JEANNINE, ANDRÉ BRÉCOURT JEANNINE
Bonjour vous !
ANDRÉ
Bonjour, vous êtes seule ?
JEANNINE
Maman s'apprête. Elle en a pour un moment. Mais aussi vous arrivez à des heures.
ANDRÉ
Est-ce un reproche ?
JEANNINE
Oh ! une remarque... tout au plus.
Merci {un temps). Et tout le monde va bien ici ?
JEANNINE
Tout le monde. Et vous ?
ANDRÉ, s'asseyanl.
Peuh !
JEANNINE
Enfant gâté ! Sybarite ! Personne n'a une vie comme la vôtre : loisir, bonne santé, pas de soucis...
ANDRÉ
Moquez-vous, moquez-vous. . .
JEANNINE
Vous n'avez pas honte de vous plaindre! Ah! vous devriez connaître la vraie souffrance !
ANDRÉ
Comme vous dites cela !
JEANNINE
Je dis cela comme je le pense. Et vous n'avez pas à médire de la vie. Voilà.
ANDRÉ
Ah! si vous saviez! On croit qu'on s'amuse! C'est sur Je moment, et puis après on se dit : comme j'ai été bêle !
Allons, remontez-vous, sapristi ! Vous avez sans doute assisté à un enterrement ce matin... ou à un mariage. Ah! cela vous t'ait rire... Je vous aime mieux ainsi.
ANDRÉ
Alors, je me fige dans un sourire éternel !
jeannim; Taisez-vous! Vous seriez affreux!
ANDRÉ
Ah! que vous êtes délicieuse ! Vous avez la verve et la désinvolture de la jeune fille moderne. Et puis on peut vous parler de
tout... en tout bien tout honneur, et vos réponses ont quelque chose de... mystérieux, de... décidé, de... provocant.
JEANNINE
Vous trouvez ? Ah ! que vous êtes drôle!
ANDRÉ
Pas du tout. Je ne badine pas. J'ai beaucoup de sympathie pour vous. Cela se voit d'ailleurs. Oscrais-je vous demander ?
JEANNINE
Si j'en ai pour vous ?
ANDRÉ
Juste !
JEANNINE
Mon Dieu... Mon Dieu... oui, d'une certaine façon ..
Pas de toutes les façons ?
JEANNINE
Oh! vous êtes gênant... Eh! bien, oui! voilà, êtes-vous content?
ANDRÉ
Mais, si je suis content! Plus que content : flatté, heureux et tout à coup, je vois luire un espoir. Aimer une femme et en être aimé...
JEANNINE
Penh! les grands mots! Vous avez aimé tant d'autres femmes! Tenez... rappelez-vous, vous m'avez même faitdes confidences... ou presque. La rue Lépreux?
ANDRÉ, se levant et se promenant dans la pièce.
Ma garçonnière? Ah! oui. Elle est gentille...
JEANNINE
Comment, vous l'avez encore?
ANDRÉ
J'ai cette chance.
JEANNINE
Cette chance?
ANDRÉ
Mais oui. Elle est prête. Elle m'attend.
JEANNINE
Ah! il y a quelqu'un qui...
Personne... personne. Elle est vide comme ma main.
JEANNINE
Alors? pourquoi « cette chance » ?
ANDRÉ
Vous ne devinez pas?
JEANNINE
Vous attendez quelqu'un?
ANDRÉ
Oui... oui, c'est cela, quelqu'un. C'est-à-dire pas dans le sens où vous l'entendez. Voyons, Jeannine, vous êtes intelligente, vous n'avez pas de préjugés...
JEANNINE
Non, pourquoi?
ANDRÉ
Je vous demande ça d'abord....
JEANNINE
El après, qu'est ce que vous allez me demander?
ANDRÉ
Bah! je ne sais pas moi...
JEANNINE
Oh! Alors!
Plutôt si, je sais, jp sais... mais je n'ose pas vous dire ça de but en blanc, je ne sais si vous consent iriez ;.;
18 LE MIRAGE d'()R
JEANNINE
C'esl une méchanceté?
ANDRÉ
Non... qu'allez-vous penser...
JEANNINE
C'est grave?
Non plus.
C'est un crime?
ANDRE
JEANNINE
ANDRE
Encore moins. Ecoulez-moi Quand un homme et une femme jeunes, libres tous deux, s'aiment... mais là, sérieusement, que doivent-ils faire, Jeannine, diles... je veux que ce soit vous qui me disiez. .
JEANNINE, troublée.
Vous voulez que je dise, vous voulez?
ANDRÉ
Mais oui.
Oh! non, je sens, je vais être ridicule. Eli! bien, mais c'est simple, je leur dirais... je leur dirais... je leur dirais de s'épouser, voilà...
ANDRÉ, décontenancé.
Ah?...
JEANNINE
J'ai dit une sottise?
ANDRÉ
Oh! non... non... au contraire.
JEANNINE
Vous avez l'air tout drôle. J'ai parlé trop vite? Tout à l'heure vous étiez gai, plein d'entrain, et voilà que vous croulez comme un château de cartes. Qu'aurais-je dû répondre?
ANDRÉ, prenant un parti.
Voyons, ma petite Jeannine. Je veux vous parler avec franchise, en toute sincérité. Ce que je vais vous dire va vous paraître dur, cruel, injuste. Eh! bien, ma petite Jeannine... je vous aime, mais j avoue que vous m'avez trompé!
JEANNINE
Je vous ai trompé? Moi !
ANDRÉ
Oui, votre allure libre, le pimenlé de vos propos, le mépris des pudeurs ordinaires aux jeunes filles, tout votre être, enfin, disait une âme un rien libertine. L'intimité entre nous grandissait, la jeune fille disparaissait pour faire place à la femme. Je vous ai crue coquette... un peu... enfin... je me suis trompé. Je vous l'avoue, je me suis trompé. J'ai pris le marivaudage pour de la galanterie. Alors, oh! mais cela devient inexprimable, j'avais cru...
JEANNINE, farouche.
Que j'aurais été votre maîtresse. Dites-le donc! Mais n'êlesvous pas honteux? Comment osez-vous avouer cela? Votre maîtresse, n'est-ce pas, mais pas votre femme... et je sais pourquoi, vous n'avez pas besoin de le dire. Maman avait raison. Et vous osiez me parler de votre garçonnière; mais vrai, je ne vous reconnais pas.
ANDRÉ
Jeannine !
JEANNINE, gagnant peu à peu la porte.
Oh! ne me parlez plus !
ANDRÉ
Jeannine !
JEANNINE
Ne vous défendez pas... non, je sais d'avance tout ce que vous me diriez. Vous avez fait votre métier d'homme. Je ne vous en
veux pas {elle sort).