TAL.MIER
Et Brécourt ? Jamais il n'en voudrait entendre parler.
Mme TALMIER
Mais si, quand il saurait...
TALMIER
Tais-loi, tu ne connais pas Brécourt... Et puis tout ce que lu dis là, c'est très bien... si nous avons trouvé juste. Ob ! alors certes, cela fera du bruit. Encore faudrait-il attendre des années pour devenir riches. Mais si nous nous sommes trompés... oui, si nous nous sommes trompés, c'est l'échec retentissant, constaté par tous, c'est le fiasco, c'est ma réputation au diable, mon incapacité étalée au grand jour... c'est la médiocrité définitive, les mêmes soucis, les mêmes tracas, les mêmes écœurements qui nous ont assaillis jusqu'ici, c'est l'élouffement ..
Mme TAL.MIER, énergique.
Et alors, n'esl-ce-pas, lu préfères ne plus être là, pour nous défendre, et tu nous laisses nous débattre seules. Ah ï je comprends maintenant. Tu en as assez de lutter... et alors, lu nous laisses,' tu nous lâches.
Ah! lu ne sais pas par où j'ai passé.
Mme TALMIER
Tu ne songes qu'à toi. Kt moi donc, est-ce que je n'ai pas eu ma part de tes souffrances? Oh ! je ne me plains pas... je ne te reproche rien... Mais pourtant, si tu avais voulu vivre plus simplement ! INe pas vouloir arriver à tout prix !
TALMIER; se levant.
Ne me reproche pas mon ambition. Est-ce que j'aurais pu y échapper ? C'est comme une griserie qui m'a pris. A voir les autres, qui ne me valaient pas, me dépasser sans cesse, j'ai voulu aussi avoir ma part de fête. J'ai travaillé pour l'avoir. Je croyais alors que le travail venait à bout de tout, et puis je me suis buté à des forces... et aujourd'hui je suis dans une impasse.
Mme TALMIER, persuasive, câline.
Tu peux en sortir si tu le veux. Abandonne ces rêves qui l'ont perdu. Sois plus modeste. Veux-tu, nous quitterons ces gens que lu envies. [L'miourani de ses bras.) Nous nous enfuirons... oii tu voudras... à la campagne... loin...
TALMIER, amer.
Médecin de village ! Et puis après tout, ici ou ailleurs {un temps). Non, jamais je ne pourrai. Est-ce qu'on recommence sa vie à quarante ans ?
Mme TALMIER
Mais oui... mais oui, quand on le veut.
TALMIER
On a beau faire. On n'abandonne pas l'idée, le rêve de toute sa vie !
Mme TALMIER, suppliante.
Tu ne penses qu'à toi. Mais tu n'est pas seul. 11 y a nous. Il y a ta fille.
TALMIER
Ma fille! Mais c'est pour ma fille, c'est pour assurer son bonheur qu'on menace, c'est parce que je la veux respectée, à l'abri de ces canailles comme le fils Brécourt...
Mme TALMIER
Et que fera-t-elle la fille, si lu l'es trompé? Ah! ce n'est pas ta fille que tu veux sauver, c'est toi.
TALMIER
Ah ! (un temps) je ne sais plus, je ne sais plus !
Mme TALMIER, <lans un dernier effort.
Tu sais maintenant où est Lon devoir. Ah ! Maurice, prometsmoi d'y être fidèle à ton devoir, de ne pas le violer par lâcheté, car ce serait une lâcheté, tu le sens maintenant, de risquer la vie.
(Elle lui prend la main . Us se luisent un moment. On sonne.)
TALMIER-
Ah! cela doit être Brécourt, il m'avait dit, c'est vrai !
Mme TALMIER
Tu me promets, Maurice !
TALMIER
Sois tranquille. C'est juré. Je le le promets. Je vais tout dire à Brécourt. Mais c'est dur tout de même, se savoir capable de réussir, capable de se faire un nom, et puis là... bêtement échouer au port. Reçois Brécourt, cela vaudra mieux. Je ne pourrais le voir sans lui dire que son fils... Et il ne faut pas. JNon, je pourrai me contenir. INe crains rien, je reviens dans un moment. {Talmier sort.)