II. i lV
— Aperçu historique du Mechouacan ancien et moderne. — Les Taraseos ; leurs Rois ; leurs cérémonies religieuses et politiques : coïncidences frappantes avec notre Antiquité. — Saint Augustin. — Talens des Taraseos pour les beaux-arts; description d'ouvrages étonnans en mosaïque de plumes. — Origine de leur Dieu et de sa mère : coïncidence singulière avec notre histoire sacrée. — Le volcan du Xarullo et sa lave de pur argent. — San-Juan-del-Rio. — Aroyosarco. — Bataille célèbre d'Aculco. — Le Prêtre Hidalgo, et Calléja.
— La montagne de Capulalpan ; son élévation. — Huehuetoca. — Son célèbre Désague. — Histoire et vue actuelle de ce Désague , l'un des plus étonnans ouvrages hydrauliques des deux mondes.— Les Moines, Vice-Rois, Ingénieurs, etc., dans le Mexique : conséquences. — Zumpango, son lac et ses digues. — Saint-Christobal ; son lac et ses digues surprenantes. — Le lac de Tescuco. — Notre -Dame-de-Guadalupe. — Arrivée de l'auteur à Mexico.
Mexico, 1 5 janvier i8i5.
Il faut , Comtesse, vous résoudre à la patience, et peut-être à l'ennui; car j'ai grand'peur de vous écrire une longue lettre.
De Guanaxuato à Mexico , la distance est de a5o milles environ; la promenade intéresse par ellemême ; le pays est beau et varié ; on y rencontre de jolies villes , des points historiques de quelque importance ; nous reverrons le Rio -Grande , là où il reçoit son nom; nous allons contempler et parcourir un des plus gigantesques ouvrages que Je Monde Moderne ait offerts à l'admiration de l'hom-
(3) me. Mais nous rencontrerons encore (et on ne peut les éviter ) des moines scandaleux , des miracles trompeurs, des superstitions stupides. Puisse ma plume ne pas tremper dans le bavardage et le commérage ! Il est vrai que tout sert à donner physiquement et moralement quelque idée de ces régions lointaines ; et dans un pays où un pauvre pèlerin ne peut si aisément retourner deux fois, il vaut mieux voir plus que moins.
J étais prêt à empaqueter mes grosses pierres et mon petit bagage, pour laisser Guanaxuato; un jeune Français, employé dans l'administration des Mines , vient me prier de lui servir de second. — Quoi donc vous afflige? — Je veux vider une affaire avec le Chef de 1 administration. — Mais pour les belles , on doit vivre et non mourir , et il y a là de l'insubordination , qui s'accorde fort peu avec ce qu'on se plaît à appeler de l'honneur. Quel honneur dans l'étourderie dont le scandale doit ternir une femme! Votre adversaire , plus sage , refusera le combat ; et qu'aurez-vous gagné dans l'affaire? Le ridicule du Don Quickottisme , et la perte de votre emploi. — Bref, je lui déclarai que je ne me rendais jamais complice des affaires d'honneur où je voyais beaucoup de vice , et point de vertu. Je crus même inutile d'offrir ma médiation entre un Français et un Anglais : ces messieurs , qui savent tout, n'écoutent pas trop le» Italiens., qui ne savent plus rien ; et je ne me sens pas la patiehce de m ex-
poser à la présomption des uns et à 1 orgueil des autres.
Mou Oreste s'en y* chercher un autre Pilade; mais 11 rencontre une Ordenancia , qui le conduit au palais du Gouvernement , et l' Alcalde termine l'affaire en lui enjoignant un cave vel caveto.
Vous plaît-il , Comtesse , de savoir la cause du
débat? Une jolie Dame aimait M. le Fiançais,
et M. l'Anglais aimait la jolie Dame. — Le Français est aimable; l'Anglais a des gainées , et dirige V administration des Mines , qui en promettent beaucoup. Or, un plaisant hasard avait appointé le rendezrvous à tous les deux pour la même heure. En pareil cas, malheur au premier venu ! Il se cache , quand l'autre arrive : ce qu'il entend dire , il voudrait le dire luimême. Quelle situation pénible! Comme il est bien récompensé d'avoir été le plus exact!... Chaque instant renouvelle en vain son espoir que Je Cruel s'en aille. . . L'impatience cette fois s'était prolongée plus tard que jamais : c'était la Beauté qui tenait la place. Mais , les guinées devaient enfin reprendre leur tour, la Beauté fut obligée de décamper, et, renouvelant des soupçons qui l'avaient déjà inquiétée, elle se crut chassée , s'en irrita', s'en plaignit avec imprudence. Les guinées , jointes a la jalousie, voulurent prendre le ton du reproche et même de l'autorité ; et vous savez le reste.
Maintenant, laisserai-je le beau sexe sans défense , au milieu des conjectures hostiles dont cet incident
peut armer la malignité*! £h , qui sait d'abord ai les apparences , qui accuseraient Y Héroïne , ne sont pas 'filles de son amabilité, plutôt que de sa condescendance? C'est la conduite honteuse $e ces messieurs qui la met le' plus en butte aux traits de la malice. Mais combien de fois n avons-nous pas vu l'imprudente coquetterie d'un côté , et de fades prétentions de l'autre , souiller la réputation d'une innocence , souvent éprouvée? Après tout , et permettez-moi, Comtesse, ces indulgentes réflexions , quelque faiblesse s'élevât-elle pour l'accuser , et une prude rigueur pour la condamner , l'histoire viendrait la justifier , et la raison inclinerait à l'absoudre.
Deux fois les femmes Grecques punirent solennellement de leur infidélité l'absence indiscrète de leurs maris ; les Romaines menaçaient les leurs de la même punition , et de nos jours on la pratique encore sans scrupule en Tartarie , dans les pays sauvages , et ailleurs , même en bien des lieux où la Civilisation étale .toute sa pompe. L'amour fait l'union des cœurs, le mariage celle des corps. L'absence détruit les charmes de l'un , et viole tous les engagemens obligatoires de l'autre. La loi Romaine, après cinq ans d'absence , rendait totalement libre la partie qui voulait s'en prévaloir ; la jurisprudence est venue mille fois à l'appui de cette législation , et la raison commune tend à l'approuver : l'absence
ne détruit-elle pas précisément le but principal du mariage? Abandonner ainsi une jeune femme à de longues privations, c'est la livrer à des combats qu'ell* aura peine à soutenir. Qu'on se rappelle que. l'histoire de - Pénélope appartient aux temps fabuleux.
.Mais, dira-t-on, pourquoi deux Amans? un suffit bien. A mon avis , c'est une présomption de plus qu elle ne les regardait que comme deux Amis. L'amour peut-être conduisait ceux-ci ; mais leur tapage est presque une preuve qu'elle ne les avait pas satisfaits • la jalousie se manifeste ordinairement pour ce que nous ne pouvons obtenir. L'amour demande sans cesse; Platou se disait fils de la pauvreté, et il pousse des cris d'enfant lorsqu'on ne veut rien lui accorder ; mais aussi , comme un enfant , quelque peu que vous lui donniez, vous réussissez souvent à le faire taire. Un seul baiser de Phaan aurait sauvé Sapho du saut de Leucade.
Du reste, le cœur peut être asservi sans que l'âme cesse encore d'être ferme et innocente. La Nouvelle Héloise de Rousseau est puisée dans la probabilité de ces deux combinaisons ; et de nobles sentîmens d'amitié valent bien tous les plaisirs de l'amour sans en avoir les reproches et les tourmens; vous le savez, Comtesse. Enfin l'amour est fils du Ciel comme de la Terre , je veux dire que c'est un Dieu ami de toutes les vertus comme de
( 7) tous les vices; dans le doute, je croirai toujours que mon Héroïne , comme tout le beau sexç , aime plus pour la vertu que pour le vice.
Vous voudriez savoir comment l'affaire a fini? Je peux vous dire comment je lai laissée. Monsieur le Français a été chassé de son emploi, ce que je lui avais prédit ; et n'ayant plus de moyens de conduire le siège , il faudra qu'il se retire , et l'Anglais deviendra maître absolu de la forteresse , d'autant plus que, outre la souveraineté des mines de la Vâlenzia, de la Sirena, etc. , il va, dit-on, acquérir celle de l'Hôtel-Monnaie de Guanaxuato. Et ici, nous entrons dans une autre matière.
Les Anglais seuls, dans l'état où se trouvent maintenant les finances publiques et privées du pays, peuvent faire face aux dépenses considérables et pourvoir aux nouvelles machines qui sont nécessaires «pour renouveler l'Hôtel-Monnaie. Les propositions que la Compagnie a faites à l'Etat , autant qu'il m'a été indirectement permis de le savoir, paraissent fort avantageuses; mais elles le paraîtront encore davantage , car le Directeur- actuel de l'Hôtel-Monnaie a promis, m'a-t-on dit, de ne s'y opposer que pçur la forme; et le conseiller d'État chargé par la Commission d'enquête d'en faire le rapport au Gouvernement a une petite part dans les affaires de la Compagnie. L'opposition qu'ils auraient le plus à redouter serait celle du Ministre des affaires étrangères , qui , récemment , a fait toute
m diplomatie dans les mines de Guanaxuato , pendant plus de deux mois. ( Vous voyez , par ce repos rassurant d'un premier Ministre, que ta République ne tremble plus.) Mats j'ai appris aussi qu'on a employé le moyen de le faire taire. On ne le craindrait que comme Coryphée d'une autre Compagnie de mines : en sa qualité de" membre du gouvernement de la Confédération , il n'a rien à opposer aux affaires particulières d'un État. Mais il a de l'importance financière , il faut donc le ménager , (fautant plus qu'il peut disposer de la bourse de riches Espagnols.
Une autre lutte pendait à Guanaxuato, quand je le quittai; et il y en aura dans tout le Mexique, tant que les Anglais de l'Angleterre auront la crédule docilité d'ajouter foi aux spéculateurs qui vont leur vendre des mines comme des patates.
Une foule de ces spéculateurs charlatans parcourent les pays des mines , s'étalent comme des agens de Compagnies Anglaises qui n'existent opie dans leurs portefeuilles menteurs, parlent de guinées comme de liards, de millions comme de zéros; ils amorcent les badauds , ils accaparent leurs mines au moyen de contrats putatifs, et vont ou envoient à Londres les vendre à d'autres dupes , qui croient avoir trouvé le Dorado , sans se déranger de chez eux. Un de ces habiles Nêgocians est un cer* tain Licenciado, ou Avocat : c'est M. Àzcarate.
Son langage de los Dioses, qu'il manié partout avec
i 9 ) la même impudence qu'au barreau, lui a valu* déjà beaucoup de ces contrats, et pas peu de rainées ; mais il ne sait pas jouer son rôle en diplomate, et . il se montre trop avocat. De plus, il a eu l'impru*- , dence d'exciter la jalousie, ou de qe détaeher de la ligne de monsieur le ministre ; ce qui me fait craindre pour son procès : comme tous les ministres, son rival a ses journaux soldés; et même il en im- \ prime un dans sa propre maisbn, à Mexico. Azcarate y est joliment brodé.
Si j'entre dans ces détails, c'est que la sévère dignité de l'histoire doit quelquefois céder le pas à une certaine naïveté épistolaire. J'écris pour ceux de mes amis qui voudraient suivre mes traces. 11 , est d'ailleurs des noms historiques, qu'il faut signa* 1er ad edocendum ; et vous savez que, difficilement, je fais grâce aux hypocrites, aux imposteurs et aux Caméléons, les trois plus terribles fléaux de la société. — Laissons Guanaxuato et ses mines.
Je partis de cette capitale le 1 8 décefaibre ( 1 8*4) » [' avec armes et bagages, c'est-à-dire, toutes les pierres ;V que deux mules pouvaient porter; les autres, je les p envoyai au moyen des Arrieros (les muletiers.) ^ Vous savez que Guanaxuato est la capitale de l'État ll de ce nom ; son Congrès suit aussi la véritable ligne uP*'de l'intérêt du pays. J'y ai vu installer la Cour de ^justice; et tout ira bien, si les Mexicain! savent 5(11 tromper, par un accord national, les menées de seux qui cherchent encore à les désunir pour les
ton1
( io) conduire de nouveau de l'anarchie à l'asservie ment.
On sort de Guanaxuato par le même vallon <y Ton est entré, par le .vallon de Marfil. Je pris j . Sud le chemin gui conduit à S a lama ne* , que Y n ai vue que de loin ; car, à quatre milles de celfe ville, je tournai à l'Est, sur la route qui conduit j Zelaya. J'ai fait halte en une hacienda en ruines, i moitié chemin environ, entre Zelaya et Salamauca.
Salamauca, d'un nom célèbre en Espagne par son Université, est dans la province du Baxio, une des plus riches villes du Mexique par la fertilité de son sol* On ma dit que les Augustins y sont souverainement établis, et .que leur Église, qui est magnifique, possédait un trésor en pierres précieuses, consacrées à une vierge thaumaturge ; mais les moioes, craignant qu'elle n'eût pas le pouvoir miraculeui de les sauver des conséquences de ht Révolution, ont jugé à propos de les foire oifiparaitre. Aujourd'hui, que tout est tranquille, ou pourrait les rendre à la Vierge ; mais tout le monde sait que ce qui entre par la porte du temple, sort ordinaVremeat par la porte du couvent, et souvent n'y rentre plus. Dieu sait combien d autres vierges Soàriiuu se parent maintenant 4e ces pierreries. Salamauca est à trente-six milles environ de Guanaxuato, ment afc Sud,
Je me rendis au. village de San -Juan, par des Aborigènes. C'est^ près de ce village, qu?
les eaux que nous avons vues couler du haut de la Cordillière de las Esealieras, viennent se mêler, sous le nom de Laxa, à d autres qui coulent des Cordillières de Toiucâ, au Sud, sous le nom de Lerma ; et, se mariant ensemble, prennent le nom de Rio^Grande^ ou Rio de San-Yago. D'après la direction du cours de ces deux rivières, nos sources seraient donc les sources Orientales du Fdo-Granètt et celles de la Lerma, ses sources Méridionales; c'est oe que je crois vous avoir déjà indiqué. Ce point intéressant est à huit milles , Est , de Salamanca, où la rivière commeheç à porter lé nom» nouvellement acquis ; et à quinze milles, Ouest, <fe Zelaya. Les eaux du Rio-Grande apportent les richesses de l'irrigation à toutes ces contrées^ du point de jonction que nous venons de remarquer jusqu'à leur entrée dans la La g un a de Chapala.
Depuis quelques jours je sentais' des frissonne* inens, qui m'annonçaient l'approche de quelque crise fiévreuse,, conséquence d'une forte constipai tion , prise sous une plaie neigeuse sur les montagnes de San -R osa. Cette crise se développa dans la- matinée du m, sur la route de San-Juafc à Zelaya, et avec une telle violence qu'il ne me fut plui possible de «le lenir à cheval. Je fus obligé, pendant tout le fort accès, de prendre l'ombre d'un arbre pour hôpital ; néanmoins , j'arrivai le seir à Zelaya. J'étais rendu, mais un bon épaétique, une
bonne purge et le quinquina me rappelèrent bieo vite à ma vigueur ordinaire.
La veille de la -Noël (la Nocke Buena) est une grande fête pour Zelaya. Une procession solennelle, de nuit, figure tous les mystères au naturel; je veux dire au moyen d'hommes et femmes,* qui jouent chacun leur rôle d'après la tradition. Chaque pièce est représentée sur un grand char, traîné par quatre mulets. Les chars étaient au nombre de vingt-quatre, car, outre les quinze mystères, il y avait aussi une représentation du Temps, du Parodié terrestre* de.l' Arche de Noè, de XArshe du Testament, de X Apocalypse, de la Fontaine de la Grâce, de la Décapitation de saint Jean- Baptiste, du Jourdain, et du Triomphe de la Grâce. C'est .un spectacle vraiment unique dans son genre.
Tout est figuré de la manière la mieux entendue, la plus riche, la plus pittoresque; le grotesque et le comique s'y marient à merveille avec le majestueux et le tragique!
Je vous vois impatiente àe savoir comment on représente la Crucifixion de notre Seigneur, et la Décapitation de saint Jean. Le Crucifié repose sur la croix, au moyen d'un appui, qu'on ménage sous ses pieds; et ses bras sont recommandés avec adresse aux deux branches qui. les soutiennent. Il ne fait que semblant de mourir*; et Long in ne perce de sa lance qu'une vessie remplie de sang ,
( '3 ) placée sur son côté, qui est couvert d'un plastron de fer-blanc, dans la crainte d'un coup qu'un Longin maladroit pousserait trop loin. Il faut cependant avoir une grande vocation dévote pour se soumettre » rester plus d'une heure dans cette position, d'autant plus pénible, que le Crucifié est fortement secoué par le mouvement du char, en faisant le tour de la ville. Quant à la décapitation^ on n'a pas encore trouvé assez de dévotion pour représenter saint Jean ; c'est une tête de bois détachée d'un buste de chiffons qui fait les honneurs de la scène. On n'y voit que le bourreau au naturel»
Dans l'Annonciation, Y Ange mérite une mission auprès d'une Vierge, et la Vierge, jolie comme un Ange, reçoit la mission avec la meilleure grâce du monde. La chose ne pouvait pas être mieux figurée. C'étaient deux jeunes amans, et l'un digne de l'autre.
Dans X Arche de Noe, ce vieillard pousse la tête hors du navire, pour voir quel temps il fait. Ici, l'à-propos se joint au naturel; car, précisément au Mexique la saison des pluies vient de passer, et il ne pleut jamais pendant l'hiver.
La Disputbtion était si bien représentée , par un enfant plein de grâce et de vivacité, que quand ces vieux docteurs obstinés ne voulaient pas entendre raison, il la leur inculquait sur la tête, à coups d'un gros livre qu'il tenait dans ses mains. Enfin,
Comtesse, tout était joliment reproduit : les acteurs sont choisis parmi la plus belle jeunesse du pays. Il serait trop long de vouloir tout analyser; je me bornerai à vous montrer encore une de ces représentations, la plus intéressante dans ses épisodes ; c'est le Paradis terrestre.
Deux chars étaient destinés à cette scène : J'ai dit mal, il y avait vingt-cinq chars, et non vingtquatre.
Sur les deux chars étaient Adam et Eve : sut l'un, avant le péché ; après le péché, sur l'autre.
Dans la représentation avant le péché, nos premiers pères, conservant leur état d'innocence et de nature, s'embrassaient sans façon, avec d'autant plus de plaisir, je crois, qu'ils étaient, tous les deux, de charmantes créatures; ils auraient voulu même échanger quelque, baiser, mais on voyait que les jeunes gens étaient fort gênés. Tous n'en devinez pas la cause, Comtesse! C'est que madame Eve était une Sobrina; et le Révérend père, son oncle, qui était dans la procession, se tournait souvent pour voir comment les choses se passaient dans le Paradis terrestre. Il craignait que la scène ne changeât, et ne se transformât aussi en le aprit le péché , où Adam et Eve avaient déjà, avec tout le reste, des en fan s qui les tourmentaient, in dolore, in sudore vu/tus, etc., etc.
Des ânes, chargés d'offrandes, en toutes sortes de fruits, de volaille, de petits agneaux, chevreaux, etc. ,
ouvraient la procession ; les moines de Saint-François la fermaient. Vous sentez que l'Enfant Jésus naissant ne peut pas manger tout cela ; les moines le mangent pour lui.
Les principales familles de Zelaya contribuent pour les chars, les autres pour tout le reste, jusque pour les cires ; l'émulation contribue pour la pompe de la fête , et les moines en sont les seigneurs. Pendant trois jours consécutifs, il y a corte bandit a et au couvent et à la maison des Sobrinas ; avec cette impudence qu'on ne rencontre nulle part aussi éhontée et aussi effrontée que chez les moines des Colonies Espagnoles* Notez , Comtesse , qu'on ne voit dans la procession ni le Clergé , ni les moines des autres confréries. Est-ce par jalousie ou par honte qu'ils s'y refusent? je l'ignore, mais un Àugustinien me disait que c'était une mascarade. Il est vrai que les Àugustiniens sont les ennemis mortels des Franciscains , qui les ont supplantés dans leur ancienne toute-puissance au Mexique. Pour moi, j'ai vu dans cette cérémonie le plus amusant spectacle ; et si je demeuraisau Mexique, je ferais comme les Mexicains; j'irais la voir une fois encore, fussé-je à deux ou trois cents milles de Zelaya.
Le couvent des Franciscains est vaste et magnifique. Au commencement du dix-septième siècle, un certain Don Pedro Unez de la Raya mourut entre les mains du Père Provincial des Franciscains, Juan Lopez , qui était alors en visite à Zelaya ; ses
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parens, en ouvrant le testament, y trouvèrent saint
François pour héritier universel de son immense fortune. Mais, d'après la règle du séraphique fondateur, les Franciscains possidere non possunt, paupertatU autem vota , etc. ; les papes et d'autres règles ajoutèrent à cette prescription : n'importe, les moines savent tout accommoder, en dépit de saint François, des bulles, des règles, de la décence, etc. Daifs la rédaction du testament on disait que le testateur laissait tout son bien au couvent , pour y former un collège, et que le Provincial actuel, comme après lui tous les autres Provinciaux, serait l'administrateur de l'héritage et le recteur du collège, La manière dont le Révérend Confesseur sut arranger le testament doit vous .donner une idée de celle dont il peignit l'affaire à Rome. Il obtint d'Urbain V11I une Bulle de dispense de la règle de saint François : Datant Romœ sub annuto PiscatarU, anno 1 6?4 9 secundo sut Pontificatûs.
D'après le vœu du testament , le Provincial est toujours de droit l'administrateur de cette vendange et le recteur du collège. Mais les affaires majeures d'un Provincial, dans une province si vaste et si riche, embrassant tout le Baxio, tout le pays de Guanaxuato , de Queretaro , de Valladolid , du Jf çchouacan , etc. , ne peuvent lui permettre une résidence fixe dans le . couvent de Zelaya ; il subdélègue donc l'administration de l'héritage et le rectorat du collège à son secrétaire,
( »7 ) qu'on appelle le Secrétaire de la Province. Pour éviter la collision et les jalousies , ce Secrétaire de* vient aussi le Prieur du couvent : de façon que tout s'arrange , sans contrôle , entre le Secrétaire et le Provincial : duo in carne unâ , selon saint Paul.
Vous voyez , Comtesse , que la place de Prieur de Zelaya est une des meilleures douceurs dans la HierarchieSéraphique ; ajoutez que la place de Secrétaire de la Province est souvent à vie , au lieu que celle de Provincial n'est que pro tempore. Cette place à vie est la proie du plus fourbe ou du plus intrigant. Devinez, Comtesse, qui j'y ai trouvé? C'est le Révérend Curé que nous avons vu à Tula. S'il a abandonné les champs fertiles de Tula 9 il faut bien que, dans son nouveau»séjour, il ait trouvé un morceau de terre de promission. Il s'y est transporté avec armes et bagages : avec le même bréviaire spéculatif et la même Sobrina , logée dans une belle maison qu'il a achetée, et fait rebâtir magnifiquement, et meubler à Y Asiatique; elle est la Reine de Zelaya, comme il en est le Roi. 'Mais ne croyez pas que cet humble enfant de saint François se borne à cette souveraineté. Il a des Arrieros qui voyagent avec ses mules et pour son compte ; il a une part dans les mines, dans les affaires, commerciales, et autres affaires, même secrètes. On dirait que le Jésuitisme s'est entièrement reproduit dans le Séraphicisme : aussi le Révérend Père est-il Te grand ami de M. le Minisire des Affaires étrangères. Le nom d'un
( •») hemmc si babils mérite d'être transmis à la postérité : il s'appelle le Père Médina.
Les autre* corporation», qu'on appelle religieuses, ne font pas de grandes affaires à Zelaya ; le couvent de Saint-François est le gouffre qui absorbe tont. Les antres moines se contentent de vivre avec les Sobrbuu et de jouer aux cartes.
Les Augustins ont des servantes dans Je courent, qui vaquent à tout , depuis la cuisine jusqu'à fa chambre. Un de ces Révérends , me voyant surpris de ce mélange profane , me fit observer que dans le temps de l'Église primitive, tous les Ecclésiastiques étaient servis par des vierges et des veuves, qui se consacraient volontairement aux services des maisons religieuses, et qui, de là, s appelaient ÀGàmM ; mais il ne me disait pas tout. Je me permis alors de Ini rappeler, que c'est à cette occasion même que saint Jérôme s'écriait avec indignation : « Undè Agapetarum pestis in ecclesias inireiii?* et que plusieurs Conciles , convaincus du libertinage de cet abus , le supprimèrent et le défendirent ri* goureusement. Je lui rappelai encore qu'un des moines d'alors , Léontius , ne pouvant se résoudre à se séparer de sa cbère Àgapeta, et voulant en même temps donner un démenti formel aux considérons des Conciles, et aux détractions des mèchans , se mutila entièrement ; et c'est ce que devraient faire tous ceux qui se vouent au célibat religieux. Mon Révérend Père ne me parut pas s'ac-
ï-»9) -corder avec moi , ni sur le but , ni sur 1<$ moyens. Il semble que le Monachisme l'autorise à tout, sans scrupule.
Les Carmes de Zelaya sont fort riches, comme les Carmes de Saint-Louis et de tout le Mexique; mais ils mènent une vie plus circonspecte et plus cachée. Ils avaient tant d'argent dans leurs coffres , que les routes n'étant pas sûres à une certaine époque, pour l'envoyer au Jésuitisme en Europe (tous les corps religieux du Mexique lui fournissent leur contingent), et craignant qu'il ne devint la proie de la Révolution , ils firent démolir la vieille église , et bâtir une nouvelle , qui , magnifique , ferait plus d'honneur à l'architecte, si elle était moins boy eau. Sa tour et son dôme donnent de loin une grande idée de Zelaya , comme ils en sont de près un joli ornement. Ces ouvrages ont d'autant plus de titres à l'admiration, qu'ils sont fils du génie d'un Créole, qui n'a pas même vu la Capitale de son pays, et qui n'est presque jamais sorti de Zelaya. Ce Créole habile est M . Tresguerras , le chef d'une famille des plus distinguées de la province; qui a fait à Saint-François et ailleurs des chapelles et des autels magnifiques , le tout avec le plus grand désintéressement , pour le seul plaisir de faire servir à son pays ce génie universel dans les beaux-arts, dont la Nature l'a doué, et qu'il a cultivé de lui-même. Il est également peintre et sculpteur : c'est le Michel-Ange du Mexique. Je
( «») répète, et je répéterai toujours; lorsque les Mexicains auront renouvelé leurs générations , sous le régime des lumières , de la subordination , de Tordre et de bonnes institutions libérales, on y verra éclore des génies extraordinaires, et une grande nation. Après avoir gémi à l'aspect des ténèbres et des vices que le Monachisme a répandus et répand sans cesse sur ces belles contrées , je trouve un indicible plaisir à m'épancher un instant sur la vertu et Je mérite.
A Zelaya, j'ai fait la connaissance d'un Monsieur qui a été au collège, à Valladolid , avec Iturbide; c'est donc ici que je vous donnerai un petit aperçu historique de la vie de cet homme , devenu en quelque sorte un homme célèbre. Nous partirons de sa naissance , et baisserons la toile à l'endroit où sa carrière mortelle rencontra une fin tragique, à Padilla. Sur ce dernier période de sa vie, j'ai pu obtenir des notions et une correspondance du plus grand intérêt.
Iturbide est fils d'un Haciendero aisé des environs de Valladolid. Son enfance paraissait indiquer qu'il était né hypocrite et méchant ; sa jeunesse confirma cette conjecture. Au collège de Valladolid, il montra sa tendance à la cruauté : lorsqu'il ne pouvait pincer et égratigner ses camarades , il tourmentait et déchirait en pièces des oiseaux, ou d'autres petits animaux qui avaient le malheur de tomber entre ses mains.
En sortant du collège (et on allait le chasser s'il n'en était sorti ) , sa vie fut celle de la dissipation, du jeu , et de tous les vices. Vous savez qu'en Europe , avant la Révolution , tous nos libertins marchaient de la carrière des vices à la carrière militaire, comme celle , qui , en général , ouvre un plus vaste champ aux goûts de l'immoralité et de la licence ; c'est ce qu'il fit aussi : il entra comme lieutenant dans un régiment de milice , portant le nom de son pays de Yalladolid.
On dit que , quand la Révolution éclata , Hidalgo lui fit des propositions ; mais voyant plus de chances pour le moment avec les Espagnols , il embrassa leur cause , et vous avez vu quel satellite atroce ils ont trouvé dans ce monstre. Ses vexations , ses extorsions , ses horreurs , choquèrent jusqu'aux Llatios et aux Catlêjas ; et en, 1816 , il fut destitué. Il ne réussit à rentrer au service qu'à force d'intrtgués et de certificats qu'il obtint de ses amis ; et c'est à ce titre que certifia aussi la famille de M. le Ministre des affaires étrangères. Le pauvre Don Mariano Herrera avait beau lui faire verser des milliers de piastres, il n'en était pas moins persécuté, poursuivi , réduit à se cacher toujours dans les montagnes de la Tlachiq,uiera.
Vous avez vu déjà , dans l'aperçu historique que je vous ai donné du Mexique en général , dans ma lettre de Saint-Louis , le but qui le porta au Grido d'Iguala , la perfidie et le comique de son Empire
(un Empereur nommé de irait) , el son expulsion.
Le Gouvernement qui lui succéda , aussi loyal el généreux qu'il avait été traître et tyran, lui assigna une pension , je crois , de vingt-cinq mille piastres* pourvu qu'il se réfugiât et vécût, lui et sa famille, en Italie. Il n'y resta pas long-temps.
Il débarqua à Livourae, loua une maison de campagne , où l'on se cache mieux à l'œil des curieux. On dit qu'il y entama des intrigues et des intelligences avec des Puissances Européennes , qui d'abord hésitaient un peu dans leur confiance; et au moment où peut-être on eût tenté de l'utiliser, il décampa, traversa à la hâte la Suisse, les régions du Rhin et des Pays-Bas, s'embarqua à Ostende, et arriva â Londres dans l'hiver de la même année où il avait laissé le Mexique.
Les G aime $ JngfaUes servent pour toutes sortes de gens , quand les Anglais voient dans Vemploi qu'ils en font une probabilité d'intérêt ou public ou privé : elles sont là comme des appeaux, des Syrènes pour tout ce qui leur convient. Elles servirent aussi pour Iturbide. On ignore si elles ont été garanties par quelque agent étranger, ou par les seules promesses flatteuses qu'Iturbide lui-même devait élargir à ses Crësus , en les basant sur le retour de son Empire; mais il est certain qu'il s'onbarqua à File de Wight sur un bâtiment Anglais nommé le Spring , avec des armes et munitions , des effets d'habillement et de l'argent, avec une
presse et un imprimeur , le tout Anglais ; avec des Aides-de-camp , etc. , et sa famille. Cette dernière circonstance laisse conjecturer qu'il se croyait assee sûr du succès.
Il s'était fait précéder par une lettre qu'il écrivait au Congrès du Mexique , démarche , selon moi, imprudente et dépourvue de sens. Je vous en offre la copie, sous le numéro 1 \ Il partit le
1 1 mai , pendant que le Congrès , pour toute réponse , avait lancé déjà contre lui le décret de proscription que vous trouverez sous le numéro 2 *\
Il arriva à la Barre de Soto de la Marina , le
12 juillet. Il fit mettre à l'ancre sur la rade, débarquer le Colonel Beneski, son Aide-do-camp, avec ordre d'aller reconnaître le terrain , ainsi que l'esprit de la troupe et de la population de Soto de la Marina , qui est à cinquante milles environ de la Barre.
Beneski, ayant autrefois seç* au Mexique, connaissait l'officier supérieur qui commandait à Soto; c'était ce même fameux de la Garza que nous avons vu jouer a Y Ambigu, au débarquement de Mina. Il était devenu général.
Beneski lui dit d'abord qu'il venait de Londres , chargé d'une affaire importante pour une Compagnie Anglaise : chargé de traiter avec le Gouvernement du Mexique pour la Colonisation d'un grand nombre de familles Irlandaises. Il l'entretint d'au-
* Voyei , b la fin du tolunM , chaqtit renvoi.
très jongleries semblables , que de la Garza faisait semblant de croire; mais, à la fin, le discours tomba sur Iturbide. Bçneski disait qu'il l'avait laissé à Londres en bonne santé , toujours Tarnc de 6on pays, mais sans aucune intention de rentrer pour le moment ; et de la Garza faisait semblant encore de tout croire. Beneski commença alors de le tâter sur la situation du pays , sur l'esprit dû Gouvernement, des habitans, des troupes, etc.; et de /a Garza de tirer à boulet rouge sur le Gouvernement , le
Congrès , les Généraux ( lui excepté ) , les Peu-
pies, etc. ; il lui fit entendre que la troupe était fort mécontente de l'état actuel des choses, et finit par déclarer que le retour d'Iturbide serait le seul moyen de salut , offert à l'espoir du Mexique dans l'état d'anarchie où il se trouvait. Beneski ne résistait plus à croire ce que disait de la Garza : il se déboutonna, et se laissa aller jusqu'à lui déclarer que, s'il voulait écrire à Iturbide, il se chargeait de lui faire parvenir la lettre par le Capitaine du bâtiment qui devait retourner à Londres. On prétend que de la Garza écrivit , et qu'il finissait même sa lettre par ces mots : « Napoléon est accouru de l'Egypte en France pour délivrer les Français de l'Anarchie; Iturbide doit se hâter de quitter Londres pour venir sauver le Mexique , sa patrie , de la ruine et de la dévastation. » Les uns prétendent que ce renard faisait tout avec des projets de révolte ambitieuse , d'autres, qu'il ne voulait que tendre un piège
( »5) à Iturbide. Quelques-uns aussi le croient capable de l'un et de l'autre ; mai9, plus tard , quand il s'est vu lancé entre le Congrès de l'État de las Tamaulipas et Iturbide , il a sacrifié celui qui lui offrait le moins de chance et plus de danger. Iturbide, flatté par les belles paroles et la belle lettre de de la Garza, débarqua ; et, au moment où il allait envoyer -ce que vous trouverez au numéro 3 , et publier le nu* méro 4 * ? M fat arrêté avec Beneski.
La conduite de de ta Garia fut mimique, tant qu'il redouta l'influence d'Iturbide sur l'esprit des soldats qui l'escortaient; on dit même qu'une fois il poussa la farce jusqu'à mettre à ses pieds et son épée et son commandement , et à le faire proclamer Libérateur par la troupe ; même après qu'il venait de lui lire le décret de proscription , et l'ordre qu'il avait de le faire fusiller dans trois heures de temps. Ce fut alors , selon toute apparence , qu'Iturbide écrivit ce que vous trouverez aux numéros 5 et 6 **. À la fin , passant d'une pantomime à uneautre, delà Garza parvint à le traîner dans /Wt7/<», le siège du Gouvernement de l'État des Tamaulipa$ , et là le Congrès lui envoya lire sa sentence de mort.
Il s'adressa à ce corps dans les termes que vous pouvez voir au n° 7 ***; mais il ne reçut pour toute réponse que" quatre balles qui le rendirent cadavre.
* Voyez a la fin du volume.
•• Idem.
*♦« J<km.
le i g juillet 182/4* * ■>* heures du soir, sur In place de Padilla. U mourut beaucoup mieux qu'il n'avait vécu, n parla avec quelque dignité aux soldats, et, pour la première fois, peut-être, en chrétien. Il ne voulait point qu'on lui bandât les yeux : on s'obstina, et il se les banda lui-même. U est mort. N '«allons point chercher quelles étaient ses intentions pour l'avenir, mais le passé criera hautement contre sa mémoire.
Ce funeste événement révolte par la bassesse de de la Garza, et surprend par la folle confiance de Beneski et d'Iturbide, et par le singulier rapproche* ment qu'offrait, dans la personne du Président du Congrès (qn prêtre), la double qualité de juge et confesseur du condamné.
Je vous laisse apprécier la teneur des pièces importantes que je vous ai ménagées. Je me bornerai à vous faireobserter que , toutes lesfots qu'il s'est adressé au Congrès général de Mexico, il lui a donné du tofrème, du souverain, mais jamais de la République fédérale du Mexique. Faites la glose» J'ajouterai q»c ces pièces ont d'autant plus de prix, qu'elles sont encore entièrement inconnues au public du Mexique, le Gouvernement croyant de sa politique ou de sa prudence de les cacher. Une circonstance extraordinaire et quelque soin de ma part les ont mises en ma possession.
Le bâtiment, avec la famille d'Iturbide, à la nouvelle de la tragédie , coupa les câbles , et se sauva
f *7 ) dans les États-Unis. Beneski fut jugé par un conseil de guerre, et condamné à un bannissement perpétuel. On dit qu'il voulait mourir avec Iturbide : il avait vécu avec lui en grande amitié. Pour moi , je n'aimerais pas cette communauté de vie et de mort avec un tel homme. Ce jeune officier, imprudent,, mais distingué, a été traité avec tous les égards ; il est impossible de montrer plus de modération et de générosité que n'en a déployé dans cette circonstance, et que n'en déploie toujours le Gouvernement du Mexique, depuis qu'il s'est érigé en République fédérale. Les autres Gouvernemens particuliers des États procèdent avec les mêmes principes. Quoique seul , pauvre pèlerin, inconnta, sans me prévaloir même de lettres de recommandation* je n'ai jamais eu besoin de recourir à un Alcade, à un Gouverneur, à un Commandant, etc. , sans en obtenir toute la protection possible et la plus courtoise assistance. Ce seul trait, de l'immense différence entre l'ancien et le nouveau régime , devrait subjuguer et réunir tous les cœurs ; mais Y hydre a laissé des têtes derrière elle, et le Jémitizme les ranime. Le libéralisme triomphera, j'espère, mais il n'aura pas peu A lutter encore, ne fût-ce que contre ces préjugés dangereux du grand nombre d'igtiorans , qui crient que du chaos on peut marcher d'un seul pas à la perfection. Le Congre» a accordé à Madame Iturbide et à sa famille une pension de huit mille piastres. Elle s'est réfugiée dan*
( »») les États-Unis. — Continuons notre promenade dans Zelaya..
Toute la ville est jolie et riante ; elle a une belle place, qui offre le spectacle amusant d'une réunion de revendeuses et de revendeurs, étalant toutes sortes de marchandises et de fruits des deux Mondes. Les efforts et l'éloquence de ceux qui voudraient tromper et de ceux qui voudraient ne pas l'être, présentent des tableaux et des jeux d'esprit tout-à-faît singuliers. Elle respire partout certain air d'aisance, et contient» une population d'environ douze mille âmes. Les Aborigènes , qui habitent ses faubourgs et les environs, appartiennent à la tribu des anciens Othonries; ils parlent une langue toute différente de celle des anciens Mexicains proprement dits. L'on prétend qu elle est très-difficile.
Je partis le 27, prenant le chemin de Queretaro.
A deux milles de la ville de Zelaya, on passe la Laxa. C'est une rivière de dévotion pour nous, qui croyons en avoir vu les sources au sommet de la haute Cordillière de las EscaUeras ; ou , du moins . elle nous rappelle , par cette i H us ton , un point de la terre d'une conformation si extraordinaire, et ce charmant ruisseau, qui nous fut d'une compagnie si agréable, pendant cinq à six milles, sur une plaine immense, dominant de la cime des plus hautes montagnes du monde. Le pont jeté sur cette rivière est aussi l'ouvrage de M. Tresguerras : magnifique, il réunit la solidité à l'élégance.
Le chemin de Zelaya- à Queretaro est bordé de beaux villages, d'haciendas autrefois superbes, et qu'on relève déjà des' ruines de la Révolution. Un ciel le plus azur , une campagne fertile et souvent variée ajoutent au charme du site.
J'étais à deux milles de Queretaro , quand deux Mexicains cfui venaient de Zelaya , m'approchent, et , après avoir bien toisé mon cheval , me demandent où je l'avais eu. Ma réponse fut celle que je de* vais à une pareille indiscrétion de deux personnes que je n'avais jamais vues ni connues. Ils se bornèrent alors à me demander où j'allais loger à Queretaro; et en cela je crus devoir les satisfaire , ne me cachant jamais qu'à l'Inquisition. Je fis plus , je leur demandai où on logeait le mieux ; ils m'indiquèrent le Grand Mason , et c'est là que je mis pied à terre.
A peine avais-je fait entrer ma petite caravane dans le coral (l'écurie) , voilà que mes voyageurs, avec deux autres, viennent revendiquer mon cheval, comme portant la marque du haras d'un d'eux , à moins que je n'eusse le certificat qu'il provenait d une vente faite par le propriétaire ou par ses agens. Je répondis qu'un Étranger, en pareil cas, ne doit d'explications qu'aux magistrats compétens ; que j'étais dans la capitale de l'État, où il n'en manquait pas , et que prétendre me dessaisir de la sorte de ma propriété , c'était , dans un pays quelconque , l'exercice d'un brigandage plutôt que d'un droit. Us eurent l'air de menacer de l'enlever de
violenoe ; mais, mon attitude décelant peu la crainte, ils s'en allèrent après avoir fait bruit, comme des hommes qui parlent le tangage de lo$ Diotes.
Le lendemain matin l'Alcade m'envoie mander devant lui. J'y trouve mes deux Mexicains avec leurs deux auxiliaires, et un gros personnage enflé, qu'on me dit être un Licenciado, cest-^i-dire, un terque quaterque doctor, un avocat : la lumière de Queretaro, le Tribonien du Mexique, une Arche de science. -
Je vois dans Monsieur l'Alcade un homme trèspoli; et m'empresse de lui raconter l'histoire de nia possession du cheval : je l'avais eu de don Mariano Herrera en échange du mien II m'objecte aussi le certificat de provenience; je réponds que pour l'achat des autres bêtes que je possédais, j'avais toujours agi de bonne foi et sans plus de formalités; que le nom respectable de don Mariano Herrera devait ici inspirer à qui que ce soit la plus aveugle -confiance.
Mais le cheval n'avait pas même la contremarque, qu'au Mexique le propriétaire applique à ses chevaux , quand il les vend , pour qu'à l'opportunité on puisse les distinguer de ceux qu'on lui voirait; je sentis la force de cet incident. Toutefois, je n'en 'étais pas moins possesseur, si non régulier, au moins innocent; et j'observai que toutes ces minuties particulières et locales sont inconnues à un Étranger qui passe sans se douter des pièges ois des irrégu-
( 3» ) larités à éviter. Monsieur le Lieenciada alors me lécha une bordée d'adages latins , parmi lesquels le Ignorant ia juris non fit excumtio était le seul qui tombât à propos. Je le priai de me montrer la loi sur les formalités à remplir, puisqu'il me parlait de jure; il me répondit qu'il n'y en avait pas de positive , mais que « inveterata consuetudo pro lege eustoditur. » Le voyant si grand latiniste , je me permis de mettre dç coté mon mauvais Espagnol , et de continuer là dispute en latin. Je lui rappelai quelque chose des lois de emendo; proadvenis; et je finis par celle fada factis probentur ; je veux dire que mon adversaire fondant sa prétention sur ce que le cheval portait sa. marque, il devait prouver l'identité de marque ; qu'autrement , avec cette inveterata consuetudo d'une jurisprudence barbare, chaque faquin pourrait priver tout honnête homme de son cheval ; que s'agissant d'un fait, il fallait un témoignage de fait et non de mots ; que l'Alcade , ou autre magistrat jurisdictionmire du pays de mon adversaire, devait authentiquexnent constater la marque de son haras , et l'envoyer à l'Alcade de Queretaro pour le confronter avec celle de mon cheval; et qu'en attendant , j'aurais écrit à don Mariano Herrera pour qu'il se justifiât sur la provenience primitive de cette Hélène. Mais tout cela de* mandait du tetnps, et mon adversaire était de Saint-Michel el Grande, à plus de vingt cinq milles de distance de Queretaro. Gamme il venait aussi â
(Si)
Mexico > je demandai à déposer le prix présomptif de la bétepour continuer mon chemin. Monsieur k Licenciado devint plus tî-ai table, mon adversaire plus docile, toutes les parties plus calmes; et Monsieur l'Alcade , qui n'avait pas cessé de m'écouter avec bonté , témoigna son adhésion à mes conclusions» II fit plus (et ici, voyez une nouvelle preuve d'une aimable disposition des Mexicains ) , il me fit l'honneur d'observer qu'il y avait toute apparence que j'étais un honnête homme, que ma parole était suffisante, mon dépôt inutile; et l'Avocat et V Adversaire y applaudirent. Vous savez combien un noble témoignage de confiance touche vivement mon âme : je me rappellerai toujours ce trait avec la plus vive reconnaissance. Monsieur l'Alcade nous donna acte de cet amiable compromis, et ne voulut être payé, pas même du papier timbré. Ce digne Magistrat s'appelle don José Ignatio de Cardeiias, un Créole.
11 est bien vrai , Comtesse , que partout dans le Mexique , et de la manière que mon adversaire vou* lait employer, on s'empare d'un cheval qui se trouve dans le même défaut de formes que le mien ; mais, outre que cette procédure est trop sommais et absurde , le propriétaire réunit à la fois , par le plus monstrueux assemblage , la triple qualité de partie juge et exécuteur. Dieu a donné à tout le monde la connaissance du bien et du mal , du juste et de l'injuste; mais cette volonté, qu'on prétend qu'il
ait laissée entièrement libre à l'homme , nous porte aux passions , et les passions à l'égoïsme ; conséquemment f on peut être parfois mauvais avocat , mais jamais bon juge dans sa propre cause. Zoroastre , qui serait considéré le meilleur des législateurs, s'il n'eût pas été païen, disait : « Quand vous doutez que ce que vous êtes près de faire soit juste ou injuste, abstenez-vous de le faire. »Et certes, rien n'est plus douteux que le sentiment qui nous pousse à agir en pareil cas.
Vous voudriez connaître quelle a été l'issue de 1 affaire? vous savez que je ne fais jamais un anachronisme , pas même d'un moment , ni une transposition d'un seul pas : deux sources de confusion qui doivent, je présume, exciter dans les autres, comme je l'ai déjà observé , autant d'impatience qu'elles m'en causent à moi-même , quand j'en rencontre. Vous saurez le dénoûment en temps et lieu.
Débarrassé du contentieux qui nous a jusqu'à cette heure occupés, allons Voir Queretaro ; il en vaut bien la peine , et son origine n'est pas moins intéressante que ses progrès.
Le pays de Queretaro, avant la Conquête, appartenait aux Othomies , peuples sauvages , également hujépendans de l'Empire de Moctezuma et du Royaume de Mechouacan. Les Espagnols s'en empa* rèrent de la même manière dont nous les avons vus envahir les pays de Tula , Saint-Louis Potosi , [etc.
Un Caduque des Indien* de Guyckiapa* baptisé sous le nom de don Fernando de Tapia , et grand ami des Conquérant , fut le premier à leur ouvrir le chemin à cette nouvelle Conquête , le premier à vaincre les Othomies et à s'établir dans le pays. C'est à lui qu'est due la découverte des mines, qui ont donné des trésors incalculables , de ios Pocos, maintenant du Patruar; celles d9E*catenos9 du Tonatico et.de Guasquiluco* Il y forma des établissement considérables pour les exploiter, et des kaeienda* pour en bénéficier le minerai; il forma également des haciendas de campo dans le F aile de San -Francisco , pays ainsi appelé par les moines qui le suivaient , comme pour le consacrer au personnage divin sous la protection duquel il opérait ces découvertes et ces conquêtes. A la fin, il s'établit dans un point central, au milieu de ses établissement, çle ses richesses et de sa gloire , avec les Espagnols qui l'escortaient ; et ce point central devint la belle ville de Queretaro. Ce fut vers la fin du seizième siècle.
Les moines y bâtirent d'abord un couvent , l'un des plus magnifiques du Mexique , et que leur envieraient même leurs confrères d'Jra-Cœli, àRome; et ce fyt par un de ces prodiges , si familiers aux moines et renouvelés avec tant de succès par tes Jésuites A que Queretaro vit s'élever dans ses m*"* UA autre grand bâtiipent , le plus colossal peut-être
qui, dans ce genre, existé au titônde , té cou vén t des religieuses de Santa-Clara. Je vais vous en foire l'histoire fidèle et succincte.
Don Diego de Tapia , le fils du Caduque Ferdinand, héritier de ses trésors imAienses^ qui grossissaient tous les jours, n avait qu'une seule fille. A la splendeur de son origine , et a l'appât des richesses qui devaient un jour l'ériger â un état semisouverain, elle joignait beaucôiijp de charmes physiqueset moraux; elle était dans laconvohise de mille prétendans. Les Dieux de l'Antiquité se métamorphosaient en pluie d or, en cygne , en taureau , etc. , pour posséder un être terrestre; aujourd'hui, -des êtres terrestres se rendent maîtres des divinités, sans recourir à tous ces manèges; c'est un moine qui s'empara de la semi-céleste L(<y«a»
Mais un moine ne peut pas se marier, et le système des Sobrinas n'était peut-être pas encore à là mode , dans un temps qui exigeait auuioins Ses apparences extérieures pour s'attirer la dévotion dès peuples dont on tentait la Conquête» politique et religieuse ; il fallait donc faire Luysa religieuse , et çu être le directeur : c'est ce qu'avisa le Révérend Lopez. Ne confondez pas ce Lopez avec celui qui escamota, d'une bénédiction* tout l'héritage de don Pedro Nu fiez de la Raya de Zelaya: celui-là s'appelait Fray Juan, et celui-ci Fray Miguel. Il n'y a de commun à ces deux Révérends que YAppeUido (le
(36) nom de famille) très-fertile, apparemment, en jolis expédient.
Mais il fallait de l'habileté pour conduire heureusement l'entreprise; et vous savez que l'état obscur de simple religieuse ne peut agacer un Néophyte d'un si haut rang. Il fallait inspirer de l'ambition et flatter, he Révérend Père la créa Fortdatrice d'un couvent qu'on devait bâtir exprès ; il fit voir que le Vice-Roi assisterait lui-même avec tou te sa cour à cette auguste réception ; il lui montra la Renommée enflant déjà pour elle seule ses cent trompettes; et après tout, il lui ouvrit le Paradw, pour elle et pour son pare, pour toutes les jeunes personnes qui, attirées par son exemple, suivraient la voie de gloire et de salut quelle leur aurait ouverte. Vous sentez que , de cette manière, il voulait séduire le père avec la fille. M. Tapia fut si enchanté de ce que l'éloquence du Révérend-Père lui peignait de gloire dans ce monde , et de béatitude dans l'autre, qu'il commença par construire à ses frais le couvent, et finit par léguer son immense fortune à sa fille; ou , pour elle, au couvent de Santa- Clara. Le premier couvent devint trop petit et mesquin j l'on bâtit celui qui existe maintenant, qui a plus de deux milles de tour, et qui a contenu plus de trois cents religieuses , servantes et autres , toutes commodément et splendidement logées.
La translation d'un couvent à l'autre a été im-
(3?) posante. Chaque religieuse , en sortant du vieux couvent, se plaçait, couverte d'un long voile, au milieu de deux matrones; elles se rendaient ainsi processionnellement jusqu'à la porte du nouveau couvent , où les matrones les embrassaient tendrement , et les livraient une seconde fois à leur abnégation du monde. Une croix, portée par un moine, les précédait , et les notabilités les plus distinguées de la ville et des environs les Suivaient avec pompe. Aussitôt entrées dans le nouveau cloître , elles allèrent dans le chœur , répétèrent les vœux, ou renouvelèrent leurs offres de service à Dieu. Mais quels services , dans un cloître , peut-on rendre à Dieu , qui a constamment défendu tout ce qui peut être contraire au premier but de sa création, la génération? Le Dieu des Spartiates condamnais au mépris public celui qui ne se marierait pas. Les moines bénissaient les religieuses de leurs hymnes , la multitude opposait ses vœux aux leurs ; des pareus , des sages , et des amans , y répondaient de leurs sançlots.
Ce couvent , avec des richesses incalculables, a souffert souvent des crises de pauvreté ; l'administration , dans les mains tantôt des laïques , tantôt des moines, ne changeait que pour enrichir de nouveaux administrateurs. Il y a des maisons et des Sobrinas > à Queretaro , dont la fortune n'a d'autre base que la dilapidation de l'héritage de don Diego de Tapia et de sa fille , la Fundadora du cou veut.
Aujourd'hui , quoique propriétaire de régions immenses, ce cou vent est pauTre et chargé de dettes. Les Administrateurs du Mexique ont le talentT oomme ceux d'Europe, de se faire toujours les créanciers du pauvre administré ; et , quand ils nous ont bien volé, fls osent encore nous qualifier de nwrmes et mauvais payeurs , et nous faire passer pour des Spiontati.
J'eus l'honneur d'être traité avec du chocolat par une de ces bonnes Religieuses ; je lui demandai si elle était contente de son élection : elle me répondit qu'oui ; mais je suis sûr qu'elle m'aurait dit non , s'il n'y avait pas eu un moine avec moi.
Queretaroest une des plus belles vffles du Mexique, par la magnificence de ses bâtimens et le charme de sa situation . Elle est sise au pied , sur le penchant et au sommet d'une riante colline , environnée de plaines fertiles qui la séparent , au Nord et à l'Est, de hantes montagnes. De tous côtés elle est parsemée de belle» fontaines, offrant les eaux lea plus pures et les plus cristallines. Au Mexique , où l'on manque généralement d'eau , cette providence est bien précieuse. La manière dont on a su se la ménager, serait étonnante et prodigieuse, même dans les premières capitales de l'Europe. C'est un grand aqueduc qui, traversant une plaine et joignant la ville avec la CordilKère qui s'élève à trois milles au Nord , va la chercher dans un vallon profond , et la conduit , par une rangée d'arches très-
( 39) élevées , sur les hauteurs de Queretaro , d'où il la verse dans tous les quartiers subalternes de la ville et des faubourgs. G^st un ouvrage digne des Grecs et des Romains ; et sa bâtisse est si solide qu'elle fera revivre pour bien des siècles la mémoire du Marquis del Villar deljiguila, sous le gouvernement duquel il fut construit.
Les manufactures de Queretaro étaient autre* fois renommées ; mais leurs Manias et teursRebozos, espèce de manteaux pour les hommes et de schals pour les femmes, ne supportent pas maintenant le parallèle* avec les marchandises de manufactures Européennes dont tout le Mexique est inondé. Elles rivalisaient avec les meilleures du Mexique.
Malgré le défaut de ce commerce , une apparence d'aisance se montre partout dans Queretaro , Car la liberté qui a remplacé l'esclavage, où ces manufacturiers tenaient leurs ouvriers , rend l'homme industrieux, et offre mille moyens de s'occuper autrement. LesBaratillo* de Queretaro sont peut-être- les plus florissans que j'aie Vus jusqu'à cette heure au Mexique, Il faut que je vous dise ce que c'est que ces Baratilbs. •
Dans tous les pueblos de quelque importance, au Mexique, a lieu, tous les soirs, une réunion, dans une placé assignée ou convenue, de spéculateurs et d'effets de toutes sortes ; les uns vendent ou échangent, les autres achètent, et tous cherchent à se tromper , comme partout en Europe ;
et là, surtout, oà ion a moins l'air de le faire, comme dans X Austère London , et le Cérémonieux Paru. C'est un amusement, Comtesse, d'entendre le mensonge et Jp finesse remuer toute l'éloquence du Langage de lot Dioses, pour vendre leurs marchandises, et pour toucher de leurs argumens les plus rétifs et les plus incrédules. Avec toute mon expérience, je n'ai jamais été capable d'aller sur un de ces Baratilloti sans faire quelque achat, et partant sans être dupé; mais il est vrai que quelquefois je me laissais aller dans le dessein de m amuser. Tous sentez que ce n'est pas sans motif qu'on choisit pour ce commerce l'heure de la brune : les filous y trouvent leur portion d'affaires. C'est sur ces Baratilfoe que se manifestent, à de nouveaux traits, l'adresse, l'esprit et le talent dont la nature a doué les Mexicains.
Outre les deux Couvens dont nous avons parlé, cm en voit d'autres d'une richesse et d'une beauté à peu près égales ; mais la situation du couvent de Santa -Cruz, au sommet de la colline sur laquelle la ville est sise, dominant tous les environs, est vraiment attrayante ; ma curiosité ne tarda pas à le visiter. Un miracle d'une Croix qu'on y vénère y ménagea cet établissement magnifique; mais comme le miracle a commencé par un tremblement de terre, et fini par une grêle qui a dévasté toute la campagne, je crois que Dieu se soucie fort peu qu'on lui en fasse honneur, et que vous me
saurez gré de vous épargner un réât qui ne saurait que vous affliger. L'aqueduc vient aboutir précisément dans le jardin des Révérends Franciscains, de la stricte réforme de saint Diego , qui s'y sont pratiqués des réservoirs et des viviers à l'épreuve de tout événement. Au Mexique, toute providence doit commencer par se répandre sur les moines.
C'est dans un vieux manuscrit, espèce de chronique, à la bibliothèque du couvent de Saint-François, que j'ai atteint presque tout ce que je vous ai dit sur l'histoire de Queretaro. Je n'ai pas vu, au Mexique, d'autre bibliothèque qui méritât ce nom, et le bibliothécaire est le seul qui le soit de tous ceux que j'ai eu l'honneur de connaître dans cette partie du Nouveau- Monde, C'est un petit moine, plein de connaissances, et qui porterait à croire que la charge de Provincial donne de l'esprit, de l'amabilité et de la franchise : il en a beaucoup, et deux fois il a été Provincial. Puisqu'il a eu la bonté de me laisser parcourir avec quelque loisir ce manuscrit, j'en profiterai pour vous donner quelques notions de plus, que je crois nouvelles et de quelque intérêt, sur la province qu'il concerne.
D'abord, ce mot Province mérite quelque explication. Avant la Révolution, le Mexique était partagé en Provinces temporelles et en Provinces' spirituelles. A mesure que l'autorité temporelle y faisait la conquête de Provinces nouvelles, l'autorité monacale augmentait également , sous différens
noms, le nombre de ses Provinces, pour que leur pouvoir marchât toujours parallèle, et souvent an delà de celui du bras séculier. Quand Cortès appela les premières terres conquises sur Moctezuma , le royaume du Mexique, les moines l'appelèrent la Provincia det Santo-Evangelo : ensuite, la Province de Mechouacan fut appelée , par eux, la province de Santo-Pietro Pabto; celle de Xalisco, de San- Yago; et ainsi des autres. C'est de cette manière que les Lévites suivaient toujours de p rès et contrecaraient le pouvoir des juges. Les Jésuites voudraient en faire autant, et même sur le monde entier ; mais qu'ils se gardent bien de renouveler la fable du Bœuf et de la GrenouHle.
Queretaro appartient à la Province de Santo- Pedro et Pablo, c'est-à-dire de Mechouacan, et en est le quartier-général : la résidence du père Provincial , et toys les archives, mémoires et chroni^ ques concernant le Mechouacan, se trouvent dans la bibliothèque de ces moines.
On sait que l'ancien Mechouacan fut peuplé, ou conquis par une de ces tribus Aculkuas, on Mexicaines, qui émigrèrent du Nord au Sud, quatre ou cinq cents ans environ avant la Conquête; mais Fhistoire de ee qui s'y passa depuis cette époque jusqu'à la Conquête, est presque entièrement inconnue. Torquemada lui-même ne commence l'histoire du Mechouacan, que dès la* Conquête; et le Chroniciste dcQueretaro s'excuse endisant : t Mucho
( 43 ) •r siento e! no tener bastante relacion de los Reges y ap Monarchas que eternizaron el valôr del Tarasco, I; con el politico y militar gOYÎerno ; porque en buena k consequencia este era el higar en que se avian de $ copiar sus successiones , referir sus hazânas, contar ', sus hechos, celebrar sus leyes, y narrar sus obras; pintar el origen de su Monarchia, la propagacion y herencia de su Keyno ; perô todo à faltado, porque faltô el quidado en los antepassados ; con que disculpo mis deseos, que todos ellos se desvelaràn en el escrutiSo de sus verdades, por darlas à la estampa, paraque la prosteridad celebrase la memoria , los insignes hechos del Tarasco *. » Il est bien à regretter qu'on ait tant négligé l'histoire d'un pays si intéressant jadis, selon les apparences, et qui est encore la plus belle et la plus riche partie de tout le Mexique. Le peu que j'ai pu en glaner çà et là, porte à croire que ses habitans étaient aussi le peuple le plus intelligent et le plus vaiHant de tous ceux qui sortirent de Chicomotztott'9 qui signifie les sept cavernes , c'est-à-dire , des régions du Nord.
* ■ Je suis fâché de n'avoir pas assea de notions sur les Rois qui perpétuèrent la vaillance du Tarasco, politiquement et militairement; c'est l'endroit où l'on devrait indiquer leur saccesaton , raconter leurs exploits et leur sagesse, célébrer leurs lois» et montrer l'origine de leur monarchie, l'étendue et l'héritage de leur empire ; mais tout nous manque, parce qu'on a négligé , dans les- premiers temps de la Conquête, de s'en occuper. J'ai roule justifier le désir que j'aurais eu de tout constater avec vérité , pour le consacrer à la postérité par la voie de la presse , et immortaliser ainsi la mémoire et le» hauts toits du Tarasco. »
Il en résulterait que ces peuples & appelaient Ttrascos f nom emprunté de quelque tribu qu'ils trouvèrent dans le pays, et dont ils apprirent aussi b langue pour mieux se distinguer et se séparer entièrement de leurs compatriotes, établis plus au Sud et à l'Est , et avec qui probablement ils avaient eu quelque différend»
La première ville qu'ils fondèrent, comme siège de leur empire , fut T zintzuntzan sur la rive du lac, qui s'appelle maintenant de Pasçuaro. Toujours ils furent vainqueurs dans les batailles que leur livrèrent les Rois de Mexico , pour les asservir à leur empire , comme ils avaient fait de tous les autres peuples voisins, à l'exception des T Uaclatkecas , ies Cholultheca* , et de quelqu autre.
Il parait que de tous les peuples venus du Nord, les Tarascos étaient les plus habiles dans tous les arts , les plus industrieux, les plus sages et les moins barbares. Notre Chroniciste n'hésite pas à le dire. . . . t Y asi , el Tarasco en la viveza de su ingenio era tal que ne se limita va en esta o eu aquella * materia , sino que es tan gênerai en todas , que se admira su ygualdad. Y asi , en su politica y religion antigua fue tan circunspecto , que no devio nada, al establecer sus leyez , à Saturno, Lysine» y Radamantho , ni al legislator Lycurgo , cou que su govierno, Republica, y templos fueron los mas Célèbres que repite hoy este Occidente * *
* • Ainsi le Tarasco, dans la vivacité de son génie , ne se bornait p*5
£ H paraît que leurs Rois, quand ils voyaient arrip Ter cet âge qui s'approche du couchant, s'associaient à l'Empire, comme plusieurs Rois de notre antiquité , leur fils aîné pour l'instruire aux devoirs d'un Roi envers ses peuples , et pour inspirer aux peuples le respect et l'obéissance qu'ils doivent à leurs Rois.
11 parait que le Huitzilopuchtli des Mexicains était la Divinité des Tarascos, comme la même qui avait conduit tous ces peuples du Nord au Sud , lors de leur première émigration ; mais leurs sacrifices étaient moins barbares que ceux des Mexicains, et leur Grand-Prêtre, quoique hautement vénéré, moins Cannibale que celui de Mexico.
Izacapu était la Rome hodierne du Mechouacan , la Métropole de leur religion. Leur temple dominait du sommet d'une colline, et là demeurait le Grand - Prêtre , qui s'appelait Curicanery. U ne se montrait qu'une fois par an ; la fréquence de voir un objet le rend plus commun et moins vénérable. Au temps fixé pour cette réception publique, le Roi lui-même s'y rendait en grande cérémonie , et c'est à genou qu'il mettait ses offrantes aux pieds du Grand-Prétre. Les seigneurs du royaume suivaient et imitaient le Roi, ainsi que tous ses sujets,
à une seule matière ; il était généralement versé et presque égal dans toutes les sciences. Il fut sage et adroit dans sa politique et sa religion , non moins profond dans ses lois que Saturne , Lysanias , Radamanthe*, Lycurgue. Leur Gouvernement, leur République, leurs temples furent \cs plus célèbres que vantèrent autrefois ces pays Occidentaux. »
aidant que leur* moyens leur por Mettaient de le faire. Du lac Tzinmdarv,o^ le Roi débarquait pour armer à TzacapUy il y avait dix-huit milles de terrain tout marécageux, et unegrande digue, d'une construction étonnante, dont on toit encore, dit-on, les vestiges, était le chemin qui conduisait au Sanctuaire. Après les offrandes consacrées au Grand-Prètre, e» tout ce qu'il y avait de meilleur et de précieux dans k pays, ou immolait des victimes humaines à la Binnité. C'est bien là le portrait du grand Inquisiteur qui , après avoir pris pour lui tout ce que possèdent les malheureux qui tombent entre ses mains, donne leurs cendres à Dieu, On dirait que notre Chronidste a voulu faire une parodie, et que les prêtres de tous les cultes se sont plu , en tout temps , à faire passer les Dieux pour cruels et sanguinaires.
Ce que le Chroniciste raconte des cérémonies qui précédaient et suivaient la mort d'un Boi Taraseo me parait assez singulier pour que je vous en dite un mot
Quand les médecins de cour déclaraient que la maladie du Roi annonçait la fin de sa carrière mortelle, le jeune Roi, nouvellement associé, appelait tous les grands du royaume , pour qu'ils vinssent assister au dernier acte de la vie de Son père. Ceux qui manquaient d'obéir à cet appel étaient considérés et traités comme les ennemis du nouveau R°l- À mesure que ces grands personnages arrivaient, on les faisait passer devant le lit .du Roi , et , avec
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(47 ) leurs expressions de chagrin et de condoléance, Us lui offraient de riches présens. C'était une Cocagne de plus pour l'héritier ; c'était renforcer l'axiome : mortuu&vivumjuvat. Quand les derniers paroxismes de sa vie combattaient inutilement contre le pou^ voir de la mort , on faisait retirer tout le monde , pour que leur présence ne troublât pas les émotions dont le moment extrême pénètre le mourant. Tous les Grands se tenaient dans des appartemens voisins, et, aussitôt qu'il avait rendu l'âme, ils rentraient de nouveau, et pleuraient hautement sur ses restes mortels. La première opération était de chausser son pied du CactU, c'est-à-dire, d'une espèce de brodequin, comme signe principal de sa valeur. Cette circonstance mérite une explication.
Les Rois de Mexico étaient parvenus à se rendre tributaires et vassaux presque tous les Princes et Rois leurs voisins, qui , en signe de soumission , ne pouvaient se présenter au Prince régnant que nus pieds. Les seuls Rois de Mechouacan avaient toujours, comme nous l'avons vu , réussi à repousser le joug , et le Cad le était à la fois l'emblème de leur vaillance et de leur indépendance souveraine. De cette notion, en découle une autre; c'est quele nom de Cactlzontzi, donné par les historiens de la Conquête au dernier Roi de Mechouacan, n'est point son propre nom, comme je le démontrerai , mais le nom commun à tous les Rois de Mechouacan qui mouraient vain-
queurs de ceux de Mexico , ou Porteurs de brodequins; de là, le mot Cactlontzi.
On habillait et ornait le cadavre de tout ce que la garde-robe royale avait de plus précieux en étoffes, le trésor en pierreries ; et le linceul mortuaire qui couvrait le cercueil portait l'image du cadavre , tel qull était paré. Alors on choisissait ceux qui devaient former sa cour dans l'autre monde, et le choix appartenait au nouvel héritier de la couronne. Vous voyez, Comtesse, dans le privilège de ce choix, un grand moyen politique pour se débarrasser de tous ces Grands de l'empire qui lui étaient ou suspects ou incommodes, de ces Courtisanes qui pouvaient avoir été ou les Maintenons ou les Orsini pendant le règne de son père. Parmi ces bons serviteurs, qui devaient le suivre, figuraient aussi des poètes et des médecins , comme si les Rois ne pouvaient pas , même dans l'autre monde, sepasser de flatteurs et Ôl empiriques. Notez, Comtesse, que, dans ce cortège, il n'y avait point de prêtres : voilà comme ces messieurs savent tout se ménager à leur gré.
La pompe funéraire commençait à minuit, heure à laquelle la grande procession sortait du palais royal. La nuit a toujours été la compagne des grands mystères et des grands crimes, comme de l'imposture et de la superstition. Les très-dévoués serviteurs qui devaient le suivre dans l'autre monde, tous parés de leur mieux, fardés et couronnés de fleurs,
(49) ouvraient la marche, et c'était au son de nacres de tortues et du froissement d'os de crocodiles, qu'ils marquaient leur triste pas. Après eux, venait le cercueil, porté ou par les fils cadets du défunt, ou par les Grands du royaume, qui n'avaient pas eu l'honneur du choix pour l'accompagner au delà du tombeau ; un chœur de flatteurs , qui chantaient les prouesses du Roi passé et du Roi présent, fermait le convoi. Arrivés sur la place du Theocales, ou temple, on brûlait, le corps avec ses ornemens et ses pierreries, sur un bûcher préparé à ce dessein. Pendant que le feu consumait le Roi, le couteau égorgeait toute sa cour à la suite; et pour que ces malheureux n'eussent point à montrer de la lâcheté, ou à opposer de la résistance, on lès enivrait bien avant de les conduire à cette boucherie.
Les cendres de tout ce que le bûcher avait brûlé étaient ramassées dans un drap de coton sur lequel on peignait l'effigie du roi , et déposées sous une voûte de bois. Ses fidèles serviteurs et servantes étaient pêle-mêle enterrés dans des fosses autour de lui. La cérémonie finissait avec cinq jours de grand deuil, pendant lesquels tout le monde se rendait verser des larmes sur le tombeau royal , et les grands le veillaient la nuit. Et ici notre Chroniciste a la sagesse de terminer la légende par une réflexion du grand philosophe de l'Église , saint Augustin , réflexion qui ne pèse pas peu sur
les fils de saint François, comme sur tant d'autres spéculateurs qui , à leur instar, font un trafic continuel de la vie et de la mort de leurs bons croyans; réflexion qui combinerait avec Luther et d'autres ► docteurs protestans à détruire le commerce des Indulgences, et le beau moyen de les faire valoir : le Purgatoire. Voici, Comtesse, comme le grand Évèque Africain s'exprime, et avec lui mon Chroniciste : t Proindè pornpœ funeris* agminaexequiarum, sitmptuo$a diligentia sepullurœ, monipnentorum opulenta conttructw , vivorum sunt quauacukque solàtia , non ADJUTOiUÀ mortuorum. • Cette sentence est si contraire aux doctrines et aux intérêts des Franciscains, que je suis tenté de croire que mon Chroniciste n'entendait pas le latin , et qu'elle lui est échappée sans qu'il s'en doutât.
L'histoire ne parle que du dernier roi de Mechouacan ; le Chroniciste en nomme deux': Sikuanga, et son fils Sinzincha. Ce dernier est l'objet de l'histoire. Il parait que Sikuanga avait repoussé toujours avec vaillance , et souvent battu les Mexicains ; Sinzincha ne laissa pas non [dus trop à espérer à l'ambition de Montezuma ; il refusa de s'allier avec lui contre Cortès, et s'offrit à celui-ci comme auxiliaire et vassal du Roi d'Espagne. C'est pour le récompenser de ces hauts services et de sa soumission, que Nu no de Gusman le fit' brûler vif. Le Chroniciste ne dit rien de cette circonstance; peut-
être savait -H que le MonacKïsme avait, selon l'habitude, trempé quelque peu dans toutes ces atrocités.
Il parle d'une grande mortalité d'Indiens après la Conquête ; tellement, dk-il, qu'A n'en resta pas la sixième partie ; mais il l'attribue à une peste. Oui, la même peste que le Père del Verdt etPizarro apportèrent au Pérou ; celle que Calleja a répandue récemment encore dans le Mexique ; Morillo , dans la Colombie, contre tons ceux qui savaient lire; et tant d'autres Espagnols , partout où ils ont porté leur despotisme, leurs armes et leur cruauté. Si c'était une peste, il devait y mourir plus d'Espagnols que d'Indiens dans un climat qui n'était pas le leur; or, il ne mentionne pas la mort d'un seul Espagnol.
Maintenant que le Chroniciste touche â ce qui est également retracé dans d'autres histoires menteuses, à peu près semblables à la sienne; et que je vous ai raconté de sa chronique tout ce que j'ai cru y voir de nouveau, de vraisemblable et de quelque intérêt, je le laisserai à ses apparitions d'inscriptions sur des pyramides dans les nues ; à ses feux célestes qui embrasaient tes montagnes couvertes de neige; à ses comètes avec trois têtes et trois queues, dont une touchait fusque sur la terre ; à son San la go à la tête d'escadrons menaçons; je le laisserai à ses lacs qui bouillaient et vomissaient us entrants vel ab irno ( les entrailles de 1 enfer ) ; à ses gros oiseaux avec le diadème impérial, et â tant d'autres patraftas,
( 5» ) qui sont la honte du sens commun, gâtent le peu qui paraîtrait probable, et défigurent la nature, le ciel et la terre. Je finirai cet article sur l'ancien Mechouacan, par deux mots, concernant le talent de ces peuples pour les beaux-arts.
On prétend qu'ils excellaient dans la sculpture; mais les deux morceaux que je possède offrent plutôt un ouvrage curieux qu'ingénieux. Leurs hiéroglyphes indiquent qu'ils possédaient mieux la peinture. C'est dans leurs mosaïques en plumes qu'ils excellaient. J'ai réussi à m'en procurer deux, qui sont de la plus rare beauté ; leurs plumes seules sont du plus haut prix, par leur brillant, leur chatoyant, leurs couleurs, et leur variété. Je les crois d'autant plus parfaits, qu'ils ont été composés après l'arrivée des Espagnols, qui leur ont donné à copier leurs saints, leurs madones, etc., et conséquemment leur ont ménagé une idée plus complète de composition, de distribution et de dessin : les trois grands maîtres en mosaïque, comme en peinture. Un des deux petits tableaux que 'je possède représente la Vierge immaculée : la première dignité céleste que les Franciscains ont fait valoir auprès des Mexicains, pour les attirer plus aisément à la religion catholique » c'est l'image qui approche le plus de celle de la mère de leur dieu Huitzilopuchtli, qui, par un incident singulier, est né aussi d'une vierge. Voilà pourquoi bien des Indiens, et je vous le disais dans ma lettre sqr Sa-
qualco, croient encore n'avoir changé que le nom de leur Dieu, plutôt que leur religion.
De ce tableau, il n'y a que les mains et la tête de la Vierge qui soient peintes; tout le reste est en plume. Il est étonnant qu'on puisse si bien combiner des milliers de petites plumes, dont quelquesunes ne sont pas de la largeur d'une tête d'épingle, et en former une draperie, une chevelure, des nuages et des nuances, le Ciel et la Terre, un paysage, des fleurs, etc.; le tout d'un ouvrage parfait, et certes des plus délicats. L'autre tableau est un saint Joseph , incomparablement plus beau que le premier, même pour la variété des couleurs brillantes des plumes. Ces plumes sont collées, plaquées, sur fer-blanc, que leur apporta la Conquête, et qui leur était auparavant inconnu. De cette manière , l'ouvrage , s'il est bien gardé sous cristal , est éternel. Au contraire , fait, comme il était avant la Conquête, sur des feuilles de Maguey, et exposé aux intempéries et aux insectes, il ne tardait pas à se détruire. Aussi n'en a-t-on pas d'anciens de cette finesse. Les miens sont conservés intacts, encaissés sous cristal, et impénétrables aux insectes. J'espère qu'ils vous seront d'une agréable surprise. Après mes perles varictotores , je considère ces mosaïques Comme la plus belle curiosité de ma petite collection transatlantique.
Mais l'origine de ces mosaïques n'est pas moins curieuse que leur beauté.
Les notions sur cette singulière tradition sont variées ; le peu que j'en dirai suffira pour-vous faire rire, et vous convaincre de plus en plus que l'extraordinaire a été recruté comme l'auxiliaire de toutes les Religions. Lordinaire-sexpiique ; les Oracles alors ne valent plus rien ; et la Boutique fait banqueroute.
Tous vous rappelez qu'une de ces hordes ou tribus qui désertèrent les sept cavernes, ou le Word, s'arrêtèrent dans le Mechouacan. On prétend qu'au moment que leur Dieu s'y reposait, fatigué de son long voyage , de petits oiseaux resplendissons de plumes tes plus chatoyantes vinrent l'environner et le fêter de leur ramage. On crut voir dans ces oiseaux l'esprit de l'Idole et sa volonté de s'y arrêter; c'est là que les Tarascos fixèrent le siège de leur Empire, siège qu'on appela, comme nous avons vu, Tzint-Zuntzan, qui veut dire endroit d'oiseaux célestes, répondant probablement à notre Paradis terrestre : et de là peut-être l'étymologie à'oiseau de Paradis 9 car vraiment rien ne peut mieux représenter une chose céleste que les couleurs éclatantes de ces plumes.
Depuis cet événement, les Tarascos commencèrent à parer de plumes les images, ou emblèmes de leurs Dieux. Leur talent les porta ensuite à en faire des mosaïques qui les représentaient, des ornemens sacrés, et enfin des décorations de distinction.
Les Mexicains, les Tarascos, elc. , ne pouvaient
( 55) qu'avec privilège porter des plumes, de même qu'il nous est interdit de porter des étoiles , des soleils , des jarretières * des saints , etc. , sans diplôme. A l'arrivée des Espagnols, on changea les plumes pour la Croix, que put porter tout le monde, sans distinction. — Venons à la seconde notion.
Une jeune fille, nommée Coat lieue, balayait un temple, je ne sais où ; elle vit rouler par terre une petite houppe de plumes étincelantes ; elle les ramassa et les mit, comme une trouvaille, dans son sein : ce que font les femmes , en général , quand elles trouvent quelque chose de joli. C'était plus naturel encore pour une Indienne qui n'avait d'autre vêtement qu'une espèce de tunique, sans poches et sans ridicule. Cette houppe alla se reposer sur son ventre: elle se vit enceinte , et accoucha d'un Dieu , aussi régulièrement qu'on accouche d'un homme, je veux dire , à la fin de neuf mois. Dès lors , les plumes de ces oiseaux devinrent sacrées ; et l'on en fit l'usage dont nous avons parlé. Il faut en convenir. Comtesse , ce point historique présente une coïncidence singulière avec notre Histoire Sacrée : là le Dieu vient d'un Pigeon envoyé du Paradis , ici d'un oiseau de Paradis.
Enfin les Tarascos , les Aborigènes de Mechouacan sont encore , de nos jours , les Indiens les plus intelligens et les plus industrieux du Mexique, comme le Mechouaçan en est sans contredit le pays le plus beau et le plus riche. J'ai deux échantillons
bien rares des richesses qu'il renferme, surtout dans les entrailles de la terre , si la personne qui me les a cédés ne m'en a pas imposé. Ce sont deux morceaux de lave jetés par un grand volcan qui s'ouvrit dans le centre de cette province , la nuit du 28 au 29 septembre 1 756; cette lave , si c'en est une , et elle en a la légèreté et les apparences poreuses et cellulaires, est de l'argent le plus pur possible- Ces deux morceaux auraient été trouvés par ces Indiens, en défrichant ces terres, couvertes par les laves et les cendres du volcan. Le moine qui les obtint m'a assuré qu'il en a été découvert çà et là en bien plus grande quantité : cela prouverait que le volcan renfermait des mines bien fécondes de ce métal , dont il bénéficia lui-même le minerai. Ce volcan est le Xoru//0. Je ne saurais vous en parler que par relation : je ne l'ai pas vu ; mais l'eussé-je tu moimême , je n'oserais pas , après M. le baron de Humboldt, vous le décrire, à moins qu'il n'offrît maintenant de nouveaux phénomènes, ou un nouvel aspect.
Il est temps de laisser Queretaro. Si de là "]e vous ai entretenu du Mechouacan, c'est que je doute que je puisse avoir le plaisir de le voir; et passer sur ses frontières sans vous en dire un mot , c'eût été une négligence, une indifférence vraiment asiatique. Au reste, c'est un joli cadeau pour nos amis antiquaires, que ces aperçus historiques sur le Mechouacan, offrant des rapprochemens merveilleux
^rw**^
(57) avec l'Antiquité de ce que nous appelons notre vieux monde. Le Mechouacan, érigé aujourd'hui en État, a Vàlladolid pour capitale; comme Queretaro Test de l'État de son nom. — Je ne fais point, sans regret , mes adieux à l'un et à l'autre.
Queretaro est à quatre-vingt dix milles environ de Gûanaxuato , à cent quatre-vingts de Mexico. D'après M. de Humboldt , son élévation est à neuf cent quatre-vingt quinze toises au-dessus du niveau de la mer.
Je dois finir cet article par une observation qui , je crois, aura le double mérite de l'intérêt et de la brièveté. Les eaux de tous les pays que nous avons parcourus depuis la Cordillière de las Escalleras jusqu'à Queretaro, vont couler dans la Pacifique; celles que nous rencontrerons au delà de Queretaro jusqu'à cette capitale se jettent dans l'Atlantique. Tous ces pays, donc, que nous avons vus depuis las Escalleras jusques et y compris Queretaro, doivent être considérés comme situés sur le revers Occidental des Cordillières.
Les premiers pas , hors de Queretaro, venant vers cette capitale, sont un peu dangereux. A trois milles, lorsqu'on commence à monter la montagne, appelée la Guetta de la Neria, on rencontre un ravin profond , théâtre de fréquens exploits des voleurs. Il n'y avait pas long-temps qu'un Français , ayant, comme moi, des caisses de pierres qu'au M as on de Queretaro on avait épiées, et qu'on
( M) croyait pleines d'argent, y fut dépouillé et presqu assassiné. Comme on me dit que les voleurs avaient été au nombre de dix , et tous à cheval » je pris quelque précaution ; heureusement je ne vis rien.
Si les Mexicains croient que tout ce qu'un mule) porte de lourd soit de l'argent, c'est qu'il leur semble impossible qu'un étranger vienne au Mexique pour le seul plaisir de ramasser des pierres et des bagatelles. On s'est moqué souvent de moi, à cet égard ; on voulait souvent me prendre pour uû Anglais, appelé par les mines. Quand je me taisais, ils prenaient mon silence pour de l'affirmation; et l'on me demandait aussitôt si je faisais des affairée avec M. Ascarate, ou avec M. le Ministre des affaire* étrangères : les deux grands marchands de mines du Mexique.
Le pays entre Queretaro et San-J uan-del-Rio est raboteux et pelé ; mais ea s approchant de San- Juan-del-Rio, il reprend un aspect riche et riant. Sa vallée est une petite terre de promission; le village offre l'apparence d'une aisance générale.
Ce pays a beaucoup souffert de l'irruption des hordes de Hidalgo, et plus de celle de l'armée sanguinaire de Calleja. Ses soldats , quoique la Religion et leur Roi fussent leur devise, foulaient aux pi#" la sainteté de l'une et la. majesté de l'autre , n'épargnant pas même les vases sacrés et l'Hostie sacramentale. Sous prétexté de désarmer les habitons . partout où ils passaient ou les dépouillait de tout
(&9) On finit par leur enlever jusqu'aux instrument $ aratoires : trait aussi impolitique que barbare, et i qu'on ne lit que dans l'histoire des Espagnols. g Le chemin de San- Juan à Àraya$arco présente des plaines arides qui finissent devant vous avec l'horizon, et sont renfermées latéralement par de hautes montagnes qui en forment une vallée immense. Elles sont entrecoupées par intervalle de quelque clairière de culture.
C'est à Jroymarco que se rencontrèrent les avantgardes des armées de Calleja et d'Hidalgo, la veille de la grande bataille du 8 novembre 1 8 10 , et qu'on appela la bataille de Jculco.
Hidalgo , après la prise de Guanaxuato , se voyant fort d'un grand nombre d'Indiens et d'autres révolutionnaires , résolut de marcher sur la Capitale.. H prit le chemin de Valladolid, où il grossit le nombre de ses hordes , mais nullement sa force, et moins encore l'opinion des gens sensés sur ses taleos militaires , et le succès d'une lutte soutenue par de tek combattant. Cependant , a trente milles de Mexico , il battit le Colonel Truisillo , envoyé par le Vice-Roi Venegas pour s'opposer à ses progrès.
Un chef intrépide aurait saisi cette circonstance., qui inspirait la frayeur et le découragement aux Royalistes , l'audace et la résolution aux Patriotes r pour courir à pas de charge sur Mexico; mais Hidalgo s'arrêta sur de vaines spéculations, don-
nant ainsi le temps à ces Tartares de réfléchir i l'horrible spectacle du canon qu'Us n'avaient jamais vu ; et à Calleja , venant de Queretaro , de s'approcher sur ses flancs. Il se trouva alors entre deux feux et deux résolutions.
En pareil cas , et surtout quand on est né pour le Bréviaire , on recule; c'est ce qu'il fit. Il se rencontra , sans ordre et sans discipline, avec Calleja; il perdit en même temps et Mexico , qu'il eût pu facilement surprendre, et la bataille de Acutco. qu'il était en son pouvoir d'éviter. Àculco est à quatre milles de Àroyosarco.
Si apita la bataille de las Cruces , il avait marché droit sur Mexico , tout porte à croire qu'il s'en fût emparé sans beaucoup d'obstacles , bien que l'Archevêque eût déjà déclaré hérétiques et excommuniés tous les insurgens ; bien que les Moines courussent les rues le crucifix à la main , préchant la croisade contre ces nouveaux Albigeois, et que le Vice-Roi eût pris d'autres précautions assez énergiques pour se mettre en état de défense.
Depuis cette bataille , le pauvre Hidalgo n'a fait que marcher de revers en revers , jusqu'à ce que, trahi par un Bustamante , comme nous l'avons vu , il soit allé tomber, victime de sa fatale destinée , dans le Nouveau-Léon. Je ne saurais répéter assez que Messieurs les Prêtres ne doivent se mêler que de dire la messe , ou d'expliquer et de recommander les préceptes de l'Évangile.
( 6. ) Aroyo$arco n'est qu'une hacienda avec un Mason public , enseveli encore en grande partie sous lès ruines de la Révolution. C'est là que , la première fois , j'ai eu vraiment froid au Mexique * en partant pour passer la montagne de Capulalpam, je n'ai jamais pu me tenir à cheval. Aussi M. de Humboldt a évalué la hauteur de l'endroit à 1 295 toises audessus du niveau de la mer, et la montagne à 1 379. Ceux qui sont assez heureux pour marcher en voiture ( ce que je n'envie pas sur les routes du Mexique ) , prennent de Àroyosarco , le chemin de Tula ; mais moi , pauvre pèlerin à cheval , à qui même, comme vous l'avez vu à Queretaro , le malheur est presque échu d'aller à pied, je pris le chemin des mulets , même un chemin de loups , à travers jin pays que je ne saurais pas trop indiquer, et que personne n'aimerait à parcourir. Je choisis cette direction pour arriver au plus tôt à Hueliuetoca , d'où Ton peut mieux voir et parcourir le grand ouvrage que je vous ai annoncé au commencement de cette lettre.
La vallée de Mexico est un vaste bassin oblong du Sud au Nord , formé par une couronne de montagnes qui le renferment, de la circonférence, dit-on , d'environ deux cents milles. L'endroit où cette Capitale est sise est le plus bas ( si l'on excepte le lac de Tescuco ) de toute la vallée ; je n'ai donc pas besoin de vous dire que cet endroit est plutôt fait par la Nature pour servir de récipient ( avec le
lac de Tescuco) aux eaux qui coulent de toutes ces montagnes , que pour offrir le siège d'une métropole.
Son origme est basée sur la superstition : un peuple barbare crut devoir s'établir là où il troura un aigle assis sur un Nopal. Ces peuples, quoique devenus un peu plus civilisés , y fixèrent par dévotion le siège de leur empire ; mais je ne puis revenir de ma surprise , en me demandant comment les Espagnols ont pu faire de cet endroit la Capitale de leurs conquêtes dans le Mexique. Ajout» qu'en détruisant les idoles et leurs temples, ils avaient ruiné presque de fond en comble l'ancien Mexico; ils savaient que bien des fois 3 avait été presque submergé. À quatre pas étaient les belles et riantes collines de Tacttba et de Tacubaya. Peut-être cédèrent-ils à l'ambition d'asseoir leur majesté sur celle des anciens dominateurs de FAnahifac, ou cherchèrent-ils un abri plus sàr au milieu des eatnr, contre les attaques hostiles des victimes qu'ils opprimaient.
On tâcha, à l'exemple des Mexicains, de renfermer les eaux de la vallée dans des bassins. Une digue empêchait que les eaux du lac Zumpango. le plus Septentrional et le plus élevé, ne 9e précipitassent sur celui d'Rcatapee ou de Saint-Christobal; une autre digue s'élevait au-dessus des eaux de ce dernier lac, pour mettre obstacle à son débordement dans le lac de Te$cuc&. On prit les mêmes
( 63) précautions au Sud pour les lacs de Chatco et de Xochimilco , qui , plus élevés que le Tescuco, le menacent également d'irruption. Mais ces précautions» plus puériles qu'hydrauUquement combinées , ne résistèrent point à l'ordre de la nature : des alluvions du Nord et du Sud se jetèrent sur leur point d'appui , enflèrent souvent le Tescuco, et la capitale se trouva a la nage.
Après tant de dépenses incalculables, consacrées à cette sorte de jeux hydrauliques , sans que la capitale fût moins menacée d'une submersion totale, on commença à songer sérieusement aux moyens de prévenir ce danger. Le plus sûr était de déserter l'endroit, et d'aller bâtir la capitale sur les collines que je vous ai montrées. C'est une mesure qui avait déjà été agitée et qui commençait à dominer sur le tapis ministériel de Madrid ; on l'ordonna même; mais les habitons de Mexico mettaient en avant de* douceurs, les Vice-Rois remontraient et savaient aussi faire valoir des argument irrésistibles, et le même ministre rétractait le commandement avec la même facilité qu'il ordonnait. Cependant, tout en ne voulant pas abandonner leurs palais, les habitans de Mexico craignaient de devoir un beau matin sortir par la fenêtre, et marcher en gondole. On projeta donc de pratiquer quelque canal d'écoulement pour faire sortir les eaux de la vallée.
Naturellement on aurait voulu tenter cette entreprise au lac de Tescuco , comme point de réunion
des eaux de tous les autres lacs ; mais il était impossible de percer les épaisses et hautes montagnes qui s'élèvent sur ses bords , à l'Est et à l'Ouest, et nous avons déjà vu qu'il se trouve enclavé entre les lacs de Chalco et de Xochimilco, au Sud; et ceux de Zompango et de Saint -Chris total au Nord. Le seul endroit qui convint pour cette entreprise difficile, était la partie septentrionale de la vallée, où elle n'est surmontée que par de hautes terres qui ne sont que des collines , si on les compare aux hautes montagnes qui la surmontent de tous les autres côtés. Ces collines n'ont pas beaucoup d'épaisseur ; elles ont immédiatement derrière elles la vallée de Tula, où la rivière dite de Moctezuma s'offrait de recevoir ces eaux et les conduire dans l'Atlantique. Après qu'on eut bien sondé la barrière Septentrionale de la vallée, on choisit Vendroit de Huehuetoca, d'autant mieux qu'il s'agissait notamment de détourner le cours du grand torrent de Guautittan, principal aliment du lac de Zumpango, la grande causé, par conséquent, des irruptions de ses eaux sur Saint-Christobal , Tescuco et Mexico.
Ce torrent se jetait de l'Ouest à l'Est sur le lac de Zampango ; on l'a donc tourné au Nord, et fait passer par un canal percé à travers la montagne ou colline dite de Nochistongo, aboutissant dans la vallée de Tula. Le prodigieux dececanalcommence à Huehuetoca.
Ce canal est ce fameux Desague dû Mexique, que la renommée a déjà beaucoup vanté dans toutes les parties du monde.
Sans doute ce que je viens de vous dire suffit pour donner une idée des causes et du but de ce canal ; mais il serait assez étrange que je vous eusse conduite jusqu'ici avec tant d'empressement et à travers un chemin de loups, sans vous montrçr son cours et entrer dans quelque détail. Il importe d'ailleurs de toucher aux points principaux de son histoire, pour nous convaincre davantage que la science , quand elle n est pas associée au bon sens, ou que la présomption la domine, dégénère en absurdités, fait faire trois ou quatre fois une chose qu'autrement on pouvait faire en une seule , et même, après mille efforts répétés , est loin encore d'atteindre le but qu'on se propose.
J^e Yice-Roi de Satinas se décida le premier pour ce canal d'écoulement , et Henri Martincz en fut chargé.
D'abord le nouveau canal, par lequel Martinez avaftt . détourné le cours du torrent Guantitlan, allait chercher l'embouchure d'un autre, qui devait épuiser les eaux du lac Zumpango. L'endroit où les eaux du Guautitlan devaient se réunir à celles du Zumpango pour aller se verser ensemble dans la vallée de Tula, à travers la montagne, s'appelait los Vertideras. J'observe cette circonstance pou? commencer l'histoire de ee canal ab ovo; mais ce cours, comme
nous le verrons progressivement, n'est plus maintenant le même.
Jusqu'aux Vertideros^ et même jusqu'à Huehuctoca , la coupe du canal ne présente aucune difficulté : le terrain est toujours plat. Le prodigieux de ce Detague commence, comme je tous ai déjà dit , près de Huehuetoca : c'est là qu'on a commencé à percer la montagne , pour y pratiquer , par une galerie souterraine, le passage des eaux du Guautftlan et du Zumpango. Le premier coup de pioche fut donné le 28 novembre 1607.
Ce n'est pas un traité sur les moyens et les détails de l'opération que vous attendez de moi: je n'aurais ni la patience ni le talent de vous 'l'offrir; je tous dirai simplement que cette galerie, longue presque de quatre milles, et assez large et haute pour qu'où y puisse entrer à cheval, fut achevée en moins d'un an. C'est dans le mois de décembre de Vannée suivante que le Vice-Roi , l'Archevêque de Mexico, etc. , y virent couler les eaux du Guautitlan et du Zumptengo. Il est vrai qu'on n'a eu à percer qu'à travers des couches d'argile, et d'autres terres faciles à mouvoir.
Pendant que les uns . travaillaient sous terre . d'autres, du côté du revers Septentrional de la colline, coupaient un atveum à ciel ouvert , qui commençait à l'endroit où la galerie souterraine devait aboutir, conduisant les eaux , pendant presque cinq milles, sur le bord d'un précipice , d'où elles tom-
(*7) baient dans le Rio de Moctesama ; depuis lors cet endroit s'appelle le Salto dé Tula, la cascade de Tula.
Mais , sans être ingénieur , le seul sens commun nous fait sentir qu'une galerie , percée à travers une terre si mouvable , sans que rien n'en soutint ni le ciel ni les parois , et secouée par la violence des eaux * ne promettait pas une longue durée. Les éboulemens, leurs érosions ne tardèrent pas à la boucher;
On y pratiqua une espèce d'encaissement en bois, soutenu de poutres en piliers. Les Romains auraient ri à cette sorte de résistance contre la violence des eaux d'un torrent souvent en colère; le Guautitlan s'en moqua ,- et détruisit, dVn fiât, cette forteresse de carton opposée à ses formidables batteries hydrofulminantes.
Martinez substitua alors une caisse en pierre à cette caisse en bois ; mais, au Heu de la construire en forme de tunnel, où la force de la pression résiste contre toute violence intérieure et extérieure, il ne fit qu'y pratiquer une voûte qui se reposait latéra^lement sur le lit du courant , de façon que les fondations en furent bientôt minées, et ce nouvel ouvrage s'écroula en divers endroits.
En 1629 , la ville de Mexico fut de nouveau presque entièrement inondée : on y marcha en canot , comme au temps des Indiens, jusqu'à ce que, après cinq ans consécutifs de cette rcgata incommode, un tremblement de terre vint les. en délivrer, en eau-
sant des crevasses dans le fond du lac de Tescuco, par où les eaux s'écoulèrent
Ce tremblement de terre a été un grand motif de dispute entre las Espagnols et les Mexicains. Ceuxci prétendaient en faire un miracle à Notre-Dame de Guadeloupe, qui est censée Aborigène , comme apparue à un natif du pays : nous en parlerons quand nous irons y prendre la perâonanza. Les premiers l'attribuaient à l'intercession de Notre-Dame de tos Remédias , importée de l'Espagne , et que les Indiens appelaient la Gachiuppina. C'est ainsi qu'on honorait ces deux Madones : on les rendait toujours les héroïnes passionnées de l'esprit de parti et des divisions dont les jalousies et la haine animaient sans cesse les Mexicains et les Espagnols.
On laissa pendant quelques années le Desague en repos , il finit ainsi par demeurer entièrement euterré ; et retournant au premier système des-digués , on s'amusa à y dépenser encore des sommes immenses. On dirait que dans cette folle alternative d'opinions et^de moyens, un grand nombre de spéculateurs y trouvaient leur carnaval. Après mille autres projets , aussi faux qu'extravagans , où figuraient aussi les Jésuites, on revint encore au Desague.
La galerie n'existait plus que dans le calcul des millions, dépensés pour la construire et la reconstruire inutilement. Le Conseil anarchique qui présidait à cet ouvrage , projeta de couper une tranchée
(69) ' à ciel ouvert à travers la colline , et de mettre ainsi à la belle étoile la galerie et l'écoulement des eaux. Ce projet souffrait encore de fortes oppositions , quand un moine, Luis Flores* entra dans la lice, battit , du cordon de Saint-François , tous les opposans 9 et se chargea de l'affaire. • •
Cependant l'affaire n'allait pas trop bien, mais n'importe: les SéraphAques surent se maintenir long-temps dans la direction de ces travaux , la Vice-Royauté ayant passé consécutivement, pendant plusieurs années, de calotte en calotte.
Le Fiscal Martin de Solis parvint à paralyser pour un instant leur pouvoir , mais le père Cabrera le reprit encore plus impérieusement que jamais , et punit d'une philippique mordante leur antagoniste, pour avoir osé les renvoyer au Bréviaire, et leur dire : Tractent fabrilia fabri.
Les moines n'allaient pas loin , et Mexico tremblait toujours pour ses Pénates. Les Négocians, qui avaient plus à perdre que les autres, commencèrent à s'en mêler , firent leurs propositions , sous le nom du Tribunal de Commerce. Le Vice-Roi régnant les accepta, les moines retournèrent au couvent, et cette coupe gigantesque fut achevée en 1 789. Vous le voyez, Comtesse, la galerie souterraine n'avait coûté que onze mois de temps; et peu d'années, les réparations successives en bais et en pierres ; et cette coupe , sur un terrain léger et presque alluvial , coûta plus d'un siècle et demi : nouvelle
preuve que les moines on le Clergé, tomtes les fois qu'Os s'éloignent des devoirs du spirituel pour se mêler du temporel , répandent partout le désordre , . l'anarchie , la désunion et la discorde. La raison en est claire : c'est que ,■ se disant Ministres d'un Dieu (qu'ils méconnaissent) , Us se refusent à toute dépendance des hommes» se créent des pouvoira et des compétences , d'autant plus légitime» et sacrés à leurs yeux, qu'ils s'opposent à toute législation humaine.
Maintenant , Comtesse, allons parcourir le canal? pour le voir dans son état actuel. Commençons de l'endroit qu'on appelle Gaviliero.
La coupe par laquelle Martine? avait détourné d'abord le cours du Guautitkn , et qui le faisait passer aux Vertiderot^ lui faisait faire un tour vicieux ; depuis peu d'années on a donc abandonné cette ancienne coupe , et pratiqué, une autre plus directement, du Sud au INord, du puebbdeGuautkùm a celui dyHuekuctoca. C'est au Gaviliero que vient maintenant aboutir dans le torrent le canal qui devrait y conduire les eaux du Zumpango, mais qui ne les y conduit pas, faute» ou d'exécution , ou de ni* veau 9 ou d'abandon. Cette union du canal et du torpçnt à l'endroit du Gaviliero avait une écluse, qui servait à régler en temps opportun le volume des deux confluens ; mais elle est à présent tout eu ruines.
Un certain Oidor Dan Cosme de Mier y Tresoda- t
( 7» ) cios, etc. , etc. , avait coupé un autre canal, qui devait, disait-il, dessécher le Zumpango : ce canal vient aboutir plus- haut, près du pont de Huekuetoca ; mais on reconnut qu'au Ken d'épuiser les eaux de ce Lac , il en aogmentait le volume. On Ta donc abandonné , et même on tâche de le remplir comme réactif.
Du poàt de Huehuetoca, le terrain de la montagne, ou colline de NocAitongo, commence insensiblement à s'élever* À Huehuetoca , l'élévation est de plus en plus saillante» A mesure qu'on monte, on voit le canal , ou la coupe , devenir sous les yeux graduellement plus profond, jusqu'à ce que, au point dit de V aideras , la colline s'élève brusquement très-escarpée; et la coupe alors se change en un vallon , en un abîme, si on- la considère du sommet de la colline , à l'endroit qu'on appelle la Bovtda Real, ou Voûte Royale ; nom qui vient de ce qu'on y trouve encore des restes de la yoûte en pierre , que Martinez y fit pratiquer après celles en terre et en bois.
A cet endroit,. qui domine presque toute la coupe, des deux côtés , entouré de la plus riante campagne et du plus beau ciel delà terre, on demeure extasié , l'œil es t embarrassé sur le choix. Je le fixais ptur quelque temps sur cet abîme , et mon cœur l'associait à la pensée des sacrifices horribles . que cet ouvrage a coûtés à l'humanité, au souvenir des milliers d'Indiens qui y périrent , ou écrasés , ou
(7») infectés par les miasmes qui s'exhalaient des entrailles de la terre. Quand mon âme était pleine de ces sentimens de merveille et de douleur , je me retirais et me cachais entièrement à cette vue imposante, à cette pensée pénible; et du sommet des matériaux enfouis, qui ajoutent de nouvelles petites coHines à la colline , je contemplais avec émotion ce beau climat , ces terres riantes et fertile», où il semblerait que l'homnfe ne dût rencontrer que Je bonheur. Alternez, comme je l'ai fait, deux ou trois fois cette position de l'âme et des yeux , et vous partirez de là animée d'une nouvelle dévotion pour le Créateur, d'étonnement pour le génie de l'homme, et d'horreur pour l'oppression. Continuons le cours du Desague.
Le revers Septentrional de la colline est plus rapide que le Méridional ; la coupe est donc, en descendant , d'une bien moindfe exten£on qu'en montant. Elle finit là où finissait la galerie, à l'endroit que nous avons déjà remarqué , à la Boca de San- Gregorio , où les eaux se versent sur cet afoeum découvert , qu'on avait coupé en même temps que la galerie , le long duquel il n'apparaît rien d'extraordinaire jusqu'au Satto de Tula. Là , assis sut un rocher qui le domine, je voyais que les eaux, quand ce torrent est enflé, doivent produire un grand effet, en se brisant de rocher en rocher dans un précipice profond. Ce spectacle était tout dans l'imagination , car le torrent était alors
(73) k presque à sec. D'une loge de V hacienda dei satto , qui g joue un joli épisode sur la scène opposée , le spec- : tacle doit être plus imposant encore. Ces eaux, avec i celles de la rivière Moctezuma, qui les reçoit à peu f de distance de là 9 vont se t erser dans le Panuco , et , avec lui dans l'Atlantique, à la barre de Tampico. Récapitulons :
Ce Desague, de l'endroit (Teolayuca) où Ton a détourné les eaux du Guautitlan jusqu'à la coupe de la Galerie, ou de la tranchée , a , je crois, quatre ou cinq milles de cours; de la coupe de la tranchée jusqu'où elle va aboutir, environ quatre, et à peu près cinq de ce dernier endroit jusqu'au S alto de Tula ; en tout , environ quatorze milles.
La coupe de la tranchée est en quelques endroits si perpendiculaire , que les éboulemens et les érosions fréquens du terrain en bouchent quelque part le lit ; là mâkrie où la coupe est faite en forme de talus , le terrain est si léger qu'en s'éboulant il a beaucoup encombré le canal. Quand le torrent arrive avec violence, il est obligé de forcer un passage , il mine les parois et les talus , et opère des écroulemens considérables. Vous voyez donc qu'après avoir dépensé plus de trente-six millions , diton , pour le Desague et le canal de Zumpango , et presque dépeuplé la vallée d'Indiens , les eaux du Zumpango ne coulent pas, et celles du Guautitlan, à la veille d'être repoussées par les décombres des éboulemens , menacent de déborder de nouveau
(76) veaa de la mer. C'est l'endroit où le prêtre Menés hit envoyé, pour y subir l'exécution de sa sentence de mort, le Vice -Roi craignant qu'elle iiexàtèt quelque tumulte dans la Capitale, où il comptait de nombreux partisans.
Le lac de Saint-Cristobal est soutenu aussi par une digue, qui le longe de l'Est à l'Ouest, pour plus de trois milles, et tourne pour un mille environ vers le Nord, du côté du village. Cette digue est un ouvragé vraiment cyclopéen. Il doit sa première origine aux Indiens ; mais le Vice-Roi Cerrabo le renforça et l'agrandit de manière â transmettre honorablement, pour bien des siècles, son nom à la postérité. Par une inscription qu'on y ht, il semblerait que ce grand colosse ne fut l'ouvrage que de onze mois. On dirait que le numéro onze était le numéro sacré des opérations hydrauliques de cette vallée, car on prétend que la grande digue, dite de Saint-Lazaro , par laquelle le Vice-Roi Felasco prétendit arrêter les irruptions du lac de Ghalco sur celui de Tescuco, ne coûta non plus que onze mois de temps, et vous avez vu que Maitinez n'employa non plus que onze mois pour achever la galerie du Desague. .Ce court espace de temps pour des opérations si gigantesques, est un triste argument de plus sur le sort funeste de ces pauvres Indiens. Les Romains opéraient leurs grands ouvrages au moyen de leurs prisonniers, qu'ils rendaient cruellement esclaves : l'empereur Claude en em-
^ploya plus de cinquante milles pour son Desague du lac Fucino ; les Espagnols, pour les leurs, employaient, à corps perdu , les malheureux Indiens. ! Cette digue de Saint - Gristobal fut achevée en 1 634 » eHe s'élève sur les eaux du lac , pour emf pêcher qu'elles ne tombent sur le Tescuco ; mais de grandes alluvions la rendent illusoire.
Après tant de digues,, de canaux, et d'autres merveilles scientifiques et hydrauliques ; après la dépense de tant de millions , et le sacrifice de tant de créatures humaines, vous croirez qu'au moins Mexico est à couvert de tout péril : non , Comtesse. Un Commissaire, délégué récemment par la Dèputation du Desague , vient de conclure que Mexico court encore les mêmes dangers d'inondation ; et il déclare qu'il faut revenir au premier plan de Martinez: c est d'ouvrir un canal à la partie Nord-Ouest du Tescuco, lequel irait aboutir au Desague, et y conduirait également les eaux des lacs Chalco et Xochimilco, qui affluent sur le Tescuco , ainsi que les eaux de Saint-Cristobal et de Zumpango, quoique leur lit se trouve à un niveau beaucoup plus élevé que le lit du Tescuco.
Sans doute le génie de l'homme a étendu loin ses conquêtes , mais l'exécution de ee plan me parait difficile. Il faut creuser un canal profond, qui baisse toujours plus en avançant, pour élever au-dessus de lui le niveau du Tescuco.
Quand même ce canal parviendrait à aboutir au
( 7») Desague, il faudrait aussi baisser le lit de celuki. peut-être pour plus de cinquante ou soixante pieds de profondeur, afin qu'il pût recevoir les eaui amenées d'un niveau si inférieur, et lui rendre la force d'en supporter le volume ordinaire et extraordinaire. Tout cela peut encore se faire; mais la plus grande difficulté , à mon sens, est de couper le canal de Tescuco à une profondeur toujours croissante, à travers les eaux de Saint-Cristobal et de Zumpango. Je suis encore moins hydrographe que minérabgistf, botaniste, etc. , mais c'est ainsi que mon entendement voit la chose , et je vous la dis comme je ia vois. Faisons nos adieux au Desague, aux lacs , aux d gués 3 etc. , à la députation , aux Commissionados , etc. , et continuons notre chemin.
De Saint-Cristobal , côtoyant le bord occidental du Tescuco , sur la gauche , et ayant la montagne de Tepeyacac sur la droite, on arrive après dixhuit milles au sanctuaire de Notre-Dame de Guadalupe. Pour le mieux voir, attendons que nous soyons un peu reposés de cette longue promenade. De là , une grande digue , qui a de YAzthek et de l'Espagnol, vous conduit à travers un marais de trois milles aux portes de la Capitale , 'jadis de I* Nouvelle -Espagne, maintenant de la République confédérée du Mexique ; et vous vojlâ à Mexico.