HUGHES, JORIS
HUGHES, ti'un air sombre.
Je ne suis pas fait pour les départs... Une sépa-
ration, c'est toujours une petite mort... Je m'étais habitué à elle... Ce sera un nouveau vide ici I ...
JORIS
Qu'est-il arrivé ? Elle a été insolente, déshonnête ?
HUGHES
C'est sa parente, sœur Rosalie, qui l'a sermonnée... Elle l'aura mise au courant,.. Elle lui aura parlé de Jane...
JORIS
Ces âmes simples ont vite des scrupules, une pudeur de conscience...
HUGHES
C'est encore un ennui de plus qui m'arrive par la faute de Jane... Ah ! cette femme! Quel malheur qu'elle soit entrée dans ma vie I Elle est donc bien méprisée, pour que l'humble servante, liée à moi depuis des années par l'habitude, son intérêt, les
mille fils que chaque jour lisse entre deux existences côte à côte, aime mieux rompre et me quitter que de la servir une seule fois.
JORIS
Alors, elle doit venir ici, aujourd'hui ? Je comprends...
HUGHESj comme se parlant à lui-même.
Ce départ de Barbe m'énerve, m'énerve!... (Répondant à Joris.) Oui! elle a voulu... j'aurais dû résister.
JORIS
Certes, c'est une imprudence... Surtout qu'elle est voyante! On croira à un défi... Un pareil jour!... Et avec la foule qui sort, ces matins-là, on ne sait d'oij, accourue de tous les villages, de toute la province!... Une population naïve et si pleine de foi, de vertu rigide...
HUGHES
Maintenant, je voudrais qu'elle ne vînt pas.
JORIS-
Vous devriez vouloir qu'ellene vînt plus jamais.
HUGHES
Oui ! mais j'ai peur de recommencer à être seul... J'ai peur d'avoir peur...
JORIS
Il faut plutôt avoir peur d'elle !... Ah! mon pauvre ami ! Il y a ici comme un air de débâcle. Sauvez-vous, à la fin !... Vous savez bien que cette femme est fourbe et méprisable.
HUGHES
Oh I oui ! Elle m'a tourmenté, avili, exploité, ridiculisé avec des amants sans nombre. Auprès d'eux, je le sais, elle me bafoue. Elle a livré à tous le secret de mon deuil, les intimités de ma douleur, tout ce que je lui avais avoué de sa ressemblance avec ma morte.
JORIS
Elle a osé cela ?
HUGHES
Elle ose tout.
JORIS
Alors, puisque vous ouvrez les yeux, je peux vous dire des choses que je ne vous ai jamais dites, Hughes, que j'aurais toujours tues si je ne vous voyais pas de plus en plus malheureux par elle et si en péril !
HUGHES
Ne me révélez plus rien, c'est inutile...
JORIS
Si ! il faut que vous sachiez, maintenant. Et tant pis si c'est une dénonciation, puisque vous êtes mon ami cher et que cela vous délivre. Figurezvous qu'elle a été jusqu'à me circonvenir moimême. Elle est venue chez moi, sous le prétexte de son portrait.
HUGHES
Ah!
JORIS-
Elle est revenue, ensuite, plusieurs fois, coquette , provocante... Oui, Hughes ! Elle a fini par s'offrir, littéralement.
HUGHES
La coquine !...
JORIS
Ce n'est pas par passion pour moi, à coup sûr... Je ne suis pas fat ni sot. J'ai vite compris qu'elle craignait mon influence... Elle me déteste au fond. Mais elle a peur que je ne vous détourne d'elle. Elle a voulu m'engager, me lier...
HUGHES, avec dégoût.
Je reconnais là sa méchanceté perverse... C'est surtout parce que vous étiez mon ami, mon seul ami... Pour se dire qu'elle me trompait avec mon seul ami... Ceci est bien dans sa manière, sa rouerie lâche et raffinée.
Vous ne m'en voulez pas, Hughes ! Je vous ai dévoilé cette dernière infamie pour combler la mesure des autres. Je vois bien que vous êtes à bout. Je veux vous guérir.
HUGHES
C'est inutile... J'en mourrai... je le sens bien.. Il valait mieux peut-être m'illusionner sur ma maladie... Un ami est un prêteur d'illusions... Pourquoi m'avoir dit la vérité, Joris? Je ne ferai rien... Tout s'en va de moi. Barbe part. Tout va partir... Mon Dieu, que d'ennuis I que de honte I Et tout cela à cause de cette Jane!... Elle, toujours elle !... Ah ! cette femme! Je commence à la haïr tout à fait.
On entend des pas.
JORIS
Prenez garde... Voilà quelqu'un.
HUGHES, consterné.
C'est elle, sans doute.