Le micrococcus neoformans et les néoplasmes
La question du parasitisme du cancer a donné lieu à des discussions stériles, parce qu’elles n’étaient appuyées sur aucune observation scientifique.
Actuellement il paraît hors de doute :
i° Que les néoplasmes, sans exception, sont la manifestation d’une infection parasitaire.
2° Que le processus qui préside
Fïg- i. — Culture jeune du micrococcus neoformans sur bouillon. — Grossissement : i 5oo diam.
à la formation des néoplasmes est,
Fig. 2. — Micrococcus neoformans, culture plus âgée tle 24 heures. — Grossissement :
i 5oo diam.
dans son essence, un processus inflammatoire très voisin du processus qui préside à la formation des tubercules et des masses actinomicosiques, lésions nettement parasitaires.
L’inflammation est la réaction des cellules normales contre les
:. Congrès international de Médecine de Madrid. Avril igo3.
irritants physiques et chimiques aussi hien que contre les irritants de nature parasitaire.
On la retrouve dans l’évolution des divers néoplasmes tout aussi bien que dans le furoncle, dans le tubercule, dans la lèpre, dans la syphilis, dans l’actinomycose, mais il y a des inflammations de types différents. De ce que le cancer aurait une évolution différente de celle des lésions parasitaires bien connues et hien déterminées, il ne s ensuit pas naturellement que le processus initial qui aboutira à la lésion confirmée dut être séparé de l’ensemble des phénomènes inflammatoires. Il serait aussi peu logique de prétendre que, des tubercules et du furoncle, le second seul appartint à la classe des lésions inflammatoires, parce que l’évolution de chacun d’eux est absolument différente.
Nos premières recherches sur le micrococcus neoformans 1 ont été communiquées en décembre 1901 à l’Académie de médecine et en avril 1902 au Congrès de chirurgie de Berlin.
Nous allons étudier successivement les propositions suivantes :
i° Les néoplasmes à marche rapide contiennent dans leurs tissus un microbe particulier, le « micrococcus neoformans », qui peut être décelé sur les lamelles, dans les coupes et par la culture.
2 0 L’inoculation du micrococcus neoformans à diverses espèces animales détermine l’évolution de lésions toutes spéciales, soit simplement inflammatoires, soit nettement néoplasiques, et absolument identiques à certaines lésions néoplasiques chez l’homme.
3 ° Les toxines du micrococcus neoformans déterminent chez les cancéreux une réaction analogue à celle de la tuberculine chez les tuberculeux. Les essais de sérothérapie préventive et curative ont donné depuis deux ans des résultats suffisants pour qu’il soit impossible de leur refuser toute importance.
i° Recherche du micrococcus neoformans dans les différents types de néoplasmes. —Ensemencez dans un bouillon approprié, avec toutes les précautions de rigueur, de volumineux fragments de la zone d accroissement d une tumeur non ulcérée, vous verrez se développer, au bout de 18 à 24 heures au plus tôt, de trois à six jours au plus tard, un microcoque facile à mettre en évidence par les couleurs d’aniline, et susceptible d’être transplanté de la première culture sur des milieux solides : gélose simple et glucosée, gélatine-peptone, sérum gélatinisé, pomme de terre, carotte, etc.
1. Pli cacheté déposé à l’Académie de médecine le 20 novembre méd. et de chir n° 12, décembre 1901 ^
1901. In Revue critique de
Fig. 3. — Micrococcus neoformans. — Culture sur bouillon. Formes en chaînette. — Grossissement : 2000 diam.
Fig. 4. — Tube stérile : diplocoques du sédiment se colorant mal par le Gram. — Grossissement : 1 5oo diam.
Fig. 5. — Tube stérile : gros diplocoque du sédiment coloré par le Gram. — Grossissement : 3 000 diam.
Les cultures positives donnent, sans exception et à 1 état de pureté, un microcoque qui ne se développe le plus souvent qu au bout de vingt-quatre à quarante-huit heures, parfois au bout de quatre ou cinq jours. On trouve alors dans le bouillon des diplocoques et des courtes chaînettes d'éléments de grosseur très variable. Ces chaînettes se bifurquent fréquemment en Y. Transplanté sur un milieu solide approprié, ce microcoque donne sur gélose une culture d’un blanc grisâtre, uniforme, et qui s’attache à 1 aiguille de platine en gros filaments visqueux.
Ce microcoque liquéfie très lentement la gélatine, et la partie liquéfiée présente une consistance oléagineuse.
Sur sérum gélatinisé, on observe une culture fine, d’un blanc grisâtre ; sur carotte une fine couche blanchâtre ; sur pomme de terre, la culture est à peu près invisible et se présente sous l’aspect d’une mince couche humide, qui ne se voit qu’à l’examen oblique.
Le microccocus neoformans se conserve en piqûre verticale sur les tubes de gélose glucosée à 2 p. 100. Il est facultativement anaérobie.
Dans le bouillon, la culture est très analogue à celle du streptocoque pyogène et le milieu se clarifie rapidement. On obtient dans les ballons d’un litre la formation d’un voile épais, qui tombe petit à petit au fond du récipient.
Le bouillon le plus convenable est du bouillon peptonisé glycériné à 4 p. 100. Les ballons commencent à se clarifier au bout de 3 à 4 mois. Au bout de 6 mois la culture à presque entièrement perdu la faculté de se reproduire.
Le micrococcus neoformans est très petit. Dans le suc cancéreux ou sarcomateux frais, il sc présente sous l’aspect de petits diplocoques mobiles, dont une sphérule est fréquemment plus volumineuse que l’autre. Parfois trois coccus en triangle ou bien une courte chaînette.
On obtient assez facilement des préparations de coccus colorés en étendant rapidement sur une lame de verre le produit du raclage d’une tumeur fraîche et en colorant douze heures au violet phéniqué, après fixation par l’alcool absolu ou par le sublimé acétique. On décolore à l’eau pendant une heure et on monte, après dessiccation, dans la résine dammar au xylol.
Les coccus isoles, qui sont plus nombreux que les diplocoques, sont très petits et mesurent fréquemment moins de 5 dix millièmes de millimètre de diamètre.
Un très petit nombre seulement des coccus qui prennent le violet phéniqué sont susceptibles de rester colorés, après action du carmin
LE MICROCOCCUS NEOFOR MANS.
Fig. fi. — Diplocoques dans une cellule de l’épiploon cancéreux chez l’homme. — Grossissement : 3ooo diam.
Fig. 7. — Diplocoque dans une trabécule conjonctive de l’épiploon cancéreux de l’homme. — Grossissement: 3000 diam.
picrique phéniqué, par la méthode de Gram. Le sédiment des tubes infertiles doit être examiné par les mêmes procédés.
Si l’on examine heure par heure un des tubes qui donnera une culture, et de préférence un tube ensemencé avec une certaine quantité de suc cancéreux recueilli à la pipette, on observe uniquement, dans les premières heures, les coccus et les diplocoques décrits plus haut et qui se colorent à peine au violet phéniqué, puis, au bout de quinze à dix-huit heures, on remarque que ces coccus deviennent plus nombreux et prennent mieux le violet; au bout de dix-huit à vingtquatre heures, il y a des diplocoques nombreux et la plupart des éléments se colorent par la méthode de Gram.
Il suffit d’une très petite différence dans la composition du milieu de culture pour ne pouvoir obtenir aucun résultat positif. Au bout de quarante-huit heures, la culture contient de courtes chaînettes et des amas d’éléments de grosseur très variable, dont une partie déjà cesse de demeurer nettement colorée parla méthode de Gram.
Les chaînettes se bifurquent fréquemment en Y et les grains, dont le diamètre varie de 4 à 20 dix millièmes de millimètre, paraissent réunis par une sorte de gaine presque translucide, comme on l’observe, d’ailleurs, pour d’autres streptocoques.
Le micrococcus neoformans est assez difficile à mettre en évidence sur les coupes, où il existe en petit nombre.
On le trouve de préférence dans les ganglions de la zone d’envahissement et dans les noyaux secondaires les plus éloignés de la tumeur originale.
Il existe dans le sang, dans les cas exceptionnels de « fièvre cancéreuse » et dans les lymphangites de la peau, dans les cas de « pseudoérysipèle cancéreux ». Nous l’avons trouvé à l’état de pureté dans une tumeur secondaire du péricrâne survenue deux ans après l’ablation d’un cancer du sein sans récidive locale et dans un écoulement séreux d’un mamelon chez une femme n’ayant pas de tumeur du sein et qui est en observation.
Ce microcoque, en vieillissant, perd rapidement la faculté de se colorer, soit par la méthode de Gram, soit par les couleurs d’aniline.
Son inoculation détermine chez les animaux une inflammation épithéliale intense suivie de la formation d’adénomes.
On observe dans les cellules épithéliales envahies une phagocytose intense. L’étude des coupes histologiques chez l’homme démontre que le cancer débute par un processus inflammatoire analogue. Les cellules épithéliales paraissent se multiplier pour détruire par phagocytose les
LE MICROCOCCUS AEOFORMANS.
Fig. 8. — Même point que les figures 7 et 9.
Grossissement: 2000 diam.
Fig. 9. — Même point que les fig. 7 et 8. — Grossissement : 3oo diam. Ces 3 clichés du même point de la préparation ont été faits pour mieux démontrer le siège du diplocoque de la figure 7 qui précède, dans une trabécule conjonctive, une cellule cancéreuse.
IO LE MICROCOGCUS NEOFORM AN S.
éléments infectieux, qui bientôt y prennent 1 aspect de granulations indifférentes et deviennent incapables, soit de prendre les couleurs d’aniline, soit de se reproduire sur les milieux de culture.
Nous allons revenir sur quelques-unes de ces particularités. Nous insisterons d’abord sur ce fait, que le micrococcus neoformans ne part sur le milieu qui lui convient qu au bout de dix-huit à vingt-quatre heures au plus tôt, parfois au bout de trois, quatre, cinq et meme de six jours.
Cette particularité m’a frappé dès mes premières cultures : le bouillon des tubes ensemencés demeurait limpide pendant vingt-quatre, trente-six ou quarante-huit heures avant de commencer a se troubler. Tout à coup, en deux ou trois heures, la culture apparaissait, comme s’il s’était développé dans le milieu liquide un microbe primitivement enfoui au centre des fragments ensemencés, et qui ne pouvait commencer à se multiplier qu’au moment où le bouillon nutritif était arrivé à pénétrer jusqu’à lui. Un tube qui se trouble dans les dix-huit premières heures est presque a priori un tube infecté de staphylocoques ou de bactéries saprophytes.
J’avais déjà décrit, en 1887 et 1888 1 , la présence habituelle dans le suc des tumeurs d’un microbe arrondi, facile à différencier avec un peu d’habitude des granulations graisseuses et protéiques, et le plus souvent groupé en diplocoques ou en triades. Parfois j’avais remarqué de courtes chaînettes.
Les essais de culture faits à cette époque étaient demeurés infructueux. J’avais cependant conservé dans des tubes stérilisés contenant de la gélatine-peptone ou de l’agar-agar, et en empêchant leur dessiccation, des fragments assez volumineux de cancer du sein, et il m’était arrivé, en examinant le suc de ces fragments de tumeurs, au bout de deux ou trois mois, de retrouver mes sphérules mobiles. Les éléments cellulaires étaient alors réduits à des détritus informes. Cette persistance d’éléments sphériques mobiles au bout de deux ou trois mois, sur des fragments de tumeurs isolés de l’organisme, me paraissait un argument sérieux en faveur de la nature parasitaire de ces éléments.
Il m’avait été impossible de déceler sur ces préparations, parmi les éléments qui me paraissaient être des parasites, des formes bacillaires quelconques.
Au moment où j’ai obtenu sur un bouillon spécial ma première culture positive du micrococcus neoformans, je possédais en réserve une