SCENE PREMIERE
HUGHES, JORIS, venant ensemble par la gauche, d'un pas de flânerie, qui s'attarde.
JORIS
Vous voilà arrivé. Je vous quitte.
HUGHES
Encore un moment...
JORIS' désignant une maison sur l'autre rive du quai.
Ses fenêtres sont éclairées.
HUGHES
Je n'y vais pas encore.
Elle vous attend?
HUGHES
Non I Je ne lui annonce jamais ma venue...
JORIS
Vous n'êtes pas sûr d'elle.
HUGHES
D'abord, je ne suis pas sur de moi. Je sors, je m'achemine ici. Puis, arrivé, je rebrousse chemin, je tournoie. Je m'embrouille dans l'écheveau des rues grises. Je reviens. Alors, j'ai peur qu'elle soit sortie, qu'elle soit je ne sais oiî... Et,
en même temps, je tremble de la trouver chez elle, de me retrouver face à face avec elle.
JORIS
Vous souffrez ?
HUGHES
Ah ! si j'avais écouté vos conseils [
JORIS
Les conseils! C'est comme les remèdes qu'on recommande aux autres, et qu'on ne suit jamais soi-même.
HUGHES
Vous, vous êtes heureux !
JORIS
Qui sait si je ne donnerais pas ce que vous appelez mon bonheur pour ce que vous nommez vos peines? On se sent si seul par ces belles nuits I...
HUGHES
Oui ! ces belles nuits de Bruges, aux prestiges
frêles... La ville dans le brouillard a l'air presque irréelle... Et cela fait souffrir davantage...
JORIS
Et elle?
HUGHES
Toujours la même !
JORIS
Avec des dents de proie dans son visage de rêve !
HUGHES
Des dents qui me dévorent... Je n'ai pas eu la force de rompre quand il fallait... Vous vous rappelez, Joris, mon soir de sacrilège... Je croyais en fmir, la quitter, elle me faisait horreur ! Dès le lendemain, elle m'a repris, autrement, par ses caresses, ses baisers savants... Ah! la misère de notre corps... Cette Jane a lié ma chair à sa chair.. Et pourtant, je la déteste...
JORIS
Elle est méchante?...
Oui ! Et rintimité l'a rendue à elle-même.
Les vieux relents des petits théâtres I
HUGHES
Des propos libres^ une grossièreté ! Et tout cela ivec la voix de l'autre... C'est comme une horrible parodie de mon amour.
JORIS
Vous comparez...
HUGHES
C'est ce qui me fait le plus mal. Je pourrais encore m'enchanter de sa voix, mais je souffre trop des paroles qu'elle dit...
JORIS
C'est donc bien fini, de vous illusionner?..,
HUGHES
Je suis renseigné sur tout : son passé, mille
folies, et des désordres que je ne veux pas approfondir !...
JORIS
J'avais donc raison I...
HUGHES
Je ne sais pas... je ne sais rien, sinon que je ne peux plus me passer d'elle... Tenez ! Le mois dernier, elle est partie, cinq jours seulement. Elle a inventé que sa sœur était très malade... Eh bien I ces cinq jours furent infinissables. Je me suis senti si désemparé I Dans une si insupportable solitude I Etre seul, c'est ce dont s'épouvantent les mourants. Etre seul, c'est la définition de la mort...
JORIS
Elle vous tient bien!
HUGHES
C'est inexplicable. Car je la hais, par moments.
JORIS
C'est cela, l'amour.
HUGHES
Oh! non, je la hais de vraie haine, par moments. Je la hais de tout mon culte avili, de m'avoir fait déchoir vis-à-vis de moi-même. J'étais si haut, dans un si pur rêve, dans une si noble douleur I J'avais monté jusqu'à la beauté mystique du deuil. C'est elle qui m'a fait tomber. Je sais maintenant, à cause d'elle, qu'on ne peut pas vivre dans l'idéal, que la réalité nous attire comme la terre, qu'elle nous ressaisit, nous prend et nous souille, malgré nous. On ne monte plus haut que pour choir plus bas, plus mal, plus gravement. J'ai voulu planer avec une âme, et j'aboutis à un corps vil. Et, ce^ pendant ce corps m'obsède, m'affole de son odeur, m'emprisonne dans son ombre.
JORIS
Vieille histoire : on veut faire l'ange et on fait la bête.
HUGHES
Oui! mais mon supplice, à moi, c'est de faire
l'un et l'autre à la fois. Je suis enchaîné à cette Jane par tout ce qu'il y a Je boue orig-inelle dans sa chair, et je reste uni à ma morte par tout ce qu'il y a de lumière première dans mon âme. Je suis trop humain — et trop divin.
JORIS
C'est la vie.
HUGHES
Alors, elle est affreuse, la vie ! Et cette Jane me l'a rendue plus affreuse. Dire que je cherchais l'autre en elle !.. Et qu'elle aie même visage avec une âme d'enfer!... L'autre, si pure, si bonne!... C'est même ce qui m'afflige le plus en ce moment,
d'avoir profané sa mémoire. J'ai des remords
Je me sens en faute.... Je l'ai contristée.... je le sais.
JORIS
Les morts nous oublient vite, soyez sûr, en supposant qu'ils se survivent. Aussi vite que nous, les vivants, nous les oublions.
HUGHES
Il n'empêche que j'ai revu Geneviève... Vous ne croyez pas, Joris, à ces effrayants mystères de l'invisible... Pourtant, c'est ainsi"; je la revois; je ne la voyais plus. Elle est revenue. Elle me fait des reproches, mais si doucement ! La semaine dernière j'en ai rêvé... Elle m'est réapparue, toute pâle, en tunique blanche. Elle me demanda de ne pas l'oublier... Depuis, il me semble, à chaque instant, que je la revois... Elle est près de moi, elle m'accompagne, elle me suit, toute en lar mes. Elle me parle ; j'entends sa voix... C'est une présence presque physique... Dans le soir, je la sens, elle flotte au loin, le brouillard se déplie... C'est son linceul. Elle va en sortir. Et tout à coup elle se trouve près de moi, elle-même, très réellement...
JORIS
Vous n'avez pas cessé de vivre en pensée avec elle... L'idée fixe crée de ces phénomènes.
HUGHES
Peut-être. Et puis aussi, il y a des fluides...
JORIS
Alors vous l'évoquez ?
HUGHES
Je ne me rends pas compte moi-même... Je ne sais plus où en sont mes yeux... je ne sais plus oii en est mon âme ! Je subis tout, je ne réagis plus... Tenez, je deviens comme ce canal qui est là, inerte, entre la vraie lune, trop lointaine dans le fond du ciel, et une deuxième lune, la lune mirée, la lune fausse et qui ressemble...
JORIS
Il n'y a donc plus qu'à vous laisser vivre I
HUGHES
C'est ce que je fais. J'ai honte, et je continue. .. je souffre, et je recommence... entre ces deux femmes !
JORIS-
Moi; je n'aurais pas ce courage.
HUGHES
Certes, quand je songe à ce que j'ai déjà souffert
par celle-là... (n montre d'un geste de colère la maison
de Jane.) j'ai l'envie d'en finir, de m'en retourner d'un trait, de ne plus jamais la revoir...
JORIS
Sans doute, cela vaudrait mieux. Décidez-vous tout de suite. C'est ainsi qu'on se guérit. Retournons ensemble.
HUiîHES.
Pas encore... pas aujourd'hui... J'ai à lui parler... je voudrais savoir... je voudrais la confondre, ce soir...
JORIS
Je m'y attendais bien. Alors, je vous laisse... puisque vous allez chez elle... Moi, je me couche
î»i LE MIRAGE
tôt, pour travailler de bonne heure... (il tend la main à Hughes.) Au revoir !
HUGHES
Vous devez me trouver bien lâche ?
Au contraire !.. Il est facile de quitter une femme qui vous fait du mal. Ce qui est courageux, c'est de la subir, de porter son fardeau de souffrance.
HUGHES
>'on ! non ! je suis lâche !
JORIS
Le lâche est celui qui fuit la douleur... Vous, vous osez l'affronter. C'est la pire ennemie. Elle fait des blessures qui ne saignent pas et des héros qu'on méprise. Vous êtes un de ces héros silencieux de la douleur... Je vous admire... Je vous plains.
HUGHESj très ému, se rapproche. Les deux hommes s'étreignent.
Vous êtes boni.. Au revoir... Au revoir...
Joris sort.