‹ Le Mirliton (volume 3)Chapitre 199 sur 243 · LES HARICOTS · texte numérisé non relu

LES HARICOTS

Etape, grand'halte. Les hommes sont logés chez l'habitant, ils y dinent sans doute, mais le corps d'officiers'se trouve réuni dans lapins grande salle de l'hôtel principal de la ville, en compagnie du colonel Ramollot. Sixheures. heure m'iitaire, s'crongnieugnieu !

Menu... peu importe ; qu'il nous suffise de savoir qu'il comprend entre autres victuailles, un... c'est-à-dire plusieurs gigots et des haricots. Le colonel est de bonne humeur, pas

fatigué le colonel : =i les officiers le sont, tant pis, ça ne le regarde pas. On cause, on cause fermé ; très aoiiné le dessert. Café, liqueurs, cigares et allez donc !

Lorgnegrut qui a fait la route à pied voudrait bien aller se coucher, mais comme ça se trouve !... son colonel lui a dit d'attendre un moment parce qu'il avait à lui parler.

N... deD... de n... deD... ! s'est dit Lorgaegrut en lui-même, et tout haut il a répondu: Fait'ment mon colonel.

Mais Lorgnegrut dort à moitié, il perd Légèrement les notions du vrai , du réel et des convenances : les haricots le travaillent, et "le sommeil lui ravissant l'énergie, il résiste faiblement d'abord, ensuite plus du tout, et simple, sans orgueil, il lance un pet superbe.

Effet magique ! le bruit a complètement ramené Lorgnegrut au sentiment exact de la situation ; par des trucs habiles, il essaye d'égarer l'opinion dev voisins en faisant craquer sa chaise, en traînant le talon sur le parquet, etc. Mais il perd inutilement ses peines et son temps, l'entourage est fixé. Le colonel lui-même sait à quoi s'en tenir, mais, comme il a été dit : le colonel est de bonne humeur. Pendant que les officiers embarrassés gardent le silence, il regarde le capitaine en souriant, le capitaine qui ne sait plus quelle contenance tenir.

— Eh bien ! quoi donc, cap'taine, n'trouvez pas la rime pour lors, c'qui paraitï Eh bienl s'crongnieugnieu ! n'eherchez po.s, ça viendra tout seul tout à l'heure.

Lorgnegrut, se voyant irrémédiablement découvert , s'excuse de son mieux, mais le colonel est trop bien disposé pour lui chercher noise, il l'excuse même en disant :

— S'crongnieugnieu ! c'est pas une affaire, c'est même la seule chose qui autorise de tourner l'dos à l'enn'mi.

Accident, pas vrai ? pas une tourte, j'saisis l'machin, c't'évident ; du reste, ça peut arriver à tout l'inonde, même aux plus vaillants. Ainsi, n... de D..., c'est bien arrivé à l'emp"reur, ça peut bien arriver à un cap'taine.

— A l'empereur ! s'écrient deux ou trois jeunes officiers, pressentant une anecdote.

— Fail'ment. messieurs , à l'emp'reur luimême ; comprenez qu'je n'vous parle pas d' son épicier, soupçonne.

— Tiens ! oh ! c'est curieux ! et... vous savez colonel...

— Fait'ment, n... deD....' puisque j'vous dis que j'sais tout.

— Mon colonel, si j'osais, dit Bernard, je vous demanderais...

— La chose? oh! c'est facile. J'vous disais donc qu 'l'emp'reur , l'emp'reur lui - même avait... le grand, Napoléon 1er, avait fait un pet. N'a p't'être pas fait qu'çui-là, n'sais pas au juste, car il ne f'sait pas t'nirla comptabilité exacte de. .. c'comeslihle, mais enfin, j'vous f... mon billet qu'il en a fait au moins un, et v'ià comment j'i'ai su :

A c't'époque, on s'battait d'une manière tout autre et on rossait tous les quiconque» qui s'présentaient. C'était donc en pleine affaire; l'ancien f... son œil partout et il aperçoit un voltigeur qui quitte son poste, et qui f... le camp comme un lapin.

S'crongnieugnieu ! cinq minutes après l'homme était 'pincé ; on l'amène devant l'emp'reur.

r- N... de D...! signifie? dit l'ancien.

— Sire, je f... lé camp, mais c'était pour cueillir l'oiseau que voilà.

Et le troupier lui montre un officier autrichien qu'les hommes ramenaient en même temps que lui.

— J'm'en f... n... de D...! dit avec bonté Sa Majesté.

— Sire, il allait s'échapper et...

— C't'évident, n'dis pas l'contraire, mérit'rais crue j' te décore ; liens, au fait, ca y est, tu l'es, entends-tu c'que j'te parle V

— Oui, sire.

— S'ment maint'nant qu'te v'ià récompensé: abandon d'ton poste... la mort. Qu'on l'fusille, n... de D...!

P'tit jeune homme, comprenez, f sait une gueule !

A c'moment l'emp'reur fait un pet.

— F...! dit le voltigeur... fusillé...!

L'emp'reur croit qu'il fait allusion à son pet,

r'garde le p'tit soldat et croyant qu'il se f... de lui, il lui dit pour l'embêter :

— Tiens, n... de D...! j'te lais grâce, mais à une condition.

— Laquelle, sire ?

— C'est que tu vas courir après, et que tu vas me le rapporter.

L'voltigeur s'gratte le trognon et répond au bout d'un estant :

— Eh bien! n... deD..., j'm'en f...! attendez. Pour lors il écarte les hommes qui l'te-

naient, et s'f... à courir dans tous les sens; il allait, il r'venait, tournait, r'venait, enfin ça n'en finissait plus.

— N... deD...! dit l'emp'reur, s'f... d'moi c'te rosse là, qu'on l'ramène !

On court après le voltigeur et fectivement on l'conduit d'vant l'ancien.

— Eh bien ! dit l'emp'reur.

— Je l'tiens, l'cochon, dit c't'animal avec aplomb.

— Et... où est-il, n... de D...1

— Le v'ià, sire, j'ai fini par mettre la main d'ssus.

Et en disant : le v'ià, l'voltigeur lève une patte et f... un pet... oh ! mais... un pet d'otr cier s'périor, quoi !

Pour lors l'emp'reur s'f... à rire et lui fit grâce.

C'qui fait, ajouta le colonel d'un air comique, qui n'faut pas gaspiller ees choses-là sans y avoir réfléchi, comprenez, cap'taine.

— C'est vrai, mon colonel, répondit Lorgnegrut, reprenant un peu d'aplomb, mais je ne sais plus vraiment si je dois regretter ma... dépense, puisqu'elle nous a valu à tous le récit de cette histoire.

— Possible , cap'taine , possible ! s'ment j'vous préviens: je n'eonnaissais qu'celle-là.

Charles LEROY.

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