CHAPITRE XXV
Départ de Guadalaiara pour lepic.
Je me séparais avec regret de Guadalaxara et de quelques personnes agréables que j'y avais trouvées. Cette ville avait alors l'avantage de posséder le général Parédés et le célèbre Père D. M. Naxera, le savant le plus distingué du Mexique dans la philologie , et dont le traité sur l'idiome des Othomites a eu un succès si mérité.
Les recherches de cet homme, aussi docte que spirituel, promettent les résultats les plus intéressants , et pourront seuls aider a soulever le voile qui couvre l'origine des Indiens- Mexicains y VU l'insuffisance de résoudre cette question si intéressante pour les monuments qui nous restent ^
' Le K. p. Nax«>r« a reconnu Tanalogie qui existe entre différents idiomes de la Califuruie avec la langue mexicaine, et se propose une
Parti de Guadalaxara, le 22 août , j'arrivai, après quatre à cinq léguas, par une route qui ne présente rien de remarquable , si ce n'est que les cactus, si rares entre Celaya et Guadalaxara , y reparaissent en graiid nombre , dans une vallée ou plutôt une gorge de montagnes nommé la Ratonera , inculte , mais couverte d'une verdure deâ plus riches, et semée des plus belles fleurs sauvages.
Cette vallée continue jusqu'à laVenta delÀrtillero^ d'où l'on passe ensuite dans une contrée des plus pittoresques, par des forêts de pins.
La route continue sur des rochers volcaniques , et on y trouve de l'obsidienne. Après avoir passé cinq a six fois par les sinuosités d'un petit ruisseau gonflé par les pluies , j'arrivai à Amatitan , à quatorze léguas de Guadalaxara. Ce petit endroit , avec une église, et une mezon oh. les voyageurs venant de Guada-
étude approfondie de la langue Maya , ainsi que des autres en usage aujourd'hui au Tucatan et au Guatemala.
L'illustre Ûaibi a montré par les profondes recherches auxquelles il s*est livré pour la classification des langues dans son Allas ethnographique, l'importance qu'il faut attacher à ces travaux.
laxara font ordinairement leur halte, est agréablement situé sur la pente d'une élévation, au milieu des arbres. Il contenait, du temps des Espagnols, 400 habitants; mais je crois ce nombre aujourd'hui beaucoup plus considérable. On s'y occupe principalement de l'engraissement et de la vente de porcs; on y trouve aussi une fabrique d'eau-de-vie , qu'on nomme vino de Tequila^ dont les habitants de cette partie de la contrée font un usage général au lieu de puU que, et qu'on peut comparer au wiskey de l'Ecosse.
Il y a d'Amatitan à Tequila trois léguas. Le sol est couvert de plantations d'une espèce d'aloès dontlesfeuilles sont longues et étroites , et dont on se sert pour brûler-le vino de Tequila. La conformation des montagnes et l'aspect de cette partie du pays diffèrent essentiellement de ceux de l'est de Guadalaxara.
Les sites deviennent plus romantiques, et ne partagent point la monotonie des contrées tropiques; le sapin, le genévrier, et diffé-
rentes sortes de chênes y croissent en abon* dance.
Je passai la nuit à Tequila dansi une mauvaise mexan et où je ne pus même me procurer de paille pour les animaux; il fallut leur donner, avec le maïs, de l'herbe fraîche.
De cet endroit , je ren^voyai mon escorte de dragons k Guadalaxara , préférant m'exposer aux attaques des voleurs , qu'aux désagréments et importunités continuelles que m'occasionnaient ces soldats parleur négligence el
leur avidité.
J^ quittai , le lendemain 25 , Tequila , qui , du temps des Espagnols, comptait 200 familles, mais que je crois ausii augmenté aujourd'hui. Le début de la journée fîtt des plus pénibles , puisqu'il fallut gravir une montagne volcanique très-élevée et des plus escarpées , de sorte que les animaux ne la montaient qu'avec les pjitts grands efforts. Le chemin était horrible, même après avoir atteint le sommet de la montagne ; il passait par dés ravines continueUes , qui , par leur sinuosités , ne permet-
talent point de voir à cinquante pas devant soi; ce qui offre aux attaques des voleurs qui les infestent un terrain des plus propices. Sorti de ces défilés, la route est entièrement couverte d'obsidienne , de sorte qu'on n'y voit aucun autre minéral. Au lieu des petites parties que j'en avais vues jusqu'alors , comme aux mines d'obsidienne près de Real de Monte, je rencontrais ici des masses de plus de centlivres. Mais, quelqu'intéressante que cette nature du sol soit pour le minéralogiste, elle est des plus désespérantes pour le voyageur, puisque nos pauvres animaux y glissaient comme sur la glace. A cinq léguas de Tequila, on arrive à la Magdalena située entre des montagnes près d'un petit lac. Les maisons de ce petit endroit sont couvertes en tuiles de forme concave. La mezon y est assez propre. A une petite distance de la Magdalena , a Tequisquète , finit la route qui permet aux voitures de se rendre de Mexico jusqu'ici. Toute possibilité d'avancer avec un coche cesse done.
Rien n'induit plus en erreur au Mexique que
le nom pompeux de catnino real sous lequel on y désigne les plus horribles sentiers qui permettent a peine a une mule de passer avec sa. charge entre les rochers^ mais qui leur revient comme à toute communication d'une ville ou d'un port considérable avec la capitale.
La contrée continue montueuse et peu cultivée i mais on rencontre souvent des habitations d'Indiens : leur couleur est foncée, et ils sont presque nus, n'ayant qu'une sorte de pantalon , qui ne va que jusqu'au-dessus des genoux. Tantôt gravissant et tantôt descendant une route abominable, au milieu de pierres et d'épines , nous atteignîmes la venta de Mochitilte, maison isiolée entourée de quelques cabanes et qui dépend de la hacienda de Mochitilte qu'on voit dans la plaine a une certaine distance.
Ayant Êiit douze ou treize léguas ce jour même, la prudence conseillait de faire ici notre station; mais telle n'était point l'intention de mes deux mozos, uniquement par
opposition au guide qu'on m'aVàit donné a Guadalaxara.
Une antipathie des plus prononcées s'était élevée entre mes deux larrons et ce nouveau fripon , hypocrite achevé , qui , contre Tusage établi dans le pays, que tous bons mexicains s'unissent sur-le-champ contre Yestrangero , voulait faire son profit à lui seul du butin qu'ils faisaient à mes dépens.
Mes deux anciens mozos se trouvant lésés dans leurs intérêts , ne voulurent donc point d'un gite oîi don Louis semblait sur un pied intime avec le propriétaire^ et profitèrent de monimpatiencepour pousser jusqu'à Plan de Barrancas (plaine des Fondrières), dontla désignation aurait dû me mettre sur mes gardes.
J'ai eu occasion , en bien des circonstances, comme dans la présente , d'admirer le talent naturel que le Mexicain , même de la classe la plus basse , possède pour conserver les dehors, et il y déploie autant de tact que l'on en trouverait dans nos salons les plus élégants. Mes troismojsos se traitaient donc avec froideur.
mais politesse , ayant soin de s'adresser les titres réciproques. C'était un échange continuel de ^nor Hernandez ou don Pantaleon , de senor Guadalupe et de dan Louis ; mais ce dernier ne recevait que rarement l'appellation intime de s^nor compdgnero . Nous continuâmes donc, mais je n'eus que trop tôt à m'en repentir et à déplorer la discorde qui régnait eintre mes guides.
A peu de distance de Mochitilte, nos tortures commencèrent : il fallut passer par un marais , puis par les sillons d'un horrible vol^ can éteint , il est vrai , depuis des siècles , mais dont la lave possédait encore la forme dans laquelle elle s'était refroidie. Mais le pire , ce fut de franchir un précipice e0rayant entre les rochers, qu'on n'aurait cru praticables que pour Iç chamois , et là , il fallait passer avec nos animaux chargés !
Quelle descente sur des débris de rochers entassés dans un tel désordre , et si escarpés que je jugeai impossible que mes animaux, déjà si épuisés , pussent jamais s'en tirer.
En effet, une des mules s'abattit, et tous
les efforts pour la relever furent inutiles , malgré qu'on l'eût débarrassée de sa charge.
Comme elle barrait le chemin , il était impossible d'avancer ou de rétrograder.
La nuit , en outre , approchait ; des arrte^ rosy qui attendaient du côté opposé, s'impatientaient; derrière nous étaient des Indiens qui , de même , ne pouvaient (!:ontinuer leur route. Enfin un de mes mozos^ voyant que tous les coups dont ils accablaient le pauvre ani* mal n'aboutissaient à rien , trouva un expédient aussi original qu'efficace. Il pi^ît un mouchoir et en enveloppa les naseaux et la bouche de la mule , de manière à lui ôter la respiration. Ce moyen réussit; et l'animal, oppressé par le manque d'air, se releva convulsivement. Mais il n'y avait plus moyen de lui remettre son fardeau ; et force fut à mes nobles écuyers d'en charger leurs épaules, puis de le partager sur les autres mules. Enfin , nous atteîgnimes le fond de la ravine qu'un torrent au milieu d'une forêt rendait encore plus effrayante.
J'y vis des cactus (or g an caetu$) d'une hau«leur et dune épaisseur extraordinaires. U fallut continuer sur la rive du torrent, parfois même sur son lit , et longer de profonds précipices , malgré que la nuit devînt toujours de plus en plus sombre.. La luné , qui jusque-<là avait encore jeté parfois une faible lueur en perçant les nuages, se coucha sur les huit heures. Nous nous trouvâmes dans une obscurité si complète, qu'il était impossible de nous distinguer les uns des autres ; notre Unique ressource était de nous appeler continuellement et d'abandonner les animaux a leur instinct. Notre guide , avec cette insouciance si commune chez les Mexicains , nous abandonna dans ce moment critique , continuant sa route tout seul.
Enfin nous vîmes de là lumière : c'était Plan de Barrancas ^ j'y passai la nuit dans une misérable hutte d'Indiens , après avoir, avec beaucoup de peine , rappelé le troisième mozo et retrouvé deux de mes mules.
Quelle journée ! De cinq heures du malin
à huit heures du soir, toujours en route , et les quatre dernières léguas, depuis Mochitilte, continuellement sur lé bord des précipices !
et cela avec de pareils hommes, sur des routes impraticables, par une chaleur accablante ou une obscurité profonde , et , après tant de fatigues, pour tout gîte une étroite et sale cabane, où j'étais à tout moment éveillé, ou par un concert de ehieiis et d'autres animaux , ou par les cris d'un petit enfant suspendu dans un berceau qui n'était formé que d'une petite planche attachée a ses quatre coins par des cordes fixées au plafond.
Je n'eus pourtant pas a me plaindre dé ces pauvres Indiens : ils m'ofiraient ce qu'ils avaient de bon cœur. Malgré la misère qui régnait dans leur hutte, et parmi le peu d'outils qui s'y trouvaient, figurait une guitare.
Le Plan de Barrancas ne consiste que dans quelques cabanes d'Indiens , situées dans une petite vallée , encaissée de hauteurs considérables , ce qui formait un paysage comtne on n'en voit que dans les Alpes de la Suisse.
Il fallut gravir, le 24 , en partant de Plan de Barrancas, une montagne très-élevée; le chemin passe ^ur des rochers., pendant une légua et demie ayant d'atteindre son sommet.
La végétation est magnifique et présente les plus belles plantés et des arbres énormes. Que d'insectes inconnus , du reflet et des couleurs les plus éclatantes ! La Vue de la hauteur est des plus belles. Dans un caisson profond , on voit les huttes de Plan de Barrancas , presqu'imperceptibles , entourées de toutes parts de hautes montagnes, qui s'élèvent, cou* vertes de la plus riche verdure, en ondes verdoyantes.
D'autres ravines à une égale profondeur sont parcourues par des torrents rapides qui donnent à ces paysages un aspect aussi sublime que sauvage.
Je trouvai a demi enfoui sur le sommet de la montagne un. canon de i 8 abandonné dans les guerres civiles de la première révolution , du nombre de ceux mêmes du calibre de 3tA que Hidalgo et Allende avaient fait amener
des magasins du port de San Blas à Guadalaxara, surmontant k force de bras les obstacles que présentent ces montagnes escarpées. L'énergie de ces temps permit de les transporter sur ce point élevé, et l'apathie actijielle les y laisse abandonnés.
\En descendant de la cordillère on tipproche des tierras calientes qui s'étendent le long de la côte ; à deux léguas et demie plus bas , le pays est couvert de cannes a sucre, surtout près du rancho de Tecocote , à quatre léguas de Plan de Barrancas, où la contrée prend un aspect plus cultivé et plus vif, qu'elle garde jusqu'à Tepic, le terrain descendant graduellement, mais restant constamment montueux.
A six léguas de Plan de Barrancas on passe par la ville d'Istlan , très-bien située au milieu de petites élévations, et dont les maisons, couvertes de toits en tuiles rouges, offrent un aspect gai. Celte ville avait du temps des Espagnols 977 habitants. Je m'y reposai une heure dans une mezon , tandis que mes mozos
cherchaient quelques mules de renfort. La culture de la canne à sucre et le commerce de porcs, qui tous ont les oreilles coupées, semblent avoir donné a cette ville une certaine aisance.
D'Istlan à Ahuacatlan il y a de troiir k trois ' léguas et demie ; on passe un petit fleuve assez rapide , sur un pont , rencontre si rare dans cette partie de la contrée.
On dit les habitants d' Ahuacatlan méchants et querelleurs, et ils sont ennemis mortels avec ceux dlstlan ; la discorde politique exerçant sa triste influence jusque dans ces villes isolées. Ceux d'Istlan étant pour le système central et ceux d' Ahuacatlan pour le systèifie fédéral.
Cette ville , qui semble grande , et assez riche, comptait sous les Espagnols 9i 8 habitants , nombre que je crois aujourd'hui doublé ou triplé , de même qu'à Istlan.
J'espérais pouvoir arriver ce même jour a Santa Isabel ou Tetitlan , comptant sur mes mulets de renfort , poussé par mon impatience , et oubliant avec cette légèreté com*
mune aux voyageurs les disgrâces du soîr précédent; mais la chaleur devint si accablante , le thermomètre étant , à quatre heures de l'après-midi , à 39 degrés centigrades , que nous n'avancions que peu.
La contrée était boisée et déserte ; on rencontrait des arbres immenses , ou plutôt plusieurs troncs formant un seul arbre, dont Fun , près Âhuacatlan, avait de 15 à 16 mètres de circonférence.
Vers le soir, des nuages noirs s'amassaient de tous côtés; un orage s'approchait. Mes mozos, tout déconcertés , cherchaient un abri. Et, cette fois encore, la nuit nous surprit.
Mais elle était bien plus horrible encore que la précédente.
L'obscurité était rendue encore plus affreuse par les éclairs qui brillaient par moments ; le tonnerre grondait sans intervalle , la pluie tombait par torrents. Pour surcroît de disgrâce , il fallut passer sur un volcan éteint, dans les sillons inégaux de sa lave. Ce martyre durait depuis une heure , hommes et
animaux se pressant ensemble , les mules ne se dispersant point malgré l'obscurité la plus profonde. Quel coup d'œil effrayant présentait la contrée à la lueur des éclairs ! Après le volcan c'étaient des ravines avec des torrents d'eau à passer. Enfin nous atteignîmes un asile que , quelque misérable qu'ail fut , nous rencontrâmes avec joie : c'étaient des cabanes de mesHces, race dangereuse mêlée de nègres et d'Indiens.
Mais il n'y avait point de choix possible.
Nos mules furent donc rassemblées, et les effets portés dans une des cabanes. L'accueil ne fut rien moins qu'hospitalier. Des femmes noires avec leurs enfants tout nus, et des hommes au regard sauvage, étaient couchés, pêle-mêle sur des peaux étendues sur un sol humide. La cabane n'était construite qu'avec des branches d'arbres soutenues par de grosses pierres, et recouverte d'un toit en jonc.
11 n'y avait pour tout meuble que quatre terrines sur une planche y un tronc d'arbre avec des entaillures servait pour monter à
une sorte de grenier où ils conservaient leur unique nourriture, du maïs et des fHjoles.
Le nom de cet endroit était Seboruco (en espagnol Mal-Pays). Point d'abri pour nos animaux, qui, jusqu'à minuit, furent exposés à des torrents de pluie, et ne pouvaient se reposer que dans la fange. II. n'y avait pas même un tronc d'arbre creusé pour y verser le maïs.
On ne trouve ces mestices que dans les tierra$ caltentes où autrefois on employait les nègres. Enfin le jour tant désiré arriva, et notre caravane toute décomposée se remit en route. Ces huttes étaient situées a quatre léguas d'Âhuacatlan , et a une et demie seulement de Tetitlan, hacienda de sucre, avec un bâtiment étendu et plusieurs huttes. De là à Santa Isabel , composée d'une mezon et de quelques huttes, on comptait une légua et quart. Près de ce dernier endroit je vis Viguana, lézard énorme , de la grandeur d'un écureuil , et que les Indiens mangent.
Los Quartos est un terrain montueux , composé de plusieurs prairies encaissées dans les
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montagnes. Elles doivent à cette particularité le nom de Quartos (chambres). Passant par des ravines et des descentes des plus rapides , nous arrivâmes a un point qui offre une vue plus étendue sur la plaine dans laquelle serpente le Rio Grande de Tololotlan , que j'avais passé près de Guadalaxara.
San Lionel , à huit ou neuf legucu de Santa Isabel, se présenta enfin, et j'y passai la nuit dans une mezon qui , après les deux nuits passées dans les huttes d'Indiens et de mesticeSj me parut un lieu de délices. Ssm Lionel est un petit, mais joli endroit, avec une église; il compte environ 1 ,500 habitants. De la a Tepic il n'y avait plus que sept léguas,^ mais il fallait traverser une plaine marécageuse.
Après avoir passé près des villages de Jalisco et el Platanar, j'arrivai dans cette ville importante pour son commerce avec la côte de la mer Pacifique , le 26 aoiit de bonne heure.
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