‹ Le mirage d'or; piece en un acteChapitre 9 sur 15 · SCÈNE VII · texte numérisé non relu

SCÈNE VII

ANDRÉ, Mme BRÉCOURT, Mme TALMIER Mme TALMIER

Chère amie, vous voilà enfin. [A André.) Cher Monsieur...

Mme BRÉCOURT

La faute de mon fourreur. Vous connaissez ces fournisseurs... une peste.

Mme TALMIER

Pas tant que cela, voire manteau est d'un réussi!

Mme BRÉCOURT

Vous trouvez ? Vous savez comme aujourd'hui il est difficile de s'habiller. Le moindre trottin porte de la loutre et de faux paradis.

31me TALMIER, à André.

Votre mère est d'une élégance...

ANDRÉ, ironique.

Ebouriffante !

Mme TALMIER

Mais, voyons, Jeannine?

ANDRÉ

Elle élait ici cà l'instant, Madame. Elle m'a quitté pour une besogne urgente.

Mme BRÉCOURT

Une besogne! Rien de dur, je suppose. Vous ne la faites pas travailler, celte enfant. Elle a des mains si fines, si délicates.

Urne TALMIER

Oh! Mais je vais l'appeler, comment se fait-il ?

ANDRÉ

Pardon, Madame, je suis attendu; vous m'excuserez?

Mme TALMIER

Vous partez déjà ?

ANDRÉ

Il le faut.

En ce cas...

ANDRÉ

Madame... vous présenterez mes respects à Mlle Jeannine... Maman, à tantôt. {André sort.)

Mme TALMIER

Vous restez au moins pour le thé?

Mme BRÉCOURT

Impossible, chère amie, mon couturier... car je ne vous ai pas dit, j'ai un diner, le 25 de ce mois; vous en serez. C'est

LE M1RAGK 1) OU

précisément pour vous inviter, que je passe par chez vous. Vous verrez. J'aurai quelques personnalités. Mon mari pose sa candidature à l'Académie de Médecine, et alors vous comprenez... Et Jeannine aussi viendra. Elle a làge de voir un peu de monde. Alors, vous acceptez, officieusement?

Mme TALMIER

Vous ries vraiment trop aimable. Nous sortons très peu, mon mari et moi. Il travaille beaucoup, en ce moment surtout. La recherche de ce sérum l'absorbe complètement.

Mme BRÉCOURT

Justement. Ce lui sera une distraction.

Mme TALMIER

Non, n'insistez pas. Nous ne sommes pas dans le mouvement.

Mme BRÉCOURT

Quel enfantillage!

Mme TALMIER

Ce n'est pas moi... je serais charmée, comme vous pensez d'accepter votre invitation, mais M. Talmier ne voudra pas.

Mme BRÉCOURT

J'irai le lui demander moi-même !

Mme TALMIER

Voilà qu'il rentre justement. Je vous laisse avec lui. Je vais à la recherche de Jeannine.

Mme BRÉCOURT

Mais du tout. Ne la dérangez pas pour moi.

Mme TALMIER

Mais comment, c'est bien le moins... {Entre Talmier.)

TALMIER

Bonjour, chère Madame.

Mme TALMIER

Je te laisse avec Mme Brécourt. Elle a quelque chose à te demander (elle sort).

MAURICE GEORGES ET JEAN REDAX Zd

Mme BRÉCOURT

Quoi de neuf, cher Monsieur?

TALMIER

Rien, Madame, sinon le plaisir de vous trouver chez moi.

Mme BRÉCOURT

Comment, aucune nouvelle ?

TALMIER

Les nouvelles abondent. Mais les bonnes sont excessivement rares. Vous savez bien que la fortune m'a toujours boudé.

M -ne BRÉCOURT

C'est que vous êtes trop exigeant.

TALMIER

Trop exigeant ? Demandez plutôt à ma femme et à ma fille. Nous allons du gris au noir et du noir au gris, suivant que la guigne s'acharne ou nous laisse un peu de répit.

Mrae BRÉCOURT

Monsieur Talmier, vous avez peu de philosophie, pour un savant, un homme intelligent.

TALMIER

Alors... vous aussi... vous croyez que l'intelligence et la science remplacent le bonheur? Au contraire, plus on voit clair, plus on se rend compte de son marasme. La science, une consolation ! ! ! Ah ! Ah ! Allez donc dire que c'est le pain de l'esprit à un crève -la-faim. Vous verrez comme il vous recevra. Ce sont là des aphorismes de dîneurs... Mais je disserte. C'est vrai. Cela ne changera rien. Pardon, chère Madame, je ferais mieux de vous regarder, de vous admirer, reine somptueuse de luxe et d'élégance.

Mme BRÉCOURT

Vous êtes charmant, Monsieur Talmier, si charmant que je vais vous demander quelque chose.

J'écoule, chère Madame.

Mme BRÉCOURT

Voilà : votre temps est précieux, je le sais

TALMIER

Oh ! pour ce que j'en fais.

M™e BRÉCOURT

Si, si, ne soyez pas modeste. Si je vous demandais pourtant de m'accorder. . .

TALMIER, plaisantant.

Tout ce que vous voulez.

Mmc BRÉCOURT

Eh bien ! je vous demande... quelques heures, seulement, le 25 de ce mois, de huit heures à minuit. Est-ce trop ?

TALMIER

Vraiment, je suis confus, mais...

Mme BBÉCOURT

Voyons, vous n'allez pas refuser. Vous ne pouvez pas. Vous ne trouverez d'ailleurs pas d'excuses.

TALMIER

Attendez, le 25... C'est que j'avais un élève de province...

Mme BRKCOURT

Vous changerez son heure. C'est entendu. Vous venez.

{Sur ces entrefaites rentre SIme Talmier.) Ail! Ah! Madame, VOUS voyez

que j'ai réussi. Je vous enlève tous les trois. Sur ce, je vous quitte. Au revoir, tOUS. (Adieux. Elle sort.)

SCÈxNE VIII

TALMIER, M'ne TALMIER

Talmier, quia reconduit M™* Brécourt, ventre else dirige vers son laboratoire et, soudain, il aperçoit Mme Talmier qui, toute pâle, s'est assise.

TALMIER

Ah ! ça, qu'as- lu donc ! Comme tu es pâle !

Mme TALMIER

Laisse-moi me remettre. Ah ! que va-t-il encore nous arriver...

TALMIER

Voyons, que se passe-t-il ! Explique-toi. Tu m'effraies.

Mmc TALMIER

Ah ! mon pauvre Maurice, je viens de voir Jeannine. Je la trouve dans un état indescriptible. Au milieu de ses sanglots elle m'avoue que le tils Brécourt lui a proposé tantôt... là... une infamie !

TALMIER

Ah ! la canaille ! la sale canaille ! Ma fille... c'esL ma fille qu'il a osé... Non. ce n'est pas possible. Il lui a offert quoi ? d'être sa maîtresse, hein, c'est ça. Ah ! cetle misère que je ne l'aie pas surpris à ce moment. Ah ! oui, il a cru sans doute qu'il serait facile de l'emporter. Qu'est-ce donc, qu'une jeune fille sans argent, pour ces coureurs de dot. Une valeur qui se négocie. Et puis quoi, cela devait arriver, c'était couru !

Mme TALMIER

Comment...

Oui, laisse-moi dire. Vois-tu, on ne détruit pas les préjugés et on ne respecte que les riches. Ah ! si M'le Talmier avait été riche ! Ah ! si elle avait été une héritière ! Non, il n'aurait pas osé ! Pauvre pelite ! Le coupable, c'est moi.

26 LE MIRAGE d'OB

M'"' TALMIER, essayant de le calmer.

Mais que vas-tu le mettre en tète ï L'indignation t'emporte.

Voyons, tu n'en peux rien, tu n'as rien à te reprocher, et ce n'est pas une raison parce qu'un misérable...

TALMIER

Quant à celui-là...

BIme TALMIER

Calme-toi. A quoi bon le scandale ? Les Brécourt sont nos amis.

TALMIER, arpentant la pièce nerveusement.

Mais je me fiche des Brécourt ! J'en ai assez des Brécourt!

M'»e TALMIER

Ils ne nous ont rien fait.

TALMIER

Vraiment, lu trouves ? Eh ! bien, moi j'en ai assez d'être écrasé par leur luxe insolent, leur vanité protectrice !

Mmc TALMIER

Pourquoi as-tu accepté leur invitation ?

Il le fallait. Pas moyen de faire autrement. Je ne pouvais pourtant leur dire : Si je ne viens pas à votre dîner, c'est parce que, dans vos slupides salons, le bluff, l'épate el l'argent font Ja loi et donnent la considération, et nous ne voulons pas y aller pour essuyer votre mépris. Voilà pourtant la vérité. Eh ! bien, je n'irai pas, je vais lui écrire à l'instant. Nous n'irons pas. J'en ai assez à la fin des Brécourt, j'en ai assez de celle Mme Brécourt, qui vient ici faire admirer ses diamants et ses

fourrures, tout cela pour parader ! (// s'assied à sa table de travail.)

Mrae TALMIER

C'est sans intention, je t'assure.

TALMIER

Peut-être, soit. Mais sa présence ici est irritante, pour toi

MAURICE GEORGES ET JEAX REDAX 27

comme pour moi. Elle fait ressortir toute la difficulté de notre situalion. Depuis ce matin, je n'ai entendu parler que d'argent, mes oreilles en bourdonnent, j'en suis comme fou. C'est à croire que nous menons une vie de prodigues, et Dieu sait pourtant si nous nous rongeons les ongles. Je travaille à me tuer. J'ai toutes les prudences, toutes les adresses, et cela pourquoi? Pour en arriver à mécontenter des créanciers. Ah ! non, je te dis, j'en ai assez. Voilà maintenant qu'on attaque ma fille, ma petite Jeannine. 11 faut que cela change, coûte que coûte, que je trouve quelque chose... c'en est trop à la fin. Je me sens humilié devant moi-même et coupable devant ma (ille !

Mme TALMIER

T'avons-nous jamais rien reproché ?

TALMIER, se levant.

Je ne dis pas. Mais la pauvreté de ce foyer est un blâme muet, constant. Je ne veux pas le supporter plus longtemps. Je ne vaux pas moins qu'un autre cependant... je méritais mieux. Quand je vois* Brécourt. . .

Mais c'est de la jalousie cela.

TALMIEK, s'asscyant, les yeux fixés A lerre.

Un peu. Quand je pense... Nous nous sommes connus à la Faculté de Médecine. C'était un étudiant pauvre comme moi, mais enfin il est arrivé, lui. Brécourt est quelqu'un.

Mme TALMIEK

La belle affaire! Arrivé .. arrivé! Comme s'il était plus heureux pour cela! Brécourt l'arriviste...

TALMIER, se levant avec une froide résolution.

Enfin, n'en parlons plus. Mais cela va changer, je te le promets, cela changera. Nous verrons bien.

Mme TALMIER

Comment cela ?

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