TOUS DROITS RÉSERVÉS
Le Miracle & l'Hypnotisme
Mesdames, MïssitURs,;
SJ^'eus rhonneur,'4'aÂ> passé.'.dé vous parler pl^j^ d'hypnotisme. Je me proposais bien d'y revenir cet hiver. Je tenais à examiner avec vous la valeur des tentatives que l'on a faites, ^ en divers lieux, pour appliquer aux miracles ces théories nouvelles. Mais je ne m'attendais
LE MIRACLE ET l'hYPKOTISME
pas, je vous l'avoue, à trouver les circonstances si favorables à mon projet. La question du miracle a pris, en ces derniers' temps, un regaia d'actualité vraiment remarquable.
Le V05^age très tapageur d'un écrivain français sur les bords du Gave, et plus récemment une consultation scientifique du D"" Charcot, revenu d'Outre-Manche après avoir pris jour à la Salpétrière, ont fait du miracle le sujet du jour; on en parle comme on parle du roman frais paru et d'une première à l'opéra.
Hélas! Messieurs, que c'est donc triste et navrant de voir ainsi livrées à la foule, à cette foule frivole qui est le monde, petite, mesquine,, ignorante, méchante parfois, toujours étourdie, les saintes .cJigses^ du •fe''iîK)fe et du sanctuaire ! Et plus £ûcore" que-' ïa ttl^te'sse, c'est Tétonnement, c'est'''kc sarpéfaôtièn qui prend le cœur; ces gens-JiV*en*Vecî£éy€^vQnt peut-être ce qu'ils font, maiÇc}ê^{îHiîeîtiôutUi4 savent pas ce qu'ils disent ni de quoi ils parlent. Ils vont de l'avant, de l'avant toujours, croisant le fer à tout hasard; les uns attaquent, les autres défendent, les coups pleuvent... mais... dans la nuit... La lumière manque! N'importe, on se bat, sauf à
LE MIRACLE ET l'hYFNOTISME
frapper en l'air; mais on se sera battu quand même.
L'un des caractères propres, distînctifs même, de notre siècle, en matière religieuse, est l'ignorance; ignorance inconsciente, mais par là même très assurée et d'une fatuité sans égale. De bonne foi on nous attribue des croyances dont la pensée même n'était jamais entrée dans nos esprits, et c'est là-dessus que l'on part en guerre; on nous juge, on nous condamne. Hélas! on nous plaint, car les bons cœurs nous plaignent, et je ne sais rien d'irritant comme cette pitié exaspérante. Avant de nous plaindre, sachez donc ce que nous sommes, et avant de persifler notre Foi, apprenez donc à la connaître!
Je voudrais bien savoir de quel œil Messieurs de la Faculté de médecine me regarderaient, si, pour tourner en dérision leur science et leurs remèdes, je m'avisais de leur jeter à la tête les recettes de. bonne femme, les baumes, les pilules et les élixirs des apothicaires, les pratiques et le boniment des guérisseurs d'outremer, en tournée dans nos pa3^s.
Ils me rappelleraient à la raison et au respect
de moi-même. Ils me diraient que tout cela ce n'est pas la médecine, que la médecine ne couvre pas de son manteau ces nippes de charlatan, et que, si je veux la connaître, c'est au pied de ses chaires d'université, dans ses cliniques et ses laboratoires, que je dois la chercher et l'entendre.
Je n'aurais rien à répondre, car tout cela est très correct et très sage.
Mais pourquoi toute cette correction et toute cette sagesse tombe-t-elle, quand il s'agit de notre Foi et de nos doctrines?.. On nous jette à la tête, à nous, pêle-mêle, des légendes d'enfants, des convictions d'âmes pieuses, des enthousiasmes de poètes, des rêves de déséquilibrés, des égarements d'hystériques, toute cette apothicairerie religieuse, qui fatalement s'accroche au tronc de la vieille Foi, comme dans les bois, le gui et les mousses aux branches des vieux chênes. *
Mais toute cette superfétation parasite, ce n'est pas ma Foi, ce n'est pas ma divine croyance, ce n'est pas mon Église! Vous voulez la connaître? ce n'est point là qu'il faut la chercher.
Vous aussi, venez Tentendre au pied de ses chaires théologiques, dans ses universités et dans ses séminaires... Entendez-la surtout dans l'enseignement officiel de ses dogmes, le seul dont elle réponde, parce qu'il est seul couvert des divines promesses du Christ.
Et pourtant. Messieurs, ce spectacle du monde contemporain, faisant trêve au terre à terre de sa vie, pour se passionner autour d'une question religieuse, ne laisse pas d'avoir des aspects qui consolent... Comme c'est donc vrai que l'humanité ne sait pas se débarrasser de la Foi ni du Christ. On a tout fait depuis trois siècles pour le lui faire oublier, et en vérité, elle va à travers la vie, ^i insoucieuse, qu'on pourrait s'imaginer vraiment qu'elle n'y songe plus!
Et c'est à l'heure où on la croit définitivement dégagée, que tout à coup, sur un mot, sur un signe, ces grands morts se réveillent dans son âme et jettent dans son cœur des frissons qui l'enfièvrent... Elle est là, haletante, en proie à tous les doutes et à tous les remords, rongée par cette maladie des âmes contemporaines que l'on a si bien marquée d'un mot : la nostalgie du divin!
Elle est là, effarée!.. On dirait que ce Christ
oublie, ce Christ mort vient de passer devant elle et qu'elle l'a 'reconnu!
Ah! Messieurs, l'homme a beau s'étourdir et se faire le cœur dur contre Dieu, il reste toujours là, dans quelque repli ignoré de son âme, une goutte au moins de ce sang que le Christ a répandu pour lui, et qui toujours vivante, tressaille à certaines heures et le force à rendre témoignage contre lui-même.
Oui, c'est le Christ qui passe et qui appelle! Et l'homme le reconnaît, c'est Lui!
Dans une de nos villes d'eaux, l'an passé, un prêtre s'en revenait d'avoir été administrer un mourant : il portait, caché sous son manteau, le saint vase où le Christ avait reposé. La nuit était profonde, et dans les rues désertes, où tremblait la pâle lueur des réverbères, à peine entendait-on le pas de quelques joueurs attardés. De loin, deux jeunes hommes aperçurent le prêtre, et pris de vice sans doute, ils se préparèrent à lui barrer le passage : quand il fut près, ils Tinjurièrent dans un langage digne à peine de valets d'écurie.
Le prêtre ne répondit pas, mais rejetant son manteau, il leur montra le saint ciboire.
LE MIRACLE ET l'hYPNOTISME II
Soudain les mots s'arrêtèrent sur leurs lèvres, et se reculant respectueux, muets, ils se découvrirent et s'inclinèrent.
Le Christ avait passé dans leurs âmes! Ils l'avaient reconnu et, comme un éclair, le souvenir leur était né du temps où, devant lui, ils tombaient à genoux.
Le débat sur le miracle est fort facile à préciser. « Le miracle est impossible », disent les incroyants. Ceux qui croient, répondent : « Il est non seulement possible, mais il se produit. » Et ils en fournissent la preuve sur documents. Dès lors, pour rétorquer, il faut de deux choses l'une : ou rejeter le document, ou lui donner une interprétation naturelle. Les deux ressources ont été mises en jeu pour les miracles de l'Évangile.
On a essayé de rejeter le document; mais cette entreprise s' étant trouvée fort malaisée, on s'est résigné à la ressource de l'interprétation : il y a eu l'interprétation rationaliste.
puis rinterprétation mythique, et de nos jours on tente, encore timidement il est vrai, l'interprétation par l'hypnose.
Mais avant de nous engager dans la querelle, permettez-moi de préciser la notion même du miracle.
Le miracle est un phénomène sensible produit par l'action directe et immédiate de Dieu, et intercalé dans la trame des phénomènes naturels qui se déroulent dans le temps et dans la vie de l'univers.
Il y a en effet, dans les phénomènes qui se manifestent autour de nous, trois acteurs : les forces physiques, les forces libres créées, et la force libre, toute-puissante et créatrice, qui est Dieu. Les savants ont le tort de s'arrêter trop exclusivement aux premières; ce qui se conçoit d'ailleurs, car ces forces physiques étant nécessaires et fatales dans leur action, sont soumises à des lois invariables, qu'il est possible de découvrir et de soumettre à l'analyse mathématique. Il n'en est pas de même des forces libres créées ou créatrice : elles ne se plient pas aux équations. Toutefois, ce n'est pas une raison pour
les reléguer dans l'oubli, ni surtout pour les méconnaître, et du fait de les laisser là découlent les plus grosses erreurs.
On se fait un monde, un univers de fantaisie» d'où l'action humaine et l'action divine sont écartées, et où règne dès lors une uniformité magnifique, je le veux bien, mais toute conventionnelle.
Le monde vrai est tout autre. Si petite qu'y soit la part de l'homme, elle n'en est pas moins réelle. Si rarement que Dieu y intervienne, il y a son rôle de créateur.
Ce matin j'ai mis ma pendule à l'heure; ce midi elle retarde de dix minutes : voilà le phénomène et je cherche... le ressort moteur peut s'être relâché, les axes des rouages peuvent s'être encrassés... la lentille du pendule peut avoir descendu... Parfaitement. Mais mon domestique peut aussi avoir joué du pouce..»
Croyez-vous qu'il serait fort intelligent, pour expliquer le phénomène, de déclarer impossible le tour de pouce de mon domestique? C'est pourtant ce que l'on fait...
Quand le monde et l'univers sont conçus dans la réalité des choses... la matière inerte
d'une part, d'autre part l'homme libre, avec son action sur la matière, et par-dessus. Dieu le Créateur qui a donné à la matière ses lois, qui a donné à l'homme ses lois, et qui les gouverne et les dirige dans sa toute-puissance, on voit du coup sauter aux yeux la prétention absurde de ceux qui entendent que le miracle soit impossible. N'est-ce pas affirmer que précisément la toute-puissance sera sans pouvoir, que la force qui a tout créé ne peut pas toucher à son œuvre, que Dieu, qui est tout, ne pourra rien sur cette matière qui ne serait rien sans lui?
Si Dieu s'était borné à créer l'univers et puis à le jeter dans l'espace, comme une machine remontée et qui marchera tant que sera tendu son ressort... sans doute, dans un tel monde, abandonné à lui-même, comme une toupie jetée en l'air et qui retombe, tout eût été fatal, nécessaire, et le miracle n'y eût pas €u de place... Mais encore une fois, ce monde-là n'est pas notre monde, c'est peut-être le monde des savants, mais ce n'est pas le nôtre. Notre Dieu n'est pas si loin de nous : nous sommes en lui, nous vivons en lui, nous agissons en lui.
et la première loi de la nature, c'est que l'auteur de la nature en reste le maître et le souverain.
De là. Messieurs, ce fait capital et trop souvent méconnu, que le miracle n'est pas contraire à la nature; il est dans la nature, mais supérieur à la nature.
Voici un mort, bien mort, et à la voix d'un apôtre invoquant Dieu, il revient à la vie. — <c Ah! c'est contraire à toutes les lois de la nature! » — Précisez, s'il vous plaît. — « C'est une loi de la nature qu'une fois mort, bien mort, on ne revit plus. » — On ne revit plus, ni par l'action des forces physiques, ni par l'action des autres hommes, parfaitement; mais par l'action de Dieu? — « Mais alors toutes les lois de la nature seront suspendues! » — Laquelle, s'il vous plaît... pas même celle qui veut que tous les hommes meurent, car à l'heure même et sur tout l'univers, elle accomplira son cours.
Le miracle donc n'est pas contraire à la nature, il ne suspend ni ne trouble les lois de la nature, il ne jette pas le désordre et l'anarchie dans l'univers; tous ces mots retentissants sonnent comme une fanfare vide. Une
l6 LE MIRACLE ET l'hYPNOTISME
chose est vraie et elle reste : c'est que les forces de la nature créée n'étant pas d'ordre à déterminer le miracle, le miracle contraste avec leur opération normale, et trahit aussitôt la force supérieure dont il émane et qui est Dieu.
Quand l'Évangéliste raconte le premier miracle que fit le Sauveur, il ajoute aussitôt : « et par là il manifesta sa gloire ». Par là il se posa en Dieu.
Et le bon sens ingénu de l'âme populaire ne s'y trompe pas. Quand lui apparaît, d'une part le fait, d'autre part l'impuissance de la nature à l'expliquer, il va d'un bond... noa pas à s'entêter dans l'impossible, à douter de ses yeux, de ses mains, de ses oreilles, à chercher chicane aux témoins, non : de toute son âme il crie au Ciel : Dieu! Dieu! Deus, eue Deus!
Où il se trompe, et où nous nous trompons souvent, c'est à juger de la puissance de la nature; et c'est ici, il le faut bien avouer, que les pharmaciens et les apothicaires de tantôt se donnent pleine carrière!
Je voudrais élucider ces données en les appliquant à deux exemples tout contemporains.
LE MIRACLE ET l'hYPNOTISME I7
La femme d'un médecin — fils lui-même <ie médecin — fut frappée en 1874 de cécité complète. Ce coup l'atteignait après une année entière de souffrance et de maladie.
Les plus célèbres ophtalmologistes de Belgique et d'Allemagne tentèrent de lui rendre la vue, mais en vain.
a Oh! si je pouvais voir au moins mes enfants, » s'écriait-elle parfois avec un accent que Dieu n'a donné qu'aux mères... Elle en avait trois, parmi lesquels le petit Louis, qui tantôt jouera un rôle, et son dernier né, Ferdinand, qu'elle avait à peine pu contempler quelques jours. Un an se passe sans amélioration aucune, toujours dans cette nuit noire des aveugles.
Le 13 mai, la malade accompagnée de sa sœur et de son petit Louis, entreprend un pèlerinage à la Vierge.
Le voyage fut douloureux et pénible... mais enfin les voici aux pieds de la statue... tous à genoux priaient avec une ferveur qui devait.
l8 LE MIRACLE ET l'hYPNOTISME
semblait-il, faire violence à Dieu. Et la foule touchée priait avec eux.
Tout à coup le petit Louis, plus près de la sainte image, étend en croix ses deux petits bras, et au milieu de ses larmes il crie : <f O chère Sainte Vierge, rendez donc les yeux à maman! » Et se retournant vers sa mère :
« Maman, ne voyez-vous pas encore? » — « Non, Louis, répondit l'aveugle; » et Tenfant reprit toujours à haute voix, et sur un ton si suppliant qu'il fendait le cœur : « Chère Sainte Vierge, chère Sainte Vierge, rendez les yeux à maman. »
Il le fit longtemps, intercalant toujours au milieu de ses prières son anxieuse question : «. Maman, ne voyez-vous pas encore? »
Or, une petite fontaine coulait aux pieds de la statue, rappelant la source des grottes de Lourdes; la malade y faisait tremper son mouchoir et s'en lavait les yeux... et comme son fils jetait toujours plus déchirant son cri à la Sainte Vierge : « Chère Sainte Vierge»
rendez les yeux à maman », soudain elle frémit. « Mon Dieu! Mon Dieu! s'écria-t-elle, je vois mon mouchoir! » Éperdue, épouvantée de ce qui
LE MIRACLE ET L'hYPKOTISME I^
se passait en elle, elle couvrit ses j^eux de ses deux mains; comme effrayée de voir, elle criait : « Je suis guérie, je suis guérie. » Et son petit fils pendu à son cou : « O maman!
O maman! vous êtes guérie! »
Quelques instants après, la guérie lisait ellemême dans un livre de prières les litanies de la Sainte- Vierge. Au retour dans la petite ville de province d'où elle était partie, une vraie foule l'attendait à la gare. On l'entoure, on l'interroge, on la félicite... Tout à coup, elle jette un cri et se précipite... elle venait d'apercevoir sa bonne et sur ses bras son dernier né> ce benjamin qu'elle avait entrevu à peine et que Dieu lui faisait la grâce de revoir.
Il y a seize ans que je publiai ce récit, et si alors vous m'aviez demandé : « Est-ce un miracle.'^ » je n'eus pas hésité a vous répondre oui; j'en étais si assuré que j'avais donné en toutes lettres le nom de la malade et celui de la ville.
Aujourd'hui pourtant, je n'oserais plus me prononcer. Pourquoi? Parce que, bien que la malade ne vît point, l'organe de la vision était resté intact : la fonction seule avait été
abolie. Il pouvait suffire d'une excitation nerveuse pour la rétablir. Cette excitation enrayée par une névrose, pouvait, sous l'empire d'une émotion vive et brusque, d'une crise en un mot, se trouver soudain dégagée. Dès lors le phénomène, si surprenant et si touchant qu'il fût, pouvait relever d'une cause naturelle, et je n'étais plus en droit ni en devoir de le rattacher plus haut, à Dieu.
Et savez-vous qui m'a inspiré cette prudence tardive? Eh bien, franchement, ce n'est ni M. Charcot de la Salpétrière, ni M. Bernheim de Nancy, c'est un vieux Pape, Benoît XIV, écrivant cent ans avant ces Messieurs, et traitant de l'influence de l'imagination dans la guérison des névroses, pour mettre en défiance contre elle la foi des chrétiens!
Je ne résiste pas au désir de vous résumer le chapitre de son grand ouvrage où il étudie le pouvoir de l'imagination sur l'organisme.
« Il est, dit-il, incroyable » et il ajoute
LE MIKACLE ET l'hYPNOTISME 21
peu galamment, « surtout chez les femmes ».
L'imagination remplace les remèdes, vomitifs, sudorifiques et le reste. Elle rend insensible à la douleur, elle empêchera par exemple de sentir la brûlure des flammes. Elle produira des maladies et guérira toutes celles qu'elle a produites. Elle en guérira d'autres. Et ici il distingue, suivant la terminologie du temps, d'abord les maladies dont le siège est dans les esprits animaux — nous dirions les maladies du système nerveux — ensuite, les maladies dont le siège est dans les humeurs; enfin, les maladies dont le siège est dans les tissus.
Or, pour les maladies nerveuses, les seules qui nous intéressent en ce moment, il n'hésite pas à dire que l'imagination peut instantanément les guérir toutes, et il signale en particulier les paralysies.
Pour les maladies des humeurs, il admet encore qu'elle intervient, mais indirectement, et dès lors il ne lui reconnaît pas le pouvoir de les guérir instantanément en dehors d'une crise toute passagère.
Enfin, pour les maladies des tissus, il n'admet pas que l'imagination puisse les guérir, sinon
par une voie très lente et détournée, en agissant sur les humeurs et, par les humeurs, sur les tissus, (i)
Eh bien, Messieurs, qu'en dites-vous?
Ni M. Charcot, ni M. Bernheim ne parlent autrement ni ne vont plus loin!.. Et le Pape les devance d'un siècle!.. Vous attendiez- vous à cette revendication de priorité par l'Église sur la science?
Et ce Pape parle ainsi, à l'heure même où il fixe les règles pour la reconnaissance des miracles!
Et le romancier français n'était pas encore allé à Lourdes!
Reprenons maintenant la suite de nos raisonnements.
Pour reconnaître à un fait déterminé le caractère d'un miracle, il faut et il suffit' qu'il soit hors de proportion avec les causes ou les
(i) De Beatificatione sanctorum. Lib. VI, p. i, c. 33.
forces créées mises en jeu au moment où il se produit.
Si chaque homme, en son for particulier, était juge dans la question, il verrait devant lui d'autant plus de miracles, que sa connaissance des lois de la nature et de leur puissance serait moins étendue.
Que de phénomènes qui, pour nous, se rattachent à des lois naturelles très précises et très étudiées, et qui paraîtront, aux yeux des simples, éminemment miraculeux!
Il est incontestable que des manifestations d'ailleurs surprenantes, mais rattachées aujourd'hui à l'hallucination, à la suggestion, à Thypnose, à l'hystérie, passaient autrefois pour dé réels miracles relevant de Dieu et de l'intervention divine.
Je ne fais aucune difficulté de l'admettre, et cela pour un excellent motif : c'est que ce n'est point du tout au fidèle que l'Église abandonne le soin de décider du miracle. Il y a même tel décret qui le lui défend formellement. Et sous peine de censure, s'il vous plaît.
C'est l'autorité ecclésiastique, c'est l'Église
qui seule a mission, charge et droit dans cet examen.
Elle les revendique pour elle seule. Encore est-il bon de se souvenir que, même après son enquête, même après ses discussions, même après son jugement, l'exceptionnelle faveur d'infaillibilité, dont Dieu Ta revêtue dans son enseignement dogmatique et moral, n'est pas étendue à son approbation des miracles.
Voilà renseignement théologique. Vous voyez comme nous sommes loin de l'enfantine crédulité que nous reproche le monde!
Mais de quel droit, s'il vous plaît? à quel titre engagez-vous notre Foi, notre divine Foi, dans la naïve piété de quelque vieil auteur, écrivant des légendes de Saints; dans la chronique édifiante des revues à bonne intention ou même des journaux politiques? car en vérité l'on va jusque là!
Au reste, voyez bien ceux qui nous reprochent de croire... et vous les découvrirez jurant par les suggestions à distance, les doubles vues, les envoûtements et le reste et le reste... Ah! combien Lacordaire avait raison de le dire :
« A qui abandonne la Foi, le premier charlatan
'■f;-'^' •-îV/'kX ..;.. ^i£Jl«^ -• •. iL:i^^*^*-^
venu sert de Christ, et le premier livre d'Évangile. »
Or, après avoir cité la guérison que je viens de vous dire, et devant laquelle je recule aujourd'hui, j'en citais une autre pour laquelle je ne me dédis plus et qu'il vous est encore loisible de vérifier à cette heure. Ici je donnerai les noms en toutes lettres.
Pierre De Rudder est un homme de quarantecinq ans, en service , chez M. le sénateur Albéric du Bus de Ghisignies, au petit village de Jabbeke, dans la Westflandre, à distance à peu près égale de Bruges et d'Ostende. Il est marié et père de trois enfants, dont l'aînée, Sylvie, a quinze ans, le plus jeune, trois ans. Nous sommes, en 1867, le 16 février. De Rudder s'en revenant de l'ouvrage, lie conversation avec deux bûcherons en train d'abattre les arbres^ de la grand'route. Soudain un craquement aigu... De Rudder saute, mais trop tard : sa jambe droite est saisie entre un tronc déjà couché et le tronc qui tombe.
Étreint entre les mors de cette gigantesque
tenaille, le membre n'est pas brisé seulement, il est broj-é. Cinq ou six médecins successivement le traitent et successivement l'abandonnent, le déclarant absolument incurable. Son maître, M. le-vicomte du Bus, le pensionne, et le brave De Rudder vit de cette aumône et du travail de sa fille Sylvie.
Huit ans se passent ainsi, de février 1867 ^^ mois d'avril 1875.
A cette époque, aucune amélioration ne s'était produite dans la jambe du blessé : les deux parties disjointes du tibia faisaient saillie à travers la peau; entre l'extrémité supérieure et l'inférieure de l'os rompu, il y avait une distance de trois centimètres, occupée par une plaie profonde et purulente. Au pied et pardessus le gros orteil, une seconde plaie, d'où le malheureux extrayait presque tous les jours des fragments d'os déchiquetés. Un trait résume l'état de ce membre : quand De Rudder le montrait aux visiteurs, il avait coutume de prendre son pied entre les mains et de le retourner, le talon en avant, les orteils en arrière, comme les lavandières tordent un linge qu'elles viennent de rincer.
En avril 1875, dans l'état que je viens de <Jire, De Rudder se décide à aller en pèlerinage à Oostacker, près de Gand, et tandis que sa fille Sylvie, devant la petite madone de la pauvre chaumine, allume un cierge acheté au prix de ses épargnes, il part accompagné de sa femme et de trois camarades, ouvriers comme lui. Il met de 4 heures à 7 heures du matin, pour faire, à béquilles, les 2,500 mètres qui le séparent de la station. On le hisse dans un wagon-... A Gand, on le porte dans la voiture publique qui fait le service vers Oostacker.
Enfin, il arrive... on l'assied sur un des bancs qui entouraient alors la petite chapelle. Il prie. Il a soif, et sa femme lui donne à boire de l'eau de la fontaine. Bientôt il s'arme de ses béquilles, et fait le tour de la grotte en priant. Puis il vient s'asseoir plus à l'écart, pour éviter que les pèlerins, très nombreux en ce moment, ne heurtent sa jambe. Il prie toujours, et sa femme prie avec lui. Tout à coup, il se trouve mal, des vertiges le saisissent, et comme hors de lui-même, il se lève, laisse là ses béquilles, et part droit et ferme, traverse les pèlerins et va s'agenouiller aux pieds de la
Vierge... Puis revenant comme d'un rêve r « Mon Dieu! où suis-je? » Pierre, Pierre^ lui crie sa femme, vous êtes guéri, et elle le serre dans ses bras... Lui, suffoquant, sans qu'un mot sorte de sa gorge, découvre sa jambe... Toute trace des deux plaies avait disparu; les os rompus s'étaient soudainement régénérés et rejoints; une petite tache bleue marquait seule la place de la rupture.
Ici, demandez-moi : y a-t-il miracle? Et je n'hésite plus : nulle force naturelle n'est apte à produire, en une minute, en un instant, une régénération, une soudure organique pareille. Ici, le savant avec le peuple ont un seul et même cri : Deus^ ecce Deus! Dieu,.
Dieu seul.
Il y a une ressource que l'incroyance prend alors.
Elle nie le fait.
Dans le cas présent, la chose est assez difficile, car... De Rudder vit encore, et vivent encore ceux qui sur son grabat l'ont vu durant huit années, tordant sa jambe et pansant ses plaies.
L'an dernier, un de mes amis, très incrédule
d'ailleurs, m'aborda sur la plage d'Ostende... Je ne sais par quel hasard mon petit récit daté de 1876 lui était tombé sous la main..»
« Si les faits sont vrais, je connais peu de miracles aussi manifestes que celui de Pierre De Rudder. » — « Mais allez donc vérifier^ lui dis-je, Jabbeke est si près d'ici! »
Il y fut, il vit le guéri qui porte allègrement ses 70 ans aujourd'hui, il vit, il interrogea ses contemporains du village, et comme je le rencontrais après : « Eh bien, lui demandé-je? »
« Tout est vrai », me répondit-il, « il n'y a rien à dire! »
En effet, Messieurs, il n'y a rien à dire.
Autant on peut épiloguer sur une de ces guérisons de névrose, vague, nuageuse, soumise à toutes les impressions suggestives venues du dehors ou du dedans, des autres ou de soi-même, autant il est impossible de discuter, même un instant, îa guérison soudaine d'une lésion organique.
« Montrez-moi la guérison instantanée d'une écorchure et cela me suffit » disait le romancier aux médecins de Lourdes. C'est le mot le plus sage qu'il ait prononcé de tout son
voyage. Encore, son « montrez-moi » est-il ridicule.
Car ces Messieurs, en vérité, raisonnent en dépit du bon sens. D'une part, ils prétendent que si le miracle se présentait une seule fois, c'en serait fait de la science et de toutes les lois de la nature. D'autre part, ils voudraient qu'il s'en fît à leur demande, et comme ils sont nombreux, presque à chaque heure.
On leur répond que le miracle, d'après sa définition même, est un phénomène exceptionnel, absolument anormal et rare. N'importe.
« Montrez-moi... » On leur dit « Allez voir! » « Oh! non, par exemple, que je me dérange!
Montrez-moi, ici, devant mon fauteuil. »
De sorte qu'à la fois ils veulent que le miracle ne se fasse jamais, et qu'il se fasse sans cesse, à première réquisition et sur l'heure.
A ce point de vue. Voltaire a la palme.
« Si l'on me disait qu'un homme vient de ressusciter à ma porte, je n'aurais garde d'aller voir, j'aurais peur d'en revenir aussi fou que les autres. »
Ah! que je comprends bien ce mot d'un
LE MIRACLE ET L'hYPNOTISME 3I
humoriste : « Quand Dieu créa les cervelles humaines, il n'entendit pas les garantir!.. »
En résumé, Messieurs, la reconnaissance d'un miracle comprend deux choses.
D'abord la constatation du fait ou du phénomène.
Ensuite l'examen des causes en jeu dans l'apparition du phénomène.
Si aucune cause ni force naturelle n'est proportionnée à l'effet produit, il est évident qu'il le faut rattacher à une cause supérieure à la nature, à Dieu.
En ces derniers temps, une cause naturelle — à vrai dire, toute une série de causes naturelles, ont été étudiées par les savants avec un soin particuUer, sous le nom commun de suggestion.
Elles agissent sur l'imagination du malade et, par son intermédiaire, retentissent jusque dans les profondeurs de son organisme.
Les effets qu'elles produisent ont quelque
chose d'étrange, de soudain, de merveilleux, qui les a fait rapprocher du miracle, et du premier jour on a tenté d'en faire l'application au miracle lui-même : les vrais savants y ont été d'un pas prudent et sage. M. Charcot,, dont je parlais en commençant, et que je me plais à ranger parmi les vrais savants, ne reconnaît comme miracles avérés que des guérisons nerveuses, et dès lors ne peut y voir que des phénomènes de suggestion. Il appelle même « esprit de foi » chez un malade, cette disposition qui le prépare à accepter et à subir la suggestion, qu'elle vienne d'un prêtre, ou d'une cérémonie religieuse, ou de la conscience intime de l'efficacité d'une prière, ou de l'application d'une relique.
Je l'étonnerais fort si je lui disais que pas un seul de ces miracles qu'il étudie et qu'il analyse, n'a jamais été ni ne sera jamais accepté par l'Église... Il faut à l'Église d'autres faits et d'autres merveilles, pour qu'elle s'incline devant la main de Dieu!
Mais si les savants y ont mis de la réserve, les pharmaciens de la science y sont allés par enjambées folles!
Pour eux, tout est fini, la question est tranchée : les miracles de l'Église, des actes des apôtres, des premiers siècles de TÉglise, et de l'apostolat aux Gentils, tout cela, phénomènes de suggestion; les thaumaturges, les prophètes, les apôtres. Notre Seigneur Jésus- Christ lui-même, des hypnotiseurs; rien de plus, rien de moins, mais tout juste.
Voici deux exemples que je prends dans deux livres parus en notre pays même.
Dans le premier, l'auteur raconte la guérison d'un lépreux, rapportée à la fois par trois évangélistes : Matthieu, Marc et Luc.
« Jésus venait de faire à la foule ce grand discours que l'on appelle « le sermon sur la montagne ». Comme il s'en revenait, un lépreux se mit devant ses pas, se jeta à genoux et lui dit : « Ah! Seigneur, si vous le vouliez, vous pourriez me guérir. » Jésus étendit sa main, le toucha, et lui dit : « Je le veux :
soyez guéri. » Et sur le champ il fut guéri de sa lèpre! L'auteur du petit livre ajoute ces mots prodigieux : « Absolument comme fait un hypnotiseur. »
Et... c'est tout. Il en a fini du miracle! Je
VOUS assure qu'il n'y a pas un mot de plus»
« Absolument comme fait un hypnotiseur. »
Et à ce monsieur cela suffit. Il ferme son Évangile et par-dessus écrit : « Jugé. »
Or, je le demande à quiconque s'est occupé des questions d'hypnotisme et je l'adjure de me répondre : Quand donc un hypnotiseur est-iL arrivé, par suggestion, à guérir instantanément^ je ne dis pas une lèpre, mais l'ombre même d'un eczéma?
Jamais, jamais, jamais!
N'importe! Absolument comme fait un hypnotiseur! Et l'on appelle cela science!
Et dire qu'un tas de gens vont trouver dans ces mots de quoi faire échec au Christ dans leur âme!
Le second exemple a une tournure un peu plus sérieuse.
L'auteur décrit la scène de tous connue. Un hypnotiseur endort un sujet quelconque, lui met entre les mains un verre d'eau, et lui dit que c'est du vin. Le patient regarde le verre ^ lui trouve la nuance voulue, il le flaire et reconnaît le bouquet; il le boit et en savoure le goût : c'est du vin et du bon vin!
Et après cela l'écrivain s'écrie : les noces de Cana! Pour vous montrer l'insanité absolue de ce procédé, il faut que je vous lise dans les termes mêmes de l'Évangile, le récit de ce premier miracle du Christ. Je l'emprunte à S* Jean.
... Il se fit des noces à Cana en Galilée, et la mère de Jésus y était. Et Jésus aussi fut convié aux noces avec ses disciples. Or, le vin étant venu à manquer, la mère de Jésus lui dît : « Ils n'ont pas de vin. » Et Jésus lui dit : « Femme, que nous importe à vous et à moi? Mon heure n'est pas venue. » Sa mère dit néanmoins à ceux qui servaient :
« Faites ce qu'il vous dira. » Or, il y avait là six urnes de pierre, préparées pour la purification des Juifs, d'une contenance chacune de deux ou trois mesures. Jésus leur dit : « Emplissez les urnes d'eau. » Et ils les emplirent jusqu'au bord. Alors Jésus leur dit : « Puisez maintenant et portez-en à l'intendant du festin », et ils lui en portèrent.
Sitôt que Tintendant eut goûté l'eau changée en vin, il appela l'époux : « D'habitude, lui dit-il, on sert d'abord le bon vin, réservant, pour après que l'on a beaucoup bu, celui qui vaut moins. Pourquoi, vous, avez-vous gardé le bon vin jusqu'à cette heure. »
C'est là, ajoute l'évangéliste, le commencement des miracles que fit Jésus en Cana de Galilée.
Où trouver, dans la simplicité antique de ce récit, rien que la trace d'une mise en scène, comme en exigerait l'interprétation suggestive?
Mais il faut aller au détail.
Voici une noce et des convives d'autant plus nombreux, que les coutumes juives d'alors ouvraient les portes du banquet, non seulement aux familles des deux épousés, mais aux amis, mais au voyageur qui venait à passer durant la fête. Le seul fait d'y avoir invité Jésus, avait entraîné l'invitation de ses disciples.
Et le banquet se poursuit et se prolonge sans que Jésus y parle, sans qu'il y manifeste une prépondérance quelconque; il est l'un des invités et, comme tous les invités, il prend part seulement aux conversations discrètes
<\m se tiennent de voisin de table à voisin de table.
Tout à coup sa mère le prend à part... car, bien que l'écrivain sacré ne le marque pas explicitement, ce fut à part que se passa toute cette petite scène intermédiaire; même l'intendant du banquet n'en vit rien. Elle le prend à part pour ne pas humilier ses hôtes et, suivant toute apparence, dans une salle attenante, une manière d'office où se tenaient les serviteurs. « Ils n'ont plus de vin. »
Puis vient la scène : « Emplissez ces urnes d'eau : puisez-en et portez-en au chef du banquet... »
Où est l'hypnose?.. Où est la suggestion?
On dira qu'elle est implicite et que les serviteurs ont bien compris que cette eau serait du vin.
C'est une hypothèse toute gratuite, mais admettons-la.
Et puis..? Et puis il y a... que ce ne sont pas les serviteurs qui boivent, mais les invités... c'est-à-dire ceux qui ne savent rien, ceux qui n'ont rien vu, à qui le Christ n'a rien dit... ce sont eux qui goûtent et déclarent le vin
excellent... ce sont les serviteurs que le Christ hypnotise, et ce sont les invités qui sont fascinés. Où est le bon sens de tout cela?
Qu'un hypnotiseur dise à un endormi, en lui passant une pomme de terre crue : Voici une orange, et que l'endormi y morde et la suce en disant : oui, c'est une orange... cela, je l'ai vu et vous l'avez vu comme moi. Mais qu'il lui mette entre les mains un panier de pommes de terre, en lui ordonnant de les distribuer à l'auditoire... et que l'auditoire morde et suce et crie : oui ce sont des oranges... cela, je ne l'ai pas vu, ni vous non plus je pense, et pourtant c'est ce qu'il faudrait voir pour expliquer de telle façon le miracle évangélique.
Voilà, Messieurs, la légèreté avec laquelle on procède, et je vous étonnerais peut-être, si je vous disais que l'auteur de cette interprétation fantaisiste est un personnage très grave, obligé par fonction à des allures sérieuses, actuellement président de Chambre dans une de nos Cours d'appel.
Fort au courant des choses de l'hypnotisme.
je me demande s'il a jamais ouvert TÉvangile... Mais alors, pourquoi donc en parler?
Et nous ne sommes pas au bout!
Les miracles de l'Évangile, dit Ernest Renan, pour la plupart du moins, « paraissent avoir été des miracles de guérîson... La médecine scientifique, fondée depuis cinq siècles par la Grèce, était à l'époque de Jésus, à peu près inconnue aux Juifs de Palestine. Dans un tel état de connaissance, la présence d'un homme supérieur, traitant le malade avec douceur et lui donnant, par quelques signes sensibles, l'assurance de son rétablissement, est souvent un remède décisif. Qui oserait dire que, dans beaucoup de cas, et en dehors de lésions tout à fait caractérisées, le contact d'une personne exquise ne vaut pas les ressources de la pharmacie? Le plaisir de la voir guérit. Elle donne ce qu'elle peut, un sourire, une espérance, et cela n'est pas vain, »
Sur quoi, un écrivain allemand remarque, non
sans malice, que cette personne exquise est vraiment prestigieuse. C'est par le seul plaisir de la voir que les aveugles ont recouvré la vue, par l'émotion de l'entendre que les sourds ont retrouvé l'ouïe. Son contact a suffi pour assainir les lépreux et, rien qu'à le voir passer, se sont guéris les goutteux et les hydropiques. Il souriait amicalement aux morts et leur donnait de belles espérances, et cela suffisait pour les remettre en vie.
Vous riez, Messieurs!.. Eh oui, que peut-on faire, sinon rire? Et pourtant, c'est là ce que l'on appelle de nos jours la science, et cela s'enterre au Panthéon!
Et c'est nous qu'on accuse de voiler la lumière!
Il est évident qu'à des esprits, réduits, pour toute raison, à se rejeter sur l'influence d'une personne exquise, les phénomènes hypnotiques constituaient une bonne fortune. Ils se sont jetés dessus avec une ivresse qui tient du
LE MIRACLE ET l'hYPNOTISME 4I
délire. Les possédés du démon... des épileptiques..; les paralysés... des hystériques..; les malades... des névrosés; névrosés encore les aveugles, les sourds, les muets..; quant aux morts... visiblement des cataleptiques, ou mieux encore, des nerveux à l'état de léthargie.
Et sur ce tableau plane alors l'image du magnétiseur habile, du fascinateur des foules, de la personne exquise.
Laissons un moment, si vous le voulez bien, les possédés, les épileptiques et les paralytiques, laissons même les sourds et les mueis... bien que pourtant l'on pût demander à ces Messieurs de nous montrer à leur tour la guérison de tous ces maux-là par la suggestion hypnotique... Ils la prétendent normale... Où est-elle?
Que l'on dise donc l'ofBcine où l'on guérit par l'hypnose les sourds, les muets, les paralytiques et les épileptiques... Qu'on le dise, car ces maux-là nous les rencontrons tous les jours, et nous voyons sur eux pleurer les mères... Si vous les pouvez guérir, séchez donc ces cruelles larmes!
Ne disons qu'un mot des aveugles. J'ai
reculé tantôt devant la guérison d'un aveugle, parce que l'organe étant demeuré intact, la fonction seule pouvait avoir été abolie. Mais nous ne sommes pas dans nos pays du Nord pour l'heure, nous sommes avec le Christ sous. le grand ciel de l'Orient. Or, qui ne sait que la cécité y est une plaie, et non pas la cécité par abolition de la fonction, mais par lésioa de l'organe. Encore aujourd'hui, rien que dans la ville du Caire, on compte près de 3,000 aveugles. Le brûlant soleil du jour, et la froide et glaçante rosée des nuits, la fine poussière du désert volant avec les brises, toutes ces causes, jointes à une malpropreté native dont nous n'avons guère idée, font ce mal si fréquent que nul ne s'en étonne... Et ces yeux brûlés par la fièvre et le soleil, une suggestion va les ouvrir!.. Mais si vous avez du cœur, ouvrez-les donc!
J'en arrive aux cataleptiques et aux léthargiques.
Un sujet dispos à ce genre d'expérience étant trouvé — il ne s'en trouve pas toujours — il suffit que l'hypnotiseur l'endorme, et même, sans l'endormir, le touche en telle région
musculaire donnée, pour qu'aussitôt ses membres se raidissent et se figent dans la rigidité du cadavre. Tout mouvement semble aboli dans ce corps, et l'on peut dire en vérité qu'il est paralysé de tous ses membres...
L'hypnotiseur le touche encore, et du coup toute sa souplesse lui est rendue.
Voilà le phénomène hypnotique. Il exige un sujet de choix et l'action immédiate du praticien qui le paralyse d'abord, puis le dégage.
Or, voici le récit de l'Évangile sur une guérison de paralytique.
Jésus entrait à Capharnaûm : un centurion — on appelait de ce nom les chefs d'une centurie légionnaire — un centurion donc s'approcha de Jésus et le pria en disant :
« Seigneur, mon serviteur gît paralytique dans ma maison et il souffre violemment. »
Jésus lui dit : « J'irai et je le^ guérirai ».
Seigneur, reprit le centurion, je ne suis pas digne que vous entriez sous mon toit; mais
il suffit que vous disiez un mot et mon serviteur sera guéri.
... Alors Jésus dit au centurion : « Va, er qu'il soit fait comme tu le crois. » Et son serviteur fut guéri à cette heure même.
Voilà donc un cataleptique que l'hypnotiseur n'a jamais vu avant qu'on lui en parle, qu'il ne voit pas après, et qu'il guérit de loin, sur l'heure : Mais donnez-nous donc des exemples de ces prodiges-là!
Quant aux résurrections de morts, les premiers et les plus grands miracles du Christ^ l'école des hypnotistes n'y voit, il faut bien dire le vrai mot, n'y voit qu'une comédie.
Dès lors, il y faut d'une part, des connivences préparées de longue main entre l'opérateur et le patient, d'autre part, la complicité criminelle de l'évangéliste qui les rapporte.
Il faut bien plus, Messieurs, il faut la connivence et la complicité de toute l'assemblée devant laquelle s'opère le prodige.
Tentez donc cette comédie-là.,. Trouver un sujet que l'on jette en état d'hypnose, et à qui l'on persuade qu'il est mort, bien mort, rien n'est plus facile.
Mais prenez garde qu'un spectateur n'approche, qu'il ne voie respirer cette poitrine, qu'il ne sente battre ce cœur. Est-ce que tout votre appareil de trétaux ne croulerait point? Et si vos spectateurs sont vos complices, à quoi bon la scène?
Mais vous allez voir combien le seul récit du Saint Livre renverse à fond ces folles tentatives.
Il y avait sur le versant du petit Hermon, aujourd'hui le Djebel -el-Dutry, une ville :
Naïm. On pouvait de là, au bout de la plaine, dans un panorama magnifique, découvrir les montagnes de Nazareth. Or vers Naïm Jésus marchait, et il s'approchait des murs.
Si petites qu'elles fussent, toutes ces villes étaient entourées de murs percés de portes étroites, pour se défendre des attaques des Bédouins pillards.
Et voici que de la porte sortit un navrant cortège.
L'Évangile le dépeint en quelques mots admirables. Écoutez!
« On emportait un mort, fils unique de sa mère, et sa mère était veuve... » Quel drame dans cette ligne!
Et il ajoute : « Beaucoup de personnes de la ville l'accompagnaient. » Jésus non plus n'était point seul, il avait avec lui ses disciples, et la foule les suivait.
a Les deux cortèges se croisèrent; Jésus vit pleurer la mère : son cœur eut pitié. « Ne pleurez plus, lui dit-il! » Il toucha le cercueil et il dit : « Jeune homme, lève-toi! »
Et celui qui était mort se redressa et se mit à parler... et Jésus le rendit à sa mère. »
Où est la possibilité d'une connivence ou d'une entente?
Jésus vient de Capharnaûm, le mort vient de Naïm, et tous deux ont la foule qui les suit.
Jésus ne connaît ni le mort ni la mère, ni le mort ni la mère n'ont connu Jésus. Et depuis la veille l'on pleure ce mort et l'on va le porter au tombeau! Et cette mère — une mère! — n'aurait pas baisé les lèvres de ce fils mort et n'y aurait pas surpris la vie; elle n'aurait pas reposé sa tête désespérée sur la poitrine de son enfant, de son unique enfant, et elle n'y aurait pas entendu battre le cœur?.. Elle l'aurait laissé coucher ainsi dans le cercueil
et enlever par les porteurs? elle, veuve, qui allait rester seule dans le monde!.. Et nul dans la foule n'aurait rien vu!
Car écoutez donc : Tous furent saisis de crainte et ils glorifiaient Dieu, disant : « Un grand prophète s'est élevé au milieu de nous et Dieu a visité son peuple! » Dieu! Dieu!
Deus, eue Deus!
Poursuivons!
Jésus venait de quitter le pays des Géraséniens : il avait traversé en barque le lac de Tibériade; à peine avait-il touché la terre que le peuple s'était attroupé autour de lui, et il semblait disposé à demeurer là, conversant avec eux, quand tout à coup un chef de synagogue, Jaïre, accourut vers lui, et le voyant il se jeta à ses pieds et le supplia : « O Maître, ma fille va mourir, venez, touchez-la, qu'elle guérisse et qu'elle vive. »
Jésus le releva et le suivit et une grande multitude se pressa sur ses pas, anxieuse
de voir le prodige! Mais la foule qui le serrait, mais les malades qui venaient à lui , mais même ses discours aux disciples retardaient sa marche, et le pauvre père, qui avait hâte, le sollicitait toujours.
A mi-chemin, les gens du chef de la synagogue arrivèrent : « Votre fille est morte, lui dirent-ils, ne tourmentez pas davantage le Maître. » Jésus, qui les entendit, dit au père : « Ayez foi, ne craignez rien! »
Ils arrivèrent à la demeure, tout y retentissait de pleurs et de cris.
Le corps de la pauvre petite — elle avait douze ans, dit l'Évangile — était déjà couché sur les nattes, et autour d'elle des pleureuses jetaient leur cri lamentable.
Peut-être, comme aujourd'hui encore, chantaient-elles ces élégies rythmées, où l'éloge de celle qui vient de mourir est entrecoupé de lugubres refrains. Oh! pourquoi est-elle morte! pourquoi est-elle morte! Puis elles déroulaient leurs cheveux, se battaient la poitrine et se déchiraient le visage.
Jésus fit s'arrêter la foule, chassa ces pleureuses, et n'ayant avec lui que Pierre, Jacques
€t Jean, le père et la mère dé la morte, il entra.
Il alla vers Tenfant et, s'étant penché, il la prit par la main : « Tabitha, lui dit-il, jeune fille, levez-vous! » Et elle se leva, et elle marcha, et tous furent frappés de stupeur!
Encore une fois. Messieurs, essaj-ez d'appliquer à cette scène les procédés de l'hypnose, vous n'y réussirez pas. Jésus ne songeait qu'à rester au bord du lac, où l'entourait la foule. Jaïre, qui survient, ne se doute pas que, tandis qu'il courait à Jésus, sa fille était morte. Ses gens qui viennent lui annoncer le décès, semblent dire à Jésus : Il est inutile que vous poursuiviez votre chemin, retournez au lac.
La mère compte si peu sur le prodige, qu'elle a déjà fait venir les pleureuses.
Il y a une ressource peut-être, c'est de dire qu'en vérité l'enfant n'était pas morte; mais elle «st si bien morte, que lorsque Jésus renvoie les pleureuses avec ce mot mystérieux, qui semble sur ses lèvres le mot des résurrections divines : L'enfant dort! les pleureuses lui rient au nez. « Et derîdehant eum. » Elles savaient bien que la petite était morte : <( Scîentes quod mortua
esset, y) elles qui avaient aidé à l'ensevelir et à la parer.
Mais mettons qu'elle ne fût point morte, ne resterait-il pas la guérison instantanée, immédiate et radicale de cette agonisante?
Quand donc la suggestion hypnotique a-t-elle fait tout cela?
Et la résurrection de Lazare donc!..
Lazare meurt et Jésus est au loin, dans la Pérée; il reçoit la nouvelle du décès de son ami : « Je me réjouis de n'avoir pas été là, dit-il à ses apôtres, car maintenant vous croirez », et il demeure deux jours encore sans retourner sur ses pas.
Dans l'intervalle, toutes les cérémonies traditionnelles des Juifs s'accomplissent : les visites de condoléance et les pleurs se succèdent dans la maison de Béthanîe. Le mort est lié des pieds à la tête dans les bandelettes funèbres. L'heure venue, on le porte du tombeau.
On l'arrose de parfums et d'essences, on
rembaume comme on embaumait alors, puis devant la foule accourue, une grosse pierre est dressée et ferme la grotte, où le pauvre corps désormais repose.
Deux jours se passent dans le deuil et dans les larmes, quand soudain on annonce aux sœurs que le Maître approche. Marthe court à sa rencontre. « Ah! Seigneur, dit-elle, si vous aviez été ici, mon frère ne serait pas mort! » — « Votre frère ressuscitera, lui dit Jésus. » — Marthe, qui ne comprend pas, répond : « Oui, je le sais. Seigneur, à la résurrection du dernier jour. »
Jésus lui dit : « C'est moi qui suis la résurrection et la vie, le croyez- vous? » Elle répondit : « Je crois que vous êtes le Christ, le Fils du Dieu vivant! »
Et elle s'en retourna avertir Marie qui était demeurée avec les étrangers, venus pour faire aux sœurs les visites de deuil.
Marie se leva et les étrangers la suivirent.
Et comme avait fait Marthe, elle aussi tombant aux pieds de Jésus : « Ah! Seigneur, si vous aviez été ici, mon frère ne serait point mort. »
Lorsque Jésus la vit pleurant, et les Juifs qui étaient venus avec elle pleurant aussi, il frémit en son esprit et se troubla. « Où l'avezvous mis »? demanda-t-il.
Ils lui répondirent : « Seigneur, venez et voyez. »
Et Jésus pleura!
Et les Juifs dirent : « Voyez donc comme il l'aimait! »
Jésus, frémissant de nouveau en lui-même, vint au sépulcre. « Otez la pierre, dit-il. »
« Oh! non. Seigneur, s'écria Marthe, il sent mauvais, voilà déjà quatre jours qu'il est mort. »
Jésus lui répondit : « Ne vous ai-je pas dit que si vous croyiez, vous verriez la gloire de Dieu? »
Ils ôtèrent donc la pierre.
Alors Jésus, levant les yeux en haut, pria son Père, puis d'une forte voix, il cria : « Lazare, sortez. » Et aussitôt, celui qui avait été mort sortit, les pieds et les mains liés par les bandelettes et le visage enveloppé d'un suaire.
Et Jésus dit : « Déliez-le et laissez-le aller. »
Je n'ajoute rien, Messieurs, mais je vous
LE MIRACLE ET L HYPNOTISME Jj
prie de lire vous-mêmes, dans votre Évangile, le récit du miracle, et de tenter, si vous en avez le courage, l'interprétation du phénomène par voie de suggestion et d'hypnotisme.
Il me reste à vous signaler un fait singulier, mais bien encourageant pour les cœurs restés fidèles à la foi divine.
Trois ou, quatre écoles rationalistes se sont successivement acharnées sur l'Évangile; elles ont mis toute leur érudition, toute leur science, tout leur esprit, à lui enlever son caractère surnaturel et divin, à ramener au niveau des faits de chaque jour ses plus saisissants miracles. Savez-vous où trouver de chacune d'elles la réfutation la plus écrasante?.. Dans les trois autres... Et la réfutation des trois autres?.. Dans chacune d'elles.
Je vous assure que le spectacle est vraiment beau, de voir l'habileté et le succès avec lequel ces démolisseurs de nos Saints Livres s'entre-démolissent eux-mêmes.
J'ai voulu, avant d'écrire cette causerie, relire un des plus sérieux de la bande, le plus sérieux d'entre tous peut-être : Strauss. Renan fut son élève, mais inférieur incomparablement au maître. Eli bien, Strauss est impitoyable, il renverse toute, absolument toute l'école rationaliste et de vigoureuse main, je vous l'assure.
A peine une fois reconnaît-il qu'une interprétation naturelle de miracle présente une possibilité, une possibilité, dit-il, du caractère le plus bas... et il ajoute aussitôt : « ce qui revient à dire qu'elle est de la plus haute invraisemblance! »
L'Évangile, dit-il à chaque page, n'admetpas de milieu, il faut ou l'admettre tel quel, et y croire, ou n'y voir qu'un mythe. Ce qu'il fait !
Aux autres maintenant de renverser Strauss. .. Un mythe! dans un livre qui manifestement était écrit et divulgué au commencement du deuxième siècle, dans la forme même où nous l'avons aujourd'hui, quand vivait encore la génération contemporaine des événements qu'il rapporte... Et nul n'a protesté!
Un mythe, pour lequel ses auteurs se sont laissés mettre à mort et ont affronté tous les supplices... Un mythe, auquel la foule non seulement a prêté l'oreille, mais dont elle a fait, en dépit des bourreaux et des chaînes, la religion de sa foi et de ses devoirs. Mais est-il miracle comparable à ce miracle?
Reste donc de croire, Messieurs! Ah! je crois, Seigneur, je crois!
Mesdames, Messieurs,
Peut-être, en vous parlant aujourd'hui, ai-je dépassé l'heure et la mesure et, peut-être, l'uniformité du sujet et des pensées a-t-elle donné à ma causerie un cachet monotone, qui vous aura lassés. Je vous demande de me pardonner. Pour moi, je me sens heureux, j'ai k joie au coeur, car devant vous j'ai pu défendre mon Évangile.
O saint petit livre! livre des âmes, d'où sont écloses tant de vertus, tant de générosités, tant d'héroïsmes! livre des martyrs, dont chaque page a été baignée du sang répandu pour vous... livre de tous les souffrants, sur qui ont coulé tant de larmes, et qui les avez
consolés... livre de toutes les espérances, qui avez le secret de la terre et la clef du Ciel, où vous orientez les cœurs!
Livre des sociétés et des peuples, car c'est de vous qu'est sortie la grande loi des civilisations : l'amour!
O saint livre, que sur vous soient nos yeux, que sur vous soient nos lèvres, que sur vous reposent nos âmes dans le Christ et dans la Paix!