CHAPITRE XIV
Nouvelles mortifications. Des revers apparens peuvent être des
avantages réels.
Le voyage de mes filles à Londres fut enfin résolu j M. Tornhill nous ayant promis, de la manière la plus obligeante, de veiller lui-même sur leur conduite, et de nous en informer. Mais il nous parut indispensablement nécessaire que leur extérieur répondît à la grandeur de leurs espérances, ce qui ne pouvait se faire sans quelque dépense. Nous arrêtâmes donc, en plein conseil, quels étaient les moyens les plus propres à nous procurer de l'argent, ou, pour parler plus juste, ce qu'il convenait de vendre pour en avoir. La délibération ne fut pas longue ; on tomba d'accord que le cheval qui nous restait devenait inutile pour la charrue, n'ayant plus de compagnon, et qu'il était également impossible de l'employer à la selle, parce qu'il lui manquait un œiL Il fut donc décidé qu'on le vendrait à la foire prochaine, et que je l'y mènerais moi-même, pour éviter une nouvelle surprise. Quoique ce fût une des premières opérations mercantiles de ma vie, je ne doutais point que je ne m'en tirasse avec honneur. L'opinion qu'un homme se forme de sa capacité est mesurée sur celle de la société qu'il fréquente, et comme la mienne était renfermée dans le cercle de ma famille, je n'avais pas conçu de sentimens défavorables de ma prudence. Cependant, le lendemain matin, au moment du départ, ma femme me rappela, quand je fus à quelques pas de la maison, pour me recommander tout bas d'avoir les yeux toujours ouverts sur moi.
En arrivant à la foire, j'avais, suivant l'usage, mis mon cheval sur toutes ses allures ; mais pendant quelque temps il ne s'était point présenté d'acheteurs. A la fin, il en vint
un qui, après l'avoir examiné de tous les côtés, reconnut qu'il était borgne, et n'en voulut rien offrir. Un second se présenta qui, lui trouvant un éparvin, déclara qu'il n'en voudrait pas seulement pour la peine de le conduire chez lui. Un troisième découvrit qu'il avait une molette, et n'en offrit aucun prix. Un quatrième vit dans ses yeux qu'il avait des javars. Un cinquième, plus impertinent encore que les autres, me demanda ce que je venais faire à la foire avec une rosse borgne, boiteuse et fourbue, qui n'était bonne qu'à être livrée à l'écorcheur. Je commençai moi-même alors à sentir un profond mépris pour le pauvre animal, et j'étais presque honteux à l'approche de chaque nouvel acheteur ; car quoique je ne crusse pas entièrement ce qu'on m'avait dit, je réfléchissais cependant que le nombre des témoignages formait une forte présomption en faveur de la vérité, suivant l'opinion de saint Grégoire sur les bonnes œuvres.
J'étais dans cette situation désagréable, lorsqu'un ecclésiastique de mes confrères, une ancienne connaissance, qui avait aussi quelques affaires à la foire, s'approcha de moi, et me prenant la main, me proposa d'entrer dans quelque auberge, et de nous y rafraîchir. J'acceptai sur-le-champ son offre, et nous entrâmes dans un cabaret à bière. On nous conduisit dans une petite chambre du fond, où il n'y avait qu'un vieillard vénérable qui lisait avec beaucoup d'attention dans un gros livre. Je n'ai vu de ma vie une figure que me prévînt plus favorablement. Des cheveux d'un blanc argenté tombaient sur son front vénérable, et sa verte vieillesse semblait être le résultat de la santé et de la bienfaisance. Cependant sa présence n'interrompit point notre conversation ; mon ami et moi, nous nous entretînmes des différens revers que nous avions éprouvés. Nous parlâmes de la dispute whistonienne, de ma dernière brochure, de la réplique de l'archidiacre, et des mesures sévères qu'on
avait prises contre moi. Mais notre attention fut détournée, pendant quelques moraens, par l'arrivée d'un jeune homme qui entra dans la chambre, et s'approchant, avec respect, du vieil étranger, lui dit quelques mots à voix basse. " Point de remercîmens, mon enfant, dit le vieillard, nous devons tous faire à nos semblables, autant de bien que nous le pouvons ; prenez ceci ; je voudrais pouvoir faire mieux, mais ces cinq livres sterling soulageront votre infortune ; adieu, portez-vous bien." Le modeste jeune homme versa des larmes de reconnaissance, et cependant sa sensibilité était à peine égale à la mienne. J'aurais volontiers serré le bon vieillard entre mes bras, tant sa bienfaisance me causait de plaisir. Il continua sa lecture, et nous reprîmes notre conversation jusqu'à ce que mon compagnon, se rappelant qu'il avait quelques affaires à terminer à la foire, sortit en me promettant d'être bientôt de retour ; il ajouta qu'il serait toujours empressé de jouir le plus long-temps possible de la société du docteur Primerose. Le vieillard entendant prononcer mon nom, parut me regarder attentivement, et, quand mon ami fut parti, il me demanda de la manière la plus polie, si j'étais parent du grand Primerose, ce courageux monogamiste, qui avait été le boulevard de l'église. Jamais je ne ressentis une joie si pure qu'en ce moment. '^ Monsieur," m'écriai-je, "le suffrage d'un homme aussi estimable que vous, ajoute à la satisfaction que votre bienfaisance a déjà excitée dans mon cœur. Vous voyez devant vous, monsieur, ce docteur Primerose, ce monogamiste qu'il vous a plu d'appeler grand ; je suis cet infortuné théologien qui a, si long-temps, et, si j'ose le dire, avec succès, combattu contre les seconds mariages." — " Monsieur," reprit l'étranger avec respect, "je crains d'avoir été trop familier; mais excusez ma curiosité, je vous demande pardon." — " Monsieur," lui dis-je, en lui prenant la main, " votre familiarité est si loin de m 'avoir déplu, que je vous prie d'accepter mon
amitié, comme vous avez déjà mon estime." — " J'accepte l'offre avec reconnaissance," me dit-il, en me serrant la main, "ô vous, glorieux soutien de l'inébranlable ortodoxie ; se peut-il que je contemple ..." — J'interrompis ici la suite de son discours, car, quoique, en ma qualité d'auteur, j'eusse pu digérer une forte dose de flatterie, ma modestie ne me permit pas d'en suffrir davantage en ce moment. Jamais, au surplus, deux amoureux de roman ne formèrent une amitié si prompte. Nous discourûmes sur diflférens sujets ; je le crus d'abord plus pieux que savant, et je commençai à croire qu'il méprisait toutes les connaissances humaines, comme vaines et futiles ; mais cela ne lui fit rien perdre de mon estime ; car il y avait déjà quelque temps que j'avais, à part moi, la même opinion. Je saisis donc l'occasion de dire que le monde, en général, commençait à devenir d'une indifférence blâmable sur les points de doctrine, et s'abandonnait trop aux spéculations humaines. " — Ah ! oui, monsieur," ,me répondit-il, comme s'il eût réservé toute sa science pour ce moment, *' le monde est dans un accès de folie, et cependant la cosmogonie, ou création de l'univers, a embarrassé les philosophes de tous les siècles. Quel mélange d'opinions bizarres n'a-t-on pas formé sur la création du monde? Sanchoniathon, Manéthon, Bérose et Ocellus Lucanus ont tous fait de vains efforts pour l'expliquer. Dans le dernier, on trouve ces mots: AnarcJion ara kai otelcU' taion to pan, ce qui signifie que tout n'a ni commencement ni fin. Manéthon, (pii vivait vers le temps de Nebuchadon- Asser {Asser est un mot syriaque qui était le surnom ordinaire des rois de ce pays, comme Teglat-Phael-Asser, Nabon-Asser, etc.) Manéthon, dis-je, a formé une conjecture non moins absurde : car comme nous disons communément : Ek to biblion kubernetes, ce qui veut dire que l'on n'apprend pas le monde dans les livres, de même il a tenté de rechercher . . . Mais pardon, monsieur, je m'écarte de la ques-
ti'on." Certainement il s'en écartait, et je ne voyais pas ce que la création du monde pouvait avoir de commun avec notre sujet; mais c'en fut assez pour me convaincre qu'il était homme de lettres, et je l'en respectai davantage. Je résolus en conséquence de le mettre à l'épreuve ; mais était trop pacifique et trop complaisant pour me disputer la victoire. Toutes les fois que je faisais une observation qui semblait attaquer la controverse, il souriait, secouait la tête et ne disait mot ; ce qui me faisait croire qu'il aurait beaucoup à dire, s'il le jugeait convenable. Le sujet de la conversation passa donc insensiblement de l'antiquité aux affaires qui nous amenaient tous deux à la foire. Je lui dis que la mienne était d'y vendre un cheval, et fort à propos il se trouva que lui-même devait en acheter un pour un de ses fermiers. Mon cheval fut amené, et le marché bientôt conclu. Il ne restait plus qu'à me payer ; il tira un billet de banque de trente livres sterling, qu'il me pria de lui chan-à ger. Gomme il ne m'était pas possible de le faire, il diti j'hutesse d'appeler son laquais, qui vint aussitôt, vêtu d'une fort belle livrée. *' Abraham," lui dit-il, '' va me chercher la monnaie de ceci, tu en trouveras chez le voisin Jackson ou ailleurs." Lorsque le domestique fut sorti, il me fit un discours très-pathétique sur la rareté de l'argent, j'enchéris sur lui, en me plaignant de celle de l'or, de sorte qu'au moment où Abraham revint, nous venions de tomber d'accord que jamais l'argent n'avait été si rare. Abraham nous dit qu'il avait couru toute la foire sans trouver à changer son billet, quoiqu'il eût offert une demi-couronne de profit. Ce fut pour nous un grand contre-temps ; mais le vieux monsieur, après un moment de réflexion, me demanda si je connaissais un nommé Salomon Flamborough. Je lui répondis que c'était mon plus proche voisin ; " En ce cas," me dit-il, "je crois que nous pouvons nous arranger. Je vais vous donner un mandat sur lui, payable à vue ; et je puis
vous dire que c'est un des fermiers les plus aisés qu'il y ait à cinq milles à la ronde. L'honnête Salomon et moi, nous sommes liés depuis bien long-temps ; je me souviens que je le gagnais toujours aux trois sauts ; * mais en revanche il avait l'avantage à cloche-pied." Un mandat sur mon voisin était pour moi de l'argent comptant, car je connaissais sa solvabilité. Le billet fut donc signé et remis en mes mains, et M. Jenkinson le bon vieillard, Abraham son valet, et le vieux Blackberry, s'en allèrent trottant, fort satisfaits les uns des autres.
Livré seul à mes réflexions, je commençai à croire que j'avais eu tort dé recevoir un mandat d'un inconnu ; je résolus donc prudemment de suivre mon acheteur, et de ravoir mon cheval ; mais il était trop tard : en conséquence je me rendis directement chez moi, résolu de toucher le plus tôt possible le montant de mon mandat. Je trouvai mon honnête voisin fumant sa pipe à sa porte ; je lui dis que j'avais un petit billet sur lui ; il le prit et le lut deux fois. " Je crois que vous lisez bien le nom," lui dis-je ; *' Ephraim Jenîcinsori.''^ — "Oui, le nom est très-lisiblement écrit, et je connais l'homme aussi, le plus grand coquin qu'il y ait sous la calotte des cieux. C'est le même fripon qui nous a vendu les lunettes. N'était-ce pas un homme à face vé-, nérable, avec des cheveux blancs, et point de poches à son habit ? Ne vous a-t-il pas débité de longues tirades scientifiques sur le grec, la cosmogonie et le monde ?" — Je ne pus répondre que par un soupir. — " Il ne possède," continua mon voison, " qu'un seul lambeau d'érudition, et il le répète toutes les fois qu'il se trouve avec un homme lettré ; mais je connais le drôle, et je veux le faire pendre."
Quelque mortifié que je fusse déjà, mon plus grand em.-
* Espèce de jeu où le gagnant est celui qui, en deux enjambées et un bond, parcourt le plus grand espace.*
barras était de reparaître, devant ma femme et mes filles. Un écolier qui a fait l'école buissonnière n'est pas plus effrayé de se présenter devant son maître, que je ne l'étais de rentrer chex moi. Je pris cependant la resolution de prévenir leur colère, en commençant par m'y mettre moi-même. Mais, hélas ! en entrant, je trouvai que ma famille n'était pas disposée à quereller. Ma femme et mes filles étaient tout en pleurs ; M. Tornhill venait de les informer que leur voyage à Londres était entièrement manqué. Des personnes mal intentionnées ayant fait des rapports contre nous aux deux dames, elles étaient parties le jour même pour la capitale. Il n'avait pu découvrir ni l'auteur, ni la Sîature de ces propos ; mais, quels qu'ils fussent et de quelque source qu'ils vinssent, il assurait notre famille de la continuation de son amitié et de sa protection. Je les trouvai donc disposées à supporter avec résignation mon désappointement, qui n'était plus rien en comparaison du leur. Mais ce qui nous inquiétait le plus, c'était de dev;tner qui pouvait avoir eu l'âme assez basse et assez vile pour diffamer une famille aussi irréprochable que la nôtre, et qui n'était ni assez élevée pour exciter l'envie, ni assez malfaisante pour faire naître la haine.