‹ Le Mirliton (volume 3)Chapitre 44 sur 243 · CABOCHON · texte numérisé non relu

CABOCHON

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— «| Mi is m< nsieur, le corfs ne va pas descendre ] ar ici...

— » Madame, vous vous trompez.

— Ah ! zut alors, jlavo plus! n

Mais pourquoi te Contè-je ces choses lâr.. lu as écrit le ('.roque-mort, et tu l'as mis en musique...

C'est égal, Letoarneur avait bien rai^ dire : « C esl ça, la vie I

George HERBERT.

à Camille de Samte-Croiat.

Dans son dernier Cabochon Parisien qu'il avait dédié à toi, mon cher Camille, notre bon Letourneur disait, en parlant de la mort d'un amour: m C'est ça, la vie! »

Notre ami avait raison : la vie, c'est la mort d'un tas de choses que nous aimons. La preuve, c'est que deux jours après, nous enterrions Letourneur lui-même... Un enterrement comme tous les autres, dont la morale peut se résumer en ce refrain du désormais célèbre Chopinette:

Cela prouve qu'en revenant

C'est pas la mêm'chose qu'en parlant...

Puisque tu n'as pu venir au cimetière, je veux te conter ce que j'ai vu et entendu ce jour-là... Letourneur en eut fait un cabochon parisien offert à toi ou à moi.

T.es amie m'avaient chargé do l'achat d'une couronne... J'achetai, le matin la couronne, et j'y fis mettre l'inscription:

A LETOURNEUR, te Mirtiton!

lu tandis que la marchande mettait l'inscription, je lui demandai, pour causer, si les morts donnent beaucoup en ce moment?

— Hélas ! non . monsieur, me dit - elle : soixante-dix convois par jour, c'est ti.ut ce qui passe pour le quart d'heure. Et on parle encore de nous retirer des arrondissements. Sans compter que les familles sont d'un dur à la poche!.. Sans les petits bouquets lotit faits, je mourrais de faim. C'est pas qu'on soit heureux de voir mourir les gens; bien qu'on ait l'habitude de voir ça ^c'est le métiei), quand c'est quelqu'un qu'on connait, çafait quelquefois quelque chose... Mais la vie est bien difficile...))

En arrivant à la maison mortuaire avec ma couronne, je payais le cocher:

« Eh ben, et 1 colis ? me dit Colignon.

— Vous êtes payé...

— Et l'pourboire t

— Vous l'avez...

— Ça paie des couronnes à des morts et ça fout dix sous d'pourboire a un vivant! »

En entrant dans la maison, je rencontrai la concierge qui lavait le corridor... Cris de madame I Hicordon :

Dieu* (Boutes

Lequel montre apertement q;ie la im du mande est proacbe.

En ceste année du seigneur, il est arrivé en le pais de Montmartre la chouse la plus horrificque que oneques ne vistes et dont tout ung chascun est encore à ceste heure tout estimoré.

A la minuit, alors que il y avoit grand concours de populaire en le cabaret deMessire Bruant, une voiture que l'on vocite « sapin >• soy arresta en devant l'huis du dict cabaret maulgré que le cocher frappoit h grands coups de son fouet sus l'échiné de son cheval lequel estoit grand plus que ie ne sçaurais dire pour ce que vous ne me voudriez croire. Ains cettuy cheval soy détella tout seul tirant duxlrement avec son sabot harnois, traits, et tout le tonnerre de Dieu puis il tinst ce discours a Yote^-moi-donc esbahy comme bien vous pensez car jamais chevaulx ne feurent doués du don de parole :« Iusques au iour d'huy tu fus \inguer tout seul en des tabernes ignobles, oneques ne me has-tu invisté. Ceste fois c'est mon tour. Mo) vais-ie au moins en de bons cabarets et ie veulx ce soir te montrer où moy cheval ie vais quand ie veulx rire un brin,

Et cognant à l'huis qui s'ouvrit du mesme coup le cheval entra dedans le eabaret du Mirliton. Ains tellement fust-il estomiré de la mine déconfitte des dames et de quelques-uns des beuveurs qucil en perdit du coup la parole.

Ce pourtant, messire Bruant après lui avoir remontré combien il est mal pour ung cheval de venir au cabaret luy fist ce néanmoins servir ung bock. Api es quoy le cheval tout navré soy alla atteler tout seul pour la plus grande stupéfaction du cocher qui à ceste heure doilit en estre mort tant il fuit estomiré.

Eh bien ! mes ioyeulx compaignes si cecy ne présage pas la fin du monde ie veulx que l'allez dire à Rome, en Italie.

HORTTS.

Dernière heut e. — On annonce que le cheval désolé s'est jeté à l'eau de désespoir. Que cette triste fin d'un cheval ivrogne serve d'exemple à nos contemporains.

Jusqu'à la Gauche 1]

(Suit'-

Unjour, un pauvre diable de » bleu », nommé Lefourcher, s'entendit appeler du fond de l'écurie où il prenait la garde pour la première fois. Il accour.it et vit le capitaineHurluretqui l'attendait, calé sur sesjambes écartées, les deux mains enfouies dans les poches, l'œil sans regard, la peau enflammée. Immédiatement il sut à quoi s'en tenir : le capitaine avait « son bout de bois. »

Il demanda :

- C'est toi qu'es garde d'écurie -

— Oui, mon capitaine, dit l'autre.

— Eh bien, reprit le capitaine, je t'en fais mon compliment. Ah ! elle est chouette, ton écurie !

C'était sa manie, quand il avait bu, de voir la malpropreté partout.

Le soldat, cependant, se taisait; interloqué, comprenant goutte aux reproches qui lui arrivaient. Hurluret, brusquement, enleva ses mains de ses poches, et se croisant les bras :

— Ah çà, demanda-t-il avec colère, est-ce que tu te fiches du monde, oui ou non? C'est un cordon de litière, ça?

Et du doigt il lui indiquait, derrière les chevaux, la bordure de litière qu'à l'heure de la corvée les hommes tordent entre leurs mains, et que le garde d'écurie a notamment la charge d'entretenir.

— Mais... dit Lefourcher hésitant.

— Quoi, mais? interrompit le capitaine Hurluret, tu vas me répliquer maintenant? Non, mais c'est inouï, ma paiole d'honneur; ces bougres-là sont épatants, ils n'en foutraient pas une secousse si on avait le malheur de les laisser faire I Dis donc, espèce d'ahuri, est-ce que tu te figures que je vas faire le pansage, balayer l'écurie et rouler la litière pendant que tu penseras à ta connaissance ?

L'homme crut à une plaisanterie et se mit à rire bêtement.

— Ah 1 tu ris ? fit le capitaine ; voilà tout l'effet que ça te produit? Eh bien, attends un peu, mon vieux, je m'en vais t'apprendre à rire, moi.

Et remontant jusqu'à la porte il cria de toutes ses forces, dans ses mains mises en cornet:

— Trompette! Trompette! Trompette!

Le trompette apparut aussitôt, sur le seuil du corps de garde.

— Sonnez-moi au sous-officier de semaine, et au trot! lui lança de loin le capitaine.

Le malheureux garde d'écurie resta imrao-

(i) Les Gctiett's de l'Escadron, par Georges Cour eline, Un vol. chez Marpon et Flammarion.

bile, pétrifié, se demandant ce qui l'attendait. Dans leurs stalles, les chevaux, étonnés du bruit, tournaient la tète, secouaient leurs chaînes, tandis que du fond de la cour, le sous-officier de semaine arrivait au pas gymnastique.

— Mar'chal'logis, dit le capitaine, vous voyez bien cet homme-là, n'est-ce pas? Eh bien, c'est le plus grand cochon du régiment, vous pourrez le dire dans toute la ville, si vous le voulez. Alors, voilà, à partir d'aujourd'hui, il ne bougera plus de l'écurie. Vous tâcherez d'y faire attention, si c'est possible. Quand vous descendrez de semaine, vous le passerez en consigne à votre successeur en lui disant de le passer au sien, et comme ça jusqu'à la gauche. C'est bien compris, bien entendu. Là-dessus, rompez, c'est tout ce que j'ai à vous dire.

Le sous-officier salua, et, froidement:

— Garde d'écurie permanent? Parfaitement, mon capitaine.

Pendant trente-cinq jours d'affilé, Lefourcher conserva la garde, ne mettant plus le pied à la chambre que pour s'y aller couper des tartines de pain, attrapant de ci et de là une heure de sopaneil dans la paille, passant les trois quarti de ses nuits à se promener mélancoliquement d'un bouta l'autre de son écurie et à rétablir le bon ordre parmi les chevaux du peloton, à coup» de bâton sur le nez et à coups de sabot dans le ventre.

Au surplus, aucune raison pour que cette situation eût une fin. Selon l'ordre du capitaine, les sous-officiers de semaine se le passaient l'un à l'autre en consigne, et quant à Hurluret lui-même, il prenait autant garde à lui que s'il n'eût même pas existé, en sorte que, comme Petit-Jean dans les Plaideurs, le pauvre diable ne dormant plus, devenait maigre à faire pitié.

Finalement, le matin du trente- sixième jour, il sortit du coffre à avoine dont il avait fait sa chambre à coucher, avec l'idée bien arrêtée de ne pas y rentrer le soir. Il se posta, en conséquence, sur le seuil de son écurie, guetta le capitaine au passage, et aussitôt qu'il l'aperçût, traversa bravement la cour et vint se placer devant lui.

— Qu'est-ce qu'il y a? demanda l'officier.

— Mon capitaine, dit Lefourcher, je viens vous demander si. des fois, c'était un effet de vot'bonté de me lever ma punition.

Hurluret demeura un instant sans répondre, ahuri, ne sachant même pas ce dont il était question.

— Quelle punition? fit-il enfin.

Lefourcher reprit avec calme :

— Mon capitaine, il y a un mois cinq semaines, vous m'avez mis de garde d'écurie jusqu'à la gauche, à cause de mon cordon de litière.

— Eh bien? demanda Hurluret, qui continuait à ne pas comprendre.

— Eh bien, mon capitaine, voilà trente-cinq jours que je n'ai pas couché dans mon lit, et dame. .

Mais il ne put achever.

— Hein? Quoi? exclama Hurluret. Garde écurie... jusqu'àla gauche .trente-cinq jours!...

lc n'est pas possible, nom de Dieu ! Trentecinq jours!... jusqu'à la gauche!... garde d'écurie!

Et tous ces mots se battaient confusément dans sa tète faible de vieux pochard. Brusquement, il ht demi-tour, et. les main, autour de la bouche:

— Trompette! hurla-t-il, trompette! Sonnez-

moi immédiatement au sous-officier dé semaine Au trot ! nom de Dieu! Au trot!

Le sous- accourut:

— Ah! çà, marchai' ma Nia le capitaine, est-ce que vous vous monde

nent, voilà un homme qui. depuis trentecinq jours, n'a pas été n levé de la garde d'écurie! ! stes porté au tableau ment pour passer chef au départ de la cl

— y ine. hasarda le maréchal-des-

logis.

— Trente-cinq joins de garde d'écurie I reprij Hurluret devenu fou. je me demande comment il n'en est pas crevé! Rentrez à la chambre, mon ami, et foutez-vous dans votre pieu, vous vol s fe z porter malade!... Eli ben vrai..., eh ben, nom de Dieu !... Vous vous ferez également porter pour une permission de huit jours... Trente-cinq jours de garde d'écurie!... Mar'chal'logis, allez vous mettre en tenue, vous allez descendre à la boite.

— Mais...

— Je vous dis d'aller vous mettre en tenue; Vous resterez à la salle de police.

— Combien de jours ? demanda timidement le maréchal-des-logis de semaine.

— Jusqu'à la gauche ! hurla le capitaine Hurluret.

Georges Courteline.

Paraîtra cette semaine la Vogue, revue littéraire, artistique illustrée, publiant une quarantaine de pages par semaine et dirigée par notre confrère M. Léo d'Orfer.

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