LA FORCE VITALE SERAIT MOUVEMENT ET LUMIÈRE
J'ai, depuis les premiers jours, suivi aussi bien les expériences du biomètre que les tâtonnements
photographiques du docteur Baraduc, qui s*étudie à perfectionner sa méthode. Aussi ai-je été enchanté quand, la visiteuse partie, notre Paracelse français m'introduisit dans le salon où restent exposées les innombrables épreuves, — annales schématiques des sentiments humains.
— Puisque la force vitale est mouvement, parle Baraduc, qu'elle s'extériorise, je me suis dit : elle doit être aussi lumière. Vous vous rappelez mes premiers essais. Ils sont là encore, sur ces murs, car je les ai gardés comme des documents. J'ai passé de la photographie des effluves électriques vitalisés à celle des radiations nerveuses. Vous connaissez mon procédé. C'est la méthode à sec, sans contact, avec ou sans appareil, dans l'obscurité totale, à travers le papier noir ou dans la chambre noire ^ La plaque est alors approchée du front, du cœur ou de la main de la personne qui expérimente.
— Si j'ai bon souvenir, M. Gebhart, dans la Revue rose^ prétendit que vos photographies de l'invisible n'étaient que de mauvais clichés?
— Oui, il raconta que je tripatouillais les plaques. Les images qui apparaissent, il les attribue au bain. A son avis, je n'agite pas assez le bain. En effet, si vous inclinez légèrement la cuvette,
* Le Dr Luys obtint des résultats plus incertains en plongeant la main dans le bain photographique.
il se fait des accumulations de sels d'ai^ent; certaines places se montrent claires, d'autres troubles. Ceci est yrai ; mais la critique du docteur lyonnais tombe à faux : j'ai toujours agité mon bain. Ayec ma méthode, les plaques impressionnées donnent quelque chose ; et les autres, rien. D'ailleurs, j'ai fait souvent tirer mes clichés par des professionnels. En 1896, au congrès des photographes tenu à Nancy, j'ai exposé mes résultats. A l'unanimité, les assistants reconnurent qu'il s'agissait d'impressions véritables et non d'erreurs dans le procédé ^
LES PAYSAGES MÉTAPSYCHIQUES
De nouveau, pour la vingtième fois peut-être, je feuilletai du regard cet album qui prétend raconter les paysages de l'âme, dévoiler l'atmosphère psychique où vivent nos sensations et nos pensées, pareilles, elles aussi, à des êtres vivants. On voit d'abord des vortex, — ces tourbillons, peut-être auxquels Descartes attribuait l'origine des choses. Ils représenteraient le frisson cosmique, la vague de vie qui ondule autour de nous.
* On a été obligé de faire porter des gants spéciaux aux ouyrières de la photographie, car lorsqu'elles étaient malades la plaque lympathique se voilait. Voilà une curieuse démonstration de Témanation vitale lors de certaines crises phyiiqaes.
Et le Paracelse moderne commente ces « illustrations de l'au-delà ».
« Âh ! Yoici un enfant mélancolique regardant un faisan mort. Il baisse la tête devant Tanimal inanimé entre ses mains. Un treillis fluidique les enveloppe tous deux, commençant au front de Tenf ant pour sympathiser avec sa petite douleur, aboutissant au faisan refroidi pour le caresser d'une impalpable maille.
a Tant d'autres images encore : ici une giration fluidique, pareille à un flot de désespoir oiï transparidt le visage d'un frère perdu ; là, des perles produites par la prière, une semoule vaporeuse, une neige pure née d'un cœur amoureux, une langue de flamme jaillie du front d'une extatique, les pilules éclatées que la colère projette après un brutal affront; plus loin, c'est la curieuse photographie du ronron d'un chat ! son contentement sonore remplit d'un nuage pâle Fair ambiant... »
Tout cela le plus souvent faible et délicat, mais assez net pour que les impressions se différencient et qu'il soit facile de les distinguer les unes des autres. Tout cela inquiétant, attirant, déconcertant, suscitateur de songe, douteux, très douteux aussi.
LES « PSYGHIGONES »
Mais en si étrange chemin pourquoi s'arrêter? De ces linéaments, de ces tourbillons, de ce» taches, de ces ombres blanches, nous passons à de véritables fantômes ; leur classiQcateur les a appelés des « psychicones » car ils ne sont que les reflets de nos rêves.
Ce mot ingénieux, — psychicones, « images psychiques », — s'applique à ces formes plus précises, à ces fumées moins vagues, qui ont pris Taspect de visages ou d'effigies. La force vitale serait, toujours d'après M. Baraduc, éminemment plastique ; elle recevrait, comme une argile obéissante, le coup d'ébauchoir de l'imagination et de la volonté, ces invisibles modeleurs.
Ayant pensé fortement à un aigle, un officier créa sur la plaque l'image flottante de cet oiseau ! à côté, c'est rébauche grossière d'un cheval. Un des plus étranges psychicones a été exsudé par une spirite obsédée ; elle se croyait en rapport avec le dieu de la planète Mercure, à qui elle donnait un nom de danseuse : « Mercedes »...
En eflet un buste d'Hermès semble apparaître en ces délinéaments inquiéteurs où un exorciste verrait volontiers un signe diabolique. Autre part, des têtes étranges essaient de se mettre aux fenêtres des ténèbres ; elles ont souvent des
nimbes, comme des fronts de décapités célestes roulant sur les sables de Tinfini, des rois de plages invisibles dont les visages seuls auraient pris le temps d'exister. C'est de TOdilon Redon spontané, des volutes de cauchemars; c'est puéril, c'est émouvant, — c'est incertain...