A VINCENNES
— M. Pa tache a la réputation d'être le plus coureur des bourgeois de Vincennes, et — Dieu sait pourtant ce que Vincennes est peu bégueule! — M. Patache y passe pour avoir
des mœurs exceptionnellementdissolues.Beau garçon, avec cela, jeune encore, encore blond, avec, encore, une moustache fine etvictorieulenl en croc, infatigablement entreprenant, plus bouillant qu'Achille, abominablement sceptique par-dessus le marché, M. Patache n'en est plus à compter les chutes qu'il a provoquées et provoque journellement. — Bref, M. Patache est irrésistible.
Il est marié, d'ailleurs, et a épousé, pour sa fortune, une femme folle de son corps — à lui. — de sorte que, né pauvre, indécrottablement nul et n'ayant jamais rien fait, M. Patache est riche depuis sou mariage. Du reste, Mme Patache ne pouvait guère espérer un époux d'un autre genre, car elle a un défaut terrible... mais attendez la fin.
Ajouterai-je que, ne croyant à Dieu ni à diable, M. Patache lapide son contrat de coups de canif (comme il dit élégamment) et que sa pauvre femme est malheureuse comme les pierres; c'est bien inutile, n'est-ce pasT
Cet être aussi démoralisant que démoralisé n'a le respect de rien, pas même des infirmités, ainsi que vous allez en juger par son dernier exploit :
Mme Patache avait demandé, par la voie des journaux, une ouvrière pour travailler chez elle en journées.
Le lendemain, on sonne à la grille du jardin et. comme la bonne est sortie et que Madame fait sa toilette, M. Patache ouvre luimême, et il n'a pas lieu de s'en repentir, car il aperçoit aussitôt une petite brune ravissante, un peu grassouillette, au minois frais appelant le baiser, en un mot. un fruit savoureux comme il les aime.
Elle vient pour la place d'ouvrière en question. M. Patache la conduit dans la salle à manger, lui dit que sa femme, occupée en haut, redescendra dans quelque temps, et en attendant, commence par l'accabler de compliments sur sa gentillesse. Ce début pour être bizarre ne tire pas encore trop à conséquence : l'ouvrière n'est pas bien farouche et accepte les éloges avec plaisir. Mais tout à coup le pétulant M. Patache s'enflamme et lui fait effrontément les propositions les plus malhonnêtes. Jenny rougit et veut fuir, mais M. Patache lui murmure à l'oreille si doucement des paroles d'amour si douces, qu'elle n'ose montrer trop de rigueur à un admirateur aussi agréable.
Bientôt il sont tous deux assis sur le canapé, derrière la porte, laissée ouverte par mêgarde. Et M. Patache qui, au point où en sont les choses, ne s'est jamais vu reculer,.
devient tout à fait pressant. Cela va bien. Jenny, incapable de résister, d'ailleurs par habitude, est sur les genoux de M. Patache qui explore, explore, explore et fouille les beautés les plus cachées de sa nouvelle conquête, dégrafant, délaçant, déboutounant, entrant dans la place...
Tout à coup, un bruit de pas se fait entendre ducôtéde la porte et .Mme Patache entre, sans les voir, dans la salle. Brusquement, l'ouvrière se lève et essaie de se dégager; mais M. Patache, qui a vu sa femme s'asseoir pour tapisser dans un angle opposé de la pièce et leur tourner le dos. retient Jennyavec force, et, lui brûlant l'oreille de mots pleins de passion, ajoute :
— Ce n'est pas la peine de nous déranger. Y a pas d'erreur.
— Mais...
— Elle est sourde !
Caron' Georges.