DE L ORIGINE DE LA CIVILISATION MEXICAINE
Cette description, rapide et fort incomplète, est certainement favorable à la civilisation des peuples que les conquérants espagnols trouvèrent au Mexique. Elle doit rencontrer de l'incrédulité, et l'objection qu'on y fera surtout, c'est que les naturels, qui sont si nombreux encore au Mexique et qui y forment encore le principal fonds de la population, ne ressemblent guère au portrait que je viens de tracer de leurs aïeux, portrait que, au surplus, vingt écrivains autorisés ont tracé avant moi, car ici je ne suis qu'un humble copiste. Portrait de fantaisie, dira-t-on : voyez les descendants de ces peuples prétendus tant civilisés! A cela, M. Prescott me semble avoir répondu victorieusement par les réflexions suivantes, que je reproduis ici, d'après la traduction de M. Amédée Pichot, qui a rendu heureusement et mot à mot les paroles de son original :
« Les personnes qui connaissent les Mexicains d'aujourd'hui concevront difficilement que la nation ait jamais été capable d'imaginer l'organisation éclairée que nous venons d'exposer; mais il ne faut pas oublier que dans les Mexicains de nos jours nous ne voyons plus qu'une race conquise, aussi différente de ses ancêtres que les modernes Égyptiens de ceux qui construisirent, — je ne dirai pas les lourdes Pyramides, — mais les temples et les palais dont les magnifiques ruines jonchent les bords du Nil, à Luxor et à Rarnac. La différence est moins grande entre les Mexicains actuels et leurs ancêtres qu'entre l'ancien Grec et ses descendants abâtardis, errant au milieu des chefs-d'œuvre de l'art qu'ils ont à peine la capacité de comprendre. Et pourtant ils respirent le même air, ils jouissent du même soleil , ils contemplent les mêmes sites que les Grecs qui tombaient à Marathon ou triomphaient dans les jeux Olympiques. Le même sang coule dans leurs veines, mais des siècles de tyrannie ont passé sur eux ; ils appartiennent à une race conquise.
« L'Indien d'Amérique a quelque chose de craintif et de recueilli dans sa nature ; il se replie instinctivement sous le rude toucher d'une main étrangère; lors même que cette influence extérieure se présente sous la forme de la civilisation, il semble s'affaisser et s'éteindre sous elle. C'est ce qui est arrivé pour les Mexicains. Sous la domination espagnole, leur nombre s'est éclairci en silence ; leur énergie, comme peuple, a été brisée; ils ne fou-
lent plus leurs montagnes avec la fière indépendance de leurs ancêtres. Dans leur démarche languissante, dans leur physionomie douce et mélancolique, on lit les tristes caractères d'une race conquise. La cause de l'humanité y a gagné sans doute. Ils vivent sous un meilleur système de lois ; ils jouissent d'une plus grande sécurité, d'une foi plus pure. Mais tout cela est en vain. Leur civilisation avait l'énergique caractère des solitudes du nouveau monde. Les farouches vertus des Aztèques étaient le fonds de leur être, et ils ont refusé de se soumettre à la culture européenne, de se laisser greffer sur une tige étrangère. L'extérieur de l'Indien, son teint, ses traits sont encore les mêmes, mais le caractère moral de la nation, tout ce qui constituait l'originalité de la race, est à jamais effacé1. »
Nous pouvons maintenant nous poser une question, celle de savoir d'où dérivait la civilisation de ces peuples. 11 est difficile d'y répondre avec quelque certitude. A la fin du douzième siècle, plusieurs peuplades de la même famille étaient venues du nord se fixer dans la belle vallée de Mexico, désignée aujourd'hui encore , avec beaucoup d'extension, par son nom antique d'Anahuac : c'étaient les Chichimèques, race barbare, et ensuite les Nahuatlèques en plusieurs tribus distinctes, parmi lesquelles on distinguait les Acolhues ou gens de Tezcuco, les Mexicains proprement dits ou Aztèques,
1. Conquête du Mexique, par M. Prescott, traduction de M. Amédée Pichot, t. I, p. 40.
les gens de Tlascala ou du moins une partie d'entre eux1, ceux de Chalco et de Xochimilco, et les Tépanèques. La mystérieuse région qui leur avait servi de point de départ était désignée chez les Aztèques par le nom d'Aztlan. Ce devait être bien loin au nord-ouest de Mexico. Le pèlerinage avait été long et périlleux, signalé par beaucoup de vicissitudes. 11 avait été interrompu par plusieurs stations, dont une est probablement indiquée par les ruines nommées Casas Grandes, éparses sur les bords du Rio Gila. Mais ils ne s'arrêtèrent définitivement que lorsqu'ils eurent rencontré le signe annoncé par l'oracle, un aigle perché sur un nopal sortant d'un rocher isolé au milieu des eaux, et tenant un serpent à son bec2. A cette place ils fondèrent leur ville de Tenochtitlan, devenue depuis, sous le nom de Mexico, l'une des plus belles de l'univers. On assure que dans les environs de la baie de Noutka, qui est, comme on sait, sur la côte occidentale de l'Amérique du Nord, et dans tout l'espace compris entre les 50° et 60" degrés de latitude, des tribus subsistent encore, dont l'idiome en plusieurs dialectes a de remarquables rapports avec la langue mexicaine.
Les peuplades apparues sur le plateau mexicain vers la fin du douzième siècle y avaient trouvé des nations possédant les attributs de la civilisa-
1. Il y a lieu de croire que la population de Tlascala comptait beaucoup de Chichimèques.
2. Ce sont aujourd'hui les armes nationales du Mexique indépendant.
tion. C'étaient les héritiers, plutôt que la descendance directe des Toltèques, peuple remarquable dont nous avons dit un mot plus haut.
On peut penser que l'Asie, mère commune de toutes les civilisations de l'ancien monde, avait contribué pour une part à fournir les éléments de la société mexicaine, ou du moins apporté un contingent aux idées religieuses et aux sciences des nations d'Anahuac. Des traditions , qui, par plusieurs côtés, ainsi qu'on l'a vu , se rapprochent de nos croyances bibliques, et qu'on retrouve, avec peu de modifications quelquefois, dans les religions de l'Asie, sembleraient leur être arrivées de là. Le fait est que la communication de l'Asie à l'Amérique, par le nord-ouest de celle-ci, est très-facile. Le détroit de Behring, qui sépare les deux continents vers le 66e degré de latitude, n'a que cent kilomètres de large, et encore au milieu du canal trouve-t-on quelques îles qui peuvent servir de station intermédiaire1. Sans remonter tout à fait à ces latitudes septentrionales, où l'Asie n'a jamais offert que des régions glacées et des tribus complètement barbares, il est aisé de passer en canot, du Kamtchatka ou même du Japon par les îles Kouriles, aux rivages américains, en allant d'île en île dans l'archipel allongé des Aleutiennes, de manière à ne jamais rester plus de quarante-huit
1. Quelquefois, selon M. de Humboldt, lesTchouktches d'Asie, malgré leur haine invétérée contre les Esquimaux du golfe de Kotzebue, passent par là aux côtes américaines. Ainsi, ces sauvages auront été, de tous les enfants de l'ancien continent, les premiers, selon toute apparence, à visiter le nouveau; mais ils y allèrent sans rien voir, rien apprendre ni rien apporter.
heures en une fois sur l'Océan. On peut encore remarquer qu'une chaîne d'îles d'une immense longueur s'étend, sans interruption considérable, des parages de la Chine, sinon de beaucoup plus loin, jusques à l'Amérique, car les Aleutiennes se développent du Kamtchatka au nouveau continent, et de la Chine au Kamtchatka on trouve Formose, ensuite le chapelet des îles Liéou-Khieou, puis le groupe du Japon, et enfin les Kouriles. Alors que le Céleste Empire, ayant plus de sève qu'aujourd'hui, éprouvait le besoin de s'épandre, tandis que, depuis, toute sa prétention aurait été de se refermer sur lui-même, l'esprit de commerce et la propagande religieuse ont poussé les hommes à suivre cette immense chaussée de plus de 5000 kilomètres de long, tantôt sous-marine, tantôt apparaissant en archipels allongés au dessus de la surface des eaux, qui relie les plus belles régions de l'Asie au nouveau monde. Deux cents ans avant notre ère, les annales chinoises mentionnent l'expédition mystique de Thsin-Chi-Houang-Ti, qui parcourut ces mers orientales « pour chercher un remède qui procure l'immortalité de l'âme. » Ces nations commerçantes, alors voyageuses, ont possédé anciennement la boussole pour se guider. On est donc fondé à conjecturer — sauf à contrôler, s'il se peut, cette opinion par le témoignage de l'histoire et par celui de l'archéologie , ou même de la physiologie , à défaut de tout le reste — que quelquesuns de leurs voyageurs au moins avaient pénétré dans le nouveau continent. Pour des peuples aussi
civilisés et aussi puissants que ceux de la Chine, du Japon et de l'Inde, qu'était-ce en effet que le voyage d'Amérique, en comparaison des pérégrinations que des sauvages ont pu accomplir dans le même Grand océan , sur des distances de plus de 2000 kilomètres, de Taïti , par exemple, à la Nouvelle-Zélande , ainsi que c'est constaté par l'analogie des idiomes et des coutumes?
Les rapports anatomiques entre les Asiatiques de l'Orient le plus reculé et les indigènes de l'Amérique sont si nombreux, que M. de Humboldt a pu s'exprimer en ces termes : « On ne peut se refuser à admettre que l'espèce humaine n'offre pas de races plus voisines que celles des Américains, des Mongols , des Mandchoux et des Malais. » Cependant cet argument est loin de suffire à établir que les habitants de l'Amérique soient venus de l'Asie. La science ne contredit point la tradition biblique de l'unité de l'espèce humaine, et du moment que l'on croit à cette unité , il est tout simple d'admettre que la proximité des lieux , proximité extrême ici , on vient de le voir, entraîne celle de la conformation des hommes, comme elle a causé celle des plantes qu'offrent les deux continents lorsqu'ils s'avoisinent, soit par le Groenland, soit par le Kamtchatka.
Ce que nous avons rapporté des croyances et des traditions religieuses des anciens Mexicains offre, avec la cosmogonie ou la théologie des peuples de l'ancien continent, des analogies qui sont trop nombreuses pour que la coïncidence puisse être
considérée comme absolument fortuite. Rien qu'en présence de pareils faits, se refuser à admettre que des communications aient existé entre l'un des continents et l'autre , et que la civilisation des anciens Mexicains en ait reçu et conservé l'empreinte, nous semble impossible, à moins du scepticisme le plus absolu, ou à moins qu'on n'ait voué un culte obstiné à Sa Majesté le hasard, ainsi que le disait Frédéric le Grand.
L'ensemble des analogies, joint aux facilités que la nature donne pour le passage, porte à penser que la communication avec l'Asie a eu plus de part que les relations avec l'Europe au développement de la civilisation mexicaine. Humboldt considère que les cycles de la cosmogonie aztèque présentent à cet égard les éléments d'une démonstration positive ; mais il cite d'autres similitudes tellement frappantes, qu'elles doivent déterminer la conviction chez les esprits les plus rebelles ; j'en cite un exemple, le plus remarquable de tous :
Les Aztèques distinguaient dans leur calendrier les jours successifs par douze signes représentant certains animaux. Les peuples d'origine mongole désignent de même par des figures d'animaux les douze signes du zodiaque. Sur les douze bêtes adoptées par les Orientaux, quatre existent au Mexique1 ; on les retrouvait dans le calendrier mexicain. Trois autres qu'offre l'Asie manquaient à l'Anahuac, mais y avaient, sinon des similaires, du