SIXIÈME LETTRE
SOMMAIRE
Guadalaxara; son origine. — Cortès et Nuno de Gusman. — Las Judienàas dans le Mexique. — Mexico, Gùatimala et Guadalaxara; leurs prétentions rivales, leurs réTolutions , leur situation* géographique et politique. — Avantages des deux premières sur la dernière, pour exister comme République indépendante. —Temple» et Couvens. —Moines et Clergé-; leurs richesses et leur influence politique. — Les Augustins. — Les Religieuses; leurs Confesseurs ; l'auteur tenté de le devenir. — Places, rues et maisons. — Aqueducs. — Le Congrès, l'Évêque et Iturbide. — Mines.-— Hôtel-
fKonnaie. —Le Lycurgue du Mexique. — Un Suisse. Une
petite Flora Meèicâtia. —Réflexions èur les trois règnes de la Rature.»— -Erreur géographique. — Les Cataractes étonnantesdu^i(7>(>raru^*-— Théâtres etàutresspeotadeddeGuadalaxara* — Le Jeu. — Les fentinçs.— Aliène* et Çoririthe.
GuAtftflaitr* , té octobre 1834.
On dit que l'homme n'Agit, quoi qu'il fasse, que relativement à lui-même, et que, jusqu'aux actes de vertu les plus sublimes % jusqu'aux oeuvres de charité les plus pures, chacun rapporte tdut à soi* Je suis assez de cet avis; car, lorsque- je vous écris, je sens qile je n'agis vraiment que pour le plaisir de
(•9») vous écrire, oubliant souvent de me demander si vous en trouverez vQUS-même dans mes lettres. Telle est cependant l'opinion que j'ai de votre amitié, de votre bonté pour moi, que je nue hasarde à croire que vous n'êtes pas indifférente à une. correspondance qui vous répetq ou vous renouvelle le dévouement le plus sincère et le respect le plus profond d'un homme honoré de votre estime; une correspondance qui vous montre, sinon des talens, au moins le vif désir de satisfaire de m#n mieux votre curiosité sur des pays lointains. — Retournons donc à nos promenades, et voyons un peu Guadâktfara; npaîs jetons d abord sur elle un coup d'œil historique.
Cûftè§ s'approchait de Mexico ; M ontézuma envoie une ambassade au Roi de Michouacan, pour l'inviter à oublier les anciennes jalousies, l'inimitié constante , qui avait toujours tenu allumée entre eux une guerre obstinée et atroce % il lui fait sentir la nécessité de se coflfédérfer pour sauver leura royaumes respectifs du joug du Conquérant. Le Roi de Michouacan méprise, trahit ces propositions sincères, et à peine Cortès est-il assis sur la puissance des malheureux Rois de Mexico* qrfl s'y rend faire hommage au Souverain de Castilla, et lui offrir» sbn amitié; mais ilnst bientôt puais de sa* perfidie et dé sa lâcheté. Contés entre dans son royaume, et Caizolotzin n'est: plus Roi ;• tous ses trésors sont volés, et-Nuno de Gueman finit par le faire- brûler vif, lut
( *97 ) et ses courtisans. Telle est la courtoisie .qui s'est à peu près montrée partout où les Espagnols ont porté la Crpfc, ce symbole de paix et de charité chrétienne, et la Civilisation Européenne. Mais Cortès subit à sot* tour lapcine de sa mauvaise foi' et de sa cruauté ; ce
même Nuno de Gusman , d'abord le plus docile et le plus barbare de ses satellites , se soulève contre sa tyrannie ; il voulait être lihrement tyran luimême ; il l'accusa de desjjotrçme , cl'atahition; il poursuit ses découvertes et ses expéditions, rebelle à ses ordres, et porte le fer et le feu à l'Ouest et au Nord du Michouacan,
Il pénètre d'abord jusqu'à la rivière Culiacan;; mais , molesté et souvent battu, p?ur les Indiens».]! repasse, cette branche* de la Sierra-Madre que je vous ai montrée cçmme les confins des deux Provinces réunies, la Sinaloa et la Sonora. Il s'arrête 4 Xalisco, grand village ou grand camp d'Indien^ rebaptise ce.viltege sous le npm de Côrhpostelîa, et tout lç psya sous celui de Nottvçlle Galicia. Mais*, comme ses terres répondaient parfaitement au norxk de X&ihco, qui veut dire pays stérile, il le déserta,, pour Tonala , qu'il rebâtit à FÈ uçopée^ne et appçfc*: Guadataxara, du nom de ion pays natal, en Espar gne. Elle devint la. capitale de ^conquêtes, et c'est la villç d'où j'ai te plaisir devons éirir^une ^ondç; lettre. «, ,/.••• - : >,-
Tous les pays découverts et conquis depuis &pQt expédition du Michouacan, il les appela May or E$~
(*9*) panai jaloux de ce que Cortès avait appelé la €kmquète du Mexique la ffôuveUê-Eêpagne, se glorifiant ainsi d'avoir donné plus d'étendue .que lut à ses victoires. Il repassa dans le Nord , où il fit de' nouvelles conquêtes; et de nouveaux étabMteemens fondés par lui furent l'origine dés provinces de Sinaloa et de Sonora.
Pendant que de Mexico les uns se répandaient au Nord, d'autres au Sud, les vastes régions de Hecatèmatlan, appelées plus tard de Guatemala, devinrent aussi la «proie des Espagnols. Le Yucatân avait été découvert, et l'on commençait â S'étendre vers les. régions qu'on appela le Nouveau-Mexique, le Noûvèau-Léon, la Nouvelle-Biscaye, etc.
Pour coordonner et surveiller le gouvernement d'un si vaste Empire, les seules autorités de Mexico ne suffisaient plus ; on créa donc deux nouvelles Audiencias: une fut installée à Guadalaxara pour les régions du Nord, l'autre à Guatimala pour les régions dû Sud. Celle de Mexico avait sous sa surveillance le gouvernement des provinces du miMeu, c'est-à-dire le gouvernement du Vice-Roi , qui était le dominateur dé tous ces mondes réunis sous son atitorité et sa férule.
Guadalaxara , ainsi dotée , acquit une haute importance jfolîttque; ce fût la viHè donrinanfe du Nord, comme Guatimala Tétait du Sud, toutes les deux les rivales de Mexico. Survient la Révolution ; Guatimala et (Guadalaxara pensent à la faire
( *99 > pectftement pour eMes-tnémes, et non pour le seul Mexico. Guatemala d'abord déclan que , comme Auoisn cia Souveraine, elfe se croyait indépendante de Mexico : elle s'érige en République indépendante; et vraiment, comme il s'agissait de se soustraire au joug du tyran commun, Mëûco n avait pas plu» droit d'empire sur Guatimala que Guatimala sur Mexico. Après quelque résistance, Mexico dut céder. Guatimala s'appelle maintenant la République du Centre, comme placée entre celles de Colombie, du Pérou, 'etc. , et celles du Mexique et des États- Unis du Mord.
Guadalaxara avait les mêmes droits, le» méknes prétentions. Mon moins rivale et jalouse de Merfico que. l'était Guatimala t ette a essayé, le printemps dernier» son coup d'indépendance, pour devenir peut-être la République de l'Ouest ; mais le gêné* rai Bravo est venu la remettre dans l'ordre, et sous les étendards de Mexico. Elle fait partie de la Confédération générale» comme capitale de l'État de Xalisco.
Les détails ne sont jaéiais de* la compétence ât une lettre, et ils ne vous offriraient pa$ ici m* grand intérêt, rien dans cette lutte n'ayant fait honneur ni aux conquis, ni au Conquérant. Quelques vfethnes de plus ont été consacrées., comme nouveaux trophées de la Révolution ; puissent-elles être les dernières ! Oiidit qu'elfes conspiraient en faveur d'feurbide, quelles-mêmes l'avaientrappelé surlesoIMexi-
( 3oo ) j
cain. S'a est vrai, l'humanitéseuledoit gémir du sang répandu ; Guadalaxara et les Guadalaxaricns mériteraient de souffrir, au moins pour un temps expiatoire, sous le joug de la tyrannie qu'ils ramenaient dans leur sein* Comment,, après tant de généreux efforts pour secouer le joug Espagnol, se fussent-ils livrés à un scélérat comme Iturbide, aussi inepte que eruel, un* scélérat qui retournait peut-être nouveau satellite d'une ambition Européenne ? Tirons un voile sur tout ce qui nous pousserait à le croire , pour éviter -à Guadalaxara la honte dsun soupçon si affligeant, et à nous, des conjectures qui porteraient trop loin ma plume.
Mais, à part ces imputations, et dans l'hypothèse où les Guadalaxariens insurgeaient, pour s'ériger en République indépendante ; cette situation politique pouvait -elle leur convenir? Je ne suis pas fort avancé en politique , vous en avez , à chaque instant , . de grandes ' preuves dans ma franchise montagnarde , dans ma sincérité imbécile ; mais pour ce qui est d'une politique matérielle et de mon entendement,; je me hasarderai à signaler en quoi cette séparation. ne mè.sembte pas devoir leur convenir. -• ■: - ; • i : ' •» » . i .. »
Gwadalaum est à huit oentB milles environ des ports de la mer Atlantique ; aucun de ces ports ne lui appartiendrait. Elle n'a que celui de Saint-ffllas sur la Pacifique, et ce port ne lui permçt dé communiquer avec l'Europe que par le détroit de Ma-
( Soi )
gellan,.ou pan les Indes Orientales; or, sa marine et ce qu'elle peut fournir au commerce, n'ont pas assez d'importance pour entreprendre de si longs et si difficiles passages.
Mais allons jusqu'à supposer que la Sonora tombât en leur pouvoir. Au Nord elle aurait la fin du monde civilisé : des Barbares, dont elle n'attendrait que mésaventures, d'autant plus que les compagnies des Américains des Etats-Unis du Nord, et celles des Anglais de la baye d'Hudson, ont poussé jusque-là leurs spéculations sur le commerce de pelleterie. Ces deux nations embrassent aussi toute la pèche des baleines sur toutes les côtes Septentrionales de la Pacifique , et les Russes eux-mêmes ont commencé à y former des établissemens. Voilà donc que cette République serait enclavée entre un pays seulement dangereux et passif, au Nord, et une mer inutile, à l'Ouest ; une puissante Confédération, à l'Est et au Sud, chez laquelle elle serait obligée d'aller. acheter tout ce dont elle aurait besoin, et que son pays ne saurait point luifournir. Elle serait la plus précaire, et conséquemment la plus misérable de toutes les Républiques Américaines, tandis qu'el)e forme maintenant un des plus puissans États, et peut-être le plus puissant de la Confédération.
La position physique et géographique de Guattmala est tout-à-fait différente : ell,e est là précisément pour être République indépendante. Elle do-
mine également l'Atlantique et la Pacifique ; les chers des isthme* de Nicaragua et de Panœma sont de dojibles remparts qui la défendait au Sud; les montagnes de las Chiapas la détendent au Nord ; et elle peut avoir un commerce libre, ouvert, avec toutes les Mations des deux Mondes. Ce sera sa foute si elle ne sait pas prospérer avec les grands avantages que la nature lui a prddigués.
Guadalaxara, avec cinquante mille habitons environ, est vraiment une jolie ville. Ses rues sont tirées au cordeau et spacieuses; ses places, nombreuses, grandes et symétriques; ses fontaines, brillantes de jets qui dardent les airs d'une eau pure et cristalline, puisée au moyen d'un aqueduc que les Anciens envieraient. L'aquéduc est à quatorze milles de la ville, au pied d'une montagne, qui est ellemême un des plus beaux ouvrages de la nature : pyramide isolée au milieu d'une vaste plaine riante et d'un sol varié, sous un ciel du plus bel azur et du climat le, plus -doux et le plus sain. Un .petit torrent, qu'on appelle de l'ancien nom du p&ys, la Tonala, la baigne au Sud ; une machine pompe ses eaux et les fournit aux faubourgs de la partie basse de la ville, par l'entremise aussi d'aquéducs qui partent du torrent, et se ramifient partout où Ton réclame le secours de ses eaux. Des maisons, belles, vastes et commodes, et des palais qui ne manquent pas d'un aspect imposant, offrent d'agréables intervalles dans les rues, et sur les places. Le
palais, du Gouverneur, sur une jolie place canné*, rangée d'arbres et d'allées, est magnifique, et Içs Églises et les couvens le sont encore davantage.
Une marche majestueuse de plusieurs rangées de degrés conduit aux trois grandes portes de la Cathédrale; celle du milieu est aussi riohe eu ornemens que belle en architecture. Cette architecture est bizarre, mais légère et d'un caprice qui laisse oublier le manque des règle* de Fart. L'intérieur de ce temple auguste ne serait pas moins imposant que son entrée, s'il n'était encombré, dans presque toute sa nef du milieu, par le chœur qu'on a mis devant le grand autel; mais ce défaut, si c'en est un, en vous retraçant oes temps vénérables de l'Église priipitive, compense grandement, par ce qu'il ajoute à l'imagination ce qu'il Qte à l'œil, souvent plus difficile et profane que pieux et bon critique : les hymnes chantés au milieu des croyans pénètrent plus de dévotion que quand on les chante caché dans un chœur derrière l'autel. On y voit de superbes peintures des meilleurs pinceaux de l'Espagne; des prneipens magnifiques, des lampes, des vases en argent en profusion, un grand nombre en or et garnis en pierreries. Il y a un riche chapitre et un évéque avec plus de quatre* vingt mille piastres par an. La façade répond à la magnificence du temple ; les deux clochers qui la parent des deux côtés répondent à la façade, et les cloches aux clochers.
Chanoines sont presque tous Espagnols , et ils Tétaient tous* autrefois. De trente évêques qui y ont siégé depuis là Conquête, il n'y en a eu que six de Créoles ; encore ces six Créoles ou étaient allés en Espagne, ou y avaient de grands moyens d'y m- . triguer un si beau partage. Le dernier évêque est le sixième des évêques Créoles.
Il devait bénir le Congrès de l'État à son installation ; il se mit en route sous prétexte, dit-on , de visiter le Diocèse , et échappa ainsi à une cérémonie qui n'était pas dans sa conscience , quoiqu'il en eût eu assez pour bénir et oindre Empereur un Iturbide. On bénit une vache , un bœuf, un cheval ; on bénit un tyran usurpateur des droits de la Légitimité et fie son pays , un monstre fumant encore du sang de ses concitoyens ; et l'on se refuse à bénir un Corps Législatif créé par les vœux les plus sacrés , par un peuple déjà constitué légalement électeur, le seul souverain légitime que reconnaissent l'Évangile et son Divin Auteur ;. le seul que reconnaissait aussi le Vieux Testament ; à tel point que le prophète Samuel prédit mille malheurs au peuple Hébreu quand il demanda un Roi.
Je consens qu'on soit fidèle à un souverain , sans distinguer s'il est bon ou mauvais ; car , quand on est ébloui parla splendeur de sept à huit siècles de Dynastie, le prestige ne va pas chercher ni les vertus ni les crimes de l'individu qui règne ou qui est ap-
pelé à régner , il s'arrête plutôt aux droits! de la race à qui il appartient; j'aurais donc passé à Mgr. l'évêque de Guadalaxara d'avoir évité d'enfreindre cette fidélité , si elle eût été le vrai obstacle à «a conscience. Mais,, à quoi bon maintenant ces scrupules , ces pantomimes vis-à-vis du Coftgrès , après avoir célébré , même avec des démonstrations basse» et indécentes , une inauguration néfende, à laquelle l'Archevêque de Mexico lui-même s'était fortement refusé? C est là de ladévotion pour la tyrannie, plutôt que pour la légitimité. C'est caresser celui qui promet de partager son despotisme et l'empire avec le Clergé ; un Évéque caméléon est un homme bien dangereux ;% Ciel en a délivré la Terre: il est mort dans sa tournée. Il n'est regretté que par les Espagnols et quelque pénitente*
On dit que sa tournée était plutôt politique que religieuse. Hélas ! combien la Religion n'a-t-elle pas servi de masque à la politique ? Que de prêtres connaissent mieux Machiavel que leur bréviaire ! Demandez aux Jésuites. — Mais continuons jiotre promenade.
L'église de Saint - François est peut-être aussi magnifique que la cathédraje ; elle est plus îgnpo^ santé dans son architecture d'ordre compoêito. L'eiyceinte du couvent, qui est spacieux,. est une pépinière d'églises , où l'on fait un commerce' de la crédulité et de la dévotion. Outre la grande église,. il y en a quatre autres assez étendues toutes sont
la direction et du ressort du couvent. Les moines, au moyen de ces nombreuses églises, attirent la multitude dans leurs murs, réveillent, agacent diverses factions religieuses , excitent leur émulation par des jalousies qu'ils sèment et cultivent avec une étonnante adresse. On voit tantôt l'église des Sfimmata en concurrence avec celle de la Conception^ pour se disputer la dévotion, du public ; tantôt celle de Saint-François avec celle de Saint-Antoine, et sic de cœteris. Cette lutte augmente l'ambition de se surpasser , d'exceller en dévotion , en fêtes et en magnificence ; les dévots dépensent des sommes immefases , et lés moines les ramassent. La Divinité ne devient qu'uil instrument de leur avarice; aussi sont-ils tous bien riches, vivant dans le luxe et l'abondance , et au couvent , et chez leurs sobrinas en ville, où souvent ils leur entretiennent de superbes maisons et un ménage paternel.
Mais le but de toutes ces églises ifrales , de toutes ces factions mouvantes n'est pas moins profond en politique qu'il n'est mercenaire. Quand les moines ont l'âme et la bourse des peuples dans leur manche, ils peuvent aller aussi loin que Mahomet avec la lune dans la sienne. Heureusement pour les Mexicains, la formidable milice des Franciscains, cdvune les autres phalanges religieuses, a dans stintieih un' grand nombre de Créoles qui sont pour leur pays , et paralysent tes manœuvres d u p*T& Espagnol. Sans cela, t indépendance, avec ses héros,
dont les uns ne sont pas moins ambitieux qu'ineptes* et d'autres ont déjà en secret des brevets de Ferdinand f n'aurait pas unie longue durée, ou peut-être n'aurait jamais existé. J'en sais assez, Comtesse * pour affirmer ee que j'ai l'honneur de vous dire , et pour tous assurer qu'Iturbide ne venait pas sans Kappui et des instructions d'Europe,
L'église et le couvent des Augustin* marchent, en magnificence , après les églises et le couvent des Franciscains. Il n'y a qu'une seule église, et elle n'est que faskionabte , pour la messe du midi , destinée auxrgen* du bon ton ; maison n'y fait pas de grande* affaires , ni commerciales, ni poétiques.
Cet ordre religieux était autrefois très - puissant au Mexique. Quoique arrivés seulement en i533, plusieurs années après les Franciscains, ils avaient acquis une grande influence auprès du gouvernement et des Aborigènes. Ils marchaient à piefl * et avaient déclara qu'ils ne posséderaient jamais rien. Avec ce dévoûment et des connaissance* supérieures à celles des Franciscains , ils parent d'abord prendre le devant; mais, estimant ensuite que de bons chevaux et de bonnes haciendas étaient assez commodes , ils abandonnèrent volontiers la primatie apostolique à leurs rivaux, pour s'en tenir aux bien* faits des richesses ; ifsVy tiennent encore sans faire, beaucoup de bruit , ni dans le monde religieux , ni dans le monde politique. Tout au plus, ils aspirent à être confesseurs dVs religieuses, qui sont très-riches
à Guadalaxara. et, de plus, très*-jolies et très-aimables : elles le sont à vous entraîner à une conversion. Une d'elles ayant appris que je savais le latin , m'engageait gracieusement à me faire moine ; oui , Révérende , lui répondis-jc , à condition que je serai votre confesseur. Elle se tut, en baissant les yeux avec une douce expression , une modestie angélique , qui la rendaient plus belle encore, Si elle m'avait pris ouvertement au mot , je vous écrirais peut-être cette lettre dans, un état de combat entre le monde et le cloître. Confesseur! et de telles créatures! c'est une place qui peut tenter qui que ce soit ; c'est un poste qui excite la convoitise et la jalousie de tous ces messieurs de la calotte. Les Franciscains , les Augustins, les Dominicains, les «chanoines , etc., jaloux lçs uns des autres,. se le disputent jusqu'au scandale : il n'y pas long-temps que le sang a coulé à coups de poing. A celui qui l'obtient, que de jolis cadeapx ! que de chocolat, de bonbons et d'autres douceurs ! Cependant j'ai eu aussi mot* présent, et je le garderai toujours avec la plus grande dévotion. Vous voudriez savoir quoi ? j'aime à vous laisser dans les champs fertiles de la curiosité ; mais je vous promets de vous le faire voir à mon retour : toujours, $i hoc erit in fatis.
Il y a aussi le sanctuaire de Notre-Dame-de-Loreto, dans l'Église de Saint-Jean, qui était celle des Jésuites. Du Couvent, qui est vaste , on a fait une Université. Il faut espérer que le nouveau Gouver-*
nementla fera fleiMr mieux quelle na été jusqu'à présent. Il y a un séminaire, dont le bâtiment est spacieux et bien partagé, qui a 'également besoin de boftne discipline et de sa vans. Tout viendra si Ton s'accorde à combattre Y hydre , à faire de bonnes lois, et, qui plus est, à les exécuter. Cependant , il faut dire vrai , dans un état si enfantile de rédemption , ils ont déjà fait beaucoup. Le Congrès siège maintenant avec assiduité et avec avantagé , je crois, pour la formation delà constitution particulière de l'État , et pour l'élection du président de la Confédération : je crois que Vittoria l'emportera sur Bravo ; il le mérite. Les électeurs des districts sont réunis à Saint-Jean pour la nomination- des représentais de l'État a* Congrès-Général, et au Sénat de la Confédération ; il parait que les élections seront patriotiques. Je les félicite., et je souhaite qu'ils se reconnaissent à la fin , .et se fixent sur des bases solides , sur une union cordiale , sur l'emploi d'hommes éprouvés, sur la nécessité d'introduire et répandre les lumières, et de bannir les ténèbres, principalement du sanctuaire des lois et 4e la Religion.
L'Hôtel-Monnaie est partout un établissement de haute importance : c'est là que vont couler les ri*chesses brutes et mortes pour en sortir toutes pleines de vie , pour représenter le bel-idqal de la richesse réelle , agissant magiquement par une simple métamorphose sur l'imagination, animant toutes
les choses inanimées, et mettait dans un mouvement général et en commerce les parties les plus dérobées de la société ; c'est ainsi que je me hasarde à définir les métaux précieux , convertis en monnaie. Mais un tel établissement est plus prodigieux encore par ses effets , dans un endroit rencogné vers la fin du inonde civilisé , comme Guadalaxara , et dont le pays est tout parsemé de mines. L'or et lafgent, sortis des mines que nous avons vues ou nommées dans notre dernière promenade, et, en plus grande quantité encore , Tor et l'argent de Bolunos , un Real de mines , à quatre-vingt milles d'ici au Nord , qui a produit des trésors considérables y l'or et l'argent de tant d'autres mines à l'Est et l'Ouest, toutes ces grandes masses de métaux précieux venaient tomber autrefois à Guadalaxara. Sans un Hotel-M pnrçaie , ces métaux auraient subi proportionnellement le même sort que ceux de la Sonora dont )e vous ai déjà parlé. C'est, je crois, au système monétaire que Guadalaxara doit principalement son état florissant et sa grandeur; car , si on excepte les denrées céréales, il faut qu'elle tire tout de l'étranger , et elle ne peut lui donner que ses monnaies. Cet hôtel est vaste, et bien entendu , autant qu'il peut l'être dans des régions aussi ignares et éloignées, etautant que je suis capable moi-même de j uger de pareils établissemen s ; mais les KngQtsn'y sont pas maintenant si amoncelés que jadis , depuis que ks Estonoims , Palmmreco et Boktnas sont fermés. Il
parait qu'une Compagnie anglaise va rouvrir inces» samment ce dernier, qui a donné de grandes ri* chesses. On dit qu'il y en a beaucoup encore noyées dans les eaux , qui ont submergé ses mines.
Guadalaxara a aussi son grand législateur, son
législateur à grandes vues; mais quand il forma son
corps de lois, apparemment il n avait pas sous les
yeux la diversité des mœurs et les besoins de diffé?
rens peuples du Mexique. Sparte et Athènes étaient
renfermées dans de petits cercles territoriaux; il
étaitdonc facile, pour Lycurgueet Solon, de faire des
lois communes à toute la république ; mais cela çst
impossible pour des peuples si éparpillés, sur un si
vaste empire , vivanj sous différens climats , étant
encore au berceau de la civilisation , en des.<temps
toujours difficiles* et orageux. Son code ne saurait
mériter le nom si expressivejnenJt technique de
Digeste ; cependant il peut jeter de grandes lumières
sur le» nouvelles institutions, et aider au grand édifice
de la Régénération sociale et politique de son pays.
Il y a de la République de Platon avec beaucoup
de positif et de praticable; il y a delà probabilité, mais
aussi de faux calculs: sç berçant dans ses propres
senti mens , vraiment généreux , il. a cru que des
Mexicains on pouvait en faire incontinent des Grecs
et des Romains. Un législateur, dans ses créations,
doit toujours s'oublier et s'investir seulement de ce
que les autres sont et peuvent devenir ; quand on
addpte à- ses inclinations personnelles ce qui doit
( 5m ) servir à créer et régler cette* des autres, on se trompe toujours. #
Ce Pentateuque est une masse de matières brutes et hétérogènes qui contient beaucoup de marguerites ; il Ta intitulé : Contrato de Association para ta Republioa de bs Est ados unidôsde Anahuàc. Sa dispositive pourra vous donner une idée de ses pensées libérâtes, ainsi que de 1 originalité de cette conception législative. * Nos lo$ kabitahtes de\aî{epublica de los Estados Unidôsde Anahuac, a saberlos Es tados de- Mexico, etc. , etc. , à todos los que la présente viereii . y entendieren sabed : que para poner nos a eubierto de todo tes ataques de la tirania , asegurar el goce de les naturales é i m prescriptibles derechos que todos reetbimos , al.nacer , de la bmidact del ser Supremo , y conseguie todos los fines de nuestra associacion politica , hemos estipulado , y eâttpulamos, observai*, guardar y cumplîr como las bases sagradas y solemnes de nuestro future pacto social , todos y cada uno .de los articulos contenidosenlos titulos seguientes. » Notez, Comtesse, que, non content du petit empire du. Mexique, il comprend aussi, dans la juridiction de son code, l'empire de Guatimala , Nicaragua , Honduras , etc. , ce qui rendrait plus difficile encore l'exécution d\m acte qu'on devrait en quelque sorte appeler de famille.
L'auteur lui-même m'a fait l'honneur de m'en
donner une copie, que je conserverai fidèlement; et
que vous examinerez un jour avec loisir. Vous trouverez cette production d'autant pjus intéressante, que c'est un prêtre qui a su préférer si saintement le&intérêts de Dieu et du peuple à ceux des despotes et du clergé. Une autre circonstance en rehausse le prix : c'est que son auteur est absolument aveugle, et qu'il n'a pu , en conséquence , dicter que ce qui venait entièrement de son cœur. Vous savez , Comtesse, que ta plume n'est pas toujoui*s une fidèle interprète de nos sentimens. Quand du cœur ils pa£* sent à la plume , ce petit passage souvent suffit à les gâter. Alors, ils acquièrent avec la lumière, comme les hommes, le péché originel; et il'faut bien autre chose que l'eau pour les en purger. Le nom de ce vénérable ministre de la religion et de l'humanité est D. Francisco Severo Matdonado, docteur en théologie.'
Âvaj}t-hier, un bon Suisse yint me faire une visite. Il est parti de son pays , comme tous les Suisses, pour faire de l'argent; et il a cru prendre le chemin le plus sûr , en venant dans un pays où on lui avait dit que l'or et l'argent naissaient partout comme les champignons. Il se rendit à Mexico, où il s'offrit comme maître ,• d'abord de langue française , ensuite de botanique. Mais les Mexicains croient encore que l&.Lengua de los Dioses suffit pour tout; et. le professeur de botanique de cette capitale, ou convient seul, ou n'aime pas la concurrence. Mon Suisse obtint quelques belles pa-
rôles, car le phrasaire cérémonial Espagnol abonde de mots flatteurs; mais ib s'évaporent aussi facilement que l'haleine qui les produit , et rarement ils atteignent jusqu'à la réalité. Mon pauvre homme , d'espérance en espérance , de village en village , vint chercher un morceau de pain jusqu'ici, où j'ai été assez heureux pour lui trouver trois ou quatre élèves.
En route, pour se distraire de penser, de peur de penser à ses ma&eurs, il s'occupa à herboriser; ne pouvant empailler son ventre , il empaillait des carton» , et il a collecté une. petite Flore Mexicaine, qu'il dit très-rare # principalement parce .qu'il ne sait pas la connaître lui-même. Cette raison, quoique singulière, me parut convaincante : le^ choses qui sont incompréhensible» aux savans eux-mêmes, portent aussi la foi de mob ignorance à les croire sublimes , ou , du moins , extraordinaires ; comme* un collecteur de curiosité, j'ai accepté l'offre qu'il m'en a faite. J'avais vu , d'ailleurs , que le petit retour qu'il en atteAdait lui était plus homogène que des herbes.
Ami d'un Monsieur qui jouit de la confiance d'un auguste personnage , grand amateur en botanique (vous les connaissez tous les deux), j'ai pensé que je. fourrais lui ménager, au moyen de cette Flore , le plaisir et l'honneur de faire une agréable surprise à son prince, et de lui présenter en même temps un témoignage de sa dévotion. Je sens moi-
^rmm
même la plus grande satisfaction toutes les fois qu'il -est en mon pouvoir d'offrir, quoique indirectement , une pensée ou un soin d'hommage à un souverain *, que la philanthropie, sa justice et ses aeutiiuéns généreux, distinguent si éminemment de
tant d'autres , qui oppriment notre pauvre Italie. Me voilà donc chargé de minéraux et de végétaux, malgré mon ignorance en botanique et en minéralogie. Si j'arrive à Mexico, je m'empresserai de faire reconnaître ces plantes par le professeur, qu'on me dit célèbre ; je chercherai aussi à l'augmenter ; alors , je pourrai, au moins, vous dire leur n#m de baptême.
- Je oie persuade toujours plus, Comtesse, que c'est une grande faute de ne pas connaître un peu la botanique , quand on pousse ses promenades dans des pays si lointains* C'est une perte et pour nous et pour les autres. Cette étude de la nature repousse bien des ennuis, remplit bien des vides, porte è Tâme une nourriture de ce qu'on voit de plus charmant et de plus varié dans les créatures inanimées; notre ignorance tient cachées pour la, société de grandes sources d'instruction, de grandes vertus , peut-être, que sa sa*l$ et son industrie sauraient utiliser. Je vois bien souvent le terrain fleurir
* Ferdinand, Grand-Duc de Toscane , dont j'appris la mort en partant du Mexique. Cette Flore ne sera pas perdue , si elle peut être de quelque utilité tux savans. Cervantes ft jugée, en grande part je, nouvelle au Mexique même. A Londres , des professeurs l'ont jugée encore plus nouvelle à l'Europe.
( 3.6) sous mes pas j et telle fleur, telle plante, que je foule d'un pied profane, m apparaîtrait, si j'étais éclairé par la science, comme une merveille du plus vif intérêt. Des sentimens *de plaisir et d'orgueil remplaceraient* la mortification et la honte , que l'absence du savoir nous fait sentir à chaque pas, quand on voyage. Il n'y a pas de doute, je crois, que la botanique est la scieiice la plus aimable qu'il soit possible de cultiver: celle qui, dans le silence, les extases et les inspirations de son séjour ravissant et pathétique , peut offrir le plus de soulagement à une âme affligée , ranimer un esprit fatigué , et nourrir cette douce mélancolie, où un cœur agité se flatte ou se repose. Aussi , son Empire fut-il le premier et le seuPoù le Créateur plaça d'abord toute l'existence de la créature. Mais j'emprunterai les pensées sublimes d'un philosophe célèbre, y adaptant les observations locales et incidentes que j'ai pu faire, pour retracer les comparaisons profondes qui font triompher incontestablement le règne végétal sur le minéral et l'animal ; j'excepte l'homme, le point principal où va aboutir le résultat de toutes recherches et l'usage de tout ce qui est créé. Fuyant les hommef? cherchant la solitude , n'imaginant plus, pensant moins encore, et cependant doués d'un tempérament vif, qui nous éloigne àc l'apathie languissante, on commence à s'occuper de tout ce qui nous entoure ; et, par un instinetfort naturel , on donne la préférence aux objets qui se
montrent les plus agréables. Le règne minéral n a rien en soi d'aimable et d'attrayant : ses richesses, renfermées dans le sein de la terre, semblent avoir été éloignées des regards des hommes pour ménager un. frein à leur cupidité ; mais elles sont là comme en réserve , pour servir un jour de suppléa ' ment factice aux véritables richesses, qui sont plus à notre portée, et dont nous perdons le goût à mesure que la corruption vient nous gâter. Alors il faut que nous appellions l'industrie , la peine et le travail au secours de nos misères. Nous fouillons les entrailles de la terre ; nous allons chercher dans son centre, au risque de notre vie et aux dépens de notre santé , des biens imaginaires , à la place des biens réels quelle nous offrait d elle - même quand nout savions en jouir. Nous fuyons le soleil, que nous ne sommes plus dignes devoir; nous nous enterrons tout vivans , et c'est juste , ne méritant plus de vivre à la lumière du jour. La , des carrières, des gouffres, dès forges, des fourneaux, un appareil d'enclumes, de marteaux, de fumée et
de feu , succèdent aux douces images de travaux champêtres. Des visages hâves, des malheureux qui languissent dans les infectes vapeurs des entrailles de la terre ; de noirs forgerons , de hideux Cyclopes soqt le spectacle que l'appareil dés mines substitue à celui du riant aspect d'une nature huitaine , à celui . de la verdure et des fleurs , d'un ciel azuré , ée bergers amoureux , de laboureurs
robustes , d'aftimaux bienfaisans qui embellissent , animent et cultivent son sein.
11 est aisé, je l'avoue, d'aller ramassant du sabk et des pierres , d'en remplir ses poehes et son cabinet , et de se donner avec cela des airs de naturaliste ; à peu près comme moi , Comtesse , arec mes caisses remplies de tontes sortes de pierres que je recueille sans les connaître. Ceux qui s'attachent et se bornent à ces sortes de collections sont bien souvent de riches ignorans qui ne cherchent que le plaisir de l'étalage, Quant à moi , pauvre trt simple pèlerin, je ne ramasse que pour me prêter, en quelque sorte, aux savans qui pourraient y découvrir des secrets que la nature cache peut-être encore à leurs yeux et à leurs connaissances dans le sein de ces pays éloignés et sous ces climats variés.
Pour profiter dans l'étude des minéraux , il faut être chimiste et physicien ; il faut faire des expériences pénibles et coûteuses, travailler dans des laboratoires , dépenser beaucoup d'argent et de temps parmi le charbon , les creusets , les fourneaux , les cornues , dans la fumée et les vapeurs étouffantes. De tout ce triste et fatigant travail résulte, pouf l'ordinaire, beaucoup moins de savoir que d'orgueil ; et en effet , où est le plus médiocre chimiste qui ne croie pas avoir pénétré toutes les grandes opérations de la Nature , pour avoir trouvé , et par hasard peut-être, quelques petites conv- Irinaifons de l'art.
( 3*9 ) Le règne animal est plus à notre portée, et certainement mérite mieux, d'être étudié ; mais enfin cette étude n'a-t-elk pas aussi ses difficultés , ses embarras , ses dégoûts et ses peines , surtout pour un solitaire qui n'aurait ni dans ses jeux , ni dans ses travaux, d'assistance à espérer de personne? Comment observer, disséquer, étudier , connaître les oiseaux dans les airs, les poissons dans les eaux, les quadrupèdes plus légers que le vent , plus forts que l'homme , et qui ne sont pas plus disposés à venir s'offrir à nos recherches, que nous peut-être à courir après eux pour les y soumettre de force? Nous aurions donc pouf ressource des escargots 7 des vers, des mouches, et nous passerions notre vie â nous mettre hors d'haleine pour courir après des papillons , à empaler de pauvres insectes , à disséquer des souris , quand nous en pourrions prendre, ou les charognes des bêtes que par hasard aous trouverions mortes. L'étude des animaux n'est rien sans l'anatomie; c'est pai* elfe qu'on apprend à les classer, à distinguer les genres , les espèces , etc. Pour les étudier par leurs mœura, par leurs caractères , il faudrait avoir des volières , des viviers* des ménageries: ce que tout le monde ne peut pas avoir ; il faudrait les contraindre , en quelque manière que ce pût être, à rester assemblé» autour de nous; mais souvent on n'a ni le goût, ni les moyens de les tenir en. captivité , ni l'agilité nécessaire pour les suivre dans leurs allures, quand
( 3ao ) ils sont en liberté. Il faudra donc les étudier morts, les déchirer, les désosser, fouiller à loisir dans leurs entrailles palpitantes. Quel appareil affreux qu'un amphithéâtre anatomique ! des cadavres puans , de baveuses et livides chairs , du. sang , des intestins dégoûtans, des squelettes affreux, des exhalaisons méphitiques 1 Ce n'est pas là sans doute que l'homme ira chercher ses amusemens.
Brillantes fleurs, émail des prés, ombrages frais, ruisseaux , bosquets , verdure , venez purifier notre imagination salie par tous ces hideux objets. Une âme morte à tous les grands mouvemens ne peut plus s'affecter que par des objets sensibles; et surtout quand on n'a plus que des sensations , et que ce n'est plus que par elles que la peine ou le plaisir peut nous atteindre ici-bas. Attirés par ces rians objets qui nous entourent , on les considère avec plaisir , on les contemple avec méditation , et leur variété exerce à les comparer; on apprend enfin à les classer, et nous voilà aisément aussi botaniste qu'on a besoin de. l'être, quand on ne veut étudier la Nature que pour trouver sans cesse de nouvelles raisons de l'aimer ; et cette charmante Nature , par la seule force de ses attraits , peut faire devenir botanistes un homme , une femme , les enfans des deux ge^&s, presque involontairement v ou sans qulls s'en doutent.
Cherche-t-on des amusemens doux et simples , qu'on. puisse goûter sans peine, et qui nous distrai-
(■Sa-i )
sent de nofc malheurs? on les trouve dans le sein de la Botanique. Cherche-t-on des plaisirs économiques , on les trouve encore dans la botanique. On n'a ni dépenses à faire ni jfeine à prendre pour errer d'herbe en herbe , de plante en plante , pour les examiner, pour comparer leurs divers caractères , pour marquer leurs rapports et leurs différences; et on trouve le plus grand plaisir à observer l'organisation végétale , à suivre la marche et le jeu de ces machines vivantes d'une existence la plus prodigieuse , à chercher leurs lois générales, la raison et la fin de leur structure diverse. On y «puise les charmes d'une adfniration reconnaissante pour la main qui nous fait jouir de tous ces touchans spectacfes , et nous nous formons ainsi insensiblement , et sans efforts extraordinaires ou métaphysiques , l'esprit à Fétudede là Nature, et le cœur à la véné-* ration du Créateur. D'après toutceci , Comtesse, il est difficile que dans la concurrence, et aux prétentions de trois règnes , on ne jette pas la pomme à te Botanique ; et si l'on «excepte la- Théologie, qui nous apprend à connaître la Divinité, elle est peutêtre supérieure à toute» les autres sciences , ou du moins elle est plus positive ; je n'excepte pas même l'Astronomie, dont elle représente en quelque sorte l'image, Je§ plantes étant semées dur I» terre cojuftè les étoiles sont dispersées dans les deux. Et, en effet, les astres sont placés loin de nous ejt du commun entendement; il faut des connaissances préKt. i. 21
( 3*a ) minafres, des instrumeus, des machines, de bien longues échelles pour les atteindre et les approcher à notre portée , tandis que le» plantes y sont naturellement. Elles naissent Sous nos pieds» même dans nos mains, signons le voulons : dans le MedièVb les ducs de Milan voyageaient avec 'des jardins de fruits ambulans. Si la petitesse de loups parties essentielles les dérobe quelquefois à la simple vue , les instrument qui les y rendent sont d'un beaucoup {dus facile usagé que ceux de l'Astronomie ; et il est plus aisé de juger decç qui est en contact avec tous nos sens que. de ce qui en est à des millions de milles de distance.
Telle est, je crois, Comtesse, la Botanique vue dans sa simplicité et dans sa solitude. Mais, sitôt qu'on y mêle un motif d'intérêt ou de vanité, soit pour remplir des places ou pour faire des livres ; sitôt qu'on ne veut apprendre que; pour enseigner , qu'on n'herborise que pour devenir auteur et profe$$ewr , alors les plantes deviennent des instrumens de nos passions ; ce n'<est plus simplement pour savoir qu'on s'adonne à cette étude , mate pour montrer qu'on sait; dans les bois on n'est plus que sqr le-théâtre da monde, occupé du soin de s'y faire admirer ; alors les systèmes et les méthodes , matière éternelle de dispute, viennent embrouillée la science au lieu de l'éclairer ; alors la concurrence de célébrité excite des haines , des jalousies chose les botanistes auteurs , et dénature cette aimable étude ;
alors la démangeaison de proclamer des découverte», donne inconsidérément à fies plantes des vertus qu'elles n'ont pas, et la Botanique peut 4$venir une science pins c^arlatane que toutes les autres ; même plus que l'Astronomie et la Théologie. Après. tant de plaisirs, de soulagerons, de ressources,- etc. , que la Botanique offre aux savais et aux non-savaqs , ne dojj^-on pas regretter profondément de ne -pas lavoir apprise, ou de l'avoir nggligée ? Je m'y suis livré deux fois dans ma jeunesse ; et deux fois cet Océan épouvantable de termes inextricables a épouvanté ma mémoire,, qtii croyait y voir toujours des gouffres, un naufrage inévitable. J'ai essayé parfois d'y comprendra quelque chose par moi-jnêœe, mais je me suis aperçu que. c'est une science qui ne, s'acquiert que par tradition ; il faut absolument qu'on nous montre la» plante, qu'on la nomme, et que sa figure et son ncrçrgs gravent ensemble dans notre mémoire; et qitand je lisais ou j'entendais lire ou prononcer cetfe £q* meuclature eûflée, éternelle, grecque et latine, le dépit me prenait , et je jetais de côté les livres et la volonté d'apprendre la Botanique, quoique je ww connusse un peu dans ces deux langues. Je consen* qu'il doit y avoir une langue conventionnelle entre les savans potir qu'ils puissent communiquer et s entendre d'un bout du mpiyle à l'autre; mais il doit y en avoir une aussi- pour ceux, qui ne sont pas ? a van s, et «un jeune homme, surtout s'il qst <|'uu
caractère aussi impatient que te mien , s'effarouche et s épouvante de devoir apprendre, avant la science, une terminologie qu'il' ne peut pas mâcher, et qui demande encore des sciences pour en connaître l'étymologie.' Pour l'instruction de fa science la plus douce, et qui pourrait être, aussi celle des dames en général \ 'A est si intéressant de voir une jolie main disséquer une plante, une fleur! ), on ne devrait pas prétendre quç la personne qui désire l'apprendre fût un profond grammairien. Cependant, si je retourne en Europe, et à Paris, je crois que je me laisserai mettre encore une fois aux attaches , et conduire à l'éoole à ce célèbre Jardin des Plantes , le répertoire universel de toutes les mer- • veilles des trois* règnes , le séjour auguste de toutes les sciences. Rien n'est plus nécessaire- qu'un peu de botanique pour un homme qui, désormais, ne trouve plus de plaisirs réels qu'au sein de là .solitude. .Mais le plus difficile e&t de commencer par le commencement, pour un homme vif, intolérapt du lendemain , et toujours a^ide de coinmencer parla fin. Je distinguerais encore bien quelqifes familles , comme les liliacées , les crucifères , les papillonacées , les ombellifères , etc. ; m*is cela ne conduit pas loin, et il pourrait in arriver, comme à d'autres , de faire manger , au lieu d'une omelette au persil , une omelette à la ciguë.
Voilà bien dju bavardage, Comtesse : ce n'est qu'un témoignage de plus dç dévotion pour la Bo-
tanique , et du désir que je sens que tout le monde puisse trouver une instruction facile pour rapprendre;
Nous avons fait une bien longue digression, au milieu des délices de la Botanique et de plaisirs imaginaires; rentrons maintenant sur notre chemin, et allons faire une visite au Rio-Grande , que nous n avons plus vu depuis Zapotlan.
C est par erreur que des géographes l'ont placé près de Guadalaxara; il en est à seize milles au Nord-Ouest. On y va à travers rçne plaine ondulée.
À quatre ou cinq milles de distaùce de son cours, on entend un bruit sourd lointain mugir dans cette vaste solitude, lequel tantôt s'approche, tantôt s'éloigne et change de direction , à mesure que le vent le transporte çà et là sur ses ailes, et inonde de son écho ces régions du silence. En approchant, il devient presque terrible; on se sent frissonner, et lame saisie comme d'une vénérable et sympathique épouvante qui invite au lieu de repousser. .Quand on est à cent pas , où le fleuve se forme comme en demi-lune, vous vous trouvez environné, étourdi, ébranlé par le retentissement de mille bruissemens confus ; et vous ne voyez pas encore d'où ils viennent. Ils semblent tantôt surgir du profond des entrailles de la -terre , tantôt repoussés par la pression de l'atmosphère , descendre du Ciel , comme des tonnerres répandus dans les airs. Un plan , incliné vers vous, qui conduit en montant à la solution
de ce. grand phénomène, vous en cache encore à quatre pas la grande cause. Vous arrivez : — O ! spectacle, Comtesse ! un abîme, dont la profondeur se perd dans des abîmes (abytsus aby$$um invocai) , se présente soudain sous vos pieds , et les arrête immobiles. Pour un moment, la surprise passe tout entière des oreilles aux yeux : tous n'entendez rien. L'étonnement ne tous laisse que voir ; et vous voyez
Un vallon étroit descendre perpendiculairement de
précipice en précipice , jusque-là où le Rio-Grande, tombant ou marchant de rocher en rocher , se brisant contre mille obstacles qui transforment ses eaux en masses écumantes 9 se force un passage dans lfe sein de la terre , bravant tout ce qui s'y oppose.
Je me suis trouvé sur les lèvres du cratère du
Vésuve , voyant bouillonner sous mes pieds un abîme de feu; sur les cratères de l'Ischia et de l'Etna; j'ai vu bien des précipices horribles, dont mon imagination est encore pleifce, mes rêves souvent terribles; mais rien ne me retrace ce que j'ai vu et senti à las Barancas det Bio-Grande : Tibi taxa loquuntur. ...
Je les ai suivies, ces Barancas, pendant deux milles, marchant toujours d'horreur en horreur, de merveille en merveille, d'étonnement en étomiement et presque d'extase en extase. Vous devinez sans doute que j'aurais voulu descendre et contempler uU peu en détail cette coupe étonnante , mais il est impos-
(3*7) sible : la main de la nature Ta taillée presque à pie , partout.
On m'a dit que ce grand spectacle continue presque toujours de la même manière jusqu'à vihgt milles de la mer. Ceux qui ont compté , parmi les resources que le Mexique pourrait se ménager avec le temps , la probabilité de faire , du Rio-Grande , une rivière navigable jusqu'à la mer , ou d'en tirer un canal, ne l'ont jamais vu, je crois* et sont encore moins informés de la configuration de la terré de ces contrées. On aura peut-être parlé avec la même légèreté de la possibilité de pratiquer uûe communication navigable des- lacs de la t allée de Mexieo avec la rivière Panuco. *
Vous devinez , sans doute , combien j'ai regretté
de ne pas être en mesure de le suivre jusque4à où
il va finir sa carrière dans la mer Pacifique. C'est ^
une des circonstances où je voudrais être riche. Je pourrais attendre la saison favorable, et me pourvoir de tout le nécessaire pour Cette promenade, et d'autres plus intéressantes encore. Le bon Suisse , qui connaît aussi un peu le dessin , me suivrait avec la meilleui* volonté. JLes Romains n'avaient pas tort de placer b déesse Pauvreté avec la Fièvre, dans leur calendrier.
Que, plus heureux que moi, d'autres fassent ce que je n'àî pu que désirer ! Ils devront prendre le fleuve à compter des sources que j'ai indiquées, *
L'entreprise serait ; je crois , du plus haut intérêt, \
si elle était accomplie par une personne qui réunit à des talens géologiques et statistiques l'art de peindre de çon crayon et de sa plume les divers incidens extraordinaires qu'on y* reucontre. On rectifierait mes fautes géographiques et les rêves de mes conjectures. ,
Cette coupe, à travers laquelle le Rio passe, partage une plaine qui , autrefois , a dû être réunie , car les lèvres du bord droit de l'abîme sont au même niveau que celles du côté gauche; ce serait donc le Rio qui aurait formé cet abîme , en y forçant ub passage. Mais ses eaux n'ont jamais pu atteinchfe l'élévation des lèvres de l'abîme ; ce serait done à travers les entrailles de la terre qu'il aurait pratiqué ce passage qui continue de la sortç à des centaines de milles. De quelque manière qu'on envisage la chose, que le fleuve ait percé ce massif profond et immense, ou que la Nature lui ait préparé ce passage, on ne peut s'empêcher de demeurer frappé de mille sentimens de surprise inexplicables, à l'aspect ou de cet effort étonnant du fleuve, ou de cette configuration extraordinaire de la terre. On prétend qua>cet abîme a plus de deux cents toises de profondeur. Je me seps frissonner toutes les fois que je le rappelle à mon imagination. Retournons à Guadalaxara.
Guadalaxara* aussi son théâtre, il est tofit Espagnol •' il répond aux mœurs qu'on est venu euseigner à ces peuples. Ce n'est pas dans ce théâtre
car^var"
qu'il faut Tenir apprendre la morale et la décence. Certes, ce ne sont pas là ces poésies d'Hpinère récitées solennellement dans des assemblées publiques, ces tragédies d'Eschyle, de Sophocle, et d'Eiîripide, qui, en embrasant continuellement les Grecs d'émulation et de gloire , portèrent leur courage .et leurs vertus à ce degré d'énergie , à des prodiges qu'on serait encore tenté de révoquer en, doute si tant de preuves historiques ne l'attestaient de mille manières incontestables.
Mais on y voit encore d'autres spectacles'; par exemple , la bataille des coqs , non moins barbare qu'insignifiante : il n'y a pas là' de quoi amuse*- et inspirer des sentimens .généreux. En cela toutefois les Mexicains sont moins barbares que tes Romaihs, qui jouissaient de voir un homme se faire déchirer , dévorçr , par un tigre, par un lion. On y rencontre souvent pour choriphées dans ce noble carrousel les prêtres et les moines : les Ministres du sanctuaire aux prises les plus indécentes avec la plus vile canaille !
J)ans leur chasse , ou lutte, aux taureaux , on ne voit pas ces jeux qui tenaient les anciens rassemblés pour des exercices qui augmentaient , avec leur vigueur et leurs forces, leur fierté et l'estime d'euxmêmes ; ni ces spectacles qui , en leur rappelant l'histoire de leurs ancêtres , leurs malheurs , leurs vertus , leurs victoires , intéressaient leurs cœurs , les enflammaient d'une noble ambition, et les at-
tachaient à la patrie par l'éclat de ce qui l'avait ennoblie et rendue célèbre ; on n'y voit encore que de la canaille servir d'amusement,, souvent affreux, à tin peuple à qui on ri a pas appris à apprécier quelque chose de mieux. Mais au moins y remarque-ton un certain élan vers le courage et la bravoure! et comnie on ne peut pas détruire à la fois tous les goûts nationaux; je leur passe volontiers celui-ci, comme le moins blâmable de tous ceux qui les déshonorent.
Ce qui est vraiment révoltant , Comtesse, c'est le jeu de hasard, qui au Mexique répand la plus grande corruption dans toutes les classes de la société; Vous trouvez ce vice sous son aspect le plus hideux , dans la maison du citoyen honnête et dans les cohues licencieuses ; mais plus encore , le diraije?. . • . dans les couvens , dans les maisons des Curés; Et les femmes ! elles aussi s'y adonnent et avec Une avidité , un désordre , une passion , qui éclipsent leurs belles qualités, et prostituent cette amabilité, le premier ornement du Beau Sexe. Ce n'est pas là que je les aime ; et je baisse ici la toile , pour ne pas cesser deies estime*.
Guadalaxara a tout pour devenir l'Athènes du Mexique; mais , avant toijt , il faut qu'elle cesse d'en être le Corinthe.