BALLADE
' Entends ma voix, gentil ermite de ce vallon, guide mes pas dans ce lieu solitaire, vers la place où la clarté de ta
lumière réjouit cette vallée obscure par ses rayons, qui m'annoncent un refuge.
* Car j'erre ici délaissée et perdue, et mes pas faibles et chancelans sont embarrassés par les broussailles, qui semblent alonger mon chemin à mesure que j'avance.'
' Garde-toi, mon fils,' cria l'ermite, ' de t'exposer dans cette obscurité dangereuse ; car cette lumière qui te scduit n'est qu'un feu follet, qui t'égarerait pour te perdre.
' Ma porte est toujours ouverte au fils de l'indigent qui n'a point de retraite ; et, quoique ma provision soit petite, je la partagerai de bon cœur avec toi.
' Reste ici cette nuit, et partage librement ce que contient ma cellule, un lit dur, un repas frugal, le bonheur et le repos.
* Je ne condamne pas à la mort les troupeaux qui paissent dans la vallée ; j'apprends de l'Etre suprême, qui a pitié de moi, à avoir aussi pitié d'eux.
'Mais je cueille sur la montagne fertile un repas innocent; elle me fournit des herbes et des fruits; et la fontaine voisine apaise ma soif.
' Reste donc ici ce soir, pèlerin : chasse devant toi les soucis ; car les soucis des mortels sont injustes : l'homme n'a besoin que de peu ici-bas, et il n'en a pas besoin long-temps.' Les accens de l'ermite étaient aussi doux que la rosée qui tombe du ciel : le voyageur le remercia en s'inclinant, et le suivit à sa cellule.
L'humble demeure de l'ermite était située dans un hallier retiré : elle était le refuge du pauvre et du voyageur égaré.
Elle ne renfermait point, sous son toit de paille, de ces provisions qui exigent les soins du maître : la porte, qui s'ouvrait avec un simple loquet, reçut le couple innocent.
C'était à l'heure où les hommes se retirent pour se réjouir, ou pour se reposer : l'ermite garnit son petit feu, et cherche à égayer son hôte pensif.
îl étaie sa provision de végétaux : il le presse, d'un air riant, de manger ; et, instruit dans la science de la légende, il cherche, par des histoires qui en étaient tirées, à accourcir la longueur du temps.
Près de lui, un petit chat, partageant sa gaîté, déploie ses tours : le grillon chante dans le foyer, le fagot se consume en pétillant.
Mais rien ne peut adoucir la tristesse de l'étranger ; car son cœur est accablé du poids de la douleur, et ses larmes commencent à couler.
L'ermite observe sa tristesse, et son cœur la partage. *D'oà naissent, infortuné jeune homme, les chagrins de ton cœur?
' Est-ce une fortune perdue, une amitié trahie, ou un amour méprisé, qui causent tes soucis 1
' Hélas ! les plaisirs que donne la richesse sont vains et périssables ; et ceux qui estiment ces bagatelles sont encore plus méprisables qu'elles.
*Et qu'est-ce que l'amitié? un vain nom, un charme qui nous berce et nous, endort, une ombre qui suit la richesse et la renommée, mais qui abandonne le malheureux à lui-même. ' L'amour est un nom plus vain encore ; c'est l'objet de la plaisanterie de l'orgueilleuse beauté : on ne le trouve point sur la terre, excepté, peut-être, lorsqu'il échauffe le nid de ia tourterelle.
* Fi ! fi ! deviens raisonnable, jeune homme, et méprise le sexe.' Il dit; et, pendant qu'il parlait, la rougeur trahit son hôte.
Un nombre infini de beautés se déploient à sa vue, semblables aux nuées transparentes qui parent le ciel au lever de l'aurore, aussi brillantes et aussi passagères. ^
Ses yeux, sa bouche, son sein palpitant, répandent tourà-tour le trouble dans le cœur de l'ermite : l'aimable voyageur est reconnu, c'est une fille avec tous ses charmes.
* Pardonnez, hélas ! ' s'écrie-t-elle aussitôt, * à an étranger incivil, à un malheureux abandonné, de venir ainsi porter ses pas infortunés dans un séjour où'le Ciel et vous résidez.
* Mais ayez pitié d'une fille que l'amour fait ainsi errer à l'aventure ; qui cherche le repos, et qui ne trouve partout que le désespoir.
* Mon père vivait sur les bords de la Tyne ; c'était un seigneur riche et puissant ; tous ses biens devaient m'appartenir ; je suis son seul enfant.
' Il se présenta un nombre infini d^amans pour m'obtenir de sa tendresse; ces amans me louaient des charmes qu'ils m'attribuaient, et ils m'aimaient ou feignaient de m'aimer.
* Chaque matin, leur troupe brillante s'empressait autour de moi avec les présens les plus riches. Parmi eux se distinguait le jeune Edwin ; mais il ne me parlait jamais d'amour.
' Vêtu d'une manière simple, il n'avait ni richesses, ni grandeur : un cœur constant était tout son bien ; mais ce cœur était tout à moi. La fleur qui s'ouvre aux premiers rayons du jour, la rosée purifiée par le ciel, ne peuvent être comparées à la pureté de son âme.
' La rosée, les fleurs, ont des charmes hélas ! peu durables : il eut leurs charmes, et j'eus leur inconstance.
' Car, vaine et orgueilleuse, j'employai tout l'art de la coquetterie pour le tourmenter ; et, quoique sa passion touchât mon cœur, je me réjouissais des peines que je lui causais.
' Enfin, accablé par mes mrpris, il m'abandonna à ma fierté, et alla chercher dans les déserts une solitude où il mourut.
* Mais il me reste à présent le repentir de ma faute, et je ne puis l'expier que par ma mort : je veux chercher la solitude où il se retira, et m'arrêter sur la place où il repose.
* Et là, éperdue, désespérée, cachée à tous les yeux, je me coucherai sur la terre, et j'y mourrai ; c'est ainsi qu'Edwin est mort pour moi ; c'est ainsi que je mourrai pour lui.'
^ Non, vous ne mourrez pas,' s'écria l'ermite en la serrant contre son sein. La belle, étonnée, était prête à le gronder : c'était Edwin lui-même qui la serrait entre ses bras.
* Regarde, Angeline, toi qui m'as toujours été chère ; regarde, mon amie, ton Edwin si long-temps perdu, rendu à l'amour et à la vie.
' Laisse-moi te presser contre mon cœur, et oublier, dans tes embrasseraens, toutes mes peines ; ne nous séparons jamais; jamais, ô toi, tout mon bien !
' Non, jamais nous ne nous séparerons ! nous nous aimerons, et nous vivrons si constamment l'un pour l'autre, que le soupir qui terminera tes jours, terminera aussi ceux de ton Edwin.'
Pendant que M. Burchell lisait cette ballade, Sophie semblait joindre un air de tendresse à son approbation. Mais notre tranquillité fut bientôt troublée par le bruit d'un coup de fusil tiré tout près de nous ; et à l'instant nous vîmes un homme passer à travers la haie, pour ramasser le gibier qu'il avait tué. Ce chasseur était le chapelain du chevalier, qui venait de tirer un des merles qui nous amusaient tant. Un bruit si fort, et venant de si près, fit tressaillir mes filles ; et je remarquai que, dans sa frayeur, Sophie s'était jetée dans les bras de M. Burchell. Le chapelain nous aborda, et nous demanda pardon de nous avoir effrayés, nous assurant qu'il ne savait pas que nous fussions si près. Il s'assit ensuite auprès de ma fille cadette ; et, en chasseur galant, il lui offrit le gibier qu'il avait tué dans la matinée. Elle allait le refuser ; main un coup-d'œil de sa mère l'avertit de ne le pas faire. Elle accepta donc le présent, quoiqu'avec quelque répugnance. Ma femme, selon sa coutume, laissa percer sa vanité, en me disant à l'oreille que Sophie avait
fait la conquête du chapelain, comme sa sœur celle du chevalier. Je soupçonnai cependant, avec plus de probabilité, que ses affections étaient placées ailleurs. Le message du chapelain avait pour objet de nous avertir que M. Tornhill avait retenu des musiciens, préparé des rafraîchissemens, et qu'il se proposait de faire danser, cette nuit même, les jeunes demoiselles, au clair de la lune, sur le gazon devant notre porte. '' Et j'avouerai," continua-t-il, "que mon empressement à vous apporter le premier cette nouvelle n'était pas tout-a-fait désintéressé de ma part; car j'attends, pour récompense, que miss Sophie voudra bien me faire l'honneur de danser avec moi." Ma fille répondit qu'elle accepterait volontiers sa proposition, si elle pouvait le faire convenablement. " Mais voici," dit-elle, " un monsieur," en regardant M. Burchell, " qui m'a aidée dans les travaux delà journée, et il est juste qu'il partage mes amusetnens." M. Burchell la remercia de sa politesse ; mais il céda sa main au chapelain, ajoutant qu'il devait aller, le soir même, à cinq milles de là, à un souper de moisson auquel il était invité. Le refus de Sophie me parut un peu extraordinaire, et je ne concevais pas comment une fille aussi sensée qu'elle pouvait ainsi préférer un homme ruiné à quelqu'un qui avait de si belles espérances de fortune. Mais de même que les hommes savent mieux distinguer le mérite des femmes, de même aussi les femmes jugent plus sainement des hommes. Les deux sexes semblent avoir été faits pour s'observer l'un l'autre, et ils sont pourvus de talens divers pour cette mutuelle observation.