‹ Le Mexique (volume 3)Chapitre 10 sur 39 · CINQUIÈME LETTRE · texte numérisé non relu

CINQUIÈME LETTRE

SOMMAIRE

Lettre d'Europe : réflexions diverses. — Saint Martin. — Anciennes mines d'or. — Influence des mines sur l'agriculture , au Mexique. — Critique sur la manière d'écrire l'histoire.— L'hacienda de tos Canedos. — L'auteur pris pour Iturbide. — Notions historiques sur Iturbide. — Un sanctuaire ; des.miracles ; culte mimique le plus burlesque. — - Les Nicoloti tt les Castellàni de Venise; les Isiaci et les Hébreux; les Salii et les Faquirs ; les Camilli, les Flaminii, les Tibicines, etc. — Une Procession de vingt milles. Ameca; une neuvaine; ses mines. — La rivière Ameca. — Passage enchanteur de la montagne d' Ameca, — Village à'jtqualuUo. — L'auteur accusé et absous. — Les Motos ou domestiques mexicains. — Heutlan. — Opinion des gens du pays sur le but des Étrangers qui y voyagent. — L'hacienda de las Estancias; ses mines. — Heureuse rencontre ; perles les plus rares. — Endroit romantique. — La grotte de la nymphe Égérie. —Une grande hacienda de Plata. — Notions sur l'exploitation des mines et du minerai. — Le mercure et ses phénomènes surprenans; si l'usage qu'on en fiait est ancien ou moderne. — Magie pour découvrir les mines. — Baguette divinatoire des Loyolistes Schalt et Dechalles; les Anglais et saint Cyrille. — Production de» métaux dans le sein de la terre ; Aristote , Pline , Tubalcain, les Alchimistes, les Mexicains. — Hostotipachillo , un réal dé mines. — Les Catifornies* ta Sinaloa et la Sonora; notions historiques, politiques, géographiques et statis-

tiques. — Les Jésuites et les Franoiscains. — Un Curé et un pauvre homme : trait odieux d'avarice. — Les rives de la mer Pacifique, et celles de la mer Atlantique; différence remarquable de configuration;, opinion des sa vans. — Le village de la Madeleine; un Crucifix; les Phrines, les filoux et un Franciscain. — L'auteur échappe à un grand danger. Tequila ; découverte. — Les Tépèquanes du M ississipi ( les habitans de l'ancienne Cibalas ) , et le nouveau Mexique.— Les Siouxdu Mississipi et les habitans de Tequila. — Langues d'Europe, Langues des autres parties du monde : trait*distinctif. — La nombreuse famille des Maguey (Agaves) et du Nopal (Cactus). — Les voleurs et l'auteur. — Dénouaient tragique. — Exiilan et son Alcade. — Arrivée de l'auteur à Guadalaxara. — Américains et Européens : Parallèle. '

Guadalaxara , 8 octobre 18*4.

Le jour de mon arrivée dans cette ville a été un jour de joie; le second, que Votre amitié me ménage depuis que je suis au Mexique: j'ai reçu votre très-chère lettre du Ie* juillet de Tan passé. Elle a fait un pas de plus que celle du a5 mai, m ayant également cherché et dans les États-Unis et dans ce vaste Empire; je lui dois donc plus de remercimens encore.

Quel plaisir, Comtesse, de vous voir me suivre avec la même sympathie qui me fait solliciter votre encourageante assistance à mes promenades! Quelle consolation que l'estime d'une femme, qui me la conserve en dépit d'une tourbe misérable d'ennemis, et que le vrai mérite ma appris à appré-

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cier l Quelle punition terrible , pour leur méchanteté , que de ne pas parvenir à surprendre votre religion et votre justice; de douter que je mérite les distinctions dont vous m'honorez, comme de voir qu'on tente en vain de vous dérober à ma recon-

naissance !

. Vos . lettres sont toujours d'un grand prix pour moi; mais celle-ci était nécessaire. J'avais besoin d'être transporté au-delà des mers, au sein de ma patrie , de personnes et de souvenirs chéris , pour m arracher aux vives impressions dont mfa si pro-: fondement pénétré mon séjour de Kokula*

Cependant, il'faut que j'y retourne, au moins de ma plume, pour rejoindre le point de départ, où vous a laissée ma dernière lettre ! Je suis avec vous : avec un si aimable mentor, on sait résister; au reste, à mon âge, on doit être plus fort qu'un Télémaque* Mon cœur est peut-être encore jeune; mais ma raison, après huit lustrçs au-delà du berceau, après un si long cours d'expérience et de vicissitudes , doit être dans toute sa force virile ; elle doit savoir combattre et vaincre. Suivons donc vaillamment notre chemin et ma destinée.

Je partis le 3 septembre , en la bénissant , cette inexplicable Kokula. Je pris le chemin -à l'Ouest, et m'arrêtai pour faire mon petit déjeuner , au village de Saint-Martin, à douze milles, de Kokula. Dé* jeûner bien triste , Comtesse ! Le cœur et l'estomac, serrés entre les attractions qui tournaient mes re-

( *38) gards et rappelaient mes pas vers l'Est , et la violence d'une résolution prise , qui me poussait vers l'Ouest ! Un gâteau , présent de la plus belle hospitalité , était le compagnon et lç mets du repas !. . . Je le ruminais. . . . Que des âmes fortes , pour qui l'expression même de la reconnaissance est souvent un crime , m'accusent .de rapsodie. Je ne m'en étonne pas ; mais les âmes bien nées approuveront ce que j'exprime. Rousseau avait cinquante ans, qu'il écrivait des lettres à Sophie ! Sans oser vous * faire comme lui mes confessions , au moins , ne crois-je pas me hasarder trop , en manifestant mes sentimens pour ce qui me semble à la fois noble, doux et généreux.

Saint-Martin est un village peuplé* de Créoles et d'Indiens. Il fut créé , et prospéra sous les auspices d'une mine d'or et d'argent. Une montagne le surmonte à trois milles au Sud, où la mine, qui jadis versait de son sein de grands trésors, parait épuisée ou écroulée.

Au Mexique, les mines ont toujours secondé l'agriculture, contre l'opinion générale, ou les préjugés répandus à cet égard en Europe. Il se peut donc que les richesses ou l'aisance , dues à l'agriculture, aient été pour les Mexicains un motif de s'intéresser moins aux exploitations minérales! Je sais que les mines de Saint-Martin, quoiqu'on les considère abandonnées, sont visitées encore par des Indiens , qui vont y glaner ce qu'ils appellent leur

( *39) platilla , leur oritilla ; ce sont de petites quantités d'or et d'argent, qu'ils en extraient. Mais, rappedés à leurs champs, qui assurent. en abondance le nécessaire, ils se soucient- peu de se livrer à des entreprises incertaines, pour y chercher le superflu.

Mais , où me conduisez- vous maintenant ? je vous entends dire, comme un vagabond, au hasard. Est-ce qu'une autre Dulcinée vous pousse coBtygte un nouveau Don Quichotte à des aventures pour la mériter ou pour l'oublier? Rien de tout cela, Comtesse : vous savez que je ne suis point taillé pour cette sorte de sensibilité et de paladinitme. Vous dire où va un homme qui suit sa destinée, ce serait* excéder les bornes de ma prescience; au reste,' vous verrez dans toutes mes autres lettres, et Européennes et Américaines, que. je ne- me permets jamais un anachronisme, pas même une seule heure d'empiétement sur l'avenir. Rien ne in 'impatiente plus que les transpositions, quand j'en rencontre moi-même chez les autres ; je dois croire qu'il en serait ainsi du lecteur qui en trouverait chez moi. En nous portant à des distances immenses de temps, de lieu et de sujets, elle? brouillent le passé, le pré* sent et le futur, nous balottent, nous fatiguent, nous confondent ; l'objet principal qui nous intéresse est sacrifié à des accessoires souvent indifférens, ce qui,' en rompant le fil de notre lecture, torture notre entendement. D'ailleurs , un homme

qui se promène seulement, doit raconter au jour le jour ,, même l'heure à l'heure, sans que sa plume devance jamais son pas d'un instant. Telle est mon' opinion; si ce n'est pas la vôtre, j'aurai, au moins, le mérite d'avoir eu la bonne intention de vous épargner le désagrément , qu'en pareil cas, je voudrais qu'on m'évitât à moi-même.

. Je continuai mon chemin ; et, sans cesse accompagné de mes pensées , devenues aussi un peu Créoles, j'arrivai le même jour à l'haciènda des Cânedos, nom d'une des plus 'respectables familles créoles et républicaines de Guadalaxara. J'avais connu un des propriétaires à Washington. Il revenait de l'Espagne, comme représentant du Mexique aux Gortès ; il est aujourd'hui membre du Congrès général à Mexico. Leur Apoderado me montra beaucoup de courtoisie et de civilité.

Ailleurs, on m'avait pris souvent pour un agent dlturbide; ici, l'on me supposa quelque chose de plus.

Nulle part Iturbide n'avait plus de partisans qu'en la province de Guadalaxara; nulle part on croyait moins qu'il eût été fusillé. Assis, à table , je vois de l'agitation dans toute la salle. Un domestique, parlé aux oreilles de X Apoderado. On chuchotte avec mystère; les convives se regardent, me lancent un œil ou inquiet , ou curieux , ou scrutateur, ou surpris ; je ne sais quel respect extraordinaire se manifeste parfois dans leurs traits et leurs

môuvemens. Je me doutais de quelque nouvelle comédie et me mis à rire. Le silence continuait avec les pantomimes; je le romps à la fin, en interrogeant M. YApoderado sur ce que tout cela signifiait. Il me répondit , après quelque hésitation et avec embarras, que beaucoup de monde réuni hors de l'hacienda demandait à me voir. « — Mais que me veut-on? — Ils veulent voir Iturbidê, reprit-U , d'un ton presque de dévotion. Alors, m expliquant ouvertement, je les priai d'épargner à un honnête homme la honte de représenter un Iturbidê, et au Gouvernement l'injustice de me vexer pour se tirer d'une erreur où cette scène aurait pu l'induire. Je parvins à les persuader que mon mauvais patois espagnol était fils de l'ignorance et non de la fiction; que, grâce au ciel; je ne ressemblais aucunement à leur héros nec intùs, nec extra, nec in. eut e; qu'Iturbide avait été fusillé ; et que les Iturbides ne se reproduisaient pas comme les polypes.

Pendant la guerre de la Révolution, Iturbidê n'avait jamais poussé sa main sanguinaire jusque dans la province de Guadalaxara. Les provinces du Baxio, de YalladoKd , etc. , théâtres des holocaustes de ce monstre, qui y sacrifiait des milliers de victimes à la prétendue Royauté , n'ont pas encore, de même que tout le Mexique, une histoire qui dévoile les horreurs et les bienfaits de la Révolution, les Catifina et les Fabius, les Sylla et les Marcellus. Les Mexicains ne savent que vaguement les grands t. i, 16

événemens qui ont bouleversé le pays et leurs pro vihces respectives ; ils ne connaissent d'Iturbîde, avant son empire, que sa « Voix d'Yguala * ; ils ignorent de son empire tout ce que l'adulation n'a pas exagéré : ne sont-ce pas les moines et les prêtres, caressés par lui comme des instruments de se* desseins tyranniques, qui cachaient au vulgaire toutes ses iniquités? et le mal engendré par les factions a presque éclipsé le mal qu'il a fait lui-même. Au reste, c'est l'évéque de Guadalaxara qui l'a oint empereur, et conséquemment l'opinion d'un peuple aveugla, fanatique, marche toujours avec la faveur de l'Église. De plus j la province de Guadalaxara a eu de graves démêlés avec Mexico,, démêlés non entièrement vidés. Voilà, Comtesse, ce qui portait inconsidérément les peuples à la défense d'iturbide. J'ai vu votre surprise à l'aspect du culte qu'on offrait à cette idole infernale : j'ai voulu la dissiper en vous éclairant sur les motifs de cette étrange dévotion.

Sorti de l'hacienda, je trouvai la multitude à peu près revenue de son erreur ou de sa crédulité, que quelqu'un peut-être s'était fait un jeu d'abuser. Je n'étais pas moins i objet de leur curiosité ; leurs regards me paraissaient aussi difficiles à expliquer que leur idolâtrie : et sur quoi fondent-ils cet amour pour Iturbide? ils ne savent que répondre, si vous le leur demandez : c'est un hombre grande ( un grand homme). M. l'Âpoderado lui-même le croît encore un Saint , le seul homme capable de redresser les af-

fairrs du Mexique. Or, saches que cet Àpoderado ncst pas un sot ; et c'est l'agent de Créoles éclairés et libéraux i jugez donc de 1 aveuglement où l'imposture et la fourberie peuvent jeter des peuples ignorons. Hais c'était un culte pour tout autre qu'Itui*bide qui avait réuni la multitude à fhactanda", dans cette circonstance.

Une Image de la Vierge est tous les ans portée en •procession solennelle de l'hacienda au village de Ameca , à vingt milles à l'Ouest : on en fêtait la veille. Ces primi vesperi consistaient à danser daUs l'église et à faire devant l'Image des tours de force extraordinaires. Les anciens aussi en faisaient devant l'image d'Hercule, pour célébrer ou imiter les traraux qui délivrèrent la terre des monstres qui l'infestaient ♦ la République de Venise conserva longtemps les mêmes jeux, qu'elle célébrait deux fois l'année pour réveiller l'émulation de leurs deux grandes factions, les Nicotoli et les Castellani.

La fête de cette Image a la même* origine o peu près que toutes les fêtes apportées aux Mexicains parles Espagnols : des miracles, qu'on aurait honte de faire produire ailleurs * ontVjapté l'ignorance, la crédulité et la bourse de ces peuples. Je ne vous raconterai qu'une circonstance singulière qui a multiplié l'Image.

Elle consiste dans tme petite statue ; les premiers Caùedos la consacrèrent à Noire-Dame-de-Ctf^wwf .• c'est le nom de l'hacienda, sous lequel ils baptisé*

rent également l'église. Les habitais d'Ameca demandèrent que l'Image fût transportée pour neuf jours au 'Pueblo, pour qu'on vînt l'y remercier des miracles qu elle opérait à l'hacienda toute l'année. Les Canedos n'inclinaient pas trop à se désister du privilège local et exclusif de ces miracles; mats les prêtres et les moines avaient intérêt de soutenir la demande des Indiens. On obtempéra.

Dans une de ces processions annuelles, la statue* tomba et se cassa, j'ignore quel membre ; les Canedos prétextèrent de cet incident contre la continuation du transport ; mais les Prêtres Indiens , pour vider le différent, proposèrent, de faire faire une statué semblable qui la représenterait. Les Canedos virent le piège ; en consentant à cette copie, ils stipulèrent qu'elle resterait avec l'original toute l'année, hors les neuf jours fixés pour la fête. Le? Canedos n'étaient pas hommes à permettre qu'on empiétât sur leurs droits : ils avaient du pouvoir et de l'influence sur le haut Clergé de la capitale de la province ; ils gagnèrent leur procès. Les choses depuis sont restées dans le même état ; seulement , pour distinguer Yortginal de la copie, il fut statué * que l'un serait appelé la Pierge principale, l'autre, la Pelle grina. Allons maintenant voir cette solennité, à Âmeca.

Le jour où les Indiens entrent dans le Pueblo avec la Pelle grina, offre un spectacle unique. Représentez-vous toutes les extravagances des Isicifr,

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