MON TRES-HONORÉ PERE
" Je détourne pour quelques instans ma vue des plaisirs qui m'environnent, pour la fixer sur des objets qui me sont encore plus agréables ; et je la porte sur le foyer paternel. Mon imagination me représente le groupe innocent de mes frères et sœurs, prêtant une oreille attentive à chaque mot de cette lettre. Je vois avec délices ces visages que n'ont jamais déformés ni l'ambition ni la misère. Mais quelqu' heureux que vous soyez à la maison, je suis sûr que ce sera un surcroît à votre félicité, d'apprendre que je suis parfaitement content de mon état, et le plus heureux des hommes. " Notre régiment a reçu contre-ordre, et ne sortira pas du royaume. Le colonel, qui me regarde comme son ami, me conduit dans toutes les sociétés qu'il fréquente : et, après une première visite, j'ai la satisfaction de voir que, quand j'en fais une seconde, je suis reçu avec considération.
J'ai dansé l'autre jour avec milady G , et si je pouvais
oublier la personne que vous savez, il serait peut-être possible que je parvinsse à plaire à cette dame : mais c'est mon destin de me ressouvenir des autres, tandis que je suis moimême oublié par la plupart de mes amis absens, et dans ce
nombre, mon très-honoré père, je crains bien d'être obligé de vous compter ; car il y a long-temps que j'attends inutilement de vos nouvelles. Olivia et Sophie avaient aussi promis de m'écrire, mais elles paraissent m'avoir oublié : dites-leur que ce sont deux petites friponnes, et que je suis en ce moment dans la plus grande colère contre elles. Cependant, je ne sais comment il se fait que, quoique je veuille gronder un peu, mon cœur ne ressent que de douces émotions. Dites-leur donc, mon cher père, que, malgré tout, je les aime tendrement, et soyez assuré que je suis à jamais
Votre respectueux fils,"
*' Q-uelles grâces n'avons-nous pas à rendre dans tous nos malheurs," m'écriai-je, " de ce qu'au moins un de nos enfans est exempt des maux que nous souffrons ? Que le ciel le conserve et prolonge son bonheur, pour qu'il soit le soutien de sa pauvre mère, et le père de ces deux enfans ; seul patrimoine que je puisse maintenant lui laisser. Puisse-t-il préserver leur innocence des tentations que la misère inspire, et être leur guide dans le chemin de l'honneur ! " A peine avais-je achevé ces mots, que j'entendis un bruit tumultueux qui paraissait venir de la prison d'en bas. Ce bruit cessa peu de temps après, et j'entendis un cliquetis de chaînes dans le passage qui conduisait à ma chambre. Le geôlier entra, tenant un homme couvert de sang, blessé et chargé de fers. Je regardais ce malheureux avec compassion à mesure qu'il approchait ; mais de quelle horreur je fus saisi, quand je reconnus mon fils George! "George, mon enfant, est-ce toi que je vois dans cet état, blessé, enchaîné 1 Est-ce là le bonheur dont tu jouis ? Est-ce ainsi que tu reviens à moi ? Oh 1 cette vue me déchire le cœur, et ma fera mourir."
— "Où est votre courage, mon père ? " répondit mon fils d'une voix ferme. " Je dois souffrir ; j'ai mérité la mort,
et je la verrai sans crainte. Ma seule consolation est que je n'ai point commis de meurtre, quoique je ne doive point attendre de grâce."
J'essayai de contenir ma douleur pendant quelques minutes, mais je sentis que mes efforts me coûteraient la vie. — "O! mon enfant, mon cœur saigne de te voir en cet état, et je ne puis retenir mes larmes. En ce moment même je te croyais heureux, je priais le ciel pour la continuation de ton bonheur, et je te revois dans cet état, enchaîné» blessé ! Cependant la mort est un bonheur pour un jeune homme ; mais moi je suis vieux, j'ai vécu trop long-temps pour voir ce jour, pour voir tous mes enfans tomber autour de moi prématurément, tandis que je reste et survis à leur destruction. Puissent toutes les malédictions du ciel tomber sur le meurtrier de mes enfans et l'écraser ! puisse-t-il vivre ainsi que moi, pour voir ..."
— " Arrêtez, mon père, ou vous me forcerez à rougir pour vous. Comment pouvez-vous, oubliant votre âge et votre saint ministère, empiéter ainsi sur la justice du ciel, et lui adresser des imprécations qui retomberaient bientôt sur votre tête vénérable 1 Non, mon père, vous ne devez songer maintenant qu'à me préparer à cette mort ignominieuse que je dois souffrir bientôt, à m'armer d'espérance et de résolution, à m'inspirer le courage nécessaire pour boire, avec résignation, cette coupe amère qui me sera bientôt présentée."
— '' Mon enfant, tu ne mourras pas. Je suis sûr que tu n'as pas commis de faute qui mérite un châtiment si honteux. Mon fils n'a pu se rendre coupable d'un crime qui puisse faire rougir sa famille."
— " Je crains que mon crime ne soit pas graciable. Lorsque je reçus la lettre de ma mère, je partis sur-le-champ pour punir l'auteur de notre déshonneur ; je lui envoyai un billet pour me joindre au lieu que je lui indiquais. Au lieu
d'y répondre en venant lui-même, il envoya quatre de ses gens pour me prendre. J'ai blessé le premier qui s'est présenté, et je crains que ce ne soit mortellement ; mais les autres m'ont fait prisonnier. Le lâche est résolu de demander contre moi l'exécution de la loi ; les preuves sont sans réplique, j'ai envoyé un cartel, et comme je suis premier transgresseur de la loi depuis qu'elle est faite, je n'ai point d'espérance de grâce. Mais vous m'avez souvent charmé par des leçons de courage : inspirez-le-moi aujourd'hui par votre exemple."
— " Hé bien, mon fils, tu retrouveras ces leçons./ Je me sens maintenant élevé au-dessus de ce monde' et de tous les plaisirs qu'il peut procurer. Dès ce moment mon cœur rompt les liens que le tenaient attaché à la terre, et va nous préparer l'un et l'autre pour l'éternité. Oui, mon fils, je te montrerai le chemin, mon âme guidera la tienne dans le passage, car elles prendront leur vol toutes deux ensemble. Je vois, et je suis convaincu que tu n'as pas de pardon à espérer ici-bas. Je t'exhorte donc à tâcher de l'obtenir à ce grand tribunal, où bientôt nous recevrons notre sentence l'un et l'autre ; mais ne soyons pas avares de nos exhortations : que nos compagnons de prison les partagent. Bon geôlier, voulez-vous bien l3ur permettre de venir ici pour que je tâche de les édifier?" En disant ces mots, je fis un effort pour me lever de dessus ma paille, mais les forces me manquèrent, et tout ce que je pus faire, fut de me tenir contre la muraille. Les prisonniers s'assemblèrent, suivant jnon désir, car ils aimaient à entendre mes conseils ; mon ^Is et sa mère me soutenaient de chaque côté. Je regardai mon auditoire, et voyant qu'il ne me manquait personne, je lui adressai l'exhortation suivante.