‹ Le mirage d'or; piece en un acteChapitre 13 sur 15 · SCÈNE X · texte numérisé non relu

SCÈNE X

TALMIER, BRÉCOURT.

Ah! à propos, tant que j'y pense. Ta femme est venue ici il y a quelques minutes.

BRÉCOURT

Eh bien ?

TALMIER

Elle nous a invités à votre soirée du 25. Elle a tant insisté que j'ai accepté, sans penser que justement le 25, je ne pouvais pas, c'est tout à fait impossible. C'est l'anniversaire de notre Jeannine. Nous faisons une petite fête de famille... tu comprends...

BRÉCOURT

En ce cas, oui... C'est dommage. Enfin...

TALMIER, allant à sa table de travail.

Que veux-tu ?

BHÉCOURT, s'asseyanl.

Maintenant, si tu le permets, nous allons parler sérieusement. Tu as lu ce matin l'étude du docteur Bernheim dans la Revue de Médecine ?

TALMIER

Sur le choléra? Oui, la voilà. [Il montre une revue sur la table.)

BRÉCOURT

Tu as donc lu ses conclusions. Comment les trouves-tu ?

TALMIER

Justes.

BRÉCOURT

C'est tout ?

Un peu vieilles pour moi. J'y avais abouti il y a près d'un an.

BRÉCOURT

Comme tu dis. Et le vaccin qu'il préconise pour prévenir le mal se trouve dans ton laboratoire.

TALMIER

Du calme ! Ou calme ! Nous n'avons que des conjectures.

BRÉCOURT

Jamais de la vie. Nous avons des certitudes.

TALMIER

Tu dis ?

BRÉCOURT

Eh bien ! et les expériences ?

TALMIER

Elles ne prouvent rien. Jusqu'ici elles n'ont été faites que sur des animaux.

BRÉCOURT

Eh bien ! cela suffit. Il n'y a plus qu'à l'essayer.

TALMIER

Sur qui ?

BRÉCOURT

Sur un de les malades.

TALMIER

Es-tu fou ? D'ailleurs c'est un préventif, un vaccin. Il faut un homme sain et je n'ai pas le droit...

BltÉCOURT, avec un geste.

Pas le droit...

TALMIER

Eh bien ! tais-le alors !

BRÉCOURT

Je ne suis pas en cause.

TALMIER

Naturellement. C'est facile ! «

BRÉCOURT

Alors... {Il s'arrête.)

TALMIER

Alors quoi ?

BRÉCOURT

Alors je ne vois qu'une solution. L'essayer sur toi. Il me semble après tout que lu es libre.

TALMIER

De risquer ma vie, alors que je suis marié, que je suis père!

BRÉCOURT

Risquer ta vie... allons, allons !

TALMIEU, se levant.

Mais certainement, mon cher. Tu sais comme moi ce que contient ce sérum. Nous l'avons analysé ensemble avant-hier.

BRÉCOUKT

Soit. Mais cet accident n'est pas plus à redouter que ceux qui nous menacent constamment dans la vie courante. Tu te fais des idées, mon cher. Tu t'effrayes d'une action toute naturelle, toute... Mais tous les jours, tous les jours, m'entends-lu, des médecins s'exposent... sont à eux-mêmes leurs sujets d'expérience. Hier encore un médecin avalait les bacilles du choléra qu'il prétendait être inoffensifs! Tiens. (Il se dirige vers la table et y prend un livre qu'il tend à Talmier.) Ouvre El'licl) !

TALMIER

Inutile, Brécourt, ma décision est prise.

BRÉCOURT, emphatique.

Mais la Science !

TALMIER

La science est une abstraction. Je m'en fiche. Je t'en prie, tu perds ton temps, parlons d'autre chose.

BRÉCOURT, vexé.

Ah ! Ah ! Et les milliers de malheureux que tu pourrais arracher à une mort certaine, tu t'en fiches aussi.

TALMIER

C'est autre chose, évidemment. Mais ils n'y perdront rien. Dès demain je mets l'Académie des Sciences au courant de nos découvertes. Voilà ce que j'ai décidé, j'ai déjà relaté nos expériences, si tu veux m'aider...

BRÉCOURT, blême, marchant vers lui.

Comme cela... Tout simplement! Mais c'est fou... c'est fou. Vous entendez, Talmier. Vous êtes fou à lier. Qu'est-ce qui vous a pris, hein ? Ecoutez, mon petit Talmier, en voilà assez. Cet acte que vous projetez est une véritable saleté professionnelle. Vous oubliez que celle découverte ne vous appartient pas d'une façon exclusive.

TALMIER

Comment ?

BRÉCOURT

Vous oubliez que je vous ai aidé souvent dans vos recherches de mon conseil et plus encore de mes fonds... Je me permets de vous le rappeler. Si vous êtes lié envers voire conscience et votre famille, vous l'êtes un peu aussi envers moi, ce me semble.

TALMIER

Je ne parle pas de m'attribuer votre part. La communication sera faite en votre nom et au mien.

BRÉCOURT

Ça ne fait pas le compte !

TALMIER

Je ne vois pas. Je vous ai donné mes peines, mon temps. Vous me les avez payés. Xous sommes quittes.

BRÉCOURT

Si j'ai payé, c'était dans l'espoir de la réussite complète. Et maintenant vous canez, vous m'échappez, vous résistez !

Oui, je résiste, et vous ne me traiterez pas comme...

BRÉCOURT

Je vous traite comme un homme, comme un médecin et non comme un enfant. D'ailleurs, c'est l'unique moyen de faire votre situation et de désintéresser vos créanciers. Depuis longtemps je connais vos tracas, votre anxiété, vos ennuis d'argent, les pires de tous, vous devez le savoir. Eh ! bien, vous pouvez tout sauver.

TALMIER

A ce compte-là, j'aime mieux tout perdre.

BRÉCOURT

Des mots! C'est enfantin... Tout perdre! On dit cela, mais il faut vivre. Et de quoi vivrez-vous?

TALMIER

J'ai mon métier.

BBÉCOURT

Vous ne savez pas l'exercer.

TALMIER

Comment?

BRÉCOURT

Mais non ! Vous ne savez pas l'exercer. Vous ne l'avez jamais exercé. Vous n'êtes pas fait pour courir la visite. Vous végéterez. Allez, allez, vous voyez trop grand. Vous êtes un homme de science, mais pas un homme de métier pour un sou, mon cher Talmier.

TALMIER, s'asseyanl, vaincu.

Je me plierai !

BBÉCOURT

On ne va pas à l'encontre de sa nature. Croyez-moi, Talmier, je vous connais, mieux que vous, peut êlre. Je connais votre

valeur. Car vous êtes très fort... beaucoup plus fort que

moi. VOUS avez de ça... (H montre son front.)

TALMIER

Eh! bien, ça me servira ailleurs.

BRÉCOURT

Tara ta ta!... Si vous abandonnez vos recherches, vous êtes un homme fini. Vous perdez votre raison de travailler, de penser, d'être. Car savez-vous ce que vous êtes, Talmier? Vous êtes un ambitieux. Oh ! je ne vous en fais pas un reproche. Il faut être ambitieux. Seulement quand on l'est, il faut le rester jusqu'au

bout, malgré tout, sinon 011 croule. (Sur un geste de dénégation

de Talmier.) Oh! ne dites pas non! Vous avez toujours rêvé d'arriver, d'être connu, de posséder ce luxe qui vous entoure. Moi aussi, je suis ambitieux, terriblement! Rappelez-vous ce que j'étais et ce que je suis devenu. Hein, la rude montée ! La veine? Certes, j'ai eu de la veine, mais j'ai eu aussi de la persévérance: si je m'étais laissé abattre, où en serais-je aujourd'hui? Quand on se trouve devant une situation quelle qu'elle soit, il faut la résoudre par la ruse d'abord et puis si la ruse est impuissante, par la force, l'élan aveugle. C'est mon principe. Il m'a rudement servi, dites. Je suis aujourd'hui où j'avais voulu arriver. J'étais sorti de la petite bourgeoisie, comme vous ; et comme vous j'avais subi ce malaise à me trouver jeté dans un milieu supérieur à celui d'où j'étais sorti. Que voulez-vous? C'est une condition de la vie moderne qui ne respecte plus les castes comme avant, qui mêle les classes et crée ainsi des déracinés qui souffrent de l'inégalité de leur condition et qui rêvent d'arriver, d'arriver à tout prix... oui à tout prix. ..au prix de leurs fiertés, au prix de leur bonheur, au prix de leur vie même! Eh! bien, moi aujourd'hui, je suis arrivé, je suis reçu partout! Demain je serai de l'Institut, et pourtant je ne vous vaux pas. C'est le moment d'agir, Talmier; où pourrez-vous espérer jamais parvenir, si vous refusez de me croire? Où cela? Vous n'arriverez pas même à gagner votre vie. Car il faut un stimulant pour travailler.

TALMIER

Il m'en restera un autre : ma femme, ma fille.

BRÉCOURT

Eli bien! soit, supposons que vous ayez le courage! Avezvous pensé à ce (pie serait votre vie! Vous avez aujourd'hui 45 ans. Il vous faudra dix ans pour vous faire une clientèle, dix ans d'un travail acharné, opiniâtre, sans noblesse, contraire à toutes vos ambitions. Avez-vous pensé à tout cela? A 55 ans, vous serez un vieillard, vous serez épuisé. Votre brillante intelligence s'obscurcira, vous aurez perdu alors ces qualités qui vous donneraient la victoire aujourd'hui, si vous étiez un peu plus courageux, un peu plus conscient. Et vous pleurerez des larmes amères, Talmier, car vous comprendrez ce à quoi vous pouviez prétendre, mais il sera trop tard. Vous serez rivé à votre médiocrité. Au lieu de cela, je vous offre...

TALMIER, l'interrompant d'une voix forte.

Du moins j'aurai rempli mon devoir jusqu'au bout!

BRÉCOURT

En êles-vous bien sûr? Vous avez une fille, Talmier. Vous aimez votre fille, n'est-ce pas?

TALMIER

Evidemment, je l'aime.

BRÉCOURT

Je comprends cela. Elle est d'ailleurs charmante, ravissante, votre fille... mais il lui manque quelque chose.

TALMIER, la voix altérée.

Quoi donc ?

BRÉCODRT

Une dot, sans laquelle une jeune fille aujourd'hui connaît difficilement le bonheur.

TALMIER, se contenant.

Eh bien! elle l'aura. Je me tuerai à travailler.

BRÉCOURT

Vous déraisonnez. Voyons, quand vous aurez réuni une clientèle qui vous permettra de vivre, quel âge aura-t-elle votre tille ? {Un temps.) Trente ans.

TALMIER

Eh bien! trente ans! A trente ans, une jeune fille... BRÉCOURT, brutal.

Taisez-vous! Alors vous croyez que vous aurez eu le lemps en dix ans de lui constituer une dot ? Mais, malheureux, votre travail vous aura fourni tout juste de quoi ne pas crever de faim.

TALMIER

Et puis après tout une jeune fille peut être heureuse en dehors du mariage!

BRÉCOURT

Pas la vôtre, Talmier.

TALMIER

Qu'en savez-vous?

BRÉCOURT

Tout en elle révèle la femme. Elle n'a rien de la jeune fille. C'est une nature indépendante, curieuse, avide d'élargir sa vie, de la compléter. De plus, elle est intelligente, un peu rêveuse... de cette rêverie des jeunes filles modernes qui ne s'égare pas longtemps dans l'imprécis. Que direz-vous à votre fille le jour où, par votre faute, elle verra sa vie finie, coupée dans sa racine?

TALMIER

Elle ne m'en voudra pas, elle comprendra...

BRÉCOURT

En sera-t-elle moins malheureuse pour cela? Et puis {une hésitation) savez-vous si elle se résignera, si elle acceptera cette destinée? Ce ne serait pas la première qui revendiquerait son droit au bonheur.

TALMIKR, hors de lui, la voix étranglée.

Je vous défends... je vous défends... entendez-vous, de parler ainsi de ma fille.

BRÉCOURT, très calme.

Et pourquoi donc? (Un long temps). Je vous éclaire, un peu brutalement, peut-être sur les conséquences de votre conduite. Mais je considère qu'il est de mon devoir...

TALMIER

Votre intérêt, vous voulez dire. Vous avez absolument besoin de frapper un grand coup. Vous vous présentez à l'Institut, mais vous avez de dangereux compétiteurs, n'est-ce-pas? Si j'avais trouvé juste, vous y seriez sans aucun doute.

BRÉCOURT

Mon intérêt, soit! Je n'ai aucune honte à l'avouer. Mais aussi cela devrait vous donner confiance. Car enfin, si je vous ai choisi parmi tant d'autres pour favoriser vos recherches, c'est que j'avais confiance en vous. Et si, maintenant encore, je vous pousse à tenter l'expérience, c'est que tout me porte à croire que vous réussirez. Je ne serais pas assez bête...

TALMIER, ironique.

... pour vous priver d'un collaborateur aussi précieux. Eh! bien, malgré tout, je refuse. Et cela uniquement parce que je peux être foudroyé là dans un instant. Et alors, qui s'occupera de ma femme et de ma fille?

BRÉCOURT, après un moment.

Ce sera moi, si vous voulez?

TALMIER

Vous? Je serais assez fou pour croire?

BRÉCOURT

Moi.

TALMIER

Je ne vois pas, je ne comprends pas. Pourquoi cela?

BRÉCOURT

Vous allez comprendre. En deux mots voici. J'ai besoin de vous. Vous craignez pour l'avenir de votre fille. Je l'assure en cas d'issue fatale.

TALMIER

Voyons, Brécourt, vous parlez sérieusement? Ce n'est pas un subterfuge pour me décider?

BRÉCOURT

Je parle sérieusement, je parle toujours sérieusement.

Et qui me garantira...

BRÉCOURT

Ma parole d'abord. Je suis peut-être brutal. Mais je suis un homme d'honneur.

TALMIER

Je vous crois.

BRÉCOURT

Ensuite, ma signature... de suite, si vous vouiez.

TALMIER

C'est inutile.

BRÉCOURT

Si, si, j'y tiens. D'ailleurs, simple formalité...

TALMIER

Allons...

BRÉCOURT

Comme cela vous serez tranquille, [il s'est installé à la table ci il

écrit. Un temps.) Voulez-VOUS voir, Talmier ? {Talmicr s'approche et, pendant que Brécourt écrit, il reste debout derrière lui, les yeux dans le vague. Brécourt se lève.) Voila !

TALMIER, après avoir lu, prend le papier et le dépose dans un tiroir dont il met la clef en poche.

Brécourt, je suis à vous.

BRÉCOURT

VOUS êtes décidé ? (Talmier fait un signe de résignation.) Ail ! je VOUS

retrouve enfin. [Il l'entraîne vers le laboratoire.) Je me disais bien que c'était la une défaillance passagère. Sapristi ! On est homme ou on ne Test pas !

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