‹ Le mirage; drame en quatre actesChapitre 23 sur 31 · HUGHES, JORIS · texte numérisé non relu

HUGHES, JORIS

HUGHES, ti'un air sombre.

Je ne suis pas fait pour les départs... Une sépa-

ration, c'est toujours une petite mort... Je m'étais habitué à elle... Ce sera un nouveau vide ici I ...

JORIS

Qu'est-il arrivé ? Elle a été insolente, déshonnête ?

HUGHES

C'est sa parente, sœur Rosalie, qui l'a sermonnée... Elle l'aura mise au courant,.. Elle lui aura parlé de Jane...

JORIS

Ces âmes simples ont vite des scrupules, une pudeur de conscience...

HUGHES

C'est encore un ennui de plus qui m'arrive par la faute de Jane... Ah ! cette femme! Quel malheur qu'elle soit entrée dans ma vie I Elle est donc bien méprisée, pour que l'humble servante, liée à moi depuis des années par l'habitude, son intérêt, les

mille fils que chaque jour lisse entre deux existences côte à côte, aime mieux rompre et me quitter que de la servir une seule fois.

JORIS

Alors, elle doit venir ici, aujourd'hui ? Je comprends...

HUGHESj comme se parlant à lui-même.

Ce départ de Barbe m'énerve, m'énerve!... (Répondant à Joris.) Oui! elle a voulu... j'aurais dû résister.

JORIS

Certes, c'est une imprudence... Surtout qu'elle est voyante! On croira à un défi... Un pareil jour!... Et avec la foule qui sort, ces matins-là, on ne sait d'oij, accourue de tous les villages, de toute la province!... Une population naïve et si pleine de foi, de vertu rigide...

HUGHES

Maintenant, je voudrais qu'elle ne vînt pas.

JORIS-

Vous devriez vouloir qu'ellene vînt plus jamais.

HUGHES

Oui ! mais j'ai peur de recommencer à être seul... J'ai peur d'avoir peur...

JORIS

Il faut plutôt avoir peur d'elle !... Ah! mon pauvre ami ! Il y a ici comme un air de débâcle. Sauvez-vous, à la fin !... Vous savez bien que cette femme est fourbe et méprisable.

HUGHES

Oh I oui ! Elle m'a tourmenté, avili, exploité, ridiculisé avec des amants sans nombre. Auprès d'eux, je le sais, elle me bafoue. Elle a livré à tous le secret de mon deuil, les intimités de ma douleur, tout ce que je lui avais avoué de sa ressemblance avec ma morte.

JORIS

Elle a osé cela ?

HUGHES

Elle ose tout.

JORIS

Alors, puisque vous ouvrez les yeux, je peux vous dire des choses que je ne vous ai jamais dites, Hughes, que j'aurais toujours tues si je ne vous voyais pas de plus en plus malheureux par elle et si en péril !

HUGHES

Ne me révélez plus rien, c'est inutile...

JORIS

Si ! il faut que vous sachiez, maintenant. Et tant pis si c'est une dénonciation, puisque vous êtes mon ami cher et que cela vous délivre. Figurezvous qu'elle a été jusqu'à me circonvenir moimême. Elle est venue chez moi, sous le prétexte de son portrait.

HUGHES

Ah!

JORIS-

Elle est revenue, ensuite, plusieurs fois, coquette , provocante... Oui, Hughes ! Elle a fini par s'offrir, littéralement.

HUGHES

La coquine !...

JORIS

Ce n'est pas par passion pour moi, à coup sûr... Je ne suis pas fat ni sot. J'ai vite compris qu'elle craignait mon influence... Elle me déteste au fond. Mais elle a peur que je ne vous détourne d'elle. Elle a voulu m'engager, me lier...

HUGHES, avec dégoût.

Je reconnais là sa méchanceté perverse... C'est surtout parce que vous étiez mon ami, mon seul ami... Pour se dire qu'elle me trompait avec mon seul ami... Ceci est bien dans sa manière, sa rouerie lâche et raffinée.

Vous ne m'en voulez pas, Hughes ! Je vous ai dévoilé cette dernière infamie pour combler la mesure des autres. Je vois bien que vous êtes à bout. Je veux vous guérir.

HUGHES

C'est inutile... J'en mourrai... je le sens bien.. Il valait mieux peut-être m'illusionner sur ma maladie... Un ami est un prêteur d'illusions... Pourquoi m'avoir dit la vérité, Joris? Je ne ferai rien... Tout s'en va de moi. Barbe part. Tout va partir... Mon Dieu, que d'ennuis I que de honte I Et tout cela à cause de cette Jane!... Elle, toujours elle !... Ah ! cette femme! Je commence à la haïr tout à fait.

On entend des pas.

JORIS

Prenez garde... Voilà quelqu'un.

HUGHES, consterné.

C'est elle, sans doute.

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