HISTOIRE DE LA RAMÉE
toujours tout droit, dans la morne étendue, S( uls nous allons, hier, aujourd'hui, lemain. Ile l'aube au soir la main souvent tendue, Les pieds meurtris aux pierres du chemin, Que notre sang teinte d'un pur carmin, Nous allons tous, gens de mauvaise mine, là de travers si l'on nous examine, Un ne voit pas, comme d'ardents charbons, l.uiie nos yeux que la haine illumine.
Vii ! prenez garde aux pauvres vagabonds !
L'slcool pour nous est la joie attendue,
Nous ne gardons, ivres, plus rien d'humain
Et le désir d'une Eve défendue
i.'ui sentirait le musc ou le jasmin,
Nous prend, rongeant nos cœurs de parchemin;
.Mais ce désir en fureur se termine
Et le passant qui, tranquille, chemine
Fuit, s'effrayant de nos sauvages bonds
Et de nos cris où la rage fulmine
Ui ! prenez garde aux pauvres vagabonds !
Notre douleur n'est jamais entendue ijuand elle pousse un appel surhumain ; Nos cris seront toujours peine perdue Et nous soutirons, sans consolante main. Mais nos haillons, où grouillent la vermine Brûlent nos corps que la souffrance mine, lit redressant les dos que nous courbons Nous pourrions bien faire sauter la mine.... Vh ! prenez garde aux pauvres vagabonds !
ENVOI
ftourgeois, ô vous dont la troupe domine, Apprenez donc que ceux qu'on extermine.
Que les souffrants, ne sont pas toujours bons. Qu'ils sont souvent poussés par la famine. \h ! prenrz garde aux pauvres vagabonds!
Grassouillet.
La parole est au sergent Mistouflard :
— Cric ! — Crac ! — Sabot ! — Cuiller a pot ! — Sous pied de guéire! — Sergentmajor au prêt ! — En toute ! — Pas accéléré ! — Marrrche ! —
Alors; pour lors, vlà-t'y pas que ce vieux grouin d'soldat entre au service, pour a seule fin d'arriver au grade de capo al.
— Vous le serez avant tant seulement qui soye longtemps, lui dit l'sergent : comment qu'vous vous app'lez ?
— J 'm'appelle La Ramée.
Alors, pour lors, v'ia qu'La Ramée fait un coDge d'sept ans, et qu'on n'ie nomme pas tant seulement soi-disant caporal.
— Cre nom de nom! qui dit, l'gouvernement m'a f... ddans.
— Tiens, que lui répond le capitaine, si tu veux rmgpger, avant qui soyeunmoi> tu seras caporal.
— Ma foi, dit La Ramée, si c'est comn ■ ca, je veux bien.
* Alors, pour lors, v'ià mon vieux cornichon qui rengage pour sept ans ; mais les sept ans s'écoulent... et pas plus caporal au bout du compte qu'étant petit enfant.
— Cric! — Crac ! — Pour cette fois, qui dit, j'm'ea vas.
— Reste, lui dit le capitaine, t'es sur que le premier caporal à passer maintenant ca s'ra toi.
— Ma foi, répond La Ramée, si ifesl ommeça, j'veux bien
Et v'ia qui rengage pour sept ans. . . mais son temps fini, pas plus d'sardines suT bras que d'beurre à la broebe.
(t) L'Histoire de La Ramée est vieille comme le rronde. mais comme el!e m'a été demandée un peu partout, je la donne aujourd'hui comme elie m*a été racontée.
LE Ml
— Pour lors, dit La Ramée, puisqu'on n'veut pas me faire passer caporal, j'veux au moins qu'on m'donne des effets propres et qu'on m'nounsse bien. Via pu' d'vingt ans que j'suis au service et j'ai toujours le même habit; de plus, j'suis sûr qu'on m'fait manger les mêmes z'haricots d'puis quinze jours.
Alors, pour lors, continue Mistouflard, v'ià mon vieux s'rin qui réclame, et on le fourre en prison pour trois mois!
Trop échaudé pour recommencer, La Ramée ne réclama plus.
Ce qui piouve que la discipline a été inventée pour la tranquilité des soldats.
Cric ! — Crac ! —
Alors, pour lors, quand mon vieux jobard de La Ramée eut finit son deuxième «■ongé :
— Ma foi, qui dit, on m'a esquinté d'injustice, j'suis toujours resté dans le plus simple troubadouriat, mais c'est égal, j'tiens mainfnant à avoir ma retraite • j'rengage !
Avec ma retraite, pour peu que je gagne trois francs par jour, j aurai d'quoi vivre.
Mais v'ià-t'y pas qu'quand il eut fait vingt-huit ans d'service, et au moment où il allait rengager pour deux ans, à seule fin d'faireses trente ans, après l'appel, l'sergent-major s'met à dire: « La Ramée, fusilier à la 5e du 1er, a droit à quitter aujourd'hui le régiment et à rentrer dans ses foiliers domestiques et respectives. »
— Cric ! — Crac! —
La Ramée avait trente-huit francs de sa masse à toucher; le fourrier lui fait son compte.
Il lui retient tant pour une vis de culasse, tant pour une goupille, tant pour une tache a sa couverture, tant pour autre et tout ça, si bien qu'il trouve qu'il ne lui revient que deux centimes.
V'ià donc La Ramée parti, mais au bout d'trois jours, il s'aperçoit par ses calculs qu'on lui a carotté trois centimes et demi. — Ça n'peut pas se passer comme ça, qui s'dit, dit-il; je n'suis encore qu'à vingtsept lieues de la caserne, j'vais aller réclamer, et je r'prendrai en même temps ' ina chique que j'ai oubliée sur la planche a pain.
Il arrive; il réclame, mais pour la peine i>n le fourra pour jusqu'à la fin des fins
RLITON 3
dans la prison deville.qui était fort noire,
mais remplie de rats qui dévorèrent La Ramée malgré toutes ses réclamations.
Ce qui est une nouvelle preuve comme quoi que la vertu est toujours récompensée, et comme quoi que le crime reçoit tôt ou tard son châtiment mérité ou noD.
Et alors, pour lors : Une ! — deusse ! — troisse ! — Camoufle en bas ! — Cric ! — Crac ! — N, i, ni, c'est fini.
Charles Leroy.