuelle en unifiant à la fois la matière et la forme des études. Bien qu'il fût difficile de mener de front les deux opérations, en raison des frais énormes qu'elles représentaient, le Gouvernement organisa la double entreprise, mais en donnant, pour commencer, la préférence à celle qui devait coûter la moindre dépense : la réforme des méthodes et de l'enseignement. »

La Compagnie Lancastrienne avait fait son temps. Ses expédients étaient usés. Le monitorat des enfants, les moyens mnémotechniques, sur lesquels reposait l'enseignement mutuel, eussentils conservé leur efficacité pour les leçons de lecture, d'écriture et de calcul, son action laissait en dehors, dans le développement de l'élève, ce qu'il importait de fonder. Les programmes ne comprenaient « ni l'enseignement civique, instrument indispensable de l'éducation démocratique, ni l'histoire et la géographie de la patrie, ni les notions élémentaires des sciences, ni les travaux manuels, ni les exercices physiques, complément nécessaire de toute éducation ».

« Pendant ma première administration, de 1877 à 1880, ajoute le président Porfirio Diaz, n'ayant pas les ressources ])Our combler d'un seul coup les lacunes et corriger d'emblée les vices, je m'attachai à signaler le mal et ses remèdes. Cette période fut surtout une période de propagande. Professeurs, élèves et pères de famille, d'abord en défiance, ne tardèrent pas à reconnaître la supériorité des directions nouvelles et des prescriptions qui s'y rattachaient. Le progrès, qui a triomphé plus tard de tous les obstacles, date de ce moment. » Le but principal à atteindre était l'organisation d'une préparation normale propre à former des maîtres munis de bonnes méthodes et pénétrés du sentiment de leur devoir. « L'Exécutif consacra une étude approfondie et une méditation prolongée à la fondation de cette pépinière. » L'Ecole normale des Instituteurs fut ouverte le 24 février 1887, l'École normale des Institutrices,ne l^'' février 1890.

INSTRUCTION PlBLIQl'E 169

Cette lenteur réfléchie ])ermit, entre autres avantages, de provoquer les consultations du corps enseignant; et c'est le second trait de sagesse libérale qu'il convient de relever. Intéresser le personnel, par des discussions préalables, aux réformes qu'il doit appliquer est le moyen le plus sûr, presque le seul aujourd'hui, d'eu assurer le succès.

Deux grands Congrès furent convoques, où tous les Etats fédérés étaient représentés par leurs organes les plus autorisés. Ils tini-ent séance le premier, du 10 décembre 1889 au 31 mars 1890, le second, du 19 juin 1890, — avec une suspension de quelques mois, — au 28 février 1891. Cent vingt-quatre questions étaient proposées. Elles portaient sur tous les points concernant l'enseignement national, depuis l'école enfantine, l'école primaire proprement dite, l'école dite ambulante et l'école d'adultes jusqu'aux cours d'enseignement préparatoire et d'enseignement professionnel.

C'est dans le second Congrès seulement que furent abordés l'enseignement préparatoire et l'enseignement professionnel. Le premier avait été réservé à l'enseignement primaire, qui prit encore près de la moitié de l'autre. Programmes généraux d'études, répartition des programmes en cours annuels, méthodes et procédés à suivre pour chaque matière dans chaque cours, furent soumis à une controverse publique.

Les principes de l'obligation, de la gratuité et de la laïcité avaient été aussi mis à l'ordre du jour, mais moins pour être discutés à nouveau que pour être solennellement affirmés une fois de plus. Trois déclarations essentielles ressortirent des délibérations. La gratuité s'imposait comme une nécessité démocratique, et elle présentait l'avantage d'enlever tout prétexte à la négligence de la famille. La laïcité était le régime logique d'un peuple qui avait proclamé la séparation de l'Eglise et de l'État: la science à l'école, la religion à l'église, n'était-ce [)as le seul moyen d'assurer pour tous la liberté de conscience? L'obligation répondait au double intérêt de l'individu et de la société, l'instruction permettant à l'individu de subvenir à ses besoins et de rendre ultérieurement à la société, par son activité intelligente, le prix du secours qu'elle lui avait prêté.

En clôturant les séances, l'Exécutif put dire que, « pour la pre-

170 LE MEXIQUE AU DÉBUT DU XXe SIÈCLE

mière fois, depuis l'Indépendance, le pays possédait un corps de doctrines d'éducation, bien méditées et solides, auxquelles il n'y avait plus qu'à conformer, sur toute l'étendue du territoire de la République, la marche de l'enseignement national. »

Un certain nombre de résolutions, conformes à l'esprit de ces conclusions, avaient été prises. La première portait :

« Il est possible, il est opportun de créer un système national d'éducation populaire, ayant pour base l'uniformité de l'instruction primaire, obligatoire, gratuite et laïque. »

Mais tout le pays était-il en mesure de recevoir l'application de cette décision? Si les districts les plus éloignés de la capitale, les plus pauvres et les moins ouverts à la pénétration en raison de leur configuration physique étaient ceux qui appelaient d'abord l'intervention de la loi, comment y introduire tout d'un coup les prescriptions multiples et délicates qu'elle comportait? Ici encore il faut noter l'esprit politique de l'Exécutif.

L'essentiel était de commencer. Ce devait être naturellement le rôle du District fédéral. Les locaux, occupés par la Compagnie Lancastrienne, lui avaient été repris le 29 mars 1890 : le matériel n'avait besoin que d'être complété et perfectionné. Le personnel se trouvait à peu près en nombre. Les municipalités se montraient disposées aux sacrifices. On organisa le District fédéral et les Territoires, et pour mieux assurer le succès de cette première expérience, pour en préparer l'extension progressive, — reprenant une institution qui n'avait existé jusque-là que sur le papier, — on résolut de confier le gouvernement des écoles du District à une Direction générale relevant de l'Exécutif. L'autorité de cette direction devait plus tard, dans la pensée des organisateurs, s'étendre sur tous les établissements d'enseignement primaire de la République.

Chose remarquable, — et c'est la dernière considération que nous voulons mettre en lumière — même dans cette application restreinte, l'Exécutif prit son temps et ne précipita rien. L'obligation pouvait être la pierre d'achoppement. C'est en 1867, on se le rappelle, que le principe avait été posé. La loi d'exécution, nous venons de le voir, ne fut votée que plus de vingt ans après.

23 mai 1888. La loi votée, l'application en fut ajournée. Vint la loi du 21 mars 1891 qui prescrivait les mesures exécutoires à partir du I" janvier 1892. « Promulguée seulement en 1896, partiellement entrée en vigueur en 1897, ce n'est qu'en 1900 qu'elle a reçu une application réelle et positive. » Tels sont les termes du dernier rapport du président. Je ne sais rien de plus intéressant dans l'histoire du développement des institutions d'enseignement primaire contemporaines que cette succession d'étapes sciemment calculées et que la déclaration sans forfanterie qui en marque la fin.

Dans l'intervalle, la législation générale de l'enseignement primaire s'était affermie et complétée. Deux actes organiques en constituent le fond : l'acte général du 21 mars 1891 et l'acte spécial du .'} juin 1896. Voici leurs dispositions essentielles.

Aux termes de l'acte du 21 mars 1891 :

L'enseignement primaire, gratuit, laïque, obligatoire, est donné aux enfants de six à douze ans.

Le programme comprend la morale pratique et l'instruction civique, la langue nationale, l'arithmétique, les notions élémentaires des sciences physiques et naturelles, des notions pratiques de géométrie, les leçons de choses, la géographie et l'histoire nationales, le dessin, le chant, la gymnastique et les exercices militaires, les travaux manuels pour les filles.

Le stage scolaire est divisé en quatre cours superposés l'un à l'autre.

Toute commune est tenue de pourvoir à l'instruction primaire des enfants à raison d'une école de garçons et d'une école de filles par quatre mille habitants. Chaque Etat assure les frais de ses écoles avec le concours des municipalités.

L'acte du 3 juin 1896, qui a créé la Direction générale de l'enseignement primaire, porte en outre :

L'instruction primaire supérieure sera organisée comme enseignement intermédiaire entre l'enseignement primaire élémentaire et l'enseignement préparatoire ou secondaire.

A ces deux actes organiques, il faut ajouter le règlement pour l'École normale des Instituteurs, en date du 25 mai 1890, les règlements pour l'instruction obligatoire dans le District fédéral et dans

les Territoires du 3 février 1896, et ceux pour l'instruction primaire supérieure dans les mêmes Territoires, du 8 novembre 1896, le rèo-lement pour les cours d'adultes, du 16 novembre 1896, etc.

L'ensemble de ces mesures législatives ou réglementaires témoigne d'une activité persévérante, et l'étude des faits qui s'y rattachent confirme ce jugement.

« De 1884 à 1896, lisons-nous dans le rapport du président Porfirio Diaz, tous les États secondèrent les plans de l'Exécutif, avec un véritable enthousiasme, multipliant leurs écoles, adoptant presque intégralement les programmes et les méthodes des écoles du District fédéral, établissant des impôts spéciaux et créant des ressources »

« Le flot vivifiant de l'instruction primaire monte dans les hautes régions, écrit-il dans le rapport de 1900. Le progrès a pénétré les villages. »

A Xochimilco, — je l'ésume ici les faits essentiels, — à Xocliimilco, dans la montagne, on est parvenu à enseigner l'espagnol, expurgé des difficultés de la langue savante et rapproché des formes de la langue usuelle : trois cent soixante-quatre enfants se sont ainsi trouvés en mesure de poursuivre d'autres études. Dans les grands centres, les classes ont été restaurées et pourvues d'un matériel moderne. A Mexico, les octrois ayant été abolis, les onze édifices qu'ils occupaient furent transformés en écoles. Les deux Écoles normales nationales, destinées à fournir le personnel de la capitale et des Etats qui n'ont pas d'Ecoles normales propres, ont été agrandies, et rien n'a été épargné pour leur donner l'espace et la lumière; si bien que l'Ecole normale des Instituteurs a pu voir passer, dans l'année 1900, plus de 1600 élèves, tandis qu'à l'Ecole normale des Institutrices, on comptait près de 600 stagiaires au professorat. Le développement des études a justifié la création d'un corps d'inspection dont le contrôle porte sur tous les enseignements et d'une inspection spéciale aux travaux de couture. Les cours du soir sont l'objet d'une sollicitude particulière, « et c'est la volonté de l'Exécutif que les connaissances qui sont enseignées aux ouvriers les éclairent pratiquement et les soutiennent moralement dans la lutte pour la vie. »

Enfin le personnel qui donne le mouvement à toute cette économie, est sérieusement encouragé. On voudrait assurer à chaque instituteur titulaire un suppléant ou adjoint, à partir de cinquante élèves, — augmenter les traitements de façon qu'un suppléant touche au moins 15 piastres, un instituteur au moins 30 piastres, — établir dans les cadres une hiérarchie qui ouvre à tous un espoir d'avancement. Les sacrifices ont, d'ailleurs, suivi les promesses. Si, dans la crise financière de i892, l'élan a été un moment arrêté, aujourd'hui le mouvement ascensionnel a repris. En 1897, le crédit alloué au District fédéral par la Commission parlementaire chargée de statuer sur les impôts, a été augmenté d'une somme de 137135 piastres; et, depuis 1897, chaque année, l'augmentation s'est accrue, dans des proportions moindres, mais régulièrement.

A l'appui de ces déclarations nous voudrions apporter des statistiques complètes et fermes. Les documents partiels, les seuls, intéressant la période antérieure à 1898, dont nous disposions, permettent au moins de concevoir une idée de la progression réalisée dans le nombre, tant des écoles que des élèves.

En 1876, les rapports accusaient un chiffre de 8165 écoles publiques, recevant 368754 élèves des deux sexes. En 1895, le nombre des écoles était de 8915 avec une population scolaire de 722435 enfants; à quoi il faut ajouter 2585 écoles particulières, comportant 81 221 inscriptions : ce qui donne un total de 11500 écoles, instruisant 803686 élèves. Si V Annuaire officiel de 1893 ne porte que 7833 écoles de toute espèce et 483337 élèves, c'est que cinq Etats sur trente n'avaient fourni en temps utile aucune espèce de renseignements, et que les renseignements relevés dans plusieurs autres étaient incomplets.

On trouvera plus loin (1) les résultats de la statistique générale de 1901.

(I) l'iige r.i:i.

Si l'Exécutif a tout d'abord placé l'instruction primaire au premier rang de ses préoccupations politiques, ce n'est pas seulement parce que la raison d'État et l'intérêt social lui en faisaient une obligation urgente, c'est que presque tout y était à faire. 11 n'en était pas de même de l'enseignement préparatoire et de l'enseignement professionnel. Outre qu'ils avaient plus ou moins leurs racines l'un et l'autre dans le passé, la loi du 2 décembre 1867 leur avait donné une constitution régulière. Des améliorations pouvaient y être introduites par l'expérience : les cadres existaient.

Les écoles préparatoires sont actuellement (année 1902) au nombre de quarante-six, réparties entre les divers Etats :

Aguascalientes

Campêche

Coahuila

Chiapas .

Chihuahua

Durango

Guanajualo

Guerrero.

Hidalgo.

Jalisco .

Michoacan

Mexico .

Nuevo Léon

Total

1 Report.

2 Oaxaca

1 Puebla

2 Queretaro ....

1 San Luis Potosi .

2 Sinaloa

2 Tabasco

1 Tainaulipas.

1 Tlaxcala ....

2 Veracruz ....

3 Yucatan

2 (1) Zacatecas ....

2 District fédéral . .

22 Total.

L'organisation de ces établissements passe pour le chefd'œuvre du ministre J. Baranda.

L'appellation qui distingue les écoles préparatoires n'est point banale. Nous disons dans le même sens que notre enseignement

(1) L'4nuario estadistico de 1902 en donne 4i, parce que les deux écoles de l'Etat de Mexico n'avaient pas envoyé de renseignemeuls.

secondaire est un enseignement général qui a pour objet la formation de l'esprit. Préparatoire est plus expressif encore et caractérise mieux, avec plus de simplicité à la fois et de précision, un enseignement qui ne trouve son achèvement que dans les enseignements ultérieurs, destinés à faire les avocats, les médecins, les ingénieurs, les industriels, les agriculteurs, etc.

L'enseignement préparatoire ne se définit pas moins clairement par ses programmes. Ils embrassent les connaissances qui sont le fondement commun de l'éducation professionnelle. Sans doute, suivant la destination des élèves, ils admettent quelques différences, pour l'étude des langues par exemple : en imposant à tous l'étude du français et de l'anglais, celle de la grammaire et de la littérature espagnole, ils réservent aux avocats le latin, l'allemand aux ingénieurs, aux médecins et aux agriculteurs. Mais les matièix's considérées comme matières essentielles, l'histoire, la géographie, les sciences mathématiques, les sciences physiques et naturelles, le dessin, font partie de tous les programmes, et, en toute matière, la méthode est scientifique, c'est-à-dire qu'elle procède de l'observation et du raisonnement. Comme le dit expressément la loi du 3 juin 1896, « l'instruction préparatoire est uniforme, et elle repose sur les études nécessaires pour le développement harmonique des facultés ».

L'enseignement préparatoire se définit enfin par le principe de la sélection appliqué à ceux qui sont appelés à en recueillir le bénéfice. On s'y achemine de l'école primaire élémentaire, — l'école primaire élémentaire étant, pour tous les enfants, sans distinction de classe ni de situation sociale, le premier foyer de l'éducation, — soit à travers l'école primaire supérieure qui, depuis 1896, a été superposée dans un certain nombre d'établissements à l'école primaire, soit par une sorte d'école préparatoire de premier degré, organisée à côté des écoles primaires supérieures, que représentent en partie les établissements dont nous venons de donner le dénombrement.

En réalité, il n'y a qu'une école préparatoire proprement dite : c'est l'Ecole préparatoire nationale de Mexico.

Avant d'en indiquer l'organisation et pour la mieux faire com-

prendre, il convient de donner une idée des collèges ou lycées qui y conduisent aussi, et c'est le lieu, semble-t-il, de dire un mot du Lycée français, fondé à Mexico en 1896 sous le patronage du ministre de France, avec l'appui du Gouvernement mexicain, et des établissements similaires créés par les autres nationalités

étrangères.

Dans son cadre primitif, le Lycée français comprenait une école maternelle et des cours d'enseignement secondaire proprement dit. Ces cours étaient divisés en cours généraux d'enseignement moderne et cours spéciaux de commerce. Les sciences appliquées et les langues vivantes formaient le fond des cours d'enseignement secondaire répartis en six années; dans les cours de commerce; une place importante était faite aux exercices pratiques, tenue des livres et correspondance commerciale.

En 1902, — dans une solennité qui était présidée par le ministre de l'Instruction publique et de la .Justice, M. Justino Fernandez, accompagné du sous-secrétaire d'Etat au ministère de l'Instruction publique, M. Justo Sierra, et à laquelle assistait le ministre de France, — le directeur annonçait aux familles qu'une division nouvelle allait être créée en faveur des élèves qui voudraient suivre l'École préparatoire nationale. Formant un groupe à part, ces jeunes gens, conduits à l'école chaque jour, reviendraient, après les cours, au Lycée où des répétiteurs reprendraient avec eux la leçon. En même temps, pour affermir la direction générale des études et fournir à l'Ecole préparatoire de meilleures recrues, l'organisation pédagogique du Lycée était changée de fond en comble : au système du maître unique donnant dans chaque division l'enseignement complet (lettres et sciences), était substitué un système de maîtres spécialisés suivant leurs aptitudes, et allant de division en division porter l'enseignement pour lequel ils étaient qualifiés.

Aujourd'hui, le Lycée, qui suit intelligemment les besoins de sa clientèle, tend à devenir une grande école commerciale. C'est sur cette base qu'il a été réorganisé en 1903. Les familles françaises se sont imposé des sacrifices pour aider à cette réorganisation. Le Gouvernement français y a concouru par une subvention de 4000 francs, — 3000 francs du Ministère des Affaires étrangères,

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1 000 francs du Ministère du Commerce, — et ])ar un important envoi de livres (Ministère de l'Instruction publique). Il a, en outre, promis son appui pour l'avenir.

« Trop de liens d'afFection nous attachent au Mexique, disait le ministre de France, ouvrant l'École commerciale, pour que nous ne mettions pas en œuvre tous les moyens de les fortifier. C'est par l'instruction et ses applications que les enfants apprennent le mieux à se connaître. Aussi, ne pouvons-nous former de vœu plus cher que celui de la réussite de l'école nouvelle, où Mexicains et Français, élevés sous une même direction, développeront entre eux les habitudes d'amitié qui unissent si heureusement le Mexique et la France. »

Le représentant du Gouvernement mexicain répondit par l'expression émue de la haute estime que son pays professait pour la France. Et le sous-secrétaire d'Etat, reprenant le sentiment en son nom personnel, ajouta :

« Bien (piil me soit iuqwssible d'aimer la France plus que je I ai jamais aimée, je me sens en ce jour plus intimement encore rapproché d'elle. Renan a parlé quelque part des deux patries qu'a tout homme qui pense : le pays où il est né et la France. Pour moi, dans une assemblée* de Français, je suis comme chez des compatriotes, et j'aime à m'entretenir avec eux de leurs intérêts, comme des intérêts de ma proj)re patrie. Vivant dans le monde des affaires, dans un monde pratique, les Français de Mexico font sagement de donner à leurs enfants l'éducation des affaires, une éducation pratique. Les écoles commerciales sont le fondement de la prospérité des grands peuples, de l'Ancien comme du Nouveau Monde, qui se disputent [hégémonie de la richesse et de la force. »

Tel a été le succès de la fondation de l'Ecole commerciale française, (|ue la colonie allemande de Mexico s'est à son tour résolue à créer un Lycée allemand. Une souscription a été ouverte;, pour hKjuclle les maisons de commerce allemandes ont aussitôt consenti de sérieux sacrifices. Il s'agissait pour elles, non de louer à titre plus ou moins précaire, mais de construire. L'inauguration a eu lieu au commencement de 1904.

L'organisation des études n'est pas, d'ailleurs, tout à fait la

même que celle du Lycée français, en ce sens qu'après avoir suivi le cours d'études, un jeune Allemand peut d'emblée être admis dans n'importe quelle Université de l'Empire allemand.

Il existe, établi sur le même principe, un Collège anglais, où les jeunes gens des colonies anglaises et nord-américaines trouvent, en partie, l'instruction qu'ils recevraient dans leur patrie respective; et, — détail intéressant qui prouve avec quelle aisance les races, une fois rapprochées, se pénètrent, — des Mexicains fréquentent ce collège comme une préparation aux études qu'ils doivent poursuivre aux Etats-Unis.

Seule, la colonie italienne n'a encore créé aucun établissement qui lui soit propre.

Nul doute d'ailleurs ([ue, par la force des choses, bon nombre des étrangers d'origine, établis au Mexique, ayant intérêt à rester dans le pays, n'apportent, un jour ou l'autre, leur contingent à l'Ecole préparatoire de Mexico.

Quoi qu'il en soit de cette émulation des divers pays, l'Ecole préparatoire de Mexico, installée dans les bâtiments du Collège de Saint-lldefonse, reçoit aujourd'hui l'élite de la jeunesse mexicaine, et elle la maintient réunie sous la même direction, dans le même milieu, fondue, en quelque sorte, intellectuellement et moralement, pour le plus grand profit de l'unité politique et de l'harmonie sociale. Un local contigu à l'Ecole vient d'être acquis en vue d'organiser un grand centre pour les conférences publiques.

Toutes les modifications intérieures, apportées par l'expérience à la conception primitive du docteur Gabino Barreda, tendent à développer l'âme de l'institution. C'est dans cette pensée qu'ont été ajoutés aux programmes des cours élémentaires de psychologie et de sociologie; ainsi encore que certains enseignements ont été rapprochés, mieux gradués, ou intervertis d'une année à l'autre afin de mieux assurer leur ordre de génération. L'idée de la sélection a été fortifiée dans le même esprit. Le stage normal des études est resté fixé â cinq ans; mais, en le combinant avec le cycle des études primaires, on a pu porter de neuf à dix ans la durée de l'éducation. On n'entre à l'École préparatoire que sur la production de certificats ou à la suite d'exa-

mens qui constatent l'aptitude à suivre les programmes. On n'en sort, pour passer dans les écoles professionnelles, qu'après avoir subi des épreuves sérieuses; tout récemment, on vient d'introduire au nombre de ces épreuves des compositions écrites, pour fournir aux jurys des gages plus solides ou tout au moins de plus complets moyens d'appréciation.

Voici, au surplus, le cadre du plan d'études actuellement en cours d'application :

/" Année : Premier cours de mathématiques. Premier cours de dessin à main levée. Kxercices de physique. Première année de langue française. Première année de langue nationale. Chant.

2° Année : Deuxième cours de mathématiques. Deuxième cours de dessin à main levée. Exercices de physique. Interrogations de mathématiques. Deuxième cours de langue française. Deuxième cours de langue nationale. Chant.

3" Année : Physique. Troisième cours de dessin à main levée. Exercices de physique. Troisième cours de langue nationale. Premier cours de langue anglaise. Racines grecques. Mécanique. Cosmographie et interrogations de cosmographie.

4' Année : Chimie. Quatrième cours de tiessin. Exercices de physique. Eléments de minéralogie et de géologie. Eléments de météorologie. Géographie générale. Climatologie. Interrogations de chimie. Quatrième cours de langue nationale. Second cours de langue anglaise.

-5° Année : Botanique. Eléments d'anatomie et de physiologie. Premier cours de dessin linéaire. Exercices de physique. Géographie de l'Amérique et de la Patrie. Littérature générale. Manipulations de physique et de chimie. Premier cours d'allemand. Interrogations de botanique et de géologie. Histoire générale. Troisième cours de langue anglaise.

6' Année : Psychologie. Sociologie et morale. Exercices de physique. Deuxième cours de dessin linéaire et topographique. Logique. Deuxième cours de langue allemande. Littérature espagnole et nationale. Histoire nationale. Quatrième cours de langue anglaise. Interrogations de biologie.

Au point de vue des méthodes, il n'est pas sans intérêt de

signaler celle qui est recommandée pour l'étude des langues vivantes et qui a plus d'un rapport avec celle que préconise aujourd'hui la pédagogie française, sous le nom de méthode directe. Nous extrayons des instructions générales, en les traduisant aussi exactement que possible, la partie relative à la langue française :

1" Les professeurs de langue française devront s'attacher, avant tout, à exercer leurs élèves à parler au moyen du vocabulaire en usage dans la vie ordinaire.

2" La méthode qui répond à cet objet est la méthode directe ou méthode orale. Pendant la classe, le professeur ne parlera qu'en français et les élèves répondront en français.

3" Le professeur engagera avec eux des entretiens suivis. Simples au début, ces dialogues seront graduellement plus compliqués. Les élèves seront amenés à converser entre eux.

4" Le professeur évitera tout enseignement grammatical abstrait; il fera connaître les règles indispensables par des exemphïs bien choisis et dont les élèves pourront facilement déduire les règles.

5° Il est interdit de faire étudier la conjugaison des verbes par la répétition mnémonique des modes, temps, nombres et personnes. Le professeur fera connaître ces variations au moyen d'exemples qui indiqueront à l'élève avec précision toutes les nuances de l'action exprimée par le verbe, de façon qu'il puisse les employer. En un mot, on apprendra, non plus à conjuguer les verbes, mais à les appliquer dans leurs modifications. L'enseignement devra être progressif, c'est-à-dire qu'il commencera par les temps les plus simples des verbes réguliers les plus usuels, pour arriver peu à peu aux formes irrégulières des verbes les moins usités.

6* L'enseignement comprendra des exercices de traduction du français en espagnol. Il débutera par des exercices de lecture en français : les exercices de traduction ne commenceront qu'au milieu de la première année.

7° La traduction ne devra pas être systématiquement littérale; elle sera, tout en restant exacte, libre et aisée.

8" Le premier cours comprendra le vocabulaire et la syntaxe usuels : aliments, boissons, vêtements, etc. Les exemples de syntaxe se feront au moyen des verbes les plus employés et des parties du discours indispensables.

9" Le cours de la deuxième année comprendra la terminologie et la syntaxe appliquées aux opérations mentales, aux états moraux, aux faits sociaux, enfin à tout ce qui se rapporte aux facultés et aux besoins supérieurs de l'homme. On y fera figurer les verbes irréguliers et toutes les parties du discours.

L'enseignement préparatoire n'est pas le privilège des jeunes gens. La loi de 1867 prévoyait un enseignement du même ordre pour les jeunes filles. C'est un hommage à rendre à la législation mexicaine, qu'elle s'est toujours montrée soucieuse de l'éducation des femmes.

En 1874, entre le nombre des écoles de filles et celui des écoles de garçons, le rapport était de 1 à 4; en 1900, il n'était plus que d'un peu moins de 1 à 2; et, sur le total des 12800 maîtres et maîtresses consacrés à l'enseignement primaire, on comptait 6200 femmes. Le 3 janvier 1900, le Collège de la Paix a été réorganisé au profit des jeunes filles, comme établissement mixte d'enseignement primaire élémentaire et d'enseignement jirimaire supérieur. D'autre part, une école commerciale pour les filles vient d'être ouverte à Mexico; elle jjorte le nom d'un homme d'Etat, Miguel Lerdo da Tejada. En même temps, des sections d'enseignement spécial, répondant aux intérêts divers de l'éducation des femmes, ont été instituées dans les écoles primaires supérieures des centres les plus importants.

Pourquoi ne rappellerions-nous pas (jue la France n'a pas été étrangère aux premiers développements de l'éducation féminine au Mexique? Le fait est bon à mentionner, non seulement parce qu'il montre quelles traditions unissent de longue date le Mexique à la France, mais aussi et surtout parce qu'il témoigne, comme on le verra, de la largeur de vues que le Gouvernement mexicain porte dans les questions de cet ordre.

Dès le xvi' siècle, à la suite de la conquête, un courant d'émigration s'était formé entre la Nouvelle-Espagne et les pays basques, — espagnols et français, — dont la ])opulation a été de tout temps attirée vers le Nouveau Monde. Une confrérie s'était formée à Mexico, sous le nom de Confrérie de Notre-Dame de Aranzazu; c'est le nom

d'un célèbre monastère, fondé au Moyen Age dans le contrefort des Pyrénées qui sépare le Guipuzcoa de l'AIava. Au cours des premières années du xvni" siècle, trois membres de cette confrérie conçurent l'idée de créer un établissement destiné à servir d'asile aux veuves et aux filles d'Espagnols pauvres, particulièrement de race basque, venues des deux versants des Pyrénées. Approuvé par la confrérie, le projet fut adopté par la municipalité de Mexico, qui consentit avec empressement des concessions de terrains et d'eau. Le 4 mai 1734, la première pierre du collège, appelé las Vizcainas {les Basquaises), était posée, et grâce au produit d'une souscription recueillie parmi les familles basques résidant à Mexico, l'édifice s'éleva rapidement.

Les fondateurs avaient, dès l'origine, marqué le caractère qu'ils entendaient donner <i leur création (1). Il s'agissait d'un établissement qui ne devait jamais admettre ni l'action du Gouvernement, ni, sous aucune forme, l'ingérence de l'Eglise. On reconnaissait volontiers que « l'état religieux est le plus parfait qui existe, mais on ne voulait pas que le collège fût converti en monastère ou institut de personnes formant des vœux » (2). Naturellement, l'autorité ecclésiastique avait refusé son acquiescement à ces principes. Le roi, à qui la question fut déférée, n'avait pas cru pouvoir la résoudre. Elle fut portée devant le pape, et ce n'est qu'après seize ans de débats qu'intervint (3 février 1766) la bulle qui donnait droit aux fondateurs. Les fondateurs étaient d'ailleurs décidés à tout : plutôt que de céder, s'il faut en croire un de leurs défenseurs, ils auraient mis le feu au bâtiment. Or le bâtiment n'avait pas coûté moins de 1 million de piastres, — soit 5 millions de francs, — fournis par la confrérie; les trois membres à qui était due l'initiative de la fondation avaient à eux seuls contribué pour 182000 piastres.

Le roi, aussitôt après la sentence pontificale, prit le patronage de l'établissement. Soumis, au commencement du xix' siècle,

(1) Nous empruntons ces détails à une étude que l'administrateur actuel du collège, M. Enrique de Olavarria y Ferrari, a consacrée à son histoire.

(2) Le collège des Vizcainas compta parmi ses élèves dona Josefa Ortiz de Dominguez, qui. en 1810. conspira à Querctaro pour l'Indépendance, et, par un avis opportun, permit aux premiers chefs de commencer la guerre. Dona Josefa Ortiz de Dominguez fut enfermée dans un couvent, pendant dix ans, par ordre du GouvernenienI colonial.

à toutes les péripéties de l'histoire du pays, ruiné par la guerre civile et vivant péniblement du produit des travaux à l'aiguille de ses pensionnaires, occupé par les troupes américaines en 1847, le collège faillit disparaître sous le coup du décret du 28 décembre 1860 : on sait que ce décret supprimait toutes les confréries et faisait rentrer les biens qu'elles possédaient dans le domaine public. Juarez sauva l'établissement en s'en déclarant le protecteur; et, pour assurer l'effet de son patronage, il nomma un Conseil de direction où siégeaient des membres du Comité de l'ancienne confrérie. En 1884, nouvel assaut. Révoquant les mesures libérales de Juarez, le président Manuel Gonzalez avait décidé le retour à l'État de tout ce qui appartenait au collège. Heureusement, des protestations très vives retardèrent l'exécution de la décision. Six mois après, le président Porfirio Diaz prescrivait une enquête sur l'histoire et l'esprit de l'établissement. L'enquête ayant constaté que le collège avait toujours eu « un caractère laïque », la Chambre, sur la proposition du président, vota qu'il y avait lieu « de le rétablir en ses droits et de stimuler ainsi la bienfaisance privée ». Depuis 1860, il porte le nom de Collège de la Paix {Colegio de la Paz). Les jeunes filles y sont particulièrement exercées aux travaux de couture; mais elles reçoivent un enseignement général régulier et divisé par classes.

L'Ecole préparatoire des Filles, projetée en 1867 et ouverte en 1869, se proposait l'éducation complète de la femme, — éducation physique et éducation intellectuelle. Elle était pénétrée du même esprit scientifique et pratique que celle des jeunes gens. Elle comprenait dans son programme d'études, — outre les langues. — l'histoire et la géographie, l'arithmétique et les éléments de l'algèbre, des notions de physique et d'histoire naturelle, l'économie et la médecine domestiques, la musique, le dessin. Dès les premières années, l'Ecole avait formé des maîtresses « dont l'enseignement contribua à élever sensiblement le niveau intellectuel des femmes )•. Quand, pour répondre à une nécessité d'intérêt général, elle dut changer son objet et devenir l'École normale des Institutrices, elle était prête à rendre tous les services qu'on lui demandait. En 1900, l'Ecole normale des Institutrices comptait 599 inscrip-

INSTRUCTIOX PllSLIQUI- 185

lions, et les deux établissements d'éducation pratique qui y sont annexés, l'Ecole enfantine et l'Ecole primaire, recevaient, l'une 797 élèves, l'autre 363, au total 1 160 enfants.

Plus modestement, mais non moins sûrement, les femmes trouvent aujourd'hui l'enseignement préparatoire dans les écoles primaires supérieures organisées à cet effet, — celles auxquelles nous faisions tout à l'heure allusion, — et il n'est pas rare que, par cette voie, elles arrivent aux études de médecine et de droit. Comme les jeunes gens, d'ailleurs, elles ont leurs écoles professionnelles.

Un mot sur les séminaires avant de quitter l'enseignement préparatoire. Sans appartenir aux cadres de cet enseignement, les séminaires en font moralement partie, pour ainsi dire, et ils tiennent dans le développement de l'instruction publique une place intéressante à signaler.

La séparation de l'Eglise et de l'État est une des bases de l'organisation nationale. La loi maintient le clergé dans son rôle propre ; il s'y renferme. Et bien loin d'en être affaiblie, son influence en a été plutôt fortifiée. Les prêtres sont, particulièrement parmi les populations rurales et d'origine indienne, des conseillers recherchés, des intermédiaires respectés. Partout leur autorité est obéie. Ils ont, par là même, intérêt à s'associer à tous les sages progrès. C'est ce qu'ont compris les évêques, avec un tact politique très sur.

Au commencement du xix* siècle, on ne comptait que quatre séminaires dans toute l'étendue du territoire. Nous avons vu qu'une statistique de 1874, sans indiquer le nombre des établissements, n'y relevait pas moins de 3800 élèves. Aujourd'hui, il existe 27 séminaires, presque autant que de diocèses; et l'on sait que, si les circonscriptions des diocèses ne répondent pas exactement aux circonscriptions politiques des Etats et territoires, le nombre en est presque égal.

Ces 27 séminaires sont ceux de :

Mexico.

Zamora.

Tabasco.

Puebla.

Guadalajara.

Durango.

Jalapa.

Zacatecas.

Chihuahua.

Tulancingo.

Tepic.

Herraosillo.

Chilapa.

Colima.

Linares.

Cuernavaca.

Aguascalientes.

San Luis Potosi

Morelia.

Oaxaca.

Saltillo.

Queretaro.

Merida.

Cuidad Victoria.

Léon.

Chiapas.

Zapotlan.

Les diocèses de Tehuantepec, Culiacan, Gampêche et le vicariat apostolique de la Basse-Californie n'ont pas encore de séminaires propres. L'évêché de Campêche recrute ses sujets dans le séminaire de Merida; celui de Tehuantepec dans le séminaire de Oaxaca; celui de Culiacan dans le séminaire de Guadalajara.

Nous n'avons pas de renseignements sur le nombre des élèves, sauf en ce qui concerne Guadalajara, qui reçoit de 600 à 700 novices.

Après l'Indépendance, certains progrès avaient été réalisés dans l'enseignement des séminaires. Malgré les subtilités puériles, les ignorances grossières, les lacunes qui y subsistaient, ils ont fourni des hommes distingués, parmi lesquels on cite Augustin Iturbide, Andrés Quintana Roo, Lorenzo de Zavala, Melchor Ocampo, Benito Juarez, Juan José Baz, Antonio de Mier y Celis, Ignacio Zaragoza, Lazaro de la Garza y Ballesteros, etc., (jui, grâce à leurs efforts, personnels surtout il est vrai, ont marqué leur place dans la cairière qu'ils ont courue.

Aujourd'hui, les séminaires sont devenus des foyers d'éducation. C'est par la connaissance du droit, nécessaire à la défense de leurs intérêts, qu'ils ont été initiés à la vie moderne. On remarque les établissements qui ne participent pas à l'impulsion générale.

Un séminaire, lisons-nous dans une récente étude d'un publiciste mexicain, est d'ordinaire considéré « comme une Bastille d'erreurs, comme une forteresse sans air ni lumière, contre laquelle vont battre, sans l'entamer, les flots de la civilisation montante ».

Les séminaires mexicains ne sont cependant pas fermés aux courants de la civilisation. Celui de Zacatecas, qui passe pour le type et le modèle du genre, admet dans ses programmes les connaissances les plus variées. Si la théologie en demeure le fond, aucun enseignement n'en est exclu. Les langues vivantes, le français en particulier, y ont leur place. Les sciences proprement dites y sont cultivées. Dans le plan d'études, nous relevons l'indication d'un cours de mathématiques pures emprunté au programme du collège militaire. L'établissement est pourvu de trois bibliothèques appropriées aux besoins des maîtres et des élèves. Il a ses chaires de chimie, de

188 hE Ml'XIQlF. AU DKBUT DU XX>^ SIKCI.H

zoologie, de botanique, son cabinet de physique, ses laboratoires. Ceux qui soutiennent ce mouvement se flattent de l'idée que les séminaires peuvent supporter la comparaison avec les meilleures écoles, et ils apportent en témoignage le sommaire du cours de physique, professé ])endant la dernière année scolaire.

Il n'est pas sans intérêt d'en reproduire le texte :

« Balance : conditions de précision et de sensibilité; démonstration algébrique des conditions de sensibilité. — Machine d'Atwood. — Théorème fondamental de l'hydrostatique : principales applications. — Baromètre de Fortin. — Manomètres : théorie de la graduation. — Machine pneumatique. — Thermomètres. — Dilatation apparente et réelle du mercure. — Correction des hauteurs barométriques. — Dilatation et densité des gaz : expériences de Gay-Lussac, formules. — Calorimétrie : chaleur latente, fusion, vaporisation. — Radiation, réflexion, absorption, transmission de la chaleur à travers les corps. Traité de Luz. — Machines de Ramsden, Holtz, Wimshurst. — Condensateurs : leurs effets. — Electro-dynamique. — Electro-magnétisme. — Bobine de Ruhmkorff, ses effets. «

On peut discuter dans quelques-uns de ses détails la composition et l'ordre de ce programme; on n'en saurait méconnaître l'étendue relative et le caractère pratique. Cette porte ouverte sur les sciences de la nature est une nouveauté peu commune dans les séminaires; en trouverait-on beaucoup d'exemples?

Le programme du séminaire de Cuernavaca fondé en 1895. — nous pourrions prendre également celui de Colima, — donnera une idée de l'ensemble des études.

Elles se divisent en trois parties : théologie proprement dite, philosophie et sciences naturelles, humanités.

La théologie comprend la théologie dogmatique, la théologie morale, la liturgie, l'écriture sainte, le droit canonique, l'archéologie chrétienne, l'archéologie mexicaine, la langue mexicaine, la langue hébraïque, l'éloquence sacrée. — Sous le nom de philosophie et de sciences naturelles sont rangées la philosophie proprement dite, la physique, la chimie, l'histoire naturelle, la géologie, la cosmographie, la langue française, la langue anglaise, la langue grecque. — Les humanités embrassent la grammaire et la littéra-

INSTRUCTION PUBLIQl'li: 189

ture espagnoles, la grammaire et la composition latines, les mathématiques, l'histoire sainte, l'histoire de la religion, le catéchisme, la géographie, l'histoire nationale, l'histoire universelle, le droit

Chacune de ces matières est représentée par un cours. Les cours fondamentaux ont une classe par jour, les autres, une classe tous les deux jours. L'archéologie chrétienne et l'archéologie mexicaine, la langue mexicaine et l'hébreu, la physique et la chimie, l'histoire naturelle et la cosmographie, la langue anglaise et la langue grecque font partie des enseignements alternés. Le français est au nombre des cours fondamentaux.

Des cours de lecture à haute voix et de musique peuvent être ajoutés à ce programme.

En toute matière, l'enseignement, disent les instructions, a nécessairement ses limites. On ne demande pas à un ingénieur d'être ferré sur la métrique de Virgile, ni à un avocat d'être rompu au calcid des triangles. Chaque profession a sa sphère d'activité propre. L'objet de l'éducation scientifique du prêtre futur, c'est de ne pas le laisser étranger au monde dans lequel il est appelé à vivre, c'est de lui fournir les moyens d'éclairer son action au profit du bien public, de l'intéresser au développement de la vie sociale moderne.

Jusqu'à quel point cet enseignement est-il eflectivement poussé, et quels en sont les fruits? Les renseignements nous manquent à cet égard. Mais, comme le remarquent les notices auxquelles nous avons emprunté le fond de ce résumé, l'effort accompli ou tenté dans les séminaires concorde avec le développement qu'a reçu l'enseignement secondaire, et concourt à l'impulsion donnée à l'enseignement supérieur.

Sous le nom d'écoles professionnelles, le Gouvernement mexicain réunit tous les établissements correspondant à nos établissements d'enseignement supérieur et d'enseignement spécial élevé.

La statistique de 1901 en porte actuellement le total à soixantedeux. Les douze grandes écoles, dites nationales, sont établies dans le District fédéral. Elles comprennent une Ecole de Droit, une Ecole de Médecine, l'Ecole des Ingénieurs, l'Ecole des Beaux-Arts, le Conservatoire de Musique, trois Ecoles militaires, une Ecole supérieure de Commerce et d'Administration, etc.

Les autres se rapportent à tous les genres d'éducation, commerce, administration, arts et métiers, enseignement proprement dit. On compte notamment seize écoles de jurisprudence ou de droit appliqué au commerce et au notariat, six écoles de médecine et de pharmacie, trois écoles d'agriculture, trois écoles de sciences pratiques, treize écoles de professorat ou écoles normales.

En voici le tableau détaillé par Etats, pour l'année 1901(1) :

Aguascalieutes . . »

Campêche .... 1

Coahuila 1

Chiapas 1

Districl fédéral. . 1

Duraugo 1

Guanajuato. ... 1

Guerrero. ... 1

Hidalgo 1

Jalisco 1

Mexico 1

Micboacan .... 2

Total ... 18

Femues.

lixtes.

Report. . . .

Nuevo Leôn . . .

Houies.

FfDUtS.

Oaxaca

Puebla

Querétaro ....

San Luis Potosi .

Sinaloa

Tabasco

Tamaulipas . . .

Veracruz

Yucatân

Zacatecas ....

Total . . .

(1) L'Anuario estadistico de 1902 ne mentionne que 51 établissements (dont 13 pour le Uislrict fédéral); l'État de Mexico n'est pas compris dans ceUe statistique.

Ici non plus l'appellation officiellement adoptée ne trompe pas. Ces écoles sont bien des établissements d'éducation professionnelle. C'est ainsi que nous dénommons en France nos écoles de droit et de médecine, en tant que leur enseignement conduit à l'exercice d'une profession. Toutes les écoles du Mexique participent de ce caractère. Elles n'ont rien de commun avec les Facultés des lettres et les Facultés des sciences des Universités françaises.

Plus elles se développent, plus cet esprit s'accuse. Au cours des dernières années, elles ont été l'objet de réformes : l'École d'Agriculture, de 1893 à 1899, l'Ecole des Ingénieurs, l'Ecole de Médecine, l'Ecole de Droit, l'Ecole des Beaux-Arts, en 1897 (15 septembre, 30 novembre et 15 décembre), l'Ecole des Arts et Métiers pour les hommes et l'Ecole des Arts et Métiers pour les femmes en 1898 (10 septembre). Toutes les modifications contenues dans les règlements nouveaux s'inspirent de l'article 5 de la loi du 19 mai 1896 (1). « L'enseignement professionnel réorganisé sera concentré sur les matières techniques de la profession ou des professions auxquelles est consacrée chaque école. >■>

Depuis la conquête espagnole, le Mexique a été considéré comme le pays le plus riche, après le Pérou, en métaux précieux. Au xviii" siècle, le roi d'Espagne faisait exploiter une partie des mines directement à son profit et louait les autres à des compagnies privilégiées, moyennant un prélèvement sur le produit. De 1765 à 1789, l'ensemble de ce produit avait constitué à la couronne un revenu de plus de 43 millions de piastres. Or, plomb, cuivre, mercure, sels, les mines renferment toutes les sortes de métaux, particulièrement l'argent qui s'y rencontre sous toutes les formes.

D'autre part, grâce à la diversité des climats et à l'abondance des eaux qui descendent de la Cordillère, le Mexique possède les cultures les plus variées : savanes, prairies, forêts; ses bois d'ébénisterie et de construction, acajou, santal, ébène, campêche, magnolia, bois de fer, sont recherchés. De tout temps

(1) Nous empruntons ces renseignements à une note de M. Sébastian B. de Mier, aujourd'hui ministre plénipotentiaire du Mexique près la République française et, en 1900, commissaire général à l'Exposition universelle de Paris.

l'élève du bétail a été une des grandes industries mexicaines. Autrefois, le bœuf et le cheval vivaient libres dans les pâturages sous la garde des vaqueras. Aujourd'hui, c'est dans les fermes qu'on entretient le bétail. Certains domaines ne comptent pas moins de 30000 têtes. On améliore les races anciennes, on crée, par les croisements, des races nouvelles.

Enfin l'industrie proprement dite exploite la matière première fournie par le pays : on fabrique le papier, le sucre, l'alcool, le savon, l'huile, etc. Le régime de protection douanière, aussi résolument appliqué qu'aux Etat-Unis, a donné jusqu'ici des résultats dont le Mexique se félicite.

C'est à la mise en œuvre'et au développement de ces ressources naturelles que tendent tous les perfectionnements de l'enseignement professionnel. Aujourd'hui, il n'existe pas moins de vingt établissements où sont travaillées les différentes essences de bois, et l'Ecole nationale des Ingénieurs vient de s'annexer, à Pachuca, des ateliers dans lesquels les élèves s'exercent à tous les travaux de sondage et d'extraction des raines. On a créé, à l'Ecole de Médecine, des laboratoires de recherches, un institut de physiologie expérimentale, un institut pathologique, un service de bactériologie; on a multiplié les cliniques. L'Ecole d'Agriculture possède une organisation spéciale à l'observation des maladies du bétail. «. Les méthodes expérimentales sont devenues la base de la science f, dit M. Justino Fernande/,, dans son rapport au Congrès. L'enseignement du droit lui-même est tourné nettement vers les applications; des cours de droit administratif usuel et de législation fiscale ont été récemment institués : on forme des hommes d'affaires.

En 1899, 6000 élèves étaient inscrits, d'après les chiffres relevés par le président Porfirio Diaz, aux cours professionnels. Ce nombre s'élève aujourd'hui à près de 10000.

Il n'est pas jusqu'aux ateliers de l'École des Arts et Métiers pour les femmes où les chiffres n'aient leur portée : en 1891, ils comptaient 200 élèves; en 1900, dans un terrain qu'il fallut agrandir, ils en recevaient plus de 1 000.

L'Annuaire statistique de 1901, publié sous la direction du D' Antonio Penafiel, donne sur la situation de l'instruction publique, à ses divers degrés, les indications suivantes :

N O M lî II K r o r A I. I) !■: s e c o i, k s P ll i m a I II F, s

Écoles iMitreleiiucs par le Gouvenienicnt fédéral et les gouvernements des Etals

Écoles soutenues par les niuuicipes

Écoles libres entretenues par des particuliers

— — — le clergé

— — — des associations . . . .

Garçons

Filles

Mixtes

Total

N o M n II K D F. s E m; V K S I N S C II I T S DANS I. A N N E E

Écoles publiques

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