CHAPITRE VIII
Établissements scientifiques.
Le Mexique , quoique la masse de ses habitants soit aujourd'hui à un degré bien bas de civilisation 9 présente encore des traces d'une éducation élémentaire assez générale.
Il semble que le gouvernement espagnol , quelle que fût sa sévérité pour éloigner de ses colonies les connaissances cpi'il croyait nuisibles à ses intérêts, portait néanmoins tous ses soins à répandre non-seulement l'instruction élémentaire , mais encore à établir l'étude de la théologie , de la jurisprudence , de l'histoire naturelle et d'autres sciences de nécessité absolue.
Les connaissances se trouvant principalement concentrées parmi les membres du clergé, on retrouve dans la littérature mexi-
caine cette prédilection pour les discussions théologiques , qui éveillées en Europe par la réforme y continuèrent jusqu'à la fin de la guerre de Trente ans , et ne cessèrent entièrement que vers le commencement du xym« siècle. Cependant, des ouvrages historiques qui, par leur importance, ont attiré l'attention de l'Europe, sont sortis des mains d'auteurs mexicains , et des savants dont le mérite reste souvent inconnu , recueillent dans le champ de la topographie, de la statistique , de la philologie et d'autres sciences des faits précieux.
On a ressenti au Mexique , surtout dans les sciences , les eÛTets de la révolution , qui paralysa tout pendant quelques années. Ce n'est que dans ces derniers temps que les occupations littéraires, et les institutions scientifiques ont repris leur cours; mais, quoiqu'on puisse citer quelques spécialités distinguées, la marche générale vers le savoir n'est cependant que faiblement progressive.
Le musée formé récemment dans la capitale aux frais de l'État, et non par esprit de
spéculation , comme ceux des Etats-Unis, promet néanmoins à la science les résultats les plus favorables , l'étude d'un pays ne pouvant se faire avec succès que sur les lieux mêmes. n présentera bientôt le résumé des plus intéressants objets d'antiquité et d'histoire naturelle dont cette contrée est remplie. Ces collections d'ailleurs engagent à conserver les objets auxquels se rattachent des souvenirs nationaux , qui jusque-là passaient en Europe , et sont un frein plus puissant que toutes les prohibitions de la loi qui en interdit l'exportation.
Le musée national, qui occupe un vaste édifice, est riche en objets d'histoire naturelle du pays , surtout dans les branches de l'ornithologie , de l'entomologie et de la minéralogie ; mais sous le rapport des anticjuités , il se ressent du peu d'importance qu'on avait jusqu'alors attachée à leur conservation. Les souvenirs les plus précieux des anciens Mexicains , sont sortis de la contrée , ou se trouvent dans les mains de particuliers.
Il n'y a que les curiosités d'un poids tropcon-
sidérable ou d'une dimension trop forte pour pouvoir être enlevés , qui y soient en grand nombre. Parmi elles, on remarque la pierre de Sacrificios^ et la statue monstrueuse du dieu de la guerre , Huitlipuchtli.
Le musée ne possède qu'un petit nombre de ces masques en pierre que les anciens Mexicains plaçaient dans les tombeaux , et qui décèlent un degré élevé de perfection , surtout quand on considère Finfériorité de leurs instruments, et aucun masque ni autre objet de quelque importance en obsidienne.
La collection de manuscrits des anciens Mexicains sur maguai (aloès), n'est pas considérable , mais elle en renferme du plus haut intérêt, tels que l'Émigration des Aztèques de la Californie , la Généalogie des souverains de la dernière race jusqu'àMontezumaII,et ces peintures célèbres , sur ce même tissu , qui représentent l'arrivée des Espagnols au Mexique , exécutées pour satisfaire la curiosité inquiète du dernier souverain indigène de cette contrée.
Un objet surtout attira toute mon attention ,
m'inspira Tintérêtle plus vif : c'était un souvenir de l'homme extraordinaire qui conquit ce vaste empire , c'était l'étendard autour duquel Gortès rassemblait ses intrépides compagnons, avec lequel il les guidait a la victoire; ce simple étendard rouge , avec l'image delà Vierge, qui flottait triomphant lors de sa glorieuse entrée dans la capitale du nouveau monde.
On parcourt avec intérêt la salle où sont exposés les portraits des anciens vice-rois de la Nouvelle-Espagne, représentés avec les costumes de leur siècle.
Deux tableaux surtout attirent les regards des visiteurs 3 ils semblent peints d'après nature et furent donnés par le souverain le plus illustre de l'Espagne k son grand capitaine. Le premier représente Ferdinand le Catholique et la magnanime Isabelle, dont les traits si doux répondent à l'idéal que Ton se forme de cette grande et bonne souveraine , dont Fâme élevée sut concevoir et apprécier les projets de Colomb, et qui resta constante dans l'appui et la protection qu'elle avait
voués à l'illustre navigateur. Le second tableau contient aussi deux personnages : Charles V, maître des deux mondes, souverain le plus orgueilleux de la terre , représenté en guerrier ; et un autre, vêtu en habit de prince : c'est Gortès, le pauvre aventurier de Medellin, qui avait donné un empire a son maître , et qui avait pu écrire à son roi :
« Porque he deseado que V, A. supiese la$ co- 80$ de esta tierra^ que son tantas y taies que como yo en la otra relacion escribi^ se puede intitular de nuevo emperador de ella, y con tiiulo y no mënos mirito que el de Alemana que por la gracia de Bios V. S. M. posée ^. »
Au nombre des objets de moindre importance rassemblés au musée , se trouvent plusieurs ouvrages d'indigènes qui prouvent leur
^ «Pubque j*avais désiré que Votre Altesse Mt informée de toutes les choses qui ont rapport à cette contrée qui, comme je Tai déjà exprimé dans mon précédent rapport , sont si nombreuses et d*une telle importance, que Voire Altesse peut se nommer encore une autre fois empereur, et à aussi juste titre, et non moins de mérite que celui d^empereur d'Allemagne , que Votre Sainte Majesté possède par la grâce de Dieu. « ( Lettres de Cortcs à ^empereur Charte S' Qu'ut t. )
talent pour rimitation. On y remarque surtout des petites figures , ou plutôt des poupées, hautes d'un palme, et faites de chiffons, avec une rare habileté, par une vieille femme que j'avais vue a Pueblaj elle y reproduit les costumes du pays avec la plus grande exactitude , et réussit surtout à donner a la phy-sionomie du personnage qu'elle représente le caractère qui lui est particulier : elle compose de cette manière des groupes charmants qui sont très-recherchés.
D'autres ouvrages exécutés en cire avec une d . | ^\ . grande perfection, particulièrement par les Indiens, représentent des animaux, des fruits. Ils excellent surtout dans les portraits, qui, vu le manque de peintres, sont pour l'ordinaire lés seuls que les Mexicains possèdent de leurs célébrités. <
La statue équestre de Charles lY, qui se trouvait autrefois sur la grande place, est reléguée aujourd'hui dans la cour du musée ; elle est intéressante en ce qu'elle a été exécutée par un Mexicain et coulée d'un seul jet.
lie LE MEXTOUE.
La peiiecii^jartistique de cette statue a été vantée avec étagératidti ; les formes qu'elle présente Mnt) au contraire, ce que Ton peut voir de plus lourd dans ce genre.
Plusieurs particuliers possèdent , dans la capitale , des collections scientifiques trèsriches. Celle du comte de Penasdo est la plus considérable: elle consiste en appareils de physique , de chimie et d'histoire naturelle. La partie des antiquités nationales y est des plus intéressantes, et se distingue surtout par un masque en obsidienne, objet delà plus grande rareté; comme le reste, ces antiquités sont rangées avec goût et choisies avec discernement, le propriétaire de cet établissement remarquable ayant plus d'égard a la qualité qu'au nombre.
Le comte de Régla a rassemblé plusieurs objets variés et curieux , mais rangés dans un ordre moins scientifique.
Le comte de la Cortina possède , en fait d'armes et de tableaux , des collections intéressantes ; il est également parvenu a compo-
ser une bibliothèque choisie» niàfiB. en livres et en manuscrits relatifs à l'histoire du pays. M. de la Cortina est un des hommes les plus aimables et les plus instruits de la capitale ; il travaille avec succès aux progrès scientifiques du Mexique , et publie à cet effet la Revista mejicana^ écrit périodique aussi utile pour l'histoire et la connaissance du pays, que pour y faire apprécier les sciences.
Le goût que Ton trouve en général au Mexique pour les livres surprend, et cependant il est attesté par de nombreuses bibliothèques particulières : celle de don Lucas Âlaman , dont le nom célèbre reparaîtra encore bien des fois dans ces souvenirs, contient les auteurs classiques et les ouvrages les plus variés sur les arts et les sciences^ mais principalement sur l'histoire du pays, objet de prédilection parmi les études auxquelles cet homme supérieur s'est livré.
Lors de mon séjour on fit la vente de la bibliothèque d'un chanoine de la cathédrale 5 le nombre et la rareté des livres qui la com-
posaient la rendaient des plus intéressantes. On y trouvait la plupart des ouvrages unprimés au Mexique , ainsi qu'une des collections les plus complètes de Bibles en toutes les langues, que je vis à regret dispersées.
La littérature au Mexique, quoique peu avancée , en raison de la situation politiqiue du pays, qui détourne les esprits d'études solides et les porte à s'exercer dans les champs d'une polémique dans laquelle ils ne sont cependant que des copies médiocres de celle de l'Europe, présente cependant quelques exceptions , parmi lesqueUe» on compte don Carlos Maria Bustamente , l'auteur le plus fécond du Meiique , dont les ouvrages sur l'histoire du pays , puisés aux sources les plus authentiques , offriront les matériaux les plus riches aux foturs historiens. Mais , d^hs ces ouvrages mêmes , on reproche a l'auteur trop de partialité pour l'opinion qu'il professe, qui est celle des Hidalgo et des Morelos. Ennemi d'une domination étrangère pour sa patrie, mais attaché à la religion catholique et à
Tordre public, il est aujourd'hui un des sou-^ tiens les plus fermes et les plus dignes du parti conservateur.
M. Bustamente a puisé , pour composer la plupart de ses ouvrages, aux sources si riches que lui offraient les monastères. C'est surtout dans celui des Franciscains, fondé en 1 524, que les manuscrits les plus importants pour Thistoire du pays furent conservés etle sont encore.
Les couvents des Carmélites et des Domi-* nicains, qui s'y sont établis en 1526, ont beaucoup souffert dans les troubles civils ; la crainte qu'éprouvent, sans cesse les religieux de voir détruirles trésors d'arts et de science que la piété y avait ama9sés , et lés pertes qu'ils ont eu à déplorer pendant les révolutions, les ont rendus indifférents à leur conservation 9 et. des spéculateurs ont su tirer profit de cette disposition pour acquérir à vil prix les objets les plus intéressants ; de sorte que des tableaux précieux donnés aux églises par les rois d'Es« pagne ont disparu. J'ai vu dans les mains d'un particulier deux tableaux, l'un de Ve-
lU LE MEXIQUE.
la»quez, Fautie de Murillo, de la plus grande perfection, mais dans un état délabré, qui provenaient du cloître Santo Domingo. Les armes des coB«[uérants qui y avaient été déposées ont été Vendues presqile au poids du fer^ Je possède Tépée de don Pedro d'Âlvarado, qui provient de ce monastère.
Les archives de l'État doivent contenir les pièces les plus précieuses pour l'histoire des Indes. J'y trouvai le manuscrit volumineux du procès intenté k Certes par le commissaire impérial.
U y a plusieurs imprimeries k Mexico ; mais les ouvrages qui paraissent dans cette ville sont si coûteux qu'on préfère acheter ceux impriméis a Paris en langue espagnole, et dont il se fait un débit extraordinaire.
On publie dans la capitale plusieurs journaux, dont la plupart sont des plus démagogiques , et funestes pour un peuple qui a si peu de principes et que l'on mène si facilejnent vers le mal.
La principale librairie mexicaine est celle
de Galvan , connu surtout par son ctilendario^ où IW «^efforce d'introduire des connaissances utiles et populaires. Parmi les librairies étrangères , celle d'Eschenburg est la plus considérMe i elle possède un choix d'auteurs classiques de tous les pays , traduits en espagnol et imprimés k Paris. II y a en outre beaucoup de bouquinistes , chez lesquels on trouve les principaux ouvrages sur Fhistoire des Indes , comme Solis, Herrera, et même les historiens et chroniqueurs de l'Espagne les plus rares. On recherche beaucoup les grammaires et vocabulaires des idiomes mexicains , ainsi que les catéchismes et ouvrages élémentaires pour les Indiens. Le Dictionnaire de la langue mexicaine et e$pagnole d'Àlonso de Molina , de 1 57i , est un des livres les plus rares et le premier qui ait été imprimé en Amérique.
La Mineria (l'École des mines), qui, du temps des Espagnols, jouissait d'une célébrité bien méritée , a beaucoup perdu de son importance. Elle tire aujourd'hui son plus grand lustre du savant professeur espagnol Ânto-
nio del Rio , digne disciple de Wernçr, et célèbre par nombre de découvertes importantes dans la géologie et la minéralogie^ mais entravé dans sa sphère par le peu d'appui que le gouvernement est à même d'accorder aujourd'hui k cet institut.
La littérature , les sciences et lés arts n'ont donc rien gagné depuis là révolution, LTJniversité, Ir Mineria^ datent du temps espagnol ; les hommes les plus éminents ont été élevés à cette époque, où l'étude des sciences, quoique restreinte , portait <:ependant ses fruits.