DES ARTS ET DES SCIENCES CHEZ LES ANCIENS MEXICAINS
La première de toutes les richesses , la population , y était abondante. La formule accréditée était que Montézuma comptait trente vassaux pouvant chacun mettre sous les armes cent mille hommes. Il est très-vraisemblable que, dans ces régions occidentales , on se permettait des hyperboles qui ne le cédaient en rien à celles de l'Orient, et je ne crois pas plus aux trois millions de soldats de Montézuma qu'au million d'hommes amené par Xercès d'une rive à l'autre de l'Hellespont. Cependant à chaque instant, dans les lettres de Cortez et dans les récits de Bernai Diaz ou des autres chroniqueurs qui ont pris part à la conquête ou qui en ont recueilli le récit des acteurs eux-mêmes, on voit apparaître des troupes de soldats mexicains de quarante ou de cinquante mille hommes. Tout tend à prouver qu'alors le pays était plus populeux qu'aujourd'hui. Dans quelques-unes des provinces, les villes étaient pressées les unes contre les autres. Tout autour du bas-
sin des lacs, sur le célèbre plateau d'Anahuac1, plus riant et plus fertile alors qu'il ne peut l'être de nos jours2, il y avait vingt cités de la magnificence desquelles on a gardé le souvenir. Outre la superbe capitale, sortant, comme Venise, du sein des eaux, c'étaient Tezcuco et Tlacopan, résidences de souverains; Iztapalapan, fief du frère de l'empereur; Ghalco, Xochimilco , Xoloc, Culhuacan, Popotla, Tepejacac, Ajotzingo, Téotihuacan, etc., presque toutes réduites aujourd'hui à de misérables villages, comme les métropoles de la Grèce, comme Thèbes et Memphis, plus heureuses encore que Babylone, Ninive et Persépolis, dont on connaît à peine le site. Mexico avait plus de 300 000 âmes. Elle était beaucoup plus étendue que la ville moderne rebâtie par Cortez sur le même emplacement, et celle-ci compte au moins 150 000 habitants3. Tez-
1. C'est le nom que portait avant la conquête et que conserve encore le plateau vaste et élevé qui forme une bonne partie du territoire actuel du Mexique. 11 signifie Voisin de Veau, à cause des lacs qui en occupent le centre. A l'origine il ne signifiait que la vallée de Mexico.
2. Parce que les Espagnols, dans le but de mettre Mexico à l'abri des inondations, ont à demi desséché les nappes d'eau des environs de cette capitale. Ils ont ainsi mis à nu une grande étendue de terre imprégnée de sel où rien ne peut venir.
3. « C'est sur le chemin qui mène à Tanepantla et aux Ahuahuetes que l'on peut marcher plus d'une heure entre les ruines de l'ancienne ville. On y reconnaît, ainsi que sur la roule de Tacuba et d'Iztapalapan, combien Mexico, rebâti par Cortez, est plus petit que ne l'étaitTenochtitlan sous le dernier des Montézuma. L'énorme grandeur du marché de Tlatelolco, dont on reconnaît encore les limites, prouve combien la population de l'ancienne ville doit avoir été considérable.» (Humboldt, Essai politique sur la Nouvelle- Espagne. ., t. II, p. 43.)
cuco en'avait 150000; Iztapalapan.au moins 60 000. Au pied du versant opposé de ]a chaîne neigeuse qui domine Mexico, la cité à la fois sacerdotale et marchande de Chololan (Cholula) n'avait pas moins de 150 000 âmes.
Une population nombreuse est l'indice assuré d'un certain avancement de la civilisation. Là où beaucoup d'hommes sont agglomérés sur le même espace, il faut de l'industrie pour les alimenter, les vêtir, les loger; des lois régulières pour fixer les droits et les devoirs respectifs. Afin de maintenir en paix cette multitude, il faut des mesures d'ordre et de prévoyance; la prévoyance et l'ordre impliquent la science difficile de l'organisation.
L'agriculture, le premier des arts, la mère nourricière des États, était florissante dans l'empire des Aztèques. En vertu d'un admirable privilège sur lequel nous reviendrons plus loin avec quelque détail, le sol mexicain est propre à toutes les cultures; il présente sous la zone torride, dans un espace resserré, la succession de tous les climats, depuis les plaines ardentes des rivages de l'Océan au voisinage de l'équateur, jusqu'aux cimes des montagnes neigeuses, où, pendant que l'œil plonge dans de chaudes vallées, on foule aux pieds la végétation de l'Islande et de la baie d'Hudson. La flore mexicaine offrait ainsi une très-grande variété, même avant que les Européens l'eussent enrichie d'utiles végétaux originaires de leurs contrées, ou de longue main empruntés par l'Europe à l'Asie. Les anciens Mexicains avaient ainsi un grand nombre de
cultures pour répondre à leurs différents besoins. Le maïs et la banane formaient la base de leur nourriture. Le cacao leur fournissait un breuvage que le grand Montézuma affectionnait, et dont l'Espagne et toute l'Europe se délectent aujourd'hui : c'est le chocolat, désigné encore par le nom que lui donnaient les Aztèques (chocolatl). Ils ne possédaient pas le café ni la canne à sucre, mais ils tiraient du sucre de la tige du maïs. Ils cultivaient les plantes médicinales, multipliées chez eux, et entre autres celle qui porte chez nous le nom de jalap, d'après la ville de Jalapa ou Xalapa, que nous aurons lieu de citer et dont les .environs le produisent en quantité. Une des lianes de leurs forêts leur donnait la vanille, dont le Mexique a eu longtemps le monopole. Sur leurs cactus ils élevaient la cochenille, qui de nos jours est encore un des principaux objets du commerce mexicain. Le coton, pour se vêtir, était une de leurs grandes cultures.
Une des singularités que les Aztèques ont présentées aux Espagnols, c'est le tabac qu'ils appelaient yetl : ils le fumaient et le prisaient. On a lieu de croire cependant que c'était une jouissance réservée aux riches.
La plus curieuse de leurs cultures était celle d'un aloès, l'agave mexicana, connu communément parmi eux sous le nom de rnaguey, et sur lequel il est bon de s'arrêter un instant, car c'est une des originalités de la civilisation aztèque. Tous les peuples ont recherché et possédé quelque boisson fermentée, et,
aux yeux du physiologiste,une des grandes merveilles de l'islamisme c'est d'avoir pu astreindre les Orientaux à l'abstinence de tout breuvage pareil1. De ce besoin général des hommes est résulté le soin qu'on a mis à cultiver la vigne dans toute la civilisation occidentale2, autant que le climat l'a permis et que des lois despotiques, comme nous aurons à en mentionner, n'y ont pas mis obstacle. Les Aztèques ne possédaient pas notre vigne, vitis vinifera3, qui, dès la conquête, importée sur le plateau d'Anahuac, y a très-bien réussi; mais le maguey leur en tenait lieu en leur fournissant le pulquë, boisson qu'ils affectionnaient. Le maguey cultivé pour le pulque est planté en grandes lignes espacées de trois mètres environ. Il exige peu de soins jusqu'au moment où il doit monter en fleur, ce qui n'arrive qu'après un intervalle de plusieurs années, dix, douze ans et