R015ERT
Au caporal des marsouins.
LE SERGENT
Vous le connaissez particulièrement?
ROBERT
Oui, sergent.
LE SERGENT
Il dort, le pauvre garçon. (// bâille.) Je comprends ça. . . après une marche forcée et un combat. {Il bâille de nouveau.) Essayons de faire comme eux. (d'une voix alanguie.) Cric !
ROBERT
Crac ! (// s'endort).
LE SERGENT, avec difficulté.
Du schnick dans ton sac, un castor dans mon hamac. {Un silence, puis Théodore se soulève sur un coude).
Jean .
Oui.
THÉO, très bas.
JEAN, de même.
Tu devais pas m'expliquer quelque chose?
JEAN
As-tu bien sommeil?
THÉO
Pas mal.
JEAN
11 faudrait pourtant demeurer éveillé jusqu'au clianf^emcnt de factionnaire
THÉO
J'essaierai.
JEAN
Tu comprends, c'est pour le cas où je m'endormirais.
THÉO
Eh ben, en voilà une aflaire. Situ dors, tu dormiras, c'est ton droit, je suppose? avec ce qu'on s'est payé aujourd'hui...
JEAN
Si je dors, dès que le factionnaire viendra pour ai)pelcr son remplaçant, tu iras au devant de lui et tu lui diras que c'est moi.
THÉO, ébahi.
Toi ?
Oui, moi.
THÉO
Tu perds la boule ?
JEAN
Je t'assure que non.
THÉO
Mais à l'instant même, le sergent vient de dire que c'était le tour de Robert.
JEAN
Je te l'ai déjà dit, je ne veux pas que Robert i)renne la faction.
THÉO
Pourquoi?
Parce qu'il peut y laisser sa peau : que cela ne doit pas être et qu'il ne faut pas que cela soit.
THÉO
Il peut y laisser sa peau? Il vaut donc mieux que tu y laisses la tienne?
JEAN
Oui.
THEO
Oui? C'est loi qui me le dis? Eh ben mon petit bonhomme, voilà une combinaison dans laquelle je ne me sens pas du tout disposé à marcher.
JEAN
Toi, mon fidèle Théodore? Tu refuses de faire ce
que je te demande?
THEO
Ton fidèle Théodore! Ton fidèle Théodore, il refuse tellement peu, que c'est même pas la peine qu'on en parle, mon cher caporal.
JEAN
Songe donc...
THB^,0
C'est tout songé. Envoyer mon seul ami au devant d'un mauvais coup, et encore rester éveillé pour faire ce joli tour de force, éreinté comme je le suis. Ah! non alors!
JEAN
Mais Robert. . .
THÉO
Ton Robert, il ma laisse froid. Qu'il casse sa pipe si le cœur lui en dit, je m'en bats l'œil avec une patte de canard. Toi, c'est pas du tout la même chose. I.t là-dessus, prière de ne pas insister. Bonsoir. (// se recouche .
Mon vieux, je te jure que si j'insiste c'est que je le dois. Tu sais bien que cet homme, ce Robert, est en quelque sorte mon frère?
THÉO
Je sais qu'il s'est conduit coinme un pignouf.
JEAN '
Maintenant, il avoue ses torts, il se repent, il veut se faire pardonner.
THÉO
Ca ne me regarde pas.
JEAN
Il faut que je le sauve à tout prix, pour le bonheur de celui qui m'a élevé.
THÉO
Tu crois?
JEAN
Oui, le père veut embrasser son enfant.
THÉO, radouci.
Qu'il le pardonne et que tous les deux s'embrassent, tout ça c'est très bien et je n'y vois pas le plus petit inconvénient. Mais, quand tu me parles de grimper à la place de ce garçon, sur un mirador où les hommes tombent comme des mouches, ça, mon petit, c'est une autre paire de manches.
Je ne veux pas qu'il coure le risque de mourir. Promets-moi de faire ce que je t'ai demandé. Je tiens à me dévouer jusqu'au bout pour le bon vieillard que j'aime plus que tout.
THÉO, ému.
C'est entendu là. C'est convenu. Roupille tranquille. Je te réveillerai.
JEAN
Merci (il se recouche)
THÉO
Je te réveillerai. Te fais pas de mauvais sang. Seulement il y a une chose que je te reproche, tu te sacrifies pour tout le monde et tu fais même pas attention à moi. Je compte pas alors? Moi qui me ferais crever la paillasse comme rien, si je savais que ça le fasse plaisir, je compte pas? Dis-le que je compte pas! Pour voir, Jean, dis-le! Je te fais avaler mon fusil par la crosse.
IVAN, rêvant tout haut Passez-moi le chloroforme.
t THÉO
Ça y est ! voilà le médecin qui rêve. Il rêve sans doute qu'il opère un ai)pcndicite. C'est un beau rêve pour un médecin. Pas vrai, Jean? (Silence.)- Hé, Jean! tu ne rif^oles pa^,"? (Silence.) Mais... il dort? Oui... il dort. {Le coniemplanl avec altendrissemenl.) Toi aussi bientôt tu ne seras j)lus soldat; toi aussi lu vas plaquer ton |)etit copain, dis Jean? Tu vas le laisser tout seul ton pauvre
Théodore? Qu'est-ce que je ferai moi, tout seul? (Un légionnaire paraît au fond.) Ah ! Voici le factionnaire. (Le légionnaire semble eherchcr gt/e/f/n'a».) Il faudrait... Oh ! non, non ! (// .se lève et va an devant du légionnaire.) Tu cherches celui qui doit te remplacer au mirador? C'est moi! Oui, oui. Fais pas l'étonné et couche-toi. (Le soldat se couche. Théodore rainasse son fusil et se penchant sur Jean, il murmure.) Pourvu que ça soit pas l'autre qui y reste, tu seras content, dis Jean? Alors, autant vaut que ça soit moi. (// sort au fond.)