‹ Le mirage; drame en quatre actesChapitre 4 sur 31 · SCENE IV JORIS, HUGHES · texte numérisé non relu

SCENE IV JORIS, HUGHES

HUGHES

Ali ! VOUS voilà.

JORIS

Oui, je vous attendais...

Je suis en retard?

JORIS

Un peu. Mais les jours allong'ent. Nous aurons le temps encore d'arriver à l'atelier avant qu'il fasse soir... Je voudrais vous montrer mon tableau, qui a beaucoup avancé...

HUGHES

Vos Peseurs d'or?

JORIS

Oui I j'ai travaillé.

HUGHES

Ce sera pour un autre jour.

JORIS

Qu'avez-vous? Vous paraissez tout agité, ce soir...

HUGHES

Ah! mon ami! je peux bien vous l'avouer, puisque vous êtes mon seul ami, ici. Il m'arrive une aventure extraordinaire.

JORIS

Dans Bruges, dans celle ville morle qui est précisément celle où tout est arrivé et où rien n'arrive plus !...

Vous savez ma douleur, nia Yolontc de ne pas oublier. Mais la mémoire est si incertaine I Une

figure s'y conserve un temps, puis s'efface

Et, dans nous, nos morts meurent une seconde fois

JORIS

On aide la mémoire. Vous, vous avez tous ces portraits...

HUGHES

Maintenant j'ai, de ma Geneviève, une image iiumaine. C'est là cette aventure extraordinaire. Figurez-vous que, un jour, dans mes promenades, seul, au long d'un quai, j'aperçois tout à coup, venant vers moi, une jeune femme..." Je

demeurai hagard, comme figé. C'était une apparition, une résurrection ! Le même visage, les mêmes yeux sombres, contrastant avec la même chevelure d'un blond roux. Elle-même, la mortC;, ma morte, revenue, marchant vers moi... Miracle presque effrayant d'une ressemblance allant jusqu'à l'identité !

JORI.S.

Vous exagériez, sans doute, à votre insu. C'est un trouble optique et le fait de chercher dans tous les visages la figure disparue.

HUGHES

Et sa marche, sa taille, le rythme de son corps, son même regard... Oh! ce regard retrouvé, sorti du néant ! Ce regard que je n'aurais jamais cru revoir, que j'imaginais délayé dans la terre, je le sentis tout à coup sur moi, revenu, refleuri, re caressant.

JORIS

C'est étrange, vraiment.

HUGUES- J'ai suivi l'inconnue. Je l'aurais suivie jusqu'au l)onl (!e la ville et jusqu'au bout du monde... JORIS.

Voilà qui est imprévu.: vous, vous mettant à suivre une femme I

HUGHES

Certes; mais pas une minute je ne songeai à cette action anormale de ma part. C'est ma femme que je suivais., que j'accompagnais dans le soir, que j'allais reconduire jusqu'à son tombeau...

JORIS

Comment ne l'aviez-vous pas déjà remarquée; en cette ville où tout le monde se rencontre, se connaît?

HUGHES

C'est une étrangère...

JORIS

Alors vous l'avez revue? Vous vous êtes renseigné?

En la suivant, je l'avais vue entrer dans le tliécilre... Je ne m'arrêtai pas. J'étais déjà une volonté inerte, un satellite entraîné... J'assistai au spectaclr, fouillant la salle, la cherchant partout. On jouait Robert le Diable. J'écoutais à peine, toute ma douleur ancienne rouverte par la musique. Tout à coup, à la venue des nonnes, quand le s ballerines, figurant les sœurs du cloître réveillées de la mort, se lèvent, je la vis, elle- même, sur la scène, descendant d'un tombeau, ressuscitée... Oui! ma Geneviève ressuscitée, qui s'avançait, tendait les bras...

JORIS

Alors, vous avez cherché à la retrouver, à la connaître...

HUGHES

Je lui ai parlé, aujourd'hui... C'est pourquoi vous me voyez dans un tel trouble... La même voix aussi. La voix de l'autre, toute semblable et

24 LE MlKAGu:

réeiitenduc!... Peiit-itif y a-t-il une secrète harmonie clans les cires et faut-il qu'à tels yeux et tels cheveux, corresponde également une telle voix/ Ou j)cut-être le démon de l'analogie se joue de moi ?

JORIS

C'est plutôt cela, Hughes. Vous avez cette manie des ressemblances.

HUGHES

Dites plutôt le sens des ressemblances. C'est pourquoi je suis venu à Bruges... J'y avais passé à peinc;, en plein bonheur. Plus tard, resté seul, j'eus l'intuition instantanée qu'il fallait m'y fixer désormais. A l'épouse morte devait correspondre une ville morte.

JORIS

(»uil il y a ainsi des correspondances mystérieuses... C'est de nous ressembler aussi que nous sommes devenus des amis... Je suis un veuf

comme vous, le veuf d'un grand rêve, le veuf de la Gloire, qui est une morte pour moi...

HUGHES

11 faut se leurrer...

JORIS

Vous, c'est vrai, vous vous leurrez facilement... Votre imagination va,, colore tout. Car, enfin, comment vous donner l'illusion de votre morte avec cette étrangère!... C'est une danseuse^ par conséquent?...

HUGHES-

Il ne s'agit pas d'elle. Je vois l'autre. J'entends l'autre. Je revis l'autrefois. Les années n'ont pas coulé, rien n'a été... Vous n'imaginez pas cette ivresse de supprimer la mort, de vaincre le néant. C'est l'ivresse du mirage... Il n'y a rien, au bord de l'horizon... qu'importe! ce qu'on croit y voir est^ comme s'il était... Une danseuse! qu'est-ce que cela fait, si elle me rend Geneviève ? Ah ! le

funèbre enivrement que je goûte et veux goûter davantage I

JORIS

Vous devez la revoir ?

HUGHES

Ce soir même, tantôt... C'est pourquoi vous m'avez vu ainsi bouleversé. Depuis que ce hasard est entré dans ma vie, je vais comme dans un songe. Les yeux me brûlent, à cause de son image. Mon cœur chavire atout instant. Ahl ces minutes! ces minutes, auprès d'elle! Quand je la rejoins, j'ai plus la sensation d'aller retrouver ma morte parmi les morts que de la retrouver, vivante, parmi les vivants...

JORIS

Alors, vous vous donnez des rendez-vous?...

HUGHES

Oui, je dîne avec elle, ce soir... Tenez, rien qu'à cette idée, je frissonne... quelque chose, en

moi, se lève, défaille^ rit et pleure... Est-ce un peu de bonheur ou plus de douleur?... Ahl tenez, Joris, j'aurais besoin d'être seul, d'avoir du silence, de me retrouver moi-même... Je ne sais plus où j'en suis...

JORIS

Un bon conseil : méfiez-vous! Ces femmes-là...

HUGHES

Elle ne compte pas... C'est le mirage, vous disje, le mirage I

Soit!... Et mes Peseiirs d'o)', quand viendrezvous les voir?

HUGHES

Demain, un de ces jours. Excusez-moi... Je suis si malheureux, si heureux!... Je ne sais pas...

JORIS

J'attendrai...

28 LE MIRAGK

HUGHES-

Enliii, qu'en dites-vous? N'est-ce pas effrayant celte ressemblance?.., textuelle! (ii prend une des

photographies encadrées et la montre à Joris.) Cette DOU-

che-là, la même; le même ovale de visage, les mêmes yeux... Tout cela se brouillait en rnoi... je le revois, précis, vivant. Ma morte est moins morte...

JORIS

Comme elle a l'air triste, en ce portrait f

HUGHES

Elle a l'air plus triste aujourd'hui... (Réfléchissant.) Elle a comme un air de reproche. Peutêtre que c'est mal, ce que je voulais faire...

JORIS

Puisque vous ne pensiez qu'à vous illusionner !...

HUGHES

Maintenant je n'ose plus... j'ai peur... Tous les portraits ont l'air plus tristes... (ii a déposé la

photographie sur un meuble ; il regarde le grand portrait, au mur, dont il aperçoit la vitre fendue.) Mon DieU,

qu'est-il arrivé à celui-là? C'est Barbe, sans doute ! ... Je lui avais bien défendu. . . Quel malheur !

(il tire le cordon de la sonnette, court à la porte, très agité.)

Barbe! Barbe! Quel malheur!...

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