CHAPITRE VIII. — LA MONTAGNE
ils furent secs nous repartîmes. Dorénavant, je n'avais plus les mêmes risques à courir; les cours d'eau, beaucoup plus considérables, exigeaient un bac pour les voyageurs et les marchandises; d'ailleurs nous approchions de lieux plus civilisés où je pouvais me procurer assistance au besoin. Les deux journées qui me restaient à faire furent une véritable promenade ; de jolis villages cachés sous la feuillée, s'étageaient sur la route ; quelques Espagnols et des Français étaient venus planter leur tente dans ces lieux charmants, et j'eus l'extrême bonheur de pouvoir convei*ser dans ma langue, ce qui, depuis longtemps, ne m'était arrivé.
Les métis offraient à Tœil ce costume gracieux des femmes de la côte, costume transparent qui ne voile qu'à demi leur buste élancé, aux chairs de bronze. Les bois étaient parsemés de gigantesques sapotes mamey^ dont les fruits énormes se balançaient au-dessus de ma tête; la chaleur était forte, mais le sentier longea pendant longtemps les 'bords d'une rivière dont les eaux limpides permettaient de suivre dans leurs ébats des poissons de toute espèce. Parfois, des volées de perruches et des perroquets à tête jaune s'envolaient à notre approche, et des couples de grands aras verts faisaient retentir les bois de leurs cris perçants. Mon vieil ami redressait la tête à ce langage connu, parfois il répondait comme à un appela et l'inquiétude qui
Tagitait me fit craindre qu'il ne m'abandonnât. Je le
pris sur moi, et ses caresses me prouvèrent victorieux sèment qu'il n'en avait pas la moindre idée.
Tustepec est un grand village placé sur la rive gauche du Papaloapam. Les Indiens de la montagne viennent s'y approvisionner de toute chose, comme y entreposer certains produits de la vallée d'Oaxaca.
A Tustepec, je rencontrai deux compatrioles que les vicissitudes du sort avaient conduits dans ce coin reculé du globe. L'un, vieux Basque à la figure énergique et d'une vieillesse vigoureuse, cultivait luimême, aidé de domestiques, des plantations de tabac et de coton; il voulut bien m'offrir l'hospitalité. Fort considéré dans le village, il avait amassé à la sueur de son front une fortune indépendante, et comme il n'avait point eu d'enfants de la compagne qu'il s'était donnée^ il avait adopté une jeune et belle fille que les galants commençaient à courtiser. L'^autre, mort de^ puis, homme du monde, autrefois riche spéculateur de coton, avait eu sa fortune compromise dans des achats malheureux ; il avait pris pour femme une fille de couleur, sa maltresse, et, tout à l'encontre du vieux Basque, lui faisait un enfant chaque année.
Quoique profondément désillusionné des choses de ce monde, et connaissant par expérience le néant des richesses, il ne désespérait point de rétablir sa fortune et me faisait part du résultat espéré de telle plantation ; il s'appliquait surtout à la culture du tabac. Ancien disciple du Caveau, il possédait Collé, Panard et Béran-