‹ Le Mirliton (volume 2)Chapitre 66 sur 69 · L'AROOT AU XX SIÈCLE · texte numérisé non relu

L'AROOT AU XX SIÈCLE

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Envoi franco contre mandat poste adressé k M. Aristide BRUANT 84. Boulevard Rocheohouart. Paris.

Le livrant : M. HKHVOCHON

PaKt». TUP. PaiRAOLT KT Cie. -K passaob nollbt

22» Année. — N» 22 (3"' série). PRIX: 10 centimes.

Avril 1906.

PAHAISSA.NT TRÈS IRRÉGULlÉREMEiNT

Paris, UN an : 3 fr. Bureaux : Boulevard Rochechouart, 84, au Cabaret Bruant. Départ, un an: 5 (r

Directeur: Aristide BRUANT — Secrétaire: Fabrice LÉMON

A LA BASTOCHE

Chanson créée par l'Auteur au Théâtre-Royal

Paroles et Musique de Aristide BRUANT

Piano

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r n' faisait pas sa société Du gc'ni' de la liberté, r n'était pas républicain.

Il était Tami du Rouquin Et le p' tit homme à la Méloche.

A la Basioche.

A c'itc époqu'-là, c'était Tbon temps, La Méhjchc avait dix-huit ans, El la Kilochc était rupin; Il allait, des fois, en sapin, Il avait du jonc dans sa poche, A la Bastoche.

Mais i;a n'pcut pas durer toujours, Apres la saison des amours C est la mistoufe et, ben souvent, Faut s'ics caler avec du vent...

Filer la comète et la cloche, A la Bastoche.

Un soir qu'il avait pas mangé, QuT rôdait comme un enragé ; Il a, pour barbotter Iquibus, D'un conducteur des Omnibus, Crevé la ranse et la sacoche, A la Bastoche.

Et sur la bascule à Chariot, Il a payé, sans dire un mot :

\ la Roquette, un beau matin.

Il a fait voir, à ceux d'Pantin, Comment savait mourir un broche De la Bastoche !

Il était né près. du canal, Par là... dans Tquarticr dT.Arsenal, Sa maman, qu'avait ras dmari.

L'appelait son petit Henri. .

Mais on l'appelait la Filoche, A la Bastoche.

Aristide Bruant à l'Odéon

Le i8 novembre ipoS, pour la première fois, je pense, un monologue d'.Xristide Bruant brilla dans la salle académique du second Thcàtre-Fransais, voltigeant parmi les Nymphes ci les Dieux qui, suivant la bonne recette, plafonnent en ce lieu, sous les regards de Jean-Paul Laurens.

A qui ne connaît que le répertoire du Mirliton, la lettre de Saint-Lazare et la ronde admirable des Joj'cux, la chose pouvait sembler osée, encore que Mme Tarquini d"Or, sur une musique jolie et neuve de M. Charles Cuvillier, apportai au « causeur >- le prestigieux appui de sa voix toujours fraîche et de son noble talent.

Aussi ne donnait-on pas, ce jour-là, quelques-uns de ces refrains populaires qui, si longtemps, ont fait monter Paris au cabaret du boulevard Rochechouan. Non. Bruant, comme tous les artistes véritables et les pactes doués, a, dans son ii-uvrc si véridique, si amère, des coins de tendresse imprévus et délicieux. D'un trait cursif, il marque l'émotion vive que sur rintelleci embryonnaire de ses personnages produisent l'éternelle beauté des choses et le retour du mois de mai.

Il découvre chez la fille du trottoir l'expression nette et juste qui met son pauvre chiflon de lettre au niveau des plus émouvantes élégies.

Artiste violent et contenu, il possède un champ de vision borné à dessein, mais.

par cela mémo, d'une clarté sans pareille, un microcosme où s'inscrivent durement — comme les silhouettes noires sur la rubrique des poteries étrusques — les personnages qu'il a vus. Il connaît leurs émotions comme leurs appétits, il connaît le mot inoubliable qui les fixe pour toujours.

Mais ce grand poète de l'argot, le seul, peut-on dire, en France, avec François \illon (car les beaux esprits comme Olivier Chéreau, Péchon de Ruby. Francisque Michel, Jean Richepin, soni des humanistes, moins au courant du peuple que des anciennes chartes). Bruant de qui les fades plagiaires font voir l'écrasante supériorité, ne s'est pas contenté des eaux-fortes à la manière noire où défilent pierreuses, mauvais gars'ons, purotins. bohèmes et mendigots. L'amour de la vie a fait de lui un peintre infiniment original d'amis h quatre pattes, un anintalier de grande race, h la fas'on de Vélasquez.

Le dessin connu de Steinlen qui le montre ralliant ses chiens sur l'avenue Trudaine, a\cc sa chemise de rnulicr et sa tête romaine qui senillc venir de la Colonne Trajannc, est véridicjuc de tous points. Il aime d'une dilcction particulière CCS compagnons : barbets, caniches, gritfons, qui pcrnocicnt quement h la recherche d'un ^ i ou d'un os de côtelette. Il n'est point incommodé par leurs clameurs et leurs besoins d'expansions hors de tout propos.

Sa récompense est de les portraire avec des contours qu'on n'oublie pas. Il trouve, en leur honneur, de ces mots que Rivarol disait émanés du répertoire de la grâce : a Les chiens avec de la bonté plein les yeux » est une bonne fortune, du même genre que ce mot de je ne sais plus quel homme d'esprit : « Le chat ne nous caresse point ; il se caresse à nous ».

Donc, c'était une histoire de chiens que les habitués du /îve o'clock entendirent, l'autre jour, à l'Odéon.

Histoire attendrissante, comme celle de la biche allaitant le nouveau-né de Geneviève, dans la légende brabançonne. Un a enfant » martyr, comme en produisent les faubourgs gorgés d'alcool et mal instruits de la charte malthusienne, a pour unique ami le toutou de la maison qui lui partage sa pâtée et lèche sur ses pauvres membres endoloris, les ecchymoses faites par le bourreau. Cette humanité compatissante, dans un Irère inférieur, a quelque chose de tragique, par opposition avec l'infamie, avec la scélératesse de la bête humaine.

Et l'homme étant la bête, 6 lion ! lu fus l'homme.

L'accueil réservé par le public à son poème fait voir quelle sympathie et quelle remembrance cordiale Paris garde au chansonnier. Bruant s'est éclipsé, a gardé trop longtemps un silence que rien n'e.\plique et dont ses amis ont lieu d'être affligés. Sa voi.x reste la même : incisive, mordante. Elle frappe au balancier les « mots de gueule », aussi bien que les paroles de tendresse. Il est toujours l'incomarablc diseur qui, jadis, sur les tables du lirliton et la < Chaise Louis XIII », martelait, rudement, les aveniuresde J.-B. Chopin :

On l'a mis dans d' la terr' glaise

Pour un prix exorbitant.

Tout en haut du Pcr' Lachaise.

ou narrait la fin du « roi des dosr> :

r vient d' tomber comme un Ccsar, Comme un princ' du sang, comme un tsar.

Ses dernières chansons ne sont pas moins représentatives. C'est la même ironie et la même conception, goguenarde, attendrie à moitié, des pires accidents. C'est le même bonheur dans le choi.\ du détail qui fait image :

Il était ne près du canal.

Parla dans 1' quartier d' l'arsenal.

Sa maman qu'avait pas d'mari.

L'appelait son petit llenri.

Mais on l'appelait La Filoche, A ■.1 Hastoche.

... .\ c'tte époqu'-là c'était 1' bon temps ! La Mcloche avait dix-huit ans Et La Filoche était rupin, Il allait des fois en sapin, Il avait du jonc dans sa poche A la Bastoche.

0 II allait des fois en sapin ! a Voilà un de ces brusques raccourcis familiers à l'auteur qui. dans quelques mots, résument l'individu avec son geste spécifique. " Aller en sapin » doit être, en effet, l'expression d'un luxe, d'autant plus savoureux qu'il demeure incompréhensible pour les messieurs du dimanche et les fillesfleurs du quartier de l'Arsenal.

Mais ce n'est pas l'élite, ce n'est pas k public si courtois de M. Ginisty qui, seul, gOLite les rudes poèmes de Bruant. Le peuple le reconnaît. Il aime en lui son peintre le plus fidèle, l'unique peintre même dont il sache le nom, car on ne lit guère le comte de Caylus à la Glacière ou a Pantin.

Cependant, le neveu de Mme de Maintenon fut, à son heure, un instructif et curieux témoin de la populace. On retrouverait chez lui, comme chez Bruant, la franchise de l'expression, le manque d'hypocrisie ou de bégueulisme chers aux temps pourris où nous vivons. Caylus était mieux qu'un simple gentilhomme — un seigneur. Bruant, sous sa blague montmartroise, est demeuré paysan, avec l'intelligence lucide, avec l'esprit abondant et primesautier de Jacques Bonhomme.

Ni l'un ni l'autre ne furent contaminés par les pensers de la bourgeoisie. C'est pourquoi, vends de si loin et malgré la dirtérence même des milieux qu'ils ont notés, ces deux peintres de la rue ont un air manifeste de famille, pourquoi Bruant est, à coup sûr, plus près de Caylus, amateur de pierres gravées, que de Richepin, d'André Gill et autres argotisants professionnels.

Le beau nom de poète, nul ne le mérite plus que lui. Etant donné que les gens éclairés n'admettent point la division des genres. Bruant nous apparaît comme bien plus intéressant, comme bien plus haut que les faiseurs d'Académie ou de salon. Il n'est pas douteux que la Grosse Margot concourt à la gloire de Villon, tout autant que la Ballade pour prier Sotre-Dame. In imbécile qui compose des odes pindariques n'en reste pas moins un imbécile ; mais le poète sensitif et réfléchi qui prend pied dans un domaine quelconque de la conscience humaine, œuvre sur des matériaux indélébiles. Suivant le conseil du mystique dans les choses périssables, il conquiert l'éternité.

Laurent Tailhade.

Le Gérant : Mii.i.i.

Paris. — Imp. Pairaultet Cic, ?, passaçc Noilct.

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