‹ Le Mexique; souvenirs d'un voyageurChapitre 4 sur 38 · PRÉFACE · texte numérisé non relu

PRÉFACE

J'ai commencé la publication de mon voyage autour du monde par un volume qui a pour objet principal les Étais-Unis.

Le titre de mon ouvrage, Souvenirs d'un Voyageur, indiquait mon but, qui était simplement de faire le récit de ce qui, pendant mon séjour , avait le plus frappé mon attention, de dire les impressions que j'en avais conservées , laissant à mes lecteurs le soin de juger rintérêt de Tun et la justesse des autres, sans m'incjuiéler si mes observations s'accordaient

casion de développer les qualités morales de ces deux nations. C'était pendant la traversée une musique et d*autres avantages à en gagner le mal de mer au milieu du plus grand calme. Mais cette suite imposante et la partialité pour ses compatriotes procura a mon Scoto-Mexicain l'avantage d'être expédié le premier par le commissaire.

Vint le tour de notre diplomate; mais, malgré la dignité qu'il i^ettait dans ses réponses , le Mexicain ne lui fit pas grâce d'une seule, et continuait son interrogatoire avec cette familiarité polie , qui , comme je le remarquai par la suite , caractérise les relations de toutes les classes de la société mexicaine entre elles.

ce Et à qui êtes-vous recommandé ? -^ Mais , au président de la république. — Muy Wen/» et le président de figurer dans la colonne des cautions , aussi bien que mon diplomate dans celle des autres voyageurs sans titres ni attachés naturalistes.

La cérémonie achevée, nous pûmes descen-

dre à terre ^ mais force nous fut de laisser nos malles k bord, la douane étant déjà fermée. Quelle agréable perspective, en cas d'un norte, qui, en effet, ne se fit pas attendre , de passer son temps dans une ville aussi malsaine et aussi dépourvue d'agrément que Vera-Cruz , jusqu'à ce que la tempête ait cessé! car, tant qu^elle dure, toute communication entre le rivage et les bâtiments est interrompue.

Mais les Mexicains , tout en greffant leurs institutions politiques sur celle$ dont leurs voisins chéris du Nord les ont gratifiés , se sont bien gardés de rien changer a ce qu'il y avait de tracassier dans les lois espagnoles , comme dans celles de la douane. Mais pourquoi leur en vouloir? Ne voilk-t-il pas que les Anglo-Américains marchent eux-mêmes à pas rapides vers l'étabUssement de ces monopoles et droits élevés qu'ils blâmaient tant dans les autres nations !

Le Mexicain a été plus prévoyant j craignant un déficit dans ses finances , non par

la trop grande extension de ces entreprises industrielles qui ont ruiné rÂméricain, mais exactement par le manque total de tout esprit spéculatif, il a gardé ses droits de douane dans toute leur étendue.

Le norte ayant duré deux jours, ce n^est qu'après ce temps que nos effets furent transportés à la douane. La diplomatie reprit alors ses droits et son lustre un peu terni par ce malheureux commissaire de police. Ses effets, aussitôt réclamés , lui furent remis sans avoir été visités; le Scoto - Mexicain envoya le Chino-Mexicain réclamer les siens k son tour; mais, quels que soient les succès que les Chinois aient obtenus jusqu'aujourd'hui , 26 mai i 842, que j'écris ce petit ouvrage , dans toutes leurs négociations avec les Anglais, mon Chino ne fut pas aussi heureux dans les siennes vis-a-vis de la douane de Vera-Cruz , et force fut à son maître de se transporter sur les lieux in propriâ personâ.

Pour moi , voyageur qui avais gagné mes éperons dans l'Orient, je ne tardai pas à

me présenter devant ce tribunal formidable, et, après un étalage mutuel de compliments et d'offres de service, d'échange de puros et de cigarritos , je parvins a être expédié, sans avoir pu toutefois éviter les agréments d'une visite très - minutieuse de mes effets , mais faite avec toute la politesse imaginable.

J'avais établi mon quartier général dans un hôtel, que je trouvai , a ma grande satisfaction , tenu par un Allemand , un Hambourgeois. J'étais si content de me trouver chez un compatriote et de parler ma langue natale , que mon hôte crut pouvoir s'en autoriser pour me faire payer le double de ce qu'il exigeait des autres.

Le plaisir que j'avais d'abord éprouvé fut donc un peu diminué par l'écot. Je dois dire cependant que l'hôtel était très-bien tenu; les chambres étaient grandes , quoique sombres; la nourriture bonne; mais on manquait de lait , et le beurre était rance ; la viande était tolérable , les volailles bonnes , les lé-

gumes en provision , le poisson varié et délicieux; mais comme tout à Vera-Gruz doit avoir son côté désavantageux, l'étranger, grâce à la fièvre jaune , craint d'y toucher. Ce fut là pourtant que je goûtai de ce plat si favori des Mexicains, ce mets national, les/rijoles^ grosses fèves brunes, qui y remplacent le pilaw des Turcs.

Je ne faisais cependant pas trop d'honneur à la bonne chère de notre hôtel. Tant que le norte dura, je sentis sur la poitrine une oppression qui m'empêchait presque de respirer, et dont tout étranger, et même les habitants de la ville, souffi*ent durant ces tempêtes.

Quand le norte eut cessé , il fut remplacé par une chaleur excessive pendant le jour, et par une rosée si abondante durant la nuit , que les effets , les habits , les bottes paraissaient le matin avoir été trempés dans l'eau, et cela au point de ne pouvoir plus se servir de sa chaussure. La rouille se mettait h tout ce qui était en fer, la moisissure aux effets en

cuir. Comme les fenêtres, kVera-Cruz, n'ont ni vitres ni jalousies , il faut choisir l'alternative ou d'étouffer en fermant les volets de bois qui les remplacent , ou de s'exposer à gagner la maladie en les laissant ouvertes. Et cette maladie n'est rien moins que le vomito prieto^ ou fièvre jaune, qui a procuré a Véra-Cruz une si triste célébrité. Ce fléau, que je crois devoir attribuer aux miasmes que le passage subit de l'humidité à la chaleur, pendant la saison des pluies, produit dans l'air, par la décomposition des matières végétales et animales qui se trouvent dans des terrains d'alluvion , ne quitte presque jamais Vera-Cruz. Il y conserve le caractère le plus opiniâtre ! La maladie qui ne se présente à la Nouvelle-Orléans et à la Havane qu'en juin et y cesse entièrement en octobre , se montre a Vera-Cruz dès les mois de mai et juin, et son intensité ne diminue qu'en novembre ; des cas isolés s'observent même durant l'hiver ' .

^ La saison la plus favorable pour passer par Vera-Cruz ^ est de Janvier en mars. Quoique la maladie ne sévisse dans tonte sa force

Mais la preuve la plus forte du degré de malignité que présente la fièvre jaune à Vera-Cruz , c'est que , n'attaquant généralement qu'une fois le même individu , ceux qui y ont échappé dans cette ville n'ont plus à craindre de la contracter à la Nouvelle-Orléans ou k la Havane; tandis que les personnes qui ont été atteintes de cette maladie dans les deux derniers endroits , sont aussi susceptibles de la gagner a Vera-Cruz , que toute autre qui ne l'a jamais eue.

Une particularité remarquable de la fièvre jaune à Vera-Cruz, c'est que toute personne née dans la ville n'est pas sujette à la maladie ; tandis que l'étranger qui n'y séjourne même que pour une seule nuit , pendant la saison critique , n'y échappe que difficilement.

Bien que les cas de fièvre jaune n'aient nullement diminué dans ces derniers temps, la mortalité qui en résulte n'est plus, a beauque vers le mois de juin , le mois de mai et même celui d'avril n*en sont pas complètement exempts.

coup près, aussi forte qu'autrefois ; et, outre que le nombre de ceux qui y succombent aujourd'hui est peu considérable , la mort n'est presque toujours que la conséquence du manque de soins et de remèdes dans les débuts de la maladie'. Qu'on juge, d'après les agréments que je viens de décrire , des charmes que le séjour de Vera-Cruz offre au voyageur que le passage seul pour l'intérieur arrête dans cette ville. Quant aux étrangers que l'appât du gain attire dans ce lieu destructeur, ce motif est si puissant que leur nombre augmente journellement , et Vera-Cruz compte aujourd'hui près de 14,000 habitants, la plupart étrangers , principalement Allemands , Français et Anglais.

Le degré d'affection ou de haine dont les

^ Les remèdes que Ton considère comme les plus efficaces sont rhuile de castor et le calomel. Le premier remède a Finconvénient d'être nuisible à Teslomac, et le calomel , si en faveur chez les Anglais, d'engendrer par la suite d'autres maladies. Quelques-uns vantent l'usage de bains chauds ; d'autres appliquent la glace avec succès. Un remède très en faveur à Vera-Cruz, c'est celui des nègres , qui consiste dans un demi-litre d'huile à laquelle on mêle du sel et dii jus de citron.

Mexicains, nation d'une humeur si inconstante , gratifient l'étranger , dépend des relations politiques ; ^celles qu'ils entretiennent avec les Allemands sont donc le moins sujettes aux changements.

Un an ayant mon arrivée , c'étaient les Anglo-Américains qui, pour la tendre sollicitude qu'ils avaient étendue sur le Texas , et pour tant d'autres petits services entre voisins , étaient l'objet de l'animosité des Mexicains.

Lors de mon séjour, c'étaient les Français qui se trouvaient en butte à leur haine , pour avoir osé réclamer la protection de leur propre gouvernement contre les tracasseries et les vexations qu'ils avaient à souffrir.

Les Anglais , quoique heretici par excellence , sont encore la nation la plus favorisée au Mexique , où ils ont résolu avec talent le problème , non de changer l'argent en or , mais, vice versa, d'engloutir leurs belles guinées dans les mines de la république.

Je reviens au voyageur, que , comme moi.

les nortes et le retard des moyens de transport arrête dans cette petite ville. Qu'y faire? tous ses quartiers sont bientôt parcourus, et de quelque côté qu'on se dirige , on arrive bien vite au mur qui forme l'enceinte.

Les rues sont, comme toutes celles de l'Amérique , tirées au cordeau et pavées en pierres. Ni le palais du gouvernement, ni la cathédrale situés sur la grande place, n'ofirent rien de particulier. L'objet qui frappe le plus dans la construction des maisons , c'est leurs toits, qui sont plats comme dans l'Orient. La ville présente partout un aspect triste et désolé ; l'herbe croît dans les rues et sur les places, entre les pavés; on n'y rencontre pendant le jour que des arriéras (muletiers) avec leurs charges , ou des Indiens , sales et chétifs, qui portent leurs produits au marché; le soir seulement on voit un peu de monde sous les arcades qui se trouvent le long de la grande place et de quelques rues. Il y a à Vera-Gruz une salle de spectacle , mais des plus médiocres , et quelques mauvais cafés.

Le marché est encore ce qui oflre le plus d'intérêt à l'étranger ; il est aussi remarquable par la variété des produits tropiques qui s'y trouvent rassemblés , que par le désordre et le dégoût qui y régnent. Parmi les plus beaux oiseaux , les fruits les plus exquis , gisent des perroquets morts , ou pendent des tranches de viande longues et minces, séchées au soleil , pour les vendre k la mesure et non au poids : mode établie à Vera-Gruz ainsi que sur toute cette côte.

Les souvenirs que j'ai rapportés de cette ville n'ont donc rien d'agréable j je dois cependant nommer avec reconnaissance le consul des États-Unis, M. Burrough, homme aussi distingué par son caractère que par ses connaissances , qui seul , par ses soins et sa complaisance , me rendit les cinq jours que j'y passai supportables. Quoique muni de lettres de recommandation pour les deux principales maisons de commerce mexicaines de la ville , elles ne me furent utiles qu'en ce point , qu'elles m'apprirent à ne pas trop

espérer pour l'avenir dans l'hospitalité si vantée des Mexicains, et a apprécier à leur juste valeur les offres de services dont ils vous accablent.

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