CHAPITRE X
La famille du Ministre s'efforce d'aller de pair avec des gens plus riches. — Misère des pauvres, quand ils veulent paraître au-dessus de leur situation.
Je commençai bientôt à m'aperce voir que toutes mes longues et pénibles leçons sur la modération, la simplicité et le contentement dans son état, étaient absolument sans effet. Les politesses que nous venions de recevoir de nos supérieurs réveillèrent cet orgueil que je n'avais fait qu'assoupir, mais que je n'avais pu détruire. Nos fenêtres furent, comme auparavant, chargées d'eaux pour le visage et pour ie cou. On appréhenda le soleil, parce qu'il hâlait la peau, et le feu comme gâtant le teint. Ma femme observa que, lorsque ses tilles se levaient trop matin, elles avaient les yeux fatigués, que leur nez devenait rouge quand elles travaillaient après le dîner ; et elle me convainquit que jartiais leurs mains ne paraissaient si blanches que lorsqu'elles ne faisaient rien. Ainsi donc, au lieu de finir les chemises de mon fils Georges, je les vis reprendre leurs anciens chiffons, et broder du marli. Les pauvres miss Flamborough, jusque-là leurs compagnes chéries, furent négligées, comme des connaissances trop vulgaires ; et la conversation ne roula plus que sur la vie du grand monde, sur îa haute compagnie, sur la peinture, le bon goût, Shakspeare et la musique.
Tout cela eût été supportable encore, si une Egyptienne qui disait la bonne aventure, ne fut venue achever de tourner les têtes par des idées de grandeur et d'élévation. Cette sybille basanée ne parut pas plutôt, que mes filles accoururent me demander un schelling chacune, pour le lui donner en lui faisant une croix dans la main. A dire vrai
j'étais las d'ctre toujours prudent, et je ne pus m'empêcher d'accéder à leur demande, parce que j'aimais à les voir heureuses. Je leur donnai donc à chacune un schelling. Je dois cependant faire observer, pour l'honneur de la famille, qu'elles n'étaient jamais sans argent ; car ma femme leur laissait toujours généreusement une guinée dans leur poche, mais avec défense expresse de jamais la changer. Elles restèrent quelque temps enfermées avec la diseuse de bonne aventure, et, quand elles revinrent, je lus aisément dans leurs yeux qu'elle leur avait promis des choses superbes. " Eh bien ! mes enfans, êtes-vous contentes ? Dis-moi, Livy, la diseuse de bonne aventure
t'a-t-elle, pour ton schelling, donné quelque chose qui vaille ?" — " Je vous proteste, papa," me répondit-elle d'un air fort sérieux, '' que je crois que cette femme a commerce avec quelqu'un que je n'ose nommer ; car elle m'a dit positivement qu'avant un an, je serais mariée avec un chevalier."— "Fort bien! Et toi, Sophie, mou enfant, quel mari dois-tu avoir?" — "Papa, je dois avoir un lord, aussitôt que ma sœur aura épousé son chevalier." — **Cluoi ! " m'écriai-je, " voilà tout ce que vous avez eu pour vos deux schellings ; l'une un chevalier, l'autre un lord ? Folles que vous êtes, pour la moitié de la somme, je vous aurais promis un prince et un nabab."
Cette curiosité de mes filles produisit des effets très-sérieux. Nous commençâmes à nous croire réservés par les astres à quelque chose de grand, et nous anticipâmes sur notre future grandeur.
On a fait mille fois l'observation, et je la ferai encore une, que les momens que nous passons dans l'attente du bonheur sont plus agréables que ceux de la jouissance même. Dans le premier cas, nous assaisonnons le mets à notre goût, dans le second, c'est la nature qui nous l'apprête. Il est impossible de décrire les agréables rêveries
auxquelles nous nous abandonnions dans notre joie. Nous voyions déjà notre fortune rétablie ; et comme toute la paroisse assurait que le chevalier était amoureux de ma fille, elle-même en était amoureuse, à force de l'avoir entendu dire. Pendant cet agréable intervalle, ma femme faisait les rêves les plus heureux du monde, et elle ne manquait pas de nous les raconter tous les matins, avec le plus grand sérieux et la plus grande exactitude. Une nuit, elle avait vu un cercueil et des os en croix, signe de mariage prochain. Une autre fois, elle avait rêvé que les poches de ses filles étaient pleines de liards, signe indubitable que bientôt elles seraient remplies d'or. Mes filles avaient aussi leurs présages. Elles sentaient des baisers sur leurs lèvres ; elles voyaient des anneaux à la chandelle, des bourses dans le feu, et des lacs d'amour au fond de chaque tasse de thé.
Vers la fin de la semaine, nous reçûmes une lettre des dames de la ville, par laquelle, en nous faisantifflÈPcomplimens, elles nous disaient qu'elles espéraient vmPHmte notre famille à l'église le dimanche suivant. Je m'aperçus, en conséquence, que, pendant toute la matinée du samedi, ma femme et mes filles avaient ensemble des conversations secrètes, etl'on me regardait de temps en temps avec des yeux qui m'annonçaient qu'il y avait sur le tapis quelque projet extraordinaire. Je soupçonnai qu'il s'agissait de paraître le lendemain à l'église avec éclat. Le soir, elles commencèrent leurs attaques en forme, et ma femme entreprit le siège. Après le thé, comme je paraissais de bonne humeur, elle débuta en ces termes : '' Je crois, mon cher Charles, qu'il y aura demain à l'église beaucoup de beau monde." — " Peut-être bien; mais cela ne doit pas vous inquiéter. Je ferai toujours un sermon, dans tout état de choses.'' — " Ah ! je m'y attendais bien ; mais je crois, mon cher, que nous devrions paraître à l'église aussi décemment qu'il sera possible, car qui sait ee qui peut arriver ?" — '' Vos précau-
tions," répondis-jc, " sont fort louables. Un extérieur décent à l'église me plaît toujours : nous devons y joindre la dévotion et l'humilité à la sérénité d'arijo et à la satisfaction."— ''Oui, je sais cela, mais je veux dire que nous , devrions y aller (le la manière la plus convenable qu'il sera possible, et non pas tout-à-fait comme les manans (jui nous environnent. " — " Vous avez parfaitement raison, ma chère, j'allais vous dire la môme chose. La manière la plus convenable est d'y aller d'aussi bonne heure que vous le pourrez, afin d'avoir le temps de faire la méditation avant que le service commence." — '* Bon, bon," dit ma femme, en m'interrompant, " on sait bien tout cela. Ce n'est pas là ce dont il s'agit : ce que j'entends, c'est que nous devrions aller à l'église avec quelque distinction. "Vous savez qu'elle est à deux milles de notre maison ; et je vous assure que je n'aime point à voir vos filles entrer dans leur banc, toutes essouHlées et toutes rouges, et avec l'air de paysannes qui viennent de remporter le prix de la course. Voici donc, mon cher ami, ce que je veux vous projKJser. Nous avons nos deux chevaux de charrue, le poulain, qui est depuis neuf ans à la maison, et son camarade le noiraut, qui n'ont presque rien fait depuis un mois ; aussi deviennent-ils gras et paresseux. Pourquoi ne travailleraient-ils pas aussi comme nous? Je puis vous assurer que quand Moïse les aura un pou arrangés,, ils n'auront point du tout mauvaise mine."
A cette proposition j'objectai que marcher à pied aurait bien meilleure façon que d'aller sur d'aussi mauvaises montures, le cheval noir étant borgne, et le poulain sans crins ; que l'un et l'autre n'avaient jamais été dressés à porter en selle ; qu'ils avaient toutes sortes de vices, et qu'enfin nous n'avions qu'une selle de femme. Mais toutes ces objections furent inutiles, et je fus obligé de céder. Le lendemain matin, je les vis dans une grande occupation pour rassembler tout
{'attirail nécessaire à l'expédition. Comme je pensai que cela prendrait beaucoup de temps, je partis à pied devant, pour aller à l'église, où elles me promirent de me suivre bientôt. J'attendis prés d'une heure dans la chaire à lire les prières ; mais ne les voyant point arriver, je fus obligé de commencer le service, très-fâché intérieurement de leur absence. Mon mécontentement s'augmenta quand je vis le service fini, sans que ma famille y eût paru. Je pris, pour m'en retourner, le grand chemin, qui avait cinq milles, tandis que celui des gens de pied n'en avait que deux ; et quand je fus à moitié chemin de la maison, j'aperçus la procession qui s'avançait lentement vers l'église : mon fils, ma femme et les deux enfans étaient perchés sur l'un des chevaux, et mes deux filles sur l'autre. Je demandai la cause de leur retard ; mais je lus bientôt sur leurs figures qu'il leur était arrivé mille infortunes dans la route. D'abord, les chevaux avaient refusé de sortir de la maison, jusqu'à ce que M. Burchell eût eu la complaisance de les faire avancer environ deux cents toises, en les frappant à coups de bâton. Ensuite, les sangles de la selle de ma femme s'étaient rompues, et l'on avait été obligé de s'arrêter pour les raccommoder; enfin, il avait pris fantaisie à l'un des chevaux de s'arrêter, sans que ni prières ni coups eussent pu le déterminer à avancer. Ce caprice ne venait que de lui passer, quand je rencontrai mon monde. J'avoua que les voyant tous sains et saufs leur confusion m'amusa un peu, parce qu'elle me donnait beau jeu par la suite, pour me moquer de ma femme, et apprendre à mes filles à avoir un peu moins de vanité.