‹ Le Mexique: souvenirs et impressions de voyageChapitre 6 sur 185 · CHAPITRE I. LA VERA-CRUZ. il · texte numérisé non relu

CHAPITRE I. LA VERA-CRUZ. il

OÙ bon leur semble, et chaque matin les reprendre au lasso, ce qui n^est pas toujours facile besogne. On comprend que cette manière de voyager ne soit pas des plus expéditives et que, pour une famille, un déplacement lointain est chose considérable.

Il arriva donc ^ue^'une des mules s'égara, disparut dans quelque abime ou fut volée; en tout cas, les recherches pour la retrouver furent vaines et l'on dut repartir sans elle.

M. L... vivait depuis deux ans à Tuxtla, quand, se trouvant sur la place de Chiapas avec son domestique, ils entendirent au loin les hennissements d'une mule.

^Aqui esta la mula, senoVy s'écria celui-ci. Voilà votre mule monsieur.

— Quelle mule? répondit le maître, car dès longtemps il avait oublié l'aventure de la bête perdue.

— Eh parbleu ! reprit le domestique, la mule que nous perdîmes, il y a deux ans, lorsque vous vîntes en ce pays.

— Tu plaisantes?

— Oh ! non pas, mon maître, fit l'Indien ; je reconnais sa voix. C'est bien elle, et du reste vous allez voir.

n disparut aussitôt dans la direction des hennissements et revint, une demi-heure après, traînant une mule après lui.

t — ^Caramba! fit M. L..., c'est bien elle.

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En effet, outre la physionomie et la couleur de la mule en question, celle-ci avait bien encore les deux lettres J. L., marque et initiales de mon ami.

Comme notre voyage n'avait d'autre but ijue de bien voir, et qu'en diligence on ne voit rien ; que de plus, nous étions légers d'aFgénti^t qu'il eut fallu près de trois mois pour faire venir d'Europe les fonds qui nous manquaient, nous suivîmes, le fusil sur l'épaule, les chsiriots qui transportaient nos dix-huit cents kilos de bagage. La première étape est celle de la Tejeria. Le chemin de fer s'en charge ; au delà, vous trouvez la plaine coupée de taillis et d'arbustes épineux.

Nous étions & la fin de novembre, et les prairies avaient une toison verte encore ; les bois étaient feuillus; aussi^ la campagne avait cet aspect délicieux et jeune qu'elle ne saurait garder longtemps dans ce pays de pluies périodiques, où pendant neuf mois la terre est privée d'eau. La chaleur était forte, la marche pénible, et parfois nous nous couchions dans les hautes herbes pour attendre que les mules nous rejoignissent. Nous étions donc mollement étendus, la paupière à demie fermée, dans le doux farniente d'un homme qui repose, quand le galop d'un cheval se lit entendre : ne sachant comment expliquer une course semblable, nous crûmes à la poursuite de quelque malheureux par des coureurs de route, et nous nous levâmes aussitôt pour le se-

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courir, he cavalier était à dix pas de nous; il était seul, nul ne le poursuivait; à l'aspect de trois hommes armés, surgissant des hautes herbes à son approche, d'un effort désespéré il s'arrêta court, la figure pleine d'épouvante, fit volte-face et disparut, nous laissant ébahis; persuadé qu'il était tombé sur trois audacieux brigands, auxquels il n'avait échappé que par miracle ; voilà comment les meilleures intentions sont dénaturées. Ainsi donc, à notre premier pas sur la terre mexicaine, nous passâmes pour des voleurs ! Quelle éclatante revanche ces messieurs prirent par la suite, et que de fois il nous fallut retourner nos poches sur la poussière des grands chemins !

Le convoi n'atteignit Zopilote qu'à cinq heures du soir : c'était un simple ranchoy avec parc pour les mules et une tienda. Nous passâmes la nuit sous une véranda de chaume, exposés à la voracité des moustiques qui sont, en Terre Chaude, les plus terribles tourmenteurs. A minuit, les chariots se mirent en marche. L'étape est longue de Zopilote à Paso de Ovegas; l'obscurité rendait la marche difficile dans des chemins démantelés, coupés de profondes ornières ; mais le matin dédommage et les levers de soleil sont splendides : comme d'habitude, nous primes les devants; les bois devenaient plus touffus, les arbres plus élevés et des nuées de perruches, aux cris perçants, s'élevaient de toutes parts ; nous courions comme des enfants après elles, sans pouvoir

les atteindre; souvent nous quittions la route, nous enfonçant dans les bois à la poursuite d'une poule de Montézuma, au risque d*en sortir dévorés par les pinolillos ou couverts de garrapatas; mais la chasse était maigre et nous n'avions ' que des perroquets verts à tête jaune, des toucans au grand bec et de ces jolies tourterelles, grosses comme des moineaux et qui fourmillent sur les routes.

A midi, nous étions à San Juan, où la Terre Chaude déploie toutes ses splendeurs et, vers les quatre heures, nous arrivâmes à Paso de Ovegas, moulus de fatigue, couverts de poussière et le corps enflé de piqûres d'insectes. Aussi, nous hâtâmes-nous d'aller prendre un bain dans la rivière qui traverse le village. Un compatriote nous offrit l'hospitalité, c'est-à-dire une planche et un établi pour nous étendre. C'était un menuisier, à qui la fortune ne semblait pas sourire, et qui depuis plusieurs années trahiait dans cette pauvre bourgade une vie de misère. On rencontre, sur tous les chemins du globe, de ces pauvres écloppés de la civilisation, que des espérances trompeuses amènent dans les pays lointains et qui ne forment qu'un vœu, souvent stérile, celui de revoir la France.

Celui-ci s'informait avec une fiévreuse curiosité des nouvelles de son pays, des grandes victoires que nous avions remportées en Orient ; il semblait pour lui que tout était nouveau, et des événements oubHés

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